Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LE DOCTEUR. (Extr?mement froid.) Si je peux me permettre, qui ?tes-vous?

IR?NE. (?tonn?e, mais non sans coquetterie.) Dieu, que se passe-t-il avec votre m?moire? Trente petites minutes et vous mavez oubli?e! Il a suffi que je change de robe pour que vous ne me reconnaissiez plus!

LE DOCTEUR. Je vous reconnais parfaitement. Et cest pr?cis?ment pour cela que jaimerais savoir, qui vous ?tes. Montrez-moi vos papiers didentit?.

IR?NE. Pour quoi faire? Je mappelle Ir?ne, vous le savez, voyons.

LE DOCTEUR. Comment puis-je savoir que vous vous appelez vraiment Ir?ne? Du reste, quand bien m?me ce serait Ir?ne, cela ne signifie rien. Vos papiers, sil vous pla?t.

IR?NE. Je ne les ai pas avec moi.

LE DOCTEUR. Et moi, je vous redemande encore une fois: vos papiers!

IR?NE ouvre son sac, fouille, mais au lieu de la carte didentit? prend un mouchoir, sanglote et commence ? essuyer ses larmes.

LE DOCTEUR. (Inquiet.) Quavez-vous?

IR?NE ne r?pond pas. LE DOCTEUR verse dans un verre de leau de la carafe et lapporte ? IR?NE.

IR?NE. (Repoussant le verre.) Laissez-moi!

LE DOCTEUR. Que se passe-t-il? Vous men voulez? Vous ai-je froiss?e?

IR?NE. Selon vous?

LE DOCTEUR. Mais comment?

IR?NE. (? travers des larmes.) Et vous osez demander comment? Vous maviez fait tr?s bonne impression, mieux encore, vous maviez plu. Il mavait m?me sembl? que vous aussi ?tiez, en quelque mesure, bien dispos?e ? mon ?gard Je suis venue vers vous le c?ur ? d?couvert, et comment suis-je re?ue en fait? Avec froideur, m?fiance, soumise ? un interrogatoire humiliant (Elle sanglote.)

LE DOCTEUR. Calmez-vous

IR?NE. Laissez-moi partir.

LE DOCTEUR. (La retenant.) Vous ne connaissez pas toutes les circonstances. Le fait est quen votre absence est venue Cest sans importance.

IR?NE. Qui est venu? Une autre femme?

LE DOCTEUR garde le silence, troubl?.

Et elle aussi a dit quelle ?tait sa femme?

LE DOCTEUR. Oui.

IR?NE. Et alors? Ne me dites pas que vous lavez crue? Arrivez-vous ? tenir un compte des fous qui viennent vous voir?

LE DOCTEUR. Oui mais voil?, Michel la reconnue comme ?tant sa femme.

IR?NE. Vous ignorez quil na pas de m?moire? Et puis, est-elle vraiment venue?

LE DOCTEUR. Oui, bien s?r.

IR?NE. (Elle sapproche de la porte et appelle Michel.) Ch?ri, viens.

Entre MICHEL.

Dis-moi, est-ce quune femme est venue ici en mon absence?

MICHEL. (Le plus tranquillement du monde.) Je nai vu personne.

IR?NE. A-t-elle dit quelle ?tait ta femme?

MICHEL. Comment aurait-elle pu le dire, si elle nest pas du tout venue?

IR?NE. Et toi, tu as dit quelle ?tait ta femme?

MICHEL Je nai que toi au monde, et tu le sais tr?s bien. (Il lembrasse.)

IR?NE.

Merci, ch?ri. (Au docteur.) Eh bien, me croyez-vous maintenant?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas quoi penser dailleurs, il y a encore une circonstance Outre la femme, un homme aussi est venu

IR?NE. Et alors?

LE DOCTEUR. Il a affirm? quil quil ?tait votre mari.

IR?NE. Mon mari? (Elle rit bruyamment.) Mon Dieu, quel dur m?tier que celui de psychiatre! Qui ne voyez-vous pas d?filer! (Elle continue de rire.)

LE DOCTEUR. Je ne vois pas ce quil y a de risible.

IR?NE. Mais le voici, mon mari, l?, devant vous! Il vous faut dautres preuves? Qu? cela ne tienne. (? Michel.) Ch?ri, ?te ta chemise et montre au docteur ton grain de beaut? sous ton omoplate gauche.

MICHEL, ob?issant, ?te sa chemise. LE DOCTEUR examine le grain de beaut?. IR?NE sadresse au DOCTEUR.

Vous en ?tes-vous convaincu?

MICHEL. Docteur, ce grain de beaut? nest-il pas dangereux?

LE DOCTEUR. Non.

MICHEL. (Saccrochant.) Malgr? tout, je vous demanderai de me lenlever. Je crains quil d?g?n?re en une tumeur maligne.

LE DOCTEUR. Je vous assure quelle est inoffensive. Et de plus, je ne suis pas chirurgien.

MICHEL. ?tes-vous urologue? ?a tombe bien, jai justement de gros probl?mes de ce c?t?-l?. Je vais vous montrer (Il porte la main ? la ceinture.)

LE DOCTEUR. Ce nest pas la peine!

MICHEL. Je vous montre, quand m?me. Puisque vous ?tes urologue

IR?NE. (Linterrompant.) Merci, ch?ri, ce nest pas la peine. Attends-moi, sil te pla?t, dans la salle dattente. Mais ne ten va pas. (Avec insistance.) Tu as retenu? Ne ten va pas. Nous nallons pas tarder ? rentrer ? la maison ensemble.

MICHEL sort.

LE DOCTEUR. Excusez-moi, si je me suis permis de douter de vous. Je dois lavouer, cet homme ma fait perdre le sens.

IR?NE. Mais vous ?tes certain quil est vraiment venu?

LE DOCTEUR. Que signifie certain? Bien s?r, quil est venu! (D?concert?.) Ou il nest pas venu? Bon, admettons, quil soit, comme vous dites, fou. Mais la femme ma montr? ses papiers didentit?, alors que vous, excusez-moi, je ne sais m?me pas comment vous vous appelez.

IR?NE. Comment ?a, vous ne savez pas? Pas plus tard que ce matin, vous mavez t?l?phon? deux fois en mappelant Ir?ne.

LE DOCTEUR. (Au bout du rouleau.) Ah! oui, cest vrai Javais oubli?

Pendant ce temps, IR?NE range son mouchoir, prend son poudrier et se refait une beaut?. Rangeant le poudrier dans son sac, elle pousse un cri de joie.

IR?NE. Oh! Finalement, jai un document. Et en plus avec photo. Mon permis de conduire. Tenez, regardez, je vous prie.

LE DOCTEUR. Pas la peine, je vous crois.

IR?NE. L?, vous me croyez, mais dans cinq minutes vous cesserez ? nouveau de me croire. Comme tous les hommes. Regardez, quand m?me.

LE DOCTEUR prend le permis ? contrec?ur.

Que lisez-vous?

LE DOCTEUR. Ir?ne Grelot.

IR?NE. Tout est en r?gle?

LE DOCTEUR. Oui.

LE DOCTEUR rend le document ? IR?NE. Elle le fait dispara?tre dans son sac et en prend des photographies.

IR?NE. Mon mari vous a-t-il dit que nous ?tions ? la m?me ?cole?

LE DOCTEUR. Quel mari? Michel? Oui.

IR?NE. Tenez, regardez, comment nous ?tions, enfants. Rigolos, nest-ce pas?

LE DOCTEUR. Vous navez pas beaucoup chang?.

IR?NE. Merci. Et l?, nous sommes d?j? adultes.

LE DOCTEUR. Cest s?rement peu de temps avant le mariage?

IR?NE. Oui.

LE DOCTEUR. Comme vous ?tes belle ici!

IR?NE. (Coquette.) Vous voulez dire que maintenant je ne le suis plus?

LE DOCTEUR. Maintenant, vous l?tes encore plus.

IR?NE. Merci. (Faisant dispara?tre les photographies.) Je vois que vous ?tes un homme ? femmes. Je ne sais pas si une femme est venue ici, mais ce dont je suis s?re, cest que vous lavez invit?e ? d?ner.

LE DOCTEUR. Je vous jure que je nai invit? personne! Et, en gros, personne nest venu! (Perplexe.) Ou il est venu quelquun? Maudite m?moire (Il se verse ? nouveau une dose de gouttes.)

IR?NE. (Elle lui confisque la fiole.) Cessez de prendre des gouttes. Avez-vous un alcool?

LE DOCTEUR. Je dois avoir une bouteille de cognac.

IR?NE. Eh bien, buvez double dose. ?a aide instantan?ment.

LE DOCTEUR. Nous allons v?rifier. (Il ouvre le bar.) Oui, jen ai! (Il prend une bouteille.) Vous maccompagnez?

IR?NE. Buvez, vous dis-je, leffet est instantan?.

LE DOCTEUR. Nous allons v?rifier. (Il ouvre le bar.) Jai beaucoup de cognac. (La mine r?jouie.) Donc, je suis m?decin! (Il prend une bouteille.) Vous maccompagnez?

IR?NE. Je ne vous ai pas encore pardonn?.

LE DOCTEUR. Allez, oubliez ?a. Buvons. (Les mains tremblantes, il remplit les verres de cognac.)

IR?NE. (Le regardant avec piti?.) Mon cher, regardez-vous dans une glace. Que vous arrive-t-il?

LE DOCTEUR. Je dois avouer quaujourdhui je ne suis pas du tout en forme

IR?NE. Stop. Vous avez tout bonnement besoin quune douce main f?minine soccupe de vous, voil? tout. Avez-vous une femme?

LE DOCTEUR. Une femme? (Il r?fl?chit.) Je ne men souviens pas que dis-je? Bien s?r que je me rappelle. Je suis veuf, depuis des ann?es. Mes enfants sont adultes, ils ne vivent pas avec moi. Je suis tout ? fait seul Vous savez, jenvie m?me votre mari. Moi aussi je jetterais tout aux oubliettes avec joie: la solitude, le travail ?reintant, les inspecteurs des imp?ts, les coll?gues envieux, les patients ent?t?s avec leurs ?ternelles plaintes et maladies, et aussi du m?me coup mes propres maladies. Ne penser ? rien, ne rien se rappeler, rester assis ? c?t? dune belle femme ? boire un verre de cognac, tout oublier et ne jouir que de la minute pr?sente

IR?NE. Eh bien, vivez le pr?sent. Remettez ? plus tard vos consid?rations, et maintenant laissez-vous aller ? la joie de vivre. (Elle l?ve son verre.) ? votre sant? et ? vos succ?s! Au bonheur!

LE DOCTEUR. Merci. Je me sens si ? laise avec vous. Il ?mane de vous une certaine lumi?re. Vous ?tes, s?rement, tr?s heureuse. (Il la prend par la main.)

IR?NE. (Sans retirer sa main.) Nallez pas croire que jai une vie facile. Moi aussi, je sais ce quest la solitude.

LE DOCTEUR. Mais vous avez Michel.

IR?NE. (Lair inquiet.) ? propos, il faut v?rifier sil nest pas parti. (Elle sort et tr?s vite revient.)

LE DOCTEUR. Il na pas boug??

IR?NE. Non.

LE DOCTEUR. Dommage.

IR?NE. Je dois y aller. Jappelle un taxi et jemm?ne Michel.

LE DOCTEUR. Notre rendez-vous daujourdhui tient toujours?

IR?NE. Si vous ne changez pas davis et si vous noubliez pas.

LE DOCTEUR. (Avec flamme.) Moi, oublier? Mais je (Se rem?morant la soudaine et ?trange amn?sie dont il avait ?t? frapp?.) Je vais le noter. ? tout hasard. (Il ?crit dans son agenda.)

IR?NE. (Se levant.) Et noubliez pas de pr?parer la fiche m?dicale et le certificat m?dical.

LE DOCTEUR. Pour vous, je ferai tout ce qui vous plaira. Je vous raccompagne?

IR?NE. Non, merci.

IR?NE sort. LE DOCTEUR, requinqu?, sassoit devant son ordinateur. Entre LHOMME. Il se conduit tout ? fait autrement que lors de la premi?re fois. Ses mani?res sont pleines dassurance et de r?solution.

LE DOCTEUR. Encore vous?

LHOMME. Comme vous le voyez.

LE DOCTEUR. Que voulez-vous de moi?

LHOMME. Je m?ne une petite enqu?te priv?e.

LE DOCTEUR. Javais tout de suite compris que vous ?tiez d?tective.

LHOMME. Je ne suis pas d?tective. Je suis du fisc.

LE DOCTEUR. Si vous ?tes inspecteur des imp?ts, pr?sentez vos documents.

LHOMME. (S?chement.) O? est Ir?ne?

LE DOCTEUR. H?las, je ne vous serai daucune utilit?. Comme vous le voyez, elle nest pas l?.

LHOMME. Je lai bien vue entrer ici, il y a vingt minutes.

LE DOCTEUR. Mais vous ne lavez pas vue partir, il y a une minute.

LHOMME. Elle reviendra?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas. Que lui voulez-vous?

LHOMME. Cest quelque chose que je nai pas le droit de vous dire.

LE DOCTEUR. Pas le droit, eh bien, ne le dites pas. Au plaisir de vous revoir.

LHOMME. Il me faut la trouver durgence, vous comprenez? Cest une question de vie et de mort.

LE DOCTEUR. Vous n?tes pas dans une agence de d?tective. Aussi, cherchez-la dehors. Et, sil vous pla?t, ne me faites pas perdre mon temps. Au fait, les consultations dans mon cabinet sont tr?s on?reuses.

LHOMME. Je suis pr?t ? payer, si vous maidez ? la retrouver.

LE DOCTEUR. Je ne prends pas de pots-de-vin.

LHOMME. Non!?

LE DOCTEUR. Je re?ois des honoraires.

LHOMME. Mais je suis pr?t ? vous verser des honoraires.

LE DOCTEUR. Je ne les per?ois quen ?change dun traitement et non pas en ?change de renseignements donn?s. Je vous souhaite de r?ussir, et ne memp?chez pas de travailler. Je ne re?ois que sur rendez-vous. (Il entra?ne poliment LHomme vers la sortie de secours.) Je vous en prie. Non, pas par cette porte. Par celle-ci, nentrent que mes malades.

LHOMME. Bon, dans ce cas, je vous enverrai vraiment linspecteur des imp?ts. (Il regarde attentivement le Docteur.) Non, vous avez eu peur?

LE DOCTEUR. Pas tellement.

LHOMME. Vous devriez. Je suis s?r que vous naimez pas payer des imp?ts.

LE DOCTEUR. Moi je naime pas?

LHOMME. Vous.

LE DOCTEUR. Moi?!

LHOMME. Vous.

LE DOCTEUR. Et alors? Et qui aime ?a?

LHOMME. Et si nous organisions un petit contr?le?

LE DOCTEUR. Faites, donc. Je sais bien cacher mes revenus.

LHOMME. Et moi, je sais bien les retrouver.

LE DOCTEUR. Cessez de me menacer. Je vous lai dit, je ne crains pas les contr?les.

LHOMME. Parce que vous ne prenez pas de pots-de-vin?

LE DOCTEUR. Non. Parce que je les donne. Au plaisir de vous revoir.

LHOMME. (Changeant de ton.) Docteur, vous le savez bien, laffaire que jai en ce moment est strictement personnelle, elle na aucun rapport avec la m?decine, ni avec le fisc. Jai besoin dIr?ne.

LE DOCTEUR. Au revoir. La porte de sortie est ici.

LHOMME. (Sattardant au moment de sortir.) Docteur, pourquoi, tout de m?me, vient-elle vous voir? Il y a quelque chose entre vous?

LE DOCTEUR. Cela ne vous regarde en aucune fa?on.

LHOMME. Serait-elle malade?

LE DOCTEUR. Aucun d?tail concernant mes visiteurs, malades ou bien portants, ne franchit les limites de ce cabinet.

LHOMME. (Dun ton sec, presque mena?ant.) Parfait. Cependant, je sens quil y a un lien entre vous et je pense quil est de mon devoir de vous pr?venir: soyez prudent.

LE DOCTEUR. Dans quel sens?

LE DOCTEUR. Dans tous les sens. Elle sest oubli?e et elle-m?me ne comprend pas ce quelle fait. (Il se dirige vers la sortie.) Si, malgr? tout, vous la voyez, dites-lui que jessaierai de la voir ? la maison, et si je ne ly trouve pas, que je reviendrai ici.

LE DOCTEUR. Je ne pense pas que je vous laisserai entrer.

LHOMME. Et moi, je ne pense pas que je vous en demanderai lautorisation.

LHOMME part. LE DOCTEUR se rassoit devant son ordinateur. IR?NE revient.

IR?NE. Vous nen avez toujours pas assez de moi?

LE DOCTEUR. Le taxi est d?j? l??

IR?NE. Je ne lai pas appel? Jai d?cid? demmener Michel dans ma voiture. Elle est l?, tout pr?s, sur le parking. Surveillez-le deux minutes encore, daccord? (Apr?s avoir bien regard? le Docteur.) Quy a-t-il encore?

LE DOCTEUR. ? linstant Eh bien Il a de nouveau demand? apr?s vous Votre mari

IR?NE. Je vous lai d?j? dit, je nai aucun mari! ? part Michel, bien s?r.

LE DOCTEUR. Je ne sais pas, je ne sais pas Il ma pr?venu quil fallait que je sois prudent avec vous.

IR?NE. Il na pas expliqu? de quoi il retournait?

LE DOCTEUR. Non, mais il a dit que c?tait tr?s important. Une question de vie et de mort.

IR?NE. (Fortement troubl?e.) Je crois que je devine de qui il sagit.

LE DOCTEUR. Il est vraiment votre mari?

IR?NE. Pas tout ? fait.

LE DOCTEUR. Pas tout ? fait?

IR?NE. Pas du tout. Cest mon coll?gue de travail plus exactement, cest m?me mon sup?rieur.

LE DOCTEUR. Vous dites la v?rit??

IR?NE. Je vous jure.

LE DOCTEUR. Et de quelle affaire importante vous concernant parle-t-il?

IR?NE. Des b?tises. Simplement, il, comment vous dire Il y a des gens, voyez-vous, qui Il est continuellement ? vouloir ?lucider quelque chose avec moi, ? vouloir mentretenir de quelque chose Et cest toujours, bien s?r, urgent. Du reste, voil? un patient id?al pour vous.

LE DOCTEUR. Je comprends.

IR?NE. Bon, je vais chercher la voiture.

LE DOCTEUR. (La retenant.) Je nai pas envie de vous laisser partir.

IR?NE. (D?gageant la main avec douceur.) Je reviens vite. Une minute, pas plus.

LE DOCTEUR. Et vous repartirez.

IR?NE. (Lembrassant sur la joue.) Pour notre rendez-vous de ce soir.

IR?NE sort. LE DOCTEUR arbore un sourire heureux. Il sapproche de la glace, sexamine sans concession, redresse la cravate, arrange sa coiffure, sort de larmoire une autre veste aux couleurs plus vives et la met. Entre JEANNE, plus d?cid?e encore que pr?c?demment. LE DOCTEUR, qui s?tait pr?par? ? accueillir ? bras ouverts sa visiteuse, est d?sagr?ablement surpris.

LE DOCTEUR. Cest vous?

JEANNE. Pourquoi? Qui attendiez-vous?

LE DOCTEUR. Une autre femme. La femme de votre mari. Ou plut?t Je voulais dire, la femme de Michel. Ou plut?t

JEANNE. La femme de Michel, cest moi.

LE DOCTEUR. Jai un gros doute l?-dessus, maintenant.

JEANNE. Cest la premi?re fois que je rencontre un docteur qui, au lieu de soccuper de soigner, m?ne une enqu?te. La carte m?dicale est-elle pr?te?

LE DOCTEUR. Non. Et si elle l?tait, je ne vous la donnerais pas. Qui ?tes-vous, au juste?

JEANNE. Javais pr?vu que vous chercheriez nimporte quel pr?texte pour vous d?fausser et jai pr?par? ? cet effet un registre complet de documents en bonne et due forme. (Elle montre un dossier soigneusement constitu?.) Voici ma carte didentit?. Voici le livret de famille prouvant mon mariage avec Michel. Voici les certificats de naissance de nos enfants, dans lesquels, dailleurs, sont enregistr?s aussi les noms de leurs parents, autrement dit, le mien et celui de mon mari. Voici la photographie de mariage, voici ?galement une photo du mariage mais avec les invit?s, et voici des photos o? nous sommes avec les enfants. Voici des factures d?lectricit? ainsi que dautres paiements ? notre nom. Vous ?tes convaincu maintenant?

Stup?fait LE DOCTEUR rassemble les documents et les rend ? JEANNE.

LE DOCTEUR. Je Je (Il va pour prendre les gouttes, mais repousse la fiole et se verse une bonne dose de cognac.) Finalement, vous ?tes tout de m?me sa femme?

JEANNE. Vous pensez peut-?tre que je suis sa grand-m?re?

LE DOCTEUR. Honn?tement, je ne sais pas quoi penser. (Il reprend le verre de cognac.)

JEANNE. (Sur un ton imp?rieux.) Reposez votre verre! (Dun geste d?cid? elle ?carte la bouteille.) Je commence ? s?rieusement minqui?ter pour la sant? de mon mari.

LE DOCTEUR. Pourquoi?

JEANNE. Parce que son docteur est alcoolique.

LE DOCTEUR. Je ne bois pas du tout.

JEANNE. Je vois ?a.

LE DOCTEUR. Vous ?tes vraiment sa femme?

JEANNE. Pourquoi cela vous ?tonne-t-il?

LE DOCTEUR. Je ne m?tonnerais pas si Si lautre femme

JEANNE. (Sur un ton cassant.) En ce qui concerne lautre femme, cest uniquement le r?sultat des vapeurs dalcool ou le fruit de votre imagination d?traqu?e. Je sais, en tant que juriste, que, suite au contact permanent avec les fous, les m?decins psychiatres ont du mal ? pr?server leur sant? mentale. Cette femme nexiste pas.

LE DOCTEUR. Elle existe!

JEANNE. (Implacable.) Elle na jamais exist? et elle ne peut pas exister. Vous ne vous contr?lez pas. Votre m?moire vous joue des tours. Vous avez m?me oubli? que vous soignez mon mari depuis pr?s de deux ans. Vous avez perdu sa carte m?dicale. Il est possible que vous layez effac?e de la m?moire de lordinateur par n?gligence ou intentionnellement. Il ne nous reste plus qu? la restaurer. Il vous sera tr?s difficile dexpliquer au tribunal, pourquoi vous ne lavez pas fait.

LE DOCTEUR. (Nerveux.) ? quel tribunal?

JEANNE. Le tribunal vers lequel je me tourne. Jai lintention de placer mon mari dans un centre de soins et pour cela jai besoin dune carte m?dicale d?taill?e et convaincante.

LE DOCTEUR. Vous voulez enfermer votre mari dans un asile de fous?

JEANNE. Mod?rez vos expressions. Si je voulais enfermer quelquun dans un asile de fous, eh bien, ce serait vous. Et croyez-moi, jen ai les moyens. Regardez-vous dans une glace et vous serez daccord avec moi.

LE DOCTEUR. Avouez, que vous ne supportez plus votre mari et que vous avez d?cid? de vous en d?barrasser.

JEANNE. Premi?rement, ce sont mes affaires. Et, deuxi?mement, quand bien m?me? Il a, peut-?tre, le droit doublier son obligation premi?re, mais moi je ne suis pas tenue doublier le premier de mes droits. (Avec m?pris.) Comprenez-vous, au moins, cela, docteur?

LE DOCTEUR. Obligation, droit On voit dembl?e que vous ?tes juriste.

JEANNE. Et que je suis une femme, ?a ne se voit pas dembl?e? Je me serais attendue ? plus de compr?hension de la part dun m?decin.

LE DOCTEUR. Quattendez-vous de moi?

JEANNE. Un certificat et une carte m?dicale.

LE DOCTEUR. Bon, daccord, revenez demain, elle sera pr?te.

JEANNE. Demain, vous aurez trouv? dautres excuses. Jen ai besoin aujourdhui. Maintenant.

LE DOCTEUR. Maintenant, jai une consultation ? la clinique. Je dois partir.

JEANNE. ?a sera long?

LE DOCTEUR. Une vingtaine de minutes.

JEANNE. Jattendrai.

LE DOCTEUR. De toute fa?on, aujourdhui je naurai pas le temps. Une carte m?dicale ne se fait pas aussi vite que vous semblez le penser. Je vous en prie, revenez demain.

JEANNE. Non, je ne partirai pas dici, tant que je ne laurai pas. (Elle sassoit avec une attitude de d?fi, prend le guide m?dical et se plonge dans la lecture, montrant de tout son ?tre quelle a lintention de rester longtemps et quon ne r?ussira pas ? la mettre dehors.)

LE DOCTEUR. (Ayant perdu tout espoir.) Mais il faut vraiment que je passe ? la clinique.

JEANNE. Allez-y, je ne vous retiens pas.

LE DOCTEUR. Et vous?

JEANNE. Et moi, je vais faire rentrer Michel ici et nous resterons ensemble ici, tant que nous naurons pas la carte m?dicale.

LE DOCTEUR. Bon, eh bien Cest comme vous voulez.

LE DOCTEUR se verse du cognac, puis, apr?s r?flexion, prend la fiole des gouttes, puis se tourne ? nouveau vers le cognac et, finalement, trouve un compromis: il verse quelques gouttes dans le cognac, boit et sort, portant sa main tant?t ? la t?te, tant?t au c?ur. JEANNE, layant suivi dun regard de satisfaction, sort aussi et revient avec MICHEL.

JEANNE. Reste l? et nen bouge pas. Moi, je vais tacheter un sandwich. Compris? Ne bouge pas.

JEANNE part. Un peu apr?s, entre le DOCTEUR.

MICHEL. Vous avez rendez-vous?

LE DOCTEUR. Moi? Non.

MICHEL. (Lesprit ailleurs.) Le docteur est absent. Patientez dans la salle dattente.





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