Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LE DOCTEUR. Mais, cest moi, le docteur!

MICHEL. Depuis quand ?tes-vous docteur?

LE DOCTEUR. Je lai toujours ?t?, et je le serai tant que je ne deviendrai pas fou, ce qui, gr?ce ? vous, ne saurait tarder. Et maintenant, sortez et ne memp?chez pas de travailler. Je dois ?crire (Il sarr?te.) Zut, quest-ce que je dois ?crire?

MICHEL. Ma carte m?dicale.

LE DOCTEUR. Ah! oui. Comment le savez-vous?

MICHEL. Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Bon, soit, allez dans la salle dattente et nen bougez pas.

MICHEL marche vers la sortie, mais sarr?te.

MICHEL. (Timidement.) Docteur

LE DOCTEUR. (Se prenant la t?te entre les mains.) Quoi encore?!

MICHEL. Savez-vous, quel est en v?rit? mon principal probl?me?

LE DOCTEUR. Le manque de m?moire.

MICHEL. Non. Le manque dargent.

LE DOCTEUR. Cest le probl?me num?ro un de tout le monde.

MICHEL. De moi, surtout. (Soudainement.) Pr?tez-moi de largent.

LE DOCTEUR. Je vous en pr?terais bien, mais vous oublierez de le rendre.

MICHEL. Non. Je vous ferai un re?u. Au pire, cest ma femme qui vous rendra largent.

LE DOCTEUR. Laquelle des deux?

MICHEL. (En confidence.) Mettez-vous ? ma place.

LE DOCTEUR. Je my mettrais volontiers, mais je ne sais pas comment lappr?hender.

MICHEL. Ny a-t-il pas, voyons, des situations o? un homme a deux femmes?

LE DOCTEUR. (Tr?s int?ress?.) Vous en avez deux?

MICHEL. Une, je crois.

LE DOCTEUR. Et qui au juste?

MICHEL. (Apr?s avoir marqu? un temps dh?sitation.) Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Je ne comprends rien.

MICHEL. Moi non plus. Docteur, jai un besoin urgent dargent. Cest une question de vie et de mort. Faites-moi un pr?t. Je vous le rends aujourdhui.

LE DOCTEUR. Combien vous faut-il?

MICHEL. Au bas mot, mille Euros.

LE DOCTEUR. Au bas mot?

MICHEL. Si mille euros sont un probl?me pour vous, jaccepte deux mille.

LE DOCTEUR. Rien que pour me d?barrasser de vous, jirais m?me jusqu? trois mille.

MICHEL. (R?joui.) Alors, quatre mille.

LE DOCTEUR. Quatre mille, non. Et trois, non plus. Mais mille, oui. ? la condition que je ne vous revoie plus ici.

MICHEL. ?a marche.

Le DOCTEUR prend des billets, MICHEL, heureux, les lui arrache et se h?te de partir. LE DOCTEUR retourne ? son ordinateur. Son travail naboutit ? rien. Entre IR?NE.

IR?NE. (Inqui?te.) O? est Michel?

LE DOCTEUR. Quelque part par l?. Jai parl? avec lui ? linstant.

IR?NE. Vous avez une mine plut?t triste. Il est arriv? quelque chose?

LE DOCTEUR. Je suis dans une situation diablement inconfortable.

IR?NE. Racontez-moi tout. Je pourrai, peut-?tre, vous aider.

LE DOCTEUR. Non, vous ne pourrez pas. On me demande une carte m?dicale, mais on pourrait me couper les mains que je ne me souviendrais pas de lavoir ?crite.

IR?NE. Eh bien, faites-en une autre, o? est le probl?me? Vous nallez pas vous laisser d?monter par ?a?

LE DOCTEUR. Mais faire comme si la carte m?dicale remontait ? il y a deux ans est impossible. Car lordinateur fixe automatiquement la date de cr?ation du fichier. Du reste, je doute que vous y compreniez quelque chose.

IR?NE. Cest l? tout votre probl?me?

LE DOCTEUR. Sur un plan technique, oui. Et je ne parle pas, ?a va de soi, des remords de conscience et de lint?grit? professionnelle. Qui cela int?resse-t-il de nos jours?

IR?NE. Il me semble, que je peux quand m?me vous aider.

LE DOCTEUR. Comment?

IR?NE. Ne vous ai-je pas dit que j?tais programmeuse?

LE DOCTEUR. Vous?!

IR?NE. Et votre probl?me technique, dun point de vue de programmeur, est tout bonnement d?risoire. Asseyez-vous ? c?t? de moi.

IR?NE et le DOCTEUR sassoient c?te ? c?te devant lordinateur. Les doigts dIR?NE courent sur le clavier.

Tenez, regardez Nous ouvrons le fichier avec la fiche m?dicale de Michel Lordinateur indique quil a ?t? cr?? aujourdhui. Est-ce vrai?

IR?NE. Oui.

IR?NE. Et ? pr?sent, une petite correction (Elle tape sur les touches.) Maintenant, regardez, quand le fichier a-t-il ?t? cr???

LE DOCTEUR. (Il regarde l?cran.) Il y a deux ans. Mais cest incroyable! Comment avez-vous fait ?a?

IR?NE. (Avec une l?g?re pointe dironie, elle cite le Docteur.) Du savoir et du travail.

LE DOCTEUR. Je ne sais pas comment vous remercier!

IR?NE. Pas besoin de me remercier. Au contraire! (Apr?s un temps dh?sitation.) Je veux vous dire quelque chose de tr?s important (Elle se tait.)

LE DOCTEUR. Voyons, pourquoi restez-vous silencieuse?

IR?NE. Jai du mal ? me d?cider. Mais je vais quand m?me parler.

Entre LHOMME. IR?NE se tait. Elle est tr?s troubl?e.

LHOMME. (? Ir?ne.) Enfin, je vous ai trouv?e.

IR?NE. Vous mavez fil?e.

LHOMME. Oui, je vous ai fil?e. (Au Docteur. Sur un ton assez cassant.) Laissez-nous tous les deux, sil vous pla?t.

LE DOCTEUR interroge IR?NE du regard. Elle acquiesce de la t?te. LE DOCTEUR sort. LHOMME tarde ? reprendre la parole, ne sachant pas comment d?marrer une conversation qui sannonce p?nible.

Pourquoi mavez-vous cach? que vous ?tiez mari?e.

IR?NE. Je nai rien cach?.

LHOMME. Mais vous ny avez jamais fait allusion.

IR?NE. Vous pensez quune femme doit d?clarer dans les journaux, ? la radio et ? la t?l?vision quelle est mari?e? Ou, au contraire, quelle ne lest pas?

IR?NE. Vous ?tes une femme dangereuse.

IR?NE. Merci pour le compliment. Vous ?tes venu pour tirer au clair nos relations personnelles?

LHOMME. Non. Le th?me que nous allons aborder est autrement plus s?rieux.

IR?NE. Eh bien, parlez.

LHOMME. Vous avez soutir? ? la banque une somme, vous savez laquelle. Largent, il est vrai, na pas ?t? transf?r? sur votre compte, mais vous savez parfaitement ce qui vous attend.

IR?NE. La prison.

LHOMME. Tout ? fait. Vous ?tiez consid?r?e comme une employ?e mod?le. Pour vous dire la v?rit?, ? cette heure encore je suis admiratif de lart avec lequel vous avez mis sur pied cette combinaison. Deux ans durant, la banque est rest?e sans remarquer quune petite ligne superflue du programme informatique conduisait ? une fuite dargent.

IR?NE. Encore faudra-t-il prouver, que cest moi qui ai ajout? cette ligne.

LHOMME. Les experts sen chargeront.

LA FEMME. Reste ? savoir qui a le plus dexp?rience, de vos experts ou de moi? Quattendez-vous de moi?

LHOMME. Rendez largent et la banque ne vous assigne pas en justice.

IR?NE. Que me vaut cette bienveillance? Est-ce parce que je ne vous suis pas tout ? fait indiff?rente?

LHOMME. Vous ne m?tes pas pas du tout indiff?rente, mais dans le cas pr?sent mes consid?rations sont dordre purement commercial. Il nest pas du tout dans lint?r?t de la banque, que le public sache que nos collaborateurs volent largent des d?posants. Nous perdrions alors des milliers de clients et des centaines de millions deuros. Cest pourquoi notre int?r?t est d?touffer laffaire.

IR?NE. Quand faut-il rendre largent?

LHOMME. Aujourdhui. Dans le cas contraire, vous serez arr?t?e demain.

IR?NE. Aujourdhui, ce nest pas possible. Du reste, demain, non plus. Pas plus quapr?s-demain.

LHOMME. Pourquoi?

IR?NE. Parce que je nai pas dargent. Et que je nen aurai pas.

LHOMME. Bien. Jai dit, ce que javais ? dire. Veuillez r?fl?chir. Il vous reste peu de temps. (Il se l?ve, va vers la sortie, sarr?te. Son ton change.) Ir?ne, vous savez ce que j?prouve pour vous.

IR?NE. Je sais.

LHOMME. Pourquoi avez-vous fait cela?

IR?NE. Parce que parce que je lai fait.

LHOMME. Mais, tout de m?me, o? est largent?

IR?NE. Ce nest pas pour moi que je lai pris.

LHOMME. Je men doutais. Alors, que cette personne soit coffr?e! En d?finitive, cest lui qui a empoch? largent, et vous, formellement, vous n?tes pas coupable. On peut expliquer cette ligne du programme par une erreur technique. Quest-ce que vous en dites?

IR?NE. (Apr?s un moment de silence.) Donnez-moi un peu de temps pour r?fl?chir.

LHOMME sort. Entre LE DOCTEUR.

LE DOCTEUR. Qui est cet homme?

IR?NE. Le vice-pr?sident de la banque.

LE DOCTEUR. Que vous voulait-il?

IR?NE. Cest sans importance. Docteur, je dois vous faire un aveu.

LE DOCTEUR. (Essayant de plaisanter.) Dun amour, jesp?re?

IR?NE. Non, simplement un aveu. (Elle se tait.)

LE DOCTEUR. Vous vouliez, d?j? auparavant, me dire quelque chose de tr?s important, mais larriv?e de cette personne vous en a emp?ch?e.

IR?NE. Oui.

LE DOCTEUR. Mais avouez donc, enfin!

IR?NE. Vous allez me m?priser.

LE DOCTEUR. Ne dites pas de b?tises. (Et, comme Ir?ne se tait, il continue.) Si vous ne vous d?cidez pas ? avouer, alors permettez que je le fasse. Vous ?tes la femme que je r?vais de rencontrer depuis longtemps. Si vous naviez pas ?t? mari?e, je vous aurais fait une proposition. Seulement, ne riez pas de moi.

IR?NE. Jai envie de pleurer, pas de rire.

LE DOCTEUR. R?fl?chissez: si on ne r?ussit pas ? gu?rir votre mari, il vous faudra de toute fa?on vous s?parer de lui. Et alors, je moccuperai de lui et de vous. Je suis bien pourvu et je ferai ce quil faut pour vous rendre heureuse. Et, cest le plus important, jai un penchant pour vous.

IR?NE. Cest effectivement le plus important.

LE DOCTEUR. ? pr?sent, dites-moi, ce que vous vouliez me dire.

IR?NE. Justement, il mest ? pr?sent encore plus difficile de my r?soudre. Le fait est que

Entre JEANNE. Ne sattendant pas ? voir IR?NE en compagnie du DOCTEUR, elle sarr?te m?dus?e.

IR?NE. Pourquoi restes-tu plant?e? Viens tasseoir.

LE DOCTEUR. (?tonn?.) Vous vous connaissez?!

IR?NE. Comme vous le voyez.

LE DOCTEUR. Je ne comprends rien.

IR?NE. Nous nallons pas tarder ? vous expliquer. Laissez-nous seulement discuter seule ? seule, dabord. Je vous appellerai.

Pause. LE DOCTEUR sort.

Le pot aux roses est d?couvert. La banque exige le remboursement.

JEANNE. (Elle est abasourdie.) D?j??

IR?NE. ?a devait arriver un jour ou lautre.

JEANNE. Oui, mais cest quand m?me tellement inattendu. Et tellement terrible. (Se ressaisissant.). Il nous faut, sans perdre de temps, mener jusquau bout notre manigance contre le docteur.

IR?NE. Je ne veux pas.

JEANNE. Pourquoi?

IR?NE. R?fl?chis toi-m?me aux r?les peu envieux que nous jouons. Pourras-tu, apr?s cela, te respecter?

JEANNE. Mieux vaut ne pas se respecter ? lair libre, que se respecter dans sa ge?le.

IR?NE. Ce que nous faisons nest pas bien.

JEANNE. Nous ne faisons que nous battre pour nous.

IR?NE. Tout en brisant le docteur.

JEANNE. Je ne comprends pas, tu tes amourach?e de lui, ou quoi?

IR?NE. Et si cest le cas, tu dis quoi?

JEANNE. Je dis quil y a un ?ge o? les femmes ne tombent plus amoureuses.

IR?NE. Cet ?ge-l? nexiste pas pour les femmes.

JEANNE. Reste raisonnable. De toute fa?on, il ny a pas dautre issue.

IR?NE. Il y a une issue: tout avouer.

JEANNE. Et mettre en lair toute notre vie.

IR?NE. Ne tinqui?te pas, je prends tout sur moi.

JEANNE. Tu crois que cest de lh?ro?sme, mais cest une connerie.

IR?NE. Cest un calcul. (Avec douceur.) R?fl?chis toi-m?me. Si nous menons ? bien notre plan, alors, le plus probable, cest que nous serons pris tous les quatre: nous trois, pour escroquerie et le docteur pour une fausse carte m?dicale. Mais en cas daveu, je suis seule ? faire de la prison et vous restez en libert?. De plus, vous avez des enfants, alors que moi je suis seule. Et je ne parle pas de la conscience nette.

JEANNE. (Apr?s avoir longuement pes? le pour et le contre.) Tu as s?rement raison. (Elle pleure.) Mais quelle ordure je suis: cest ensemble que nous avons fait des conneries et cest toi seule qui devras payer. Pardonne-moi. (Elle enlace Ir?ne.)

Les deux femmes sanglotent sur l?paule lune de lautre.

IR?NE. Alors? On fait venir le docteur?

JEANNE. Fais-le venir, si tu veux.

IR?NE. (Elle sapproche de la porte et fait venir le docteur.) Vous pouvez entrer.

LE DOCTEUR revient dans son cabinet. Les deux femmes essuient leurs larmes.

Eh bien, vous ne comprenez toujours rien?

LE DOCTEUR. Absolument rien.

IR?NE. Nous allons tout vous expliquer. Le fait est que (? Jeanne.) Je pr?f?re que tu racontes.

JEANNE. Bien. (Au docteur.) Dabord, buvez vos gouttes. Et asseyez-vous.

LE DOCTEUR sex?cute docilement.

Commen?ons ? faire les pr?sentations. Moi je suis la femme de Michel, il est mon mari. Marina est sa s?ur et il est son fr?re. Vous saisissez?

LE DOCTEUR. (Tout d?concert?.) Il est mon mari, Marina est sa s?ur (Radieux.) Mais cest merveilleux! Voil? qui change compl?tement la donne! Nous allons le gu?rir, et alors

JEANNE. Patientez. Il na absolument pas besoin de soins car plus sain que lui tu meurs.

LE DOCTEUR. Attendez, et son amn?sie

JEANNE. C?tait de la simulation. Il a une excellente m?moire. Ce nest pas pour rien quil a la r?putation de meilleur joueur de cartes de notre ville.

LE DOCTEUR. Alors pourquoi avez-vous

JEANNE. (Sur le ton dun avocat.) Docteur, si vous ne cessez pas de poser des questions, nous ne terminerons jamais.

LE DOCTEUR. Pardon.

JEANNE. ? pr?sent, ?coutez. Il y a deux ans, Michel perd, au casino, une grosse somme. Il supplie Ir?ne de lui donner cette somme et lui promet de la lui rendre rapidement. Sinon, dit-il, on peut labattre. Ir?ne lui fait un transfert dargent par la banque et moi, malheureusement, je nai pas tent? de len dissuader. Je craignais pour mon mari et les enfants.

LE DOCTEUR. Et ensuite?

JEANNE. Michel, au lieu de rendre cet argent, le perd, l? aussi, au jeu. La dette double. Il court ? nouveau voir ma s?ur et la supplie de le sauver. Ir?ne aime mon fr?re ? perdre la m?moire et c?de. Et de cette fa?on, nous nous enfon?ons tous petit ? petit dans un trou dont il nest plus possible de sortir. Vous nimaginez pas comme cest dur: savoir que votre mari joue, quil est sur la pente descendante et quil entra?ne avec lui toute la famille Laimer, vouloir le sauver et ne pas ?tre en ?tat de rien changer

LE DOCTEUR. Bon Et quai-je ? voir avec tout ?a?

JEANNE. (Embarrass?e.) Pour ?tre honn?te, cette partie de lhistoire nest pas tr?s agr?able ? raconter, mais on ne change pas les mots de la chanson. Il y avait un recours, vous, et ?a, cest ma contribution.

LE DOCTEUR. Et en quoi a-t-elle consist??

JEANNE. Nous comprenions que lon ne tarderait pas ? ?tre d?masqu?s. Jai ?chafaud? un plan: faire en sorte, au plus vite, que Michel soit reconnu irresponsable. Alors, il pourrait ?viter le jugement et la condamnation. Mais pour ?a, il fallait les conclusions dun m?decin reconnu et honn?te. Dans votre genre.

LE DOCTEUR. Ah! cest donc ?a

JEANNE. Nous comprenions quobtenir de vous par la voie normale une carte m?dicale ?tait impossible.

LE DOCTEUR. Cest juste.

JEANNE. Cest pourquoi jai imagin? de faire donner la grosse artillerie pour vous mettre dans un ?tat de profond d?sarroi et obtenir de cette mani?re ce quil nous fallait. Nous avons ?tudi? dans le guide m?dical les sympt?mes de la maladie et tous les trois nous avons mont? cette com?die. (Lair repenti.) Je reconnais que c?tait stupide, malhonn?te et cruel. Nous regrettons beaucoup.

IR?NE, durant tout ce temps reste assise, t?te baiss?e.

LE DOCTEUR. Quoi dautre?

JEANNE. Rien. Cest tout.

LE DOCTEUR. Ir?ne, est-ce cela que vous vouliez mavouer?

IR?NE. (Sans lever la t?te.) Oui.

JEANNE. ? pr?sent, vous pouvez nous chasser. Dailleurs, nous partons de nous-m?mes. Nous ne demandons pas votre pardon, nous ne le m?ritons pas. (Elle prend Ir?ne par le bras et se dirige avec elle vers la sortie.)

LE DOCTEUR. Attendez. (Plein dentrain.) Vous croyez mavoir bless?, mais en r?alit? vous mavez extr?mement r?joui.

JEANNE. Comment?

LE DOCTEUR. (Il a retrouv? optimisme et assurance en soi.) Premi?rement, en reconnaissant votre faute et en renon?ant. Deuxi?mement, il y a encore dix minutes je croyais ?tre tomb? dans le marasme et je me croyais malade de la scl?rose et, ? pr?sent, je me suis convaincu que j?tais en parfaite sant?. Et, ce qui est le principal, Ir?ne, voyez-vous, nest pas mari?e, elle est libre!

JEANNE. Oui, libre. Si on fait abstraction du fait quon va la coffrer pour huit ans.

LE DOCTEUR. (Effray?.) Comment pour huit ans? (? Ir?ne.) Cest vrai?

IR?NE, muette, hausse les ?paules.

JEANNE. On larr?te demain.

LE DOCTEUR. Je ne laisserai pas faire!

JEANNE. Que pouvez-vous faire?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas encore, mais je ne laisserai pas faire! Je protesterai! Je Je vous donnerai mes conclusions dexpertise sur votre irresponsabilit?. ? tous les trois. Et ? moi aussi, on ne sait jamais.

JEANNE. Docteur, soyez s?rieux. La banque exige le remboursement imm?diat de la somme.

LE DOCTEUR. Qui exige? Ce vice-pr?sident aux allures de d?tective? Faites-le venir. Je vais r?gulariser cette affaire.

JEANNE. Docteur, cest impossible.

LE DOCTEUR. Jen ai vu dautres. Faites venir votre banquier.

JEANNE et IR?NE ?changent des regards. IR?NE sort.

JEANNE. Comment comptez-vous arranger laffaire avec la banque?

LE DOCTEUR. Cest tout simple, je lui verserai ce maudit argent.

JEANNE. Vous navez aucune id?e de ce que repr?sente la somme.

LE DOCTEUR. Cela ne mint?resse pas.

JEANNE. Je crains que votre bourse ne soit pas assez ronde.

LE DOCTEUR. Nayez crainte. Je suis un homme tr?s fortun?.

JEANNE. Et pourquoi vous priveriez-vous de votre argent pour des inconnus, qui, de plus, vous ont tromp?? Largent vous encombre, peut-?tre?

LE DOCTEUR. Et il me sert ? quoi? Comme tous les gens riches je suis un r?gime et je ne mange rien de gras, de sal?, d?pic?, de cher et de go?teux. Et le reste du temps, je travaille.

Entrent IR?NE et LE VICE-PR?SIDENT. LE DOCTEUR sadresse ? lui.

Mon cher, peut-on, pour quelques mis?rables billets poursuivre une si charmante femme?

LE VICE-PR?SIDENT. Largent, bien s?r, compte pour rien. Il est des choses, dans la vie, autrement plus importantes: lamour, la beaut?, la sant?, la bont?

LE DOCTEUR. Je ne vous le fais pas dire.

LE VICE-PR?SIDENT. Dun autre c?t?, si largent compte pour rien, alors pourquoi ne pas le rendre?

LE DOCTEUR. Parce que son fr?re la perdu en jouant au casino. Elle na pas un centime.

LE VICE-PR?SIDENT. (? Ir?ne.) Est-ce vrai?

IR?NE ne r?pond pas.

Pourquoi ne lavez-vous pas dit plus t?t?

IR?NE. Quest-ce que ?a aurait chang??

LE VICE-PR?SIDENT. Sur le fond, rien. Mais maintenant, au moins, je comprends votre conduite. Cependant il faut quand m?me rendre largent.

LE DOCTEUR. Dites-moi, combien. (Il sort son portefeuille.)

LE VICE-PR?SIDENT. Une somme mis?rable, on peut m?me dire insignifiante, tout bonnement ridicule, de la petite monnaie, ? quoi bon en parler.

LE DOCTEUR. Pouvez-vous avancer un chiffre approximatif?

LE VICE-PR?SIDENT. Deux millions deuros.

LE DOCTEUR. Deux millions deuros?!

LE VICE-PR?SIDENT. Oui, dans ces eaux-l?. Comme vous le comprenez, pour une banque cela ne saurait passer pour un dommage. Beaucoup plus graves apparaissent le vol en lui-m?me et lescroquerie. Croyez-moi, il me sera tr?s difficile d?touffer laffaire.

LE DOCTEUR. Je comprends et jappr?cie beaucoup. (Il range son portefeuille. ? Ir?ne.) Je crains, ma ch?re, de n?tre pas en ?tat de rendre cette modique somme ? la banque. Et comment, tout de m?me, votre fr?re sy est-il pris pour perdre si grande quantit? dargent?

IR?NE. (Soupirant.) Au casino, on peut d?penser de telles sommes en trente minutes.

LE DOCTEUR. Mais ne maviez-vous pas vous-m?me dit, quil ?tait le meilleur joueur de cartes?

IR?NE. De cartes, mais pas ? la roulette. Et Michel, pour notre malheur, a la passion du jeu.

JEANNE. (Troubl?e.) ? propos, o? est-il?

IR?NE. En effet, o? est Michel? (Elle regarde, inqui?te, tout autour delle.) Va voir, il est peut-?tre dans la salle dattente.

JEANNE sort pr?cipitamment et revient. Le d?sarroi se lit sur son visage.

JEANNE. Il ny est pas.

IR?NE. (Dune voix qui tombe.) Nous lavons laiss? encore ?chapper.

LE DOCTEUR. Je ne comprends pas pourquoi vous vous faites autant de soucis pour lui. Vous dites bien quil est en parfaite sant??

JEANNE. Oui, il est en bonne sant?, mais

LE DOCTEUR. Mais quoi?

IR?NE. Vous comprenez, il vit tr?s mal le fait que nous soyons dans le malheur ? cause de lui.

LE DOCTEUR. Et alors?

IR?NE. Et il a cette manie: jouer tout son argent. Et plus il joue, plus il perd. Cest pourquoi, ces derni?res semaines nous nous effor?ons de ne pas le perdre de vue.

JEANNE. Ir?ne, calme-toi. Il ne peut pas ?tre au casino car en ce moment il na simplement pas de quoi jouer. Je lui ai confisqu? tout largent, m?me la monnaie.

LE DOCTEUR. Hum Jai peur davoir commis un impair.

Les femmes fixent un regard interrogatif sur LE DOCTEUR. Il avoue, lair contrit.

Je lui ai avanc? de largent.

JEANNE. Combien?

LE DOCTEUR. Mille euros.

JEANNA. Vous avez perdu la t?te?!

LE DOCTEUR. (Lair coupable.) Oui, depuis ce matin.

Un t?l?phone sonne. IR?NE sort le sien de son sac.

IR?NE. Allo! Oui, ch?ri. O? es-tu? (Elle ?coute longuement. Tous sont tendus et lobservent. Sur son visage alternent la peur, lespoir, la d?ception, la joie. Ces changements se retrouvent au m?me moment sur le visage des autres. IR?NE ach?ve de parler.)

JEANNE. Alors?

IR?NE. Naturellement, apr?s avoir re?u de largent, il a tout de suite fil? au casino.

JEANNE. (Affect?e.) Je savais bien.

IR?NE. Et il a presque tout perdu.





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