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Le Pacte des Ombres
— Ne bougez pas, murmure Declan, la voix à peine audible. Il fonctionne par vibration, pas par la vue. Si on reste parfaitement immobiles, il ne nous repérera pas.
On retient tous notre souffle en même temps. Le golem passe devant nous, à deux mètres à peine, dans un silence de pierre. Je sens mon pouls battre violemment dans ma gorge, prête à trahir ma présence. Il s’arrête un instant, tourne lentement la tête vers nous, puis continue son chemin, indifférent.
Declan souffle, soulagé.
— OK, c’était chaud, sincèrement chaud. Venez, on continue.
On descend les escaliers de service, dont les marches sont partiellement cassées ; il faut poser chaque pied avec soin. Au deuxième sous-sol, il y a une porte en métal rouillé, fermée par un gros cadenas. Leo sort un petit outil de sa sacoche et crochète la serrure en quelques secondes seulement, avec une dextérité surprenante.
— Entrez, dit-il fièrement, en s’écartant pour nous laisser passer.
La pièce est une ancienne salle de soins, avec des lits métalliques rouillés alignés le long des murs, des instruments médicaux abandonnés sur des plateaux poussiéreux, et au milieu, une petite table sur laquelle repose un journal ouvert, comme oublié là. Declan le prend délicatement et lit quelques lignes à voix haute, dans le silence de la pièce.
— « Ils m’ont enfermée ici parce que je posais trop de questions. Mais j’ai fini par trouver la vérité : Whitehaven ne forme pas des guerriers pour protéger qui que ce soit, il fabrique des esclaves obéissants. Je dois m’enfuir avant qu’ils ne me volent mon esprit tout entier. »
C’est l’écriture d’Amelia, fine et nerveuse. Elle était franchement ici, dans cette pièce, elle a écrit ces mots avec ses propres mains.
Leo veut prendre le journal pour le feuilleter, mais Declan le range directement dans sa veste intérieure.
— On le garde précieusement. Maintenant, on cherche d’autres indices avant de partir.
Je me promène lentement dans la salle, en observant chaque détail. Il y a une armoire entrouverte avec des flacons de potions alignés sur une étagère. Je prends l’un d’eux avec précaution : il est étiqueté « Vérité », l’encre presque effacée. Peut-être qu’Amelia a délibérément laissé des indices utiles pour quiconque suivrait sa trace un jour.
Un bruit sourd résonne soudain dans le couloir. Les golems ont fini par retrouver notre trace, malgré nos précautions. Deux d’entre eux entrent lourdement par la porte que nous venions de franchir, bloquant complètement l’issue derrière nous. Leurs yeux rouges nous fixent, sans une once d’expression.
— Merde, dit Leo, la voix sans crier gare tendue. Maintenant, on fait quoi, chef ?
Declan attrape une chaise métallique et la jette de toutes ses forces sur l’un des golems. La chaise se brise en morceaux au contact de la pierre, mais le golem ne recule même pas d’un centimètre. Il avance méthodiquement, un bras massif levé au-dessus de sa tête.
— Courez ! crie Declan, en poussant Leo devant lui.
On se précipite vers l’autre sortie de la pièce, mais elle est aussi bloquée, cette fois par un troisième golem, sorti de nulle part. On est complètement piégés entre les murs de béton.
— Utilisez la magie, bon sang ! crie Michael, qui parle enfin depuis le début de la matinée.
— Je ne sais même pas comment faire ! je réponds, la panique montant dans ma voix.
Declan fait un geste rapide et précis, ses mains s’illuminent d’une lumière bleue intense. Il lance un sort qui frappe un golem en plein torse, dans un éclair sourd. La créature vacille sous le choc, mais elle ne tombe toujours pas. Elle pousse un grognement de pierre frottée et charge Declan, tête baissée.
Il esquive de justesse, roule sur le sol poussiéreux et se relève en une seconde, souple malgré le danger. Leo tire une petite dague en argent de sa botte, mais elle ne fait rien contre la pierre compacte. Michael tente de ralentir les golems avec des sorts de glace lancés du bout des doigts, mais leurs mouvements restent trop lents pour être vraiment utiles maintenant.
Un golem s’approche de moi, indifférent au chaos ambiant. Son poing de pierre se lève, prêt à m’écraser d’un seul coup. Je recule contre le mur froid, je ferme les yeux très fort. Je ne peux pas mourir ici, pas comme ça, pas après une seule journée d’entraînement.
Mais je ressens tout à coup une poussée violente sur le côté. Declan est devant moi maintenant, il me protège de tout son corps, sans hésiter une seconde. Le poing du golem le frappe en plein à l’épaule, il grince de douleur entre ses dents serrées. Mais il profite de cet instant pour planter un sortilège en pleine lumière dans les yeux rouges de la créature. Le golem s’arrête net, comme paralysé, puis s’effondre soudain en un tas de poussière fine.
— Maintenant, pars, vite ! me crie-t-il, une main sur son épaule blessée.
Il saisit fermement mon bras et me tire à travers un trou dans le mur, ouvert par le premier golem quelques minutes plus tôt. On tombe littéralement dans un autre couloir, les autres nous suivent de près, dans un bruit de course désordonnée. On court longtemps, sans se retourner, jusqu’à ce qu’on soit certains d’être hors d’atteinte des créatures.
On s’arrête enfin dans une salle vide, à bout de souffle. Je suis complètement essoufflée, mes jambes tremblent sous mon poids. Declan s’appuie contre le mur, il tient fermement son épaule blessée. Du sang coule lentement entre ses doigts serrés.
— T’es blessé, dis-je, en m’approchant de lui malgré la fatigue.
— Ce n’est rien, une simple égratignure, dit-il entre ses dents, visiblement pour minimiser la douleur.
Mais je vois bien que ça saigne encore, en un filet continu. Je m’approche et j’examine la plaie de plus près. La pierre a déchiré sa veste et entaillé profondément la peau en dessous. Je déchire un morceau de mon chemisier sans réfléchir et je lui fais un bandage serré. Il me regarde avec une surprise sincère, presque désarmé.
— Pourquoi tu fais ça, Ella ?
— Parce que tu m’as sauvée à l’instant, réponds-je simplement. Je ne vais pas te laisser mourir juste après.
Il sourit faiblement, malgré la douleur évidente sur son visage.
— T’es naïve, Ella. Mais c’est touchant, je dois l’admettre.
Les autres nous rejoignent enfin, essoufflés eux aussi. Leo est furieux, il parle fort, trop fort pour l’endroit.
— C’était complètement dangereux ! On aurait pu tous y rester ! Declan, t’aurais dû nous prévenir qu’il y avait autant de golems dans ce bâtiment !
— Je ne savais pas non plus, répond Declan calmement, sans se justifier davantage. Maintenant, on a le journal, c’est l’essentiel. On rentre à l’académie sans traîner.
Mais je ressens alors quelque chose de effectivement bizarre, une sorte de chaleur diffuse dans ma poitrine, qui ne m’appartient pas totalement. Je regarde Declan fixement et sans prévenir, je ressens une vague de colère, de peur, mais aussi de tristesse profonde. Ce ne sont pas mes émotions à moi, j’en suis certaine. Ce sont les siennes, comme si elles passaient directement de lui à moi.
Je le regarde fixement, sans pouvoir détourner les yeux.
— Tu as peur, dis-je tout bas, presque malgré moi.
Il sursaute franchement, surpris.
— Quoi ? Comment ça ?
— Tu as peur pour ta sœur, en ce moment précis. Et tu es en colère contre toi-même parce que tu n’as pas pu la protéger, aujourd’hui comme avant.
Il devient pâle d’un coup, presque livide.
— Comment tu sais tout ça, Ella ?
— Je… je le sens, littéralement. Je ressens ce que tu ressens, comme si c’était moi.
Il reste muet un long moment, le visage fermé. Puis il se tourne brusquement vers les autres et change de sujet, sans transition.
— On rentre, maintenant. On discutera de tout ça plus tard, entre nous.
Le retour en fourgon se fait dans un silence complet. Declan ne me regarde pas une seule fois. Il est troublé, ça se voit à sa mâchoire serrée. Moi aussi, je suis profondément troublée. Pourquoi est-ce que je ressens ses émotions à lui, précisément les siennes ? Est-ce un pouvoir nouveau qui se réveille ? Ou bien un effet secondaire du pacte de sang qui nous lie tous les cinq ?
En arrivant à l’académie, sous la neige qui tombe encore, on donne le journal directement au Proviseur, dans son bureau glacial. Il le feuillette lentement, page après page, puis hoche la tête d’un air satisfait.
— Bon travail, pour une première mission. Vous avez trouvé des indices utiles pour la suite. Reposez-vous cette nuit, demain on analysera tout ça en détail.
On sort de son bureau les uns après les autres. Leo et Michael partent rapidement vers leurs chambres respectives. Tyler s’éclipse sans un mot, comme d’habitude. Je reste seule avec Declan dans le couloir vide.
— Il faut qu’on parle, dis-je fermement, en le regardant droit dans les yeux.
Il soupire longuement, résigné.
— OK. Viens avec moi.
Il m’emmène dans une petite salle de classe vide, au bout du couloir. Il ferme la porte derrière nous et s’assoit sur une table, les bras croisés.
— Alors, dis-moi tout. Qu’est-ce que tu as ressenti exactement, tout à l’heure ?
— Quand tu t’es fait frapper par le golem, j’ai senti ta douleur, mais pas seulement la douleur physique. J’ai senti ta colère intense, ta peur pour ta sœur, et aussi… ta solitude, très profonde. C’est comme si je lisais directement dans ton cœur, sans le vouloir.
Il frotte son visage des deux mains, visiblement dépassé.
— Merde. C’est un don extrêmement rare, ça. Ça s’appelle l’empathie magique, dans les livres anciens. Tu peux capter les émotions des autres, surtout quand elles sont très intenses, comme dans le danger. Le Proviseur ne doit absolument pas le savoir, tu m’entends. S’il apprend que tu as ce pouvoir précis, il va s’en servir contre toi, ou pire, contre nous tous.
— Pourquoi tu me dis tout ça, alors ? Tu n’es même pas mon ami, officiellement.
— Peut-être que non, effectivement. Mais je n’aime pas particulièrement qu’on utilise les gens comme des outils. Et toi, tu es beaucoup trop gentille pour devenir une simple arme entre leurs mains.
Il se lève et se dirige vers la porte, puis s’arrête sur le seuil, sans se retourner complètement.
— Sois prudente, Ella. Cache ce don précieusement. Et ne le montre à personne d’autre ici, jamais.
Il sort en silence, me laissant seule avec mes pensées qui tourbillonnent.
Je reste assise longtemps sur cette table froide. Je touche ma poitrine du bout des doigts. Ce pouvoir est à la fois effrayant et étrangement fascinant. Si je peux ressentir ce que les autres ressentent, je peux peut-être mieux les comprendre, deviner leurs intentions avant qu’ils n’agissent. Mais en même temps, je deviens aussi terriblement vulnérable, exposée à toutes leurs émotions sans filtre.
Je me lève enfin et je retourne dans ma chambre, épuisée par cette journée interminable. Je regarde par la fenêtre : la neige tombe toujours, régulière et silencieuse. Demain, on analysera le journal en détail. Peut-être qu’on trouvera enfin des indices précis sur l’endroit où se cache Amelia.
Mais une question continue de me hanter, plus forte que la fatigue : pourquoi Declan tient-il tant à me protéger, moi précisément ? Est-ce uniquement parce que je suis utile à sa mission personnelle ? Ou bien y a-t-il autre chose, de plus compliqué, derrière ce geste ?
Je ne trouve aucune réponse satisfaisante. Je m’allonge sur mon lit étroit et je ferme les yeux, épuisée. Dans mes rêves confus, je revois Declan, son visage fermé habituellement, mais ses yeux tristes, presque suppliants cette fois. Il a peur, lui aussi, malgré toute son assurance apparente. Peut-être qu’on est tous les deux prisonniers, finalement, chacun à notre manière, dans cette académie glaciale.
Chapitre 3 – Le journal d’Amelia
Словарь к Главе 3 (15 слов)
un journal intime — личный дневник
un indice — улика, подсказка
une bibliothèque — библиотека
un archiviste — архивариус
une carte — карта (географическая)
un refuge — убежище
un mensonge — ложь
la méfiance — недоверие, подозрительность
une menace — угроза
un soupçon — подозрение
la vérité — правда
se méfier de — остерегаться
un allié — союзник
une trahison — предательство
un complot — заговор
(environ 2484 mots, niveau B1‑B2)
Je me réveille avec une migraine sourde, derrière les yeux. La nuit a été courte et pleine de cauchemars désordonnés. Dans mes rêves, les golems me poursuivaient sans jamais me rattraper sincèrement, et Declan se transformait peu à peu en statue de pierre, sous mes yeux impuissants. Je me lève lentement, je bois un verre d’eau tiède au robinet et je regarde par la fenêtre. La neige a enfin cessé de tomber, mais le ciel reste gris et lourd, comme un couvercle posé sur toute la vallée.
Aujourd’hui, nous devons analyser le journal d’Amelia avec le Proviseur, dans son bureau. J’espère sincèrement que cela nous donnera des indices utiles sur sa cachette. Mais une partie de moi, plus discrète, espère aussi qu’on ne la trouvera pas trop vite. Après tout, elle s’est enfuie parce qu’elle avait découvert des secrets terribles sur cette école. Peut-être qu’elle a raison de se cacher, loin de tous ces gens en costume noir.
Je m’habille en vitesse et je vais à la salle de réunion, au bout du couloir principal. Declan est déjà là, assis à une grande table en bois massif. Il a l’air fatigué, avec des cernes marqués sous les yeux, comme s’il n’avait pas dormi lui non plus. Il ne me regarde pas quand j’entre. Leo arrive en faisant du bruit, en traînant une chaise sur le sol. Michael et Tyler sont déjà installés, chacun devant son propre ordinateur.
Le Proviseur entre sans frapper, le journal d’Amelia à la main. Il le pose sur la table avec une certaine solennité et l’ouvre directement à une page marquée d’un signet.
— J’ai lu une partie de ce journal, dit-il de sa voix posée. Amelia y raconte son séjour à la clinique Ridgewood, mais aussi ses découvertes sur l’histoire réelle de Whitehaven. Apparemment, elle a trouvé des documents secrets dans les archives de l’académie, en fouillant là où elle n’aurait pas dû. Elle parle d’un « refuge » où elle aurait caché des preuves compromettantes.
Il nous montre une page où Amelia a dessiné une carte, à la main, avec un trait nerveux. C’est un plan sommaire d’un bâtiment inconnu, avec des indications écrites en latin dans les marges. Il y a une croix rouge tracée exactement au milieu du dessin.
— Ce refuge, poursuit le Proviseur, pourrait être un ancien entrepôt situé dans la forêt, à environ cinquante kilomètres d’ici. Vous irez demain matin, tôt. Mais avant cela, je veux que vous étudiiez ce journal dans le moindre détail. Cherchez des indices sur ce qui s’y trouve exactement, et sur les éventuels pièges qui pourraient vous y attendre.
Il nous laisse le journal sur la table et sort de la pièce sans un mot de plus. Les quelques minutes de silence qui suivent son départ sont lourdes, presque étouffantes. Declan finit par prendre le journal et le feuillette lentement, page après page.
— Il y a beaucoup de passages codés, dit-il en fronçant les sourcils. Tyler, tu penses pouvoir les décrypter rapidement ?
Tyler examine attentivement les pages, en zoomant avec son téléphone sur certaines lignes.
— Oui, c’est un code relativement simple, basé sur des décalages de lettres, un système assez ancien en fait. Donne-moi une heure, tout au plus.
— Pendant ce temps, dit Leo avec un sourire en coin, on pourrait aller fouiller les archives nous-mêmes, discrètement. Peut-être qu’on trouvera des informations que le Proviseur préfère ne pas nous montrer directement.
Declan hoche la tête, visiblement d’accord avec l’idée.
— Bonne idée, en effet. Mais il faut être très discrets. Les archives sont surveillées par des caméras, à chaque coin de couloir. Ella, tu viens avec moi, on va faire diversion à la bibliothèque pendant que Leo et Michael entrent par le côté.
Je suis surprise qu’il me choisisse pour ça, moi la nouvelle, la moins entraînée du groupe. Mais je ne refuse pas, curieuse de voir comment tout cela fonctionne.
On se sépare en deux groupes distincts. Declan et moi, on se dirige vers la bibliothèque principale, un bâtiment séparé relié par une passerelle vitrée. Il marche vite, sans me parler, les mains enfoncées dans ses poches. Je ressens malgré moi son émotion : il est nerveux, impatient, presque électrique. Peut-être qu’il a peur de ce qu’on s’apprête à découvrir dans ces vieux dossiers.
Dans la bibliothèque, il y a plusieurs étudiants qui lisent en silence, penchés sur leurs cahiers. Declan s’assoit à une table près de la fenêtre et prend un livre au hasard sur l’étagère la plus proche. Je fais de même, en choisissant un ouvrage sur les potions médicinales. On fait semblant d’étudier attentivement, mais en réalité, on surveille discrètement les allées pour voir si quelqu’un nous observe d’un peu trop près.
Au bout de dix longues minutes, mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de Leo s’affiche : « On est entrés sans problème, on a trouvé des dossiers entiers sur Amelia. On sort dans vingt minutes maximum. »
Declan lit le message par-dessus mon épaule et me fait un signe de tête discret. On reste encore un peu à la bibliothèque, pour ne pas éveiller les soupçons, puis on finit par quitter les lieux ensemble.
Dans le couloir de retour, il me prend d’un coup par le bras et m’attire dans une petite alcôve, à l’écart du passage principal.
— Écoute-moi, dit-il à voix basse, presque un murmure. Je sais que tu ressens les émotions des autres, ce don étrange que tu as. Alors dis-moi franchement : qu’est-ce que tu ressens en ce moment précis ? Est-ce que le Proviseur te semble sincère, dans tout ce qu’il nous raconte ?
Je ferme les yeux un instant et je me concentre de mon mieux. Je ne sens pas le Proviseur directement, puisqu’il n’est pas physiquement présent près de nous. Mais je sens Declan, très nettement : sa peur latente, sa colère contenue, et aussi une étrange douceur inattendue, quand il me regarde comme il le fait maintenant.
— Toi, tu as peur, dis-je doucement. Tu as peur que le Proviseur nous utilise tous comme de simples cobayes, sans nous le dire clairement. Et tu as peur, surtout, pour ta sœur, quelque part.
Il serre les mâchoires, un muscle tressaute sur sa joue.
— Oui, exactement. C’est pour ça que je veux trouver Amelia avant lui, avant que le Proviseur ne mette la main sur elle en premier. Elle sait peut-être où ils cachent ma sœur, elle a peut-être des preuves concrètes. Si on la tue tout de suite, comme prévu, je ne saurai jamais rien de plus.
— Alors on ne la tuera pas, dis-je fermement, presque surprise moi-même de ma détermination soudaine. On la trouvera, on lui parlera calmement, et on la protégera de toutes nos forces.
Il me regarde intensément, un long moment, comme s’il cherchait à évaluer ma sincérité.
— T’es sérieuse, là ? Tu veux franchement désobéir aux ordres directs du Proviseur, dès notre deuxième mission ?
— Je veux faire ce qui est juste, tout simplement. Et je pense que toi aussi, au fond de toi.
Il sourit, un sourire fatigué mais parfaitement sincère cette fois, sans aucune ironie.
— T’es vraiment naïve, Ella, complètement. Mais peut-être que j’ai justement besoin de ça en ce moment, de quelqu’un comme toi à côté de moi.
On sort de l’alcôve discrètement et on rejoint les autres dans une salle vide au sous-sol. Leo et Michael sont là, avec des dossiers entiers étalés sur une grande table métallique. Tyler est déjà en train de les scanner un par un avec son téléphone.
— Regardez un peu ça, dit Leo, en tendant plusieurs feuilles. On a trouvé les rapports médicaux complets d’Amelia. Elle était officiellement traitée pour des « délires » et des « hallucinations » répétées. Mais en réalité, à lire entre les lignes, elle était victime d’expériences mentales poussées. L’académie essayait ouvertement de contrôler son esprit, de le remodeler.
Je regarde les papiers avec attention. Il y a des graphiques compliqués, des notes manuscrites en marge, des schémas détaillés du cerveau humain, annotés de flèches. C’est franchement horrible à voir. Elle a beaucoup souffert, seule, et personne ne l’a jamais effectivement aidée dans cette clinique.
— Et ce n’est pas tout, ajoute Michael, d’une voix plus grave que d’habitude. On a aussi trouvé une liste complète d’autres étudiants qui ont subi exactement les mêmes traitements, sur plusieurs années. Certains sont morts pendant les expériences. D’autres ont simplement disparu, sans aucune explication officielle.
Declan se penche sur la liste, ligne par ligne. Son visage devient sans prévenir blanc, presque livide.
— Ma sœur est sur cette liste, dit-il d’une voix étranglée, presque méconnaissable. Elle est marquée comme « disparue », depuis maintenant trois ans, sans aucune autre mention.
Le silence qui suit est lourd, presque solide. Je ressens sa douleur comme si c’était la mienne propre, dans ma poitrine. Je pose doucement ma main sur son bras, sans réfléchir.
— On va la retrouver, dis-je avec conviction. Je te le promets, sincèrement.
Il ne répond pas tout de suite, mais il ne retire pas son bras non plus, ce qui, venant de lui, en dit long.
Tyler parle soudain, en levant les yeux de son écran :
— J’ai fini de décrypter une partie du journal, pendant que vous discutiez. Amelia mentionne à plusieurs reprises un endroit appelé « La Crypte ». C’est apparemment situé sous l’académie elle-même, dans les fondations. Elle dit que là-bas, il y a un ancien artefact qui pourrait briser le pacte de sang qui nous lie tous les cinq. Si on parvient à le trouver, on pourrait tous se libérer définitivement.
— Alors c’est ça notre véritable objectif, dit Declan, avec une nouvelle énergie dans la voix. On doit absolument trouver cette crypte, quel qu’en soit le prix.
— Mais le Proviseur nous a explicitement dit d’aller au refuge dans la forêt, objecte Leo, un peu perdu.
— On fera les deux à la fois, tranche Declan sans hésiter. D’abord, on ira au refuge pour faire semblant de suivre ses ordres à la lettre. Mais en réalité, on cherchera aussi des indices précis sur la crypte, discrètement. Et si on trouve Amelia là-bas, on ne la tuera pas, quoi qu’il arrive. On l’aidera, coûte que coûte.
Les autres hésitent visiblement, échangeant des regards, mais ils finissent par accepter l’un après l’autre. Même Leo, à contrecœur, hoche finalement la tête en soupirant.
La soirée tombe doucement sur l’académie silencieuse. On range soigneusement tous les dossiers et on retourne chacun vers nos chambres respectives. Je suis épuisée par cette journée dense, mais étrangement excitée aussi. On a enfin un plan concret, un objectif commun, et pour la première fois depuis mon arrivée ici, je me sens un peu moins seule au milieu de tout ce chaos.
Dans le couloir, juste avant que je n’atteigne ma porte, Declan me rattrape en quelques pas rapides.
— Ella, merci, dit-il simplement. Pour ce que tu as dit tout à l’heure, à propos de ma sœur.
— De rien, réponds-je, un peu gênée par sa gratitude sincère.
— Je peux te demander un service, un peu particulier ? Ce soir, avant de dormir, viens dans ma chambre un moment. Je veux te montrer quelque chose d’important pour moi.
Je suis un peu surprise par cette demande inattendue, mais j’accepte sans trop réfléchir, poussée par une curiosité que je ne m’explique pas complètement.

