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Deux. Impair
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Deux. Impair

Ce n’était pas la première fois que la police lui refilait des enquêtes ; comme dans le cas de la vieille dame, cela arrivait surtout lorsque le poste de San José était occupé à des opérations bien plus importantes - cette fois, il s’agissait de trafic de drogue international - ne sachant que faire de banalités de ce genre.

Dans ces circonstances, la police s’adressait à lui, comme à un sous-traitant, sachant qu’il accepterait à coup sûr.

Un mandat de consultant, avec clause de paiement ex post , une fois l’affaire résolue ; le tout sans aucune formalité, ça se passait comme ça entre personnes de confiance. Après tout, il s’agissait d’un ancien collègue : après des années de bons et loyaux services, il s’était mis à son compte, mais avait gardé des contacts importants qu’il avait créés principalement pendant les trois années au cours desquelles il avait occupé le poste de chef de la police nationale.

Avec un poste aussi important, cette période fut difficile et d'une intensité inédite : trois années de défi professionnel en tant que responsable de la police de la capitale.

Un rêve d’enfant.

Et puis, Conchita avait été renversée sur un passage piéton de San José, par un pauvre ivrogne qui cherchait dans le fond d'une bouteille une improbable consolation à son chagrin d’amour. Les docteurs avaient expliqué à Castillo que sa femme, opérée d’urgence, devrait rester au repos pendant au moins six mois.

À la lumière de cette nouvelle urgence, Castillo avait alors eu l’occasion de repenser à sa situation à froid.

Pura vida était le credo qui l’avait toujours inspiré dans les moments clé de son existence.

C’était une expression dont la simplicité n’avait d’égal que l’importance du message qu’elle transmettait.

Il s’était rendu compte, à ce moment particulier, que pura vida signifiait pouvoir travailler à cinq minutes de la maison, pouvoir être tous les jours si nécessaire, aux côtés de Conchita pendant sa difficile rééducation, pouvoir suivre de près la croissance de ses filles, qui étaient à l’époque en pleine adolescence.

Pura vida.

La décision fut prise rapidement : le policier Castillo, chef du poste de police nationale de San José, rendit son étoile argentée au responsable du bureau du personnel, accompagnée d’une lettre de démission irrévocable pour raisons familiales. Il loua un deux pièces au centre de Burgos, à côté de l’auberge Hermosa , et il accrocha à l’entrée une vieille plaque dorée récupérée dans le grenier de la maison, cadeau de Noël offert par des collègues du poste des années auparavant pour la résolution d’un cas complexe d’exploitation de mineurs pour prostitution, sur laquelle avec un poinçon d’acier, par un travail de précision, il effaça le mot « merci » et le remplaça « Insp ».

Il aurait voulu compléter son œuvre, en écrivant « Inspecteur », mais étant donné la fatigue excessive provoquée par l’incision des premières lettres, il changea d’avis.

« Insp. Castillo », disait la nouvelle plaque.

Artisanale, mais efficace.

Il se sentit renaître.

Le village de Burgos avait enfin un détective privé et lui, encore une fois, avait suivi son cœur pour une décision importante.

Pura vida.

Une fête

The walls started shaking,

The earth was quaking,

My mind was aching.

(ACDC)

Carmen se sentait excitée.

C’était un magnifique dimanche ensoleillé et elle rentrait de San José, où elle avait passé la veille son premier examen universitaire, obtenant la note maximale.

Elle s’était inscrite à la faculté de philosophie, plus pour ne pas décevoir son père que par réelle conviction, mais elle reconnaissait que les premiers mois de cours s’étaient révélés une agréable surprise.

Les matières étaient, de manière générale, intéressantes, mais les personnes qu’elle avait rencontrées constituaient la véritable raison pour laquelle elle n’avait pas regretté son choix.

Elle se rappelait souvent les mots de sa mère qui, bien que n’ayant jamais beaucoup voyagé dans sa vie, aimait répéter que ce qui fait toute la différence dans une situation ce sont les personnes, indépendamment de l’environnement.

Elle passa le trajet en autobus qui la ramenait chez elle, de San José à Burgos, à envoyer des messages à ses amies et en postant des selfies joyeux sur Facebook.

Elle descendit à l’arrêt de la gare ferroviaire de Burgos et, pour profiter au maximum du premier jour de soleil après plus de deux semaines de pluie, elle décida de rallonger le chemin qui la ramenait chez elle, en longeant tranquillement le fleuve, accompagnée par la musique douce et enveloppante de Bon Iver. L’album For Emma, forever ago lui avait été conseillé par Ronald, l’un de ses nouveaux amis de la faculté, un garçon de San José vraiment intéressant, avec lequel s’était créée une véritable complicité, dès le départ.

Qu’il s’agisse de l’album de Bon Iver ou de son nouvel ami Ronald, Carmen éprouvait les mêmes sensations intrigantes : elle en découvrait chaque jour de nouvelles nuances et tonalités, et à chaque occasion, elle trouvait différentes clés d’interprétation de la musique et de la personne, découvrant de nouvelles émotions intenses.

Les écouteurs dans les oreilles et le regard fixé sur l’écran du téléphone pour vérifier en temps réel les likes de ses amis sur ses précédents posts sur Facebook, elle s’engagea sur le chemin de terre à côté du fleuve, longeant la forêt de pins de Burgos, réputée pour son air sain.

Elle respira à pleins poumons et, pour mieux profiter de ce moment bucolique, elle décida de décrocher de son smartphone, en le rangeant tant bien que mal dans la poche arrière de son sac à bandoulière, déjà bourré de cahiers et de livres universitaires.

L’herbe humide amortissait ses pas.

Elle aimait cette sensation de légèreté, comme une promenade sur les nuages, amplifiée par l’impact chromatique du coucher de soleil rose et par l’air frais qui, émanant des dernières journées de pluie, caressait la peau de son visage.

Elle marchait insouciante, l’esprit léger et les yeux rêveurs ; pour cette raison peut-être, elle ne remarqua pas que son téléphone était tombé sur la pelouse, juste à côté d’un banc sur lequel un homme dormait sur le dos, avec une casquette de baseball posée sur les yeux et un journal déplié sur le ventre et les jambes.

Elle arriva chez elle juste à temps pour le dîner, après une demi-heure de promenade, pendant laquelle elle laissa aller ses pensées librement ; mais, alors qu’elle venait de réaliser la perte de son téléphone après avoir posé son sac dans sa chambre, elle ne put savourer le picadillo [2] de pommes de terre à la viande, préparé d’une main de maître par Conchita. Elle mangea rapidement, sans pratiquement prononcer un mot ; une chose somme toute assez simple, quand Mar et Conchita étaient assises à table et pouvaient parler pendant des heures de la couleur de l’herbe.

Son père était cloué au lit avec une mauvaise grippe, ce qui était un événement assez rare. Sans lui, le repas était toujours moins joyeux.

Une fois son picadillo terminé, Carmen se rendit dans sa chambre pour prendre des nouvelles de sa santé.

« Salut Papa, comment ça va ? »

L’inspecteur Castillo, allongé sur le côté en direction de la fenêtre, par laquelle on apercevait une lune pâle et voilée de nuages bigarrés vagabondant indécis dans le ciel noir, eut bien du mal à se tourner vers sa fille.

« Mal, Carmen. J’ai presque quarante de fièvre et à mon âge, crois-moi, une température aussi élevée, ça n’est pas rien.

— Sais-tu que la grippe se dit aussi « Influenza ». Le terme « influenza » dérive de la forme latine médiévale influentia , qui signifie action des astres sur le destin humain ? »

L’inspecteur sembla se reprendre.

Entendre sa fille citer des mots anciens en latin le remplissait de fierté. « Bien...et qui te l’a dit ? », demanda-t-il sur un ton volontairement provocateur, avec pour seul objectif de poursuivre la conversation.

« C’est toi qui m’as obligée à m’inscrire en philo, non ? »

Le clin d'œil de Carmen fit immédiatement chuter le niveau de tension que l’inspecteur Castillo avait atteint presque instantanément : le choix de l’université était un point sensible, apportant son lot de discussions interminables avec Carmen, qui ne voulait pas continuer ses études après le lycée.

Il l’avait emporté, finalement.

« Alors ma grippe est due à une mauvaise conjonction astrale ? Elle est bien bonne celle-là. Mais moi, plus qu’à l’étoile de Sirius et à l’étoile Polaire - qui sont les deux seules que je connaisse - je crois surtout à ce maudit vent glacial qui a soufflé ces derniers jours ! Tu n’as qu’à le dire à tes profs de philo ! »

L’éclat de rire de Carmen fut accompagné d’une caresse sur la main de son père.

« C’est la première fois que je te vois dans cet état, Papa...

— Ça devait bien arriver un jour, tu sais, ma fille. Mais ne t’inquiète pas, avec un peu de repos, je serai même plus en forme qu’avant. Raconte-moi plutôt ta journée. »

Le récit de la journée était une habitude que l’inspecteur Castillo avait réussi à maintenir avec Carmen ; Mar, elle, s’en était libérée depuis quelques années, fatiguée d’avoir à raconter le moindre détail de son emploi du temps à son inspecteur de père.

« Hier, j’ai passé mon premier examen universitaire, Papa ! »

La voix de Carmen résonna dans la pièce, fière et joyeuse.

« Comment ?! », dit l’inspecteur « Je n’étais pas au courant ! De quel examen s’agit-il ? Combien de temps ça a duré ? Quelles questions t’a-t-on posées ? Raconte-moi tout, tout de suite !

— Je voulais te faire une surprise ! », répondit la jeune femme en souriant, décrivant ensuite avec une profusion de détails l’examen d’histoire de la philosophie, expliquant avec précision les questions posées, les réponses fournies, les commentaires de ses amis, la satisfaction au moment de recevoir la note.

Castillo écouta la bouche entrouverte et la mâchoire inférieure sur le point de tomber à tout moment.

Il avait l’émotion facile quand il s’agissait de sa fille.

Mais l’humeur de la soirée changea du tout au tout quand Carmen, après avoir terminé le récit de sa journée universitaire, relata son trajet de retour.

« Malheureusement, ce soir il m’est arrivé un truc pas terrible.

— Quoi donc ? »

Cette fois, Castillo se redressa avec peine sur le lit, en s’appuyant sur ses coudes, avec un air préoccupé.

« J’ai perdu mon téléphone.

— Ouf...ça aurait pu être pire. Mais il est passé où, nom d’un chien ? » Le mouvement nerveux de la main de son père n’échappa pas à Carmen.

« Papa, si je le savais, il ne serait pas perdu. Je suis sûre que je l’avais quand je suis sortie du bus... »

Castillo commença à transpirer.

« Et ensuite ? Qu’est-ce que tu as fait ? Tu parles bien de ce beau téléphone, qu’on t’a offert à Noël, qui fait les photos et les vidéos, qui va sur Internet et toutes ces choses qui ne me servent à rien, à moi, mais qui t'intéressent tellement ?

— Exact, Papa. Je dois l’avoir perdu pendant le trajet que j’ai fait en traversant le parc. Mince alors...c’était une si belle journée.

— Écoute Carmen, retourne en arrière, refais le parcours en sens inverse, tu le trouveras sûrement par terre, non ? Tu sais combien il nous a coûté ce téléphone ?

— Papa, tu connais le quartier du parc de la gare, c’est pas génial, il est neuf heures passées et il fait noir dehors ! »

Castillo se tourna vers la fenêtre pour vérifier.

Le croissant de lune confirmait l’affirmation de Carmen.

L’obscurité enveloppait Burgos et, vu le balancement des branches des peupliers qui longeaient la route sur laquelle donnait la chambre de l’inspecteur, le vent s’était aussi levé.

« Ça va, Carmen, si tu ne t’en sens pas le courage, laisse tomber. Mais ne crois pas que tu auras un autre téléphone comme celui-là, avec ce qu’il nous a coûté ! Tu sais bien que... », mais Carmen ne le laissa pas terminer, l’interrompant en chantonnant, « ...que ta mère et moi nous faisons toujours tout ce que nous pouvons pour vous mais nous ne pouvons pas, et nous voulons pas, nous permettre de vous acheter des choses inutiles. »

Les regards du père et de la fille se croisèrent et Carmen perçut l’effort que son père faisait pour rester sérieux.

« Amen », ajouta-t-elle alors, lui donnant le coup de grâce et réussissant à le faire sourire, avant de l’embrasser pour lui dire au revoir.

Elle retourna à la cuisine en lui souhaitant une bonne nuit de sommeil, qui n’arriva pas plus de dix minutes plus tard : l’inspecteur, fiévreux, s’endormit lourdement.

« Tout va bien ? », demanda distraitement Mar, remuant le café fumant que Conchita avait tout juste préparé.

La réponse de Carmen fut devancée par la sonnerie du téléphone de la maison.

Les jeunes femmes se regardèrent étonnées : depuis que toute la famille avait un téléphone portable, le téléphone fixe n’était plus utilisé que par des parents lointains et âgés pour les vœux de Pâques et de Noël.

Conchita souleva le combiné sous le regard attentif des deux sœurs.

« Oui, un instant, je l’appelle tout de suite. Bonne soirée à vous, monsieur ».

Carmen et Mar se regardèrent pendant un instant avec un air moqueur, jusqu’à ce que la voix de Conchita n’interrompe cette scène de western spaghetti.

« Carmen, c’est pour toi. Ronald, si j’ai bien compris. »

Carmen se leva d’un bond de sa chaise, se cognant le genou contre la table ; le contrecoup renversa la tasse de café sur Mar, seulement partiellement protégée par sa serviette. Le commentaire acide de sa grande sœur ne se fit pas attendre. « Regarde, il suffit d’un coup de téléphone de n’importe quel imbécile pour la rendre folle. J’ai vraiment une sœur empotée ! »

Carmen avait déjà volé vers le téléphone, l’arrachant des mains de sa mère, excitée par ce coup de fil inattendu.

C’était la première fois que Ronald l’appelait, jusqu’à ce jour il s’était simplement fréquentés à l’université, s’échangeant quelques messages sur WhatsApp et quelques likes sur Facebook, mais aucun des deux n’avait jamais téléphoné à l’autre.

« Salut, Carmen, ça va ? Désolé de te déranger, mais je t’ai envoyé un message important il y a quelques heures et j’attendais ta réponse...j’ai essayé de te joindre sur ton téléphone portable mais il sonne dans le vide, alors j’ai failli m’inquiéter. Finalement, j’ai décidé de t’appeler chez toi, j’espère vraiment que je n’ai pas dérangé ta famille...

— Salut Ronald ! Ne t’inquiète pas, aucun problème. Il ne m’est rien arrivé de grave, j’ai juste perdu mon smartphone dans le parc en rentrant chez moi ce soir. Voilà pourquoi je ne t’ai pas répondu. C’était pourquoi ? C’est urgent ?

— J’aime donner des acceptions édulcorées au concept d’urgence, souvent utilisé de façon exagérée dans notre société, demoiselle. »

Carmen adorait les réponses de Ronald, presque des aphorismes qui laissaient à l’interlocuteur l’impression de devoir accélérer le rythme de son cerveau pour réussir à suivre le cheminement mental de ce type étrange. Car Ronald était vraiment étrange.

Grand, très maigre, l’air continuellement négligé avec ses cheveux lisses rassemblés en une longue queue de cheval, ses lunettes à la John Lennon et une petite barbe mal entretenue poussant de façon désordonnée, délaissant les joues pour se concentrer sur le menton et les pattes.

Il ne passait pas inaperçu, ce garçon.

Ronald reprit le fil de la conversation.

« Nelly et Alexandra organisent une fête ce soir, on est invités, tu veux venir ?

— Wow ! Une fête ce soir ? Super ! Et ça se passe où ?

— Les parents de Nelly ont une résidence secondaire juste à côté du cimetière de Burgos, en pleine campagne, on peut y être en moins de vingt minutes en voiture depuis chez toi.

— Mmm...À la campagne ? Ce soir ? Sans téléphone ? Au dernier moment ? Avec mon père cloué au lit par une grippe terrible ?

— C’est ça. À la campagne. Ce soir. Avec mon téléphone. En te prévenant une heure à l‘avance. Avec ton père cloué au lit par une petite grippe. »

La lucidité de Ronald était enviable dans ces circonstances.

Carmen s’efforça d’évaluer la situation le plus rapidement possible ; tout compte fait, il ne semblait pas y avoir de contre-indication particulière à l’idée de participer à cette fête et le fait d’être accompagnée par Ronald rendait la chose encore plus excitante.

Son père devait déjà être en train de dormir, affaibli par la fièvre ; sa mère se mettrait au lit d’ici peu, fatiguée par sa journée et Mar commençait à l’instant ses dernières révisions, qui dureraient presque toute la nuit, avant son examen du lendemain.

La voie était libre.

Son visage s’illumina d’un splendide sourire. Elle répondit à son ami :

« Ok, Ronald, c’est bon. Tu passes me prendre ?

— Bien sûr, je passe vers dix heures. Je te fais sonner quand je suis en bas.

— Et qui va te répondre ? J’ai perdu mon téléphone ! Laisse tomber, et ne m’appelle pas non plus sur le fixe. Ils seront déjà tous au lit ou en train de réviser. C’est moi qui descendrai à dix heures. À tout à l’heure !

— Ah bien sûr, c’est vrai, j’avais oublié. Alors je t’attends et c’est tout, à l’ancienne, hein ? À tout à l’heure ! »

Clic.

Clic.

En se dirigeant vers la salle de bain, Carmen sentit une agréable sensation de chaleur envelopper son ventre.

***

À dix heures précises, Carmen descendit rapidement les escaliers situés devant la porte de chez elle, en passant une main dans ses cheveux pour tenter de replacer au dernier moment une mèche rebelle qu’elle n’avait pas réussi à maîtriser avec son sèche-cheveux.

Le vent du soir avait chassé les nuages et leurs averses de l’après-midi ; l’air était vivifiant et la pleine lune, qui semblait recouverte d’une peinture phosphorescente, dominait solitaire le ciel.

Ronald attendait assis dans sa voiture, une Deux-chevaux orange, avec une grosse bosse sur le pare-chocs arrière, qui avait bien vécu.

Son bras gauche était appuyé sur la fenêtre baissée et il fumait un cigarillo foncé de mauvaise qualité, dont l’odeur (non, on ne pouvait vraiment pas parler de « parfum ») avait saturé l’air de l'habitacle dès les premières bouffées.

Il portait une chemise à carreaux blanc et bleu, par-dessus un t-shirt en coton blanc avec une improbable image de drapeau du Royaume-Uni, un jean troué et, aux pieds, une paire de Converses vert kaki.

Carmen l’embrassa sur les deux joues, puis monta dans la voiture et commença à tousser.

« Mais c’est quoi cette odeur horrible ? », demanda-t-elle d’un ton volontairement acide, qu’elle édulcora immédiatement d’un sourire qui mit en évidence ses fossettes.

« Un truc de famille, Carmen, un truc de famille. Mais de la super came. C’est un cigarillo de mon grand-père, il en a fumé vingt par jours depuis l’âge de douze ans.

— Et quel âge il a maintenant ?

— Maintenant ? Il est mort. À quarante ans, d’une tumeur aux poumons. Je ne l’ai jamais connu. »

Il y eut un instant de silence, pendant lequel Ronald aspira profondément une bouffée de fumée.

« Tu plaisantes, n’est-ce pas ? », demanda Carmen à voix basse.

« Non, c’est vrai qu’il est mort, mais je suis certain qu’il a vécu heureux, notamment grâce à ces délicieux cigarillos ...tiens, tu veux essayer ?

— Jamais de la vie, Ronald ! Allez, démarre. J’ai envie de bouger un peu. Et arrête de te moquer de moi, imbécile que tu es... ». Ronald mit le moteur en route, fit une manœuvre pour sortir du parking et avança tranquillement, en allumant la radio.

La musique de Coldplay enveloppa les pensées légères et parallèles des deux jeunes gens, qui ne parlèrent pas beaucoup pendant le trajet, tous deux absorbés par les mots de Chris Martin et par sa voix parfois grave, parfois aigüe.

En moins d’un quart d’heure, ils arrivèrent à la fête.

Nelly, la maîtresse de maison, attendait les invités en se dandinant un chandelier à la main devant le grand portail de la propriété, derrière lequel on pouvait entrevoir le majestueux jardin de la résidence secondaire de la famille.

Au centre du jardin, les jets d’une vieille fontaine ronde, illuminés d’en bas par des projecteurs colorés, s’élevaient dans le ciel, dépassant la statue placée au centre de cette même fontaine, un Éros improbable mal copié sur celui de Piccadilly Circus.

Dans la partie extérieure, située devant le portail, se trouvait un pré verdoyant que les invités déjà arrivés n’avaient pas hésité à utiliser comme parking, chose que fit également Ronald, en entrant en marche avant dans l’espace libre mais étroit entre une Clio amarante et une Volvo bleue de grosse cylindrée.

« Merci Ronald, mais là, je ne peux pas ouvrir », dit Carmen, après avoir tenté d’ouvrir la portière avec le plus de délicatesse possible, pour éviter d’abîmer la Volvo voisine.

« Moi non plus. », répondit-il, « Mais ne t’inquiète pas, la Deux-chevaux est une voiture aux ressources infinies ! ».

Il commença à tourner une manivelle qui pendait de la capote, près du miroir du rétroviseur et le toit de la voiture s’ouvrit tout doucement.

« Génial ! En voilà une voiture moderne ! », s’exclama Carmen qui, sans se faire prier, sauta avec agilité sur les sièges arrières et depuis ces derniers, atterrit en un clin d'œil sur le gazon, imitée par Ronald.

« Une façon stylée d’arriver à une fête, non ? »

Nelly s’était approchée, le chandelier toujours allumé entre ses mains pour éclairer le gazon. Elle affichait un sourire radieux, qui était le fruit de cinq années de soins d’orthodontie et d’une somme non négligeable dépensée par son père.

« Salut Nelly ! Quelle idée splendide cette fête ! On peut déjà entrer ? », demanda Carmen, en embrassant sur les deux joues son amie et se dirigeant vers le chemin d’accès avant même de recevoir une réponse.

« Bien sûr, vous passez la fontaine et vous continuez sur la droite. Ensuite vous suivez les lumières, vous ne pouvez pas vous tromper, ok ?

— No problem ! J’ai fait des choses bien plus compliquées dans ma vie », répondit Ronald avec son habituelle ironie.

Ils s’engagèrent dans le jardin en suivant le son de la musique, diffusée par le DJ à un volume assourdissant, plutôt que les lumières indiquées par Nelly ; les seuls voisins de la propriété étant les occupants du cimetière tout proche, il n’y avait aucun risque qu’ils se plaignent du bruit.

Misjudged your limits

Pushed you too far

Took you for granted

I thought that you needed me more more more!

« Boys don’t cry ! Fantastique ! ».

L’émotion de Carmen surprit Ronald, qui avait pour la musique un simple intérêt superficiel.

« Comment fais-tu pour connaître une chanson qui date d’il y a trente ans à partir de deux strophes entendue de loin ? », demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux, comme pour souligner son sentiment de surprise.

Carmen répondit avec nonchalance sans se tourner vers lui.

« C’est une passion que mon père m’a transmise. Il a une culture musicale infinie et il nous a éduquée ma sœur et moi au pain et au rock depuis l’enfance. Et quand nous étions petites, il nous disait le titre et l’auteur d’une chanson, et la chantait dans son anglais approximatif, ce qui nous permettait cependant de suivre le texte beaucoup plus facilement en écoutant les versions originales, tu comprends ?

— Bien sûr. Je comparerais cela à une forme de bilinguisme. Vous avez absorbé presque inconsciemment sa culture musicale, comme les enfants, dont les parents ont deux nationalités différentes, apprennent gratuitement les langues de leur père et de leur mère, sans aucun effort. Une sorte d’apprentissage par osmose, voilà.

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