Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LE DOCTEUR. Donc, selon vous, ces principes

IR?NE. Laissez tomber les principes. Dites-moi, plut?t, honn?tement, que tout simplement je ne vous plais pas assez.

LE DOCTEUR. Je vous assure que vous me plaisez beaucoup.

IR?NE. Quand une femme pla?t vraiment, on lui fait la cour, sans penser ? rien. Cest l? lunique principe juste.

LE DOCTEUR. Donc, vous ne serez certainement pas offens?e, si je vous propose daller d?ner quelque part?

IR?NE. Je serai offens?e, si vous ne le proposez pas. Pour dire la v?rit?, il y a longtemps quil convenait de le faire.

LE DOCTEUR. Je sais, mais il est difficile de sy r?soudre d?s la premi?re rencontre

IR?NE. Et ? partir de quelle rencontre un homme doit-il agir, si ce nest lors de la premi?re? Car il peut ne pas y avoir de deuxi?me rencontre.

LE DOCTEUR. Mais l?, tout de suite, de but en blanc

IR?NE. Comment cela, de but en blanc? Vous avez des ?lans descargot et chargez avec limp?tuosit? dune tortue! Nous nous connaissons depuis deux ans et ce nest quaujourdhui que vous vous ?tes d?cid? ? manifester votre int?r?t pour moi.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Deux ans? Vous ?tes s?re? Nous serions-nous d?j? rencontr?s?

IR?NE. ? pr?sent, je vois quel effet je produis v?ritablement sur vous. Une femme qui pla?t, on ne loublie pas.

LE DOCTEUR. Vous me plaisez beaucoup, mais (Il se tait. Son visage se marque dun trouble ?vident. Est-il possible que le virus de destruction de la m?moire agisse si vite?)

IR?NE. (Parcourant le cabinet du regard.) Votre cabinet est encore plus imposant et plus impressionnant. On voit tout de suite que lon est dans la salle de r?ception dun m?decin qui a r?ussi.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Vous ?tes d?j? venue? Avant?

IR?NE. Bien s?r, et pas quune fois. Auriez-vous oubli?? Avant, me semble-t-il, il ny avait pas l? cette statuette de bronze.

LE DOCTEUR. Vous ?tes s?re davoir ?t? ici auparavant?

IR?NE. Comment nen serais-je pas s?re, si cest moi-m?me qui vous ai amen? mon mari. Vous ne vous en souvenez vraiment pas?

LE DOCTEUR. Moi? (Incertain.) Mais pourquoi? Bien s?r que je me souviens. (Il verse dune fiole des gouttes dans un verre, ajoute de leau de la carafe et boit, seffor?ant de faire cela ? la d?rob?e.)

IR?NE. ? propos, je me fais du souci pour lui. Excusez-moi, je dois v?rifier sil nest pas parti.

IR?NE sort. LE DOCTEUR se prend le pouls. IR?NE revient.

LE DOCTEUR. Il est parti?

IR?NE. Non.

LE DOCTEUR. Dommage.

IR?NE. Voil?, docteur, je voudrais que vous me donniez un certificat de sant? de mon mari avec sa fiche m?dicale recouvrant toutes ces ann?es. Jai entrepris des d?marches pour obtenir une pension dinvalidit? pour lui et lattestation dun m?decin en vue peut ?tre tr?s utile.

LE DOCTEUR. M-m-m Voyez-vous, je nai pas encore d?termin? en quoi consiste sa maladie.

IR?NE.

Comment, deux ans ny ont pas suffi? ? vous? Un m?decin si exp?riment??

LE DOCTEUR. Deux ans?

IR?NE. Donnez-moi, je vous prie, sa fiche m?dicale et je ne vous d?tournerai plus de votre travail.

LE DOCTEUR. Je Je dois dabord la pr?parer.

IR?NE. Quy a-t-il ? pr?parer? Imprimez-la et voil? tout.

LE DOCTEUR. Jai limpression que mon ordinateur bogue Ne pourriez-vous pas repasser un peu plus tard aujourdhui?

IR?NE. Bien s?r. (Elle se l?ve, se dirige vers la sortie, mais sarr?te.) Au fait, que dois-je comprendre? Mavez-vous invit?e ? d?ner ou pas? Ou bien, cela aussi, vous lavez oubli??

LE DOCTEUR. Naturellement, vous ?tes invit?e.

IR?NE. Je ne voudrais pas para?tre insistante, mais lorsquun homme invite une dame, dordinaire il lui communique le lieu et le moment o? il vient la chercher ou le lieu et le moment o? ils doivent se rencontrer. Je dois me pr?parer. Je ne peux tout de m?me pas aller ? un rendez-vous avec vous ainsi fagot?e.

LE DOCTEUR. Vous ?tes, ? mes yeux, irr?prochable.

IR?NE. Non, non. Je dois me changer. Ainsi donc, je repasserai dans une demi-heure et nous nous mettrons daccord sur tout. Et par la m?me occasion, je prendrai la fiche m?dicale.

LE DOCTEUR. Parfait.

IR?NE. Vous en avez fini avec mon mari?

LE DOCTEUR. Pas encore.

IR?NE. Alors, jusque-l?, je vous le laisse. (Avec un sourire tr?s engageant.) ? tout de suite.

IR?NE sort. LE DOCTEUR reste seul. Son visage exprime un m?lange de joie et de d?contenancement. Entre MICHEL.

MICHEL. Docteur

LE DOCTEUR. (Lair de souffrir.) Nallez pas me dire que vous souffrez damn?sie.

MICHEL. Mais je ne souffre pas du tout damn?sie. Quest-ce qui vous fait dire ?a?

LE DOCTEUR. Alors, que voulez-vous, donc, de moi?

MICHEL. Ma femme ma dit dattendre dans la salle dattente, mais je my ennuie. Est-ce que je peux rester assis, ici?

LE DOCTEUR. Je pr?f?re dans la salle dattente.

MICHEL. Je pr?f?re ici.

LE DOCTEUR. Bon, daccord. ? une condition: vous ne parlez pas.

MICHEL. Je ne dirai pas un mot.

LE DOCTEUR. Vous promettez de ne pas oublier?

MICHEL. Je noublie jamais rien.

LE DOCTEUR. (Soupirant.) Eh bien, cest parfait.

MICHEL sassoit discr?tement dans un coin. LE DOCTEUR cherche la fiche m?dicale dans son ordinateur, visiblement sans succ?s. LE DOCTEUR sadresse, ? tout hasard, ? MICHEL.

Vous ne vous rappelez pas, par hasard, si je vous ai fait une fiche m?dicale?

MICHEL. Vous lavez faite.

LE DOCTEUR. Quand? Ce matin?

MICHEL. Non, il y a tr?s longtemps. Il y a un an, ou deux.

MICHEL. Et vous vous en souvenez?

MICHEL. Bien s?r que je men souviens.

LE DOCTEUR. Pourquoi, alors, ne puis-je pas la retrouver dans mon ordinateur?

MICHEL. Je ne sais pas. Vous voulez que je vous aide?

LE DOCTEUR. (Le repoussant.) Pas la peine! (Il renouvelle ses recherches dans son ordinateur.)

Entre une Femme portant un costume en prince de galles irr?prochable. Ses gestes sont assur?s, elle parle avec clart? et pr?cision, a les mani?res dune personne d?cid?e.

LA FEMME. Bonjour.

MICHEL. (Heureux.) Cest toi?

LA FEMME. Comme tu vois, ch?ri.

MICHEL. Je mennuie de toi, ici. Je suis content que tu sois venue!

MICHEL et LA FEMME senlacent et sembrassent.

LA FEMME. Rentre ta chemise et arrange ta coiffure. Comment vas-tu?

MICHEL. ? merveille.

LE DOCTEUR. Vous permettez? Qui ?tes-vous?

MICHEL. Cest ma femme.

LA FEMME. (Tendant la main au Docteur.) Comme vous le savez, je mappelle Jeanne Grelot.

LE DOCTEUR. (Abasourdi.) Enchant?.

JEANNE. Je ne vous d?range pas?

LE DOCTEUR. Asseyez-vous. (Il emm?ne Michel ? part.) Qui est cette femme?

MICHEL. Mais je vous lai dit: ma femme.

LE DOCTEUR. Mais, tout ? fait r?cemment vous avez enlac? ? cette m?me place une autre femme dont vous avez dit aussi quelle ?tait votre femme!

MICHEL. Docteur, vous avez des hallucinations. Il faut vous soigner. Ici, il ny a eu aucune femme.

LE DOCTEUR, d?sorient?, prend une nouvelle dose de m?dicament. Ayant rassembl? ses id?es, il sadresse ? JEANNE.

LE DOCTEUR. Jesp?re que vous ne vous offusquerez pas si je vous demande de me pr?senter une pi?ce didentit?.

JEANNE. ?trange demande. Du reste, cest comme vous voulez. Voici mon permis de conduire. (Elle tend son document.) Jeanne Grelot. ? votre service.

LE DOCTEUR regarde attentivement le permis de conduire et le rend ? JEANNE.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Tout est en ordre.

JEANNE. Vous en doutiez? Je ne vous demande pas vos papiers, parce que je sais qui vous ?tes. Il ne serait pas superflu, bien s?r, de v?rifier votre licence, mais cela est laffaire du parquet et moi je suis avocate. ? ce propos, voici ma carte de visite.

LE DOCTEUR. Que me vaut lhonneur de votre visite?

JEANNE. La sant? de mon mari minqui?te.

LE DOCTEUR. Elle minqui?te aussi. Mais je pr?f?rerais en parler avec vous, seul ? seule.

JEANNE. (? Michel.) Ch?ri, attends-moi dans la salle dattente, ensuite, nous irons ensemble ? la maison.

MICHEL sort docilement.

LE DOCTEUR. Savez-vous, que votre heu-heu mari est malade?

JEANNE. Qui mieux que moi peut le savoir?

LE DOCTEUR. Et savez-vous quelle est sa maladie?

JEANNE. Il souffre damn?sie.

LE DOCTEUR. Depuis quand?

JEANNE. (?tonn?e.) Que signifie depuis quand?

LE DOCTEUR. Depuis quand est-il malade?

JEANNE. (?tonn?e.) Comment? Vous ne savez pas?

LE DOCTEUR. Pourquoi devrais-je le savoir?

JEANNE. Mais voyons, vous le suivez depuis deux ans!

LE DOCTEUR. Moi? Deux ans??

JEANNE. Docteur, quarrive-t-il ? votre m?moire? Comment pouvez-vous soigner des malades, si vous-m?me ne vous souvenez de rien?

LE DOCTEUR. Bien, deux ans, soit. Parlez-moi de la maladie de votre mari en termes plus pr?cis. Votre cohabitation est-elle difficile?

JEANNE. Quelle femme trouve facile de vivre avec son mari?

LE DOCTEUR. Nous nallons pas entrer dans les probl?mes personnels, parlons des probl?mes m?dicaux. Quelles sont les manifestations concr?tes de sa maladie?

JEANNE. Il se souvient de choses tr?s compliqu?es et lointaines, et oublie les plus simples. Il peut, par exemple, se remplir une tasse de caf? et oublier de le boire. Ou bien avaler deux fois le m?me m?dicament.

LE DOCTEUR. ?a marrive aussi.

JEANNE. (Caustique.) Jai d?j? pu men rendre compte.

LE DOCTEUR. Comment supportez-vous tout cela?

JEANNE. Je suis quelquun qui agit en vertu du devoir. Je fais non ce qui me pla?t, mais ce que je dois faire. Je mange non ce qui me pla?t, mais ce qui contient moins de calories. Je fr?quente non ceux qui me sont agr?ables, mais ceux qui me sont utiles. Je ne vis pas avec le mari avec qui je voudrais ?tre, mais avec celui qui mest ?chu. Se plaindre et se lamenter est inutile. Il faut travailler, travailler comme un b?uf et porter sa croix.

LE DOCTEUR. Je vous admire.

JEANNE. Merci. Mais, finalement, mon ex-mari nest pas une si mauvaise personne. Il y a pire. Je me r?p?te cela cent fois par jour. Chaque femme devrait se le r?p?ter. Il y a pire.

LE DOCTEUR. Pourquoi avez-vous dit ex-mari? Seriez-vous divorc?s?

JEANNE. Pas le moins du monde. Nous sommes l?galement mari?s. Mais quest-ce quun mari qui oublie ce quun mari un homme ne doit pas oublier? Vous me comprenez?

LE DOCTEUR. M-m-m Et que faites-vous dans ces cas-l?? Vous le lui rappelez?

JEANNE. Sil faut rappeler ? un homme de telles choses, alors il ny a plus rien ? esp?rer.

LE DOCTEUR. Vous avez raison.

JEANNE. Savez-vous, ? quelle conclusion ma amen?e lexercice du droit? Plus il y a dhommes qui oublient, plus il y a de femmes qui souffrent.

LE DOCTEUR. Lexercice de la m?decine aussi arrive ? la m?me conclusion. Cependant, dites-moi, ne vous est-il pas venu ? lesprit, que loubli de ces choses par votre mari, pouvait sexpliquer par le fait que hum-hum

JEANNE. Quil a une femme?

LE DOCTEUR. Cest vous qui lavez dit, pas moi.

JEANNE. Ne me faites pas rire, cela est exclu.

LE DOCTEUR. Oui? Et comment r?agiriez-vous si nous faisions la supposition que, peu avant vous, serait venue avec lui? Comment vous dire ?a? Naturellement, ce nest quune supposition

JEANNE. Ne tournez pas autour du pot, docteur. Jouez franc jeu. Jai les nerfs solides.

LE DOCTEUR. Nallez pas le juger. Selon moi, il a oubli? qui ?tait sa femme.

JEANNE. Il sen souvient parfaitement. (Elle appelle son mari.) Michel!

MICHEL entre.

JEANNE. Ch?ri, dis ? cette personne, comment je mappelle.

MICHEL. Laurait-il oubli??

JEANNE. Il la su, mais il la oubli?. (Avec ironie.) Cette personne souffre damn?sie.

MICHEL. (Au docteur.) Je suis sinc?rement d?sol? pour vous.

LE DOCTEUR. Moi aussi je suis d?sol? pour moi.

MICHEL. Pourquoi ne suivez-vous pas un traitement? Je peux vous recommander un bon m?decin. Voici sa carte de visite.

LE DOCTEUR. (Jetant un ?il sur la carte.) Je vous remercie, cest ma carte! Dites-nous, plut?t, comment sappelle cette dame.

MICHEL. ?trange question. Vous pensez que je ne sais pas comment sappelle ma propre femme? Ma femme, avec qui jai ?t? dans la m?me ?cole?

LE DOCTEUR. Bon, mais comment sappelle-t-elle, bon sang?

MICHEL. Jeanne. Pourquoi?

JEANNE. Rien, ch?ri. Tu peux retourner dans la salle dattente. (Sur un ton s?v?re.) Et tu nen bouges pas!

MICHEL sort.

LE DOCTEUR. Bizarre. Si ce n?tait pas sa femme, qui ?tait-ce, donc?

JEANNE. Qui?

LE DOCTEUR. La femme qui ?tait ici avant vous.

JEANNE. Si cest vrai, alors je sais qui elle est.

LE DOCTEUR. (Avec int?r?t.) Tiens donc? Et qui est-elle?

JEANNE. Une putain doubl?e dune affairiste.

LE DOCTEUR. Vous y allez un peu fort. Elle ma sembl? tout ? fait attirante.

JEANNE. Malheureusement, les putains sont toujours attirantes. ? la diff?rence de nous, les honn?tes femmes.

LE DOCTEUR. Bon, vous la connaissez ou non?

JEANNE. Bien s?r que non, et je ne veux pas la conna?tre. Je ne fraye pas avec de telles personnes. Du reste, aucune femme, en r?alit?, nest venue ici et vous le savez parfaitement.

LE DOCTEUR. Il est venu une femme.

JEANNE. Elle nest pas venue.

LE DOCTEUR. Elle est venue. (Sessuyant le front.) Mais, peut-?tre, en effet, nest-elle pas venue.

JEANNE. Excusez-moi, je veux v?rifier si Michel est toujours l?. Il faut toujours avoir un ?il sur lui.

JEANNE sort et revient.

LE DOCTEUR. Toujours l??

JEANNE. Oui.

LE DOCTEUR. Dommage.

JEANNE. Cessons ces discussions sur les femmes et passons aux choses s?rieuses. Je ne suis pas venue ici pour entendre des r?cits fantastiques, mais pour le certificat m?dical de mon mari.

LE DOCTEUR. Pour ?tablir un certificat m?dical, je dois dabord ?tudier sa maladie. Cest pourquoi je vous demande depuis quand

JEANNE. (Linterrompant.) Premi?rement, je vous ai tout dit, vingt fois d?j?.

LE DOCTEUR. (Tr?s ?tonn?.) Quand?

JEANNE. (Sans lentendre.) Deuxi?mement, au lieu de poser des questions inutiles, vous feriez mieux de regarder sa carte m?dicale. Elle est dans votre ordinateur. Il y a tout.

LE DOCTEUR. Je nai aucune carte m?dicalele concernant !

JEANNE. Que dois-je comprendre? Seriez-vous ? ce point n?gligent que vous ne la remplissez pas? Vous savez parfaitement que cette n?gligence est assimilable ? une faute professionnelle!

LE DOCTEUR. Vous vous oubliez!

JEANNE. (Sur un ton dur.) Nullement. Je ne souffre pas encore damn?sie. Et je tiens ? vous rappeler que la carte m?dicale est un document non seulement m?dical, mais aussi juridique. En cas de plainte l?gale contre vous de la part du malade, elle permettra d?tablir la conformit? ou la non-conformit? du traitement prescrit par vous. Je crains que vous ne layez pas remplie ou que vous layez sciemment effac?e pour masquer aux finances publiques les sommes que vous avez per?ues de nous pour les visites.

LE DOCTEUR. Je nai re?u aucune somme!

JEANNE. Ne vous inqui?tez pas, nous navons pas lintention de vous demander de les rendre. La seule chose que je veux, cest un certificat attestant de l?tat de gravit? dans lequel se trouve mon mari et sa carte m?dicale.

LE DOCTEUR. (Il est compl?tement d?concert?.) Le certificat, ? la limite, je peux vous le donner, mais

JEANNE. (Intraitable.) Ainsi que la carte m?dicale.

LE DOCTEUR. O? vais-je la trouver?

JEANNE. Dans votre ordinateur. Dans le tiroir de votre bureau. Est-ce que je sais moi? Trouvez-la, refaites-la, cela ne me regarde pas. Que la carte m?dicale soit pr?te dans une heure! Dans exactement soixante minutes je reviens la chercher! Et nessayez pas ? nouveau de vous trouver une quelconque excuse comme la derni?re fois.

JEANNE se dirige vers la sortie. ? lentr?e, elle se heurte ? un nouveau visiteur. Cest un homme dapparence tr?s respectable, v?tu dun costume strict bien taill?. Ils se lancent un regard furtif. JEANNE sort. LHOMME ne remarque pas tout de suite LE DOCTEUR, apparu de derri?re un paravent. En lapercevant, il sursaute.

LE DOCTEUR. En quoi puis-je vous ?tre utile?

LHOMME. (Tressaillant.) Je je je

LE DOCTEUR. Qui ?tes-vous?

LHOMME. Je je je

LE DOCTEUR. Oui, vous, vous, vous! Pas moi, que diable!

LHOMME. Je Je ne pense pas que mon nom ait quelque importance pour vous.

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi ne le donneriez-vous pas?

LHOMME. En effet, pourquoi?

LE DOCTEUR. Cest bien ce que je dis, pourquoi?

LHOMME. Tenez, vous voyez, nous disons tous les deux pourquoi.

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi, malgr? tout, ne le donnez-vous pas?

LHOMME. Parce que je nen vois pas la n?cessit?.

LE DOCTEUR. Cessez de tourner autour du pot et parlez franc: de quoi souffrez-vous?

LHOMME. Puis-je parler avec vous dhomme ? homme?

LE DOCTEUR. Le voudrions-nous que nous ne pourrions parler de femme ? femme.

LHOMME. Vous avez raison.

LE DOCTEUR. Eh bien, accouchez, ne craignez rien, quest-ce qui vous am?ne?

LHOMME. Je ne sais par quoi commencer

LE DOCTEUR. Soyez plus hardi, vous navez pas ? avoir honte du tout. La quasi-totalit? des hommes rencontrent ces probl?mes-l?.

LHOMME. Comment connaissez-vous mes probl?mes?

LE DOCTEUR. Je les devine.

LHOMME. Vous ne pouvez pas les conna?tre. Le fait est que Comment le dire

LE DOCTEUR. Allons, allons, ne rougissez pas. Vous ?tes venu voir un m?decin. Et ici, les secrets sont gard?s.

LHOMME. (Apr?s h?sitation.) Bon, ?a va. Pour ?tre honn?te, javais dabord d?cid? de me faire passer pour malade. Mais maintenant, je me dis, pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont?

LE DOCTEUR. Ainsi, vous n?tes pas malade?

LHOMME. Non.

LE DOCTEUR. Que faites-vous donc ici?

LHOMME. Je cherche une femme.

LE DOCTEUR. Puis-je vous confier un secret? Je ne suis pas une femme.

LHOMME. Ce nest pas le moment de plaisanter. Laffaire est tr?s s?rieuse.

LE DOCTEUR. Qui est-elle pour vous? Votre ?pouse, peut-?tre?

LHOMME. (Apr?s une certaine h?sitation.) Oui.

LE DOCTEUR. Mais quest-ce que je viens faire l??

LHOMME. Je sais, quelle sort juste dici.

LHOMME. Je ne diffuse pas dinformations concernant mes visiteurs.

LHOMME. Cette fois-ci, vous devez faire une exception.

LE DOCTEUR. Jaimerais bien savoir pourquoi!

LHOMME. Parce que je laime ? en perdre la m?moire.

LE DOCTEUR. Vous aimez votre femme?!

LHOMME. Oui. Et alors?

LE DOCTEUR. Non, rien. Cest tr?s touchant.

LHOMME. Bon, o? est-elle?

LE DOCTEUR. Votre femme nest pas venue ici.

LHOMME. Elle est venue, je le sais avec certitude.

LE DOCTEUR. Son nom?

LHOMME. Grelot.

LE DOCTEUR. (Stup?fait.) Grelot? Vous en ?tes s?r?

LHOMME. Certain.

LE DOCTEUR. Pas Goulot?

LHOMME. Non.

LE DOCTEUR. Bibelot? Angelot?

LHOMME. Je vous dis que non.

LE DOCTEUR. M-m-m, m-m-m (Gagn? par l?motion, il arpente la pi?ce.) Donc, votre femme sappelle Vous pouvez me rappeler comment?

LHOMME. Grelot.

LE DOCTEUR. Fantastique. En entrant dans ce cabinet, vous avez, ce me semble, crois? ? la porte une personne. Vous vous rappelez?

LHOMME. Vous avez en vue la femme en costume prince de galles ajust?, aux yeux sombres, avec un grain de beaut? sur la joue gauche, une petite ?charpe de gaze lilas autour du cou et un sac ? main noir?

LE DOCTEUR. Elle, en effet. Que pouvez-vous dire sur elle?

LHOMME. Rien. Je ne lui ai pas pr?t? la moindre attention.

LE DOCTEUR. M-m-m, m-m-m vous ne lui avez pas pr?t? attention. Pas la moindre. (Explosant.) Foutez le camp, et que je ne vous revoie plus ici!

LHOMME. Docteur, je ne vous comprends pas. Pourquoi

LE DOCTEUR. (Linterrompant.) Mais parce que vous vous ?tes retrouv? nez ? nez, ? linstant, avec madame Grelot. Admettons que vous ne lui ayez pas pr?t? attention. Mais elle aussi vous est pass?e devant tranquillement!

LHOMME. Mais qui elle est, je nen ai aucune id?e! Je ne lai jamais vue auparavant!

LE DOCTEUR. Donc, ce nest pas votre femme?

LHOMME. Bien s?r, que non! De plus, je suis divorc? depuis longtemps. Depuis deux ans.

LE DOCTEUR. Comment ?a divorc?? Mais vous aimez votre femme ? en perdre la m?moire!

LHOMME. Oui-oui, bien s?r Ensuite, je me suis remari?.

LE DOCTEUR. Vous vous ?tes remari?? Tr?s bien. Et votre femme sappelle, vous mavez dit

LHOMME. Grelot. Ir?ne Grelot.

LE DOCTEUR. Comment avez-vous dit? Ir?ne?

LHOMME. Oui, Ir?ne.

LE DOCTEUR. Mais, voyons, elle est mari?e! Avec Michel.

LHOMME. (Il est stup?fait.) Avec quel Michel?

LE DOCTEUR. Son mari.

LHOMME. ?a ne se peut pas! Elle nest pas mari?e! Je veux dire, quelle est mari?e avec moi.

LE DOCTEUR. Mais quest-ce que vous attendez de moi?

LHOMME. Je sais quelle est venue ici. Il est probable quelle revienne encore. Aidez-moi ? la rencontrer.

LE DOCTEUR. Mon m?tier nest pas de rechercher les femmes des autres. Et je ne suis pas certain quIr?ne soit votre femme. Et quelle sappelle Ir?ne. Et quelle viendra ici. Et je suis encore moins certain quelle existe vraiment.

LHOMME. Elle existe!

LE DOCTEUR. Alors, rentrez chez vous et attendez-la l?-bas. (Il le pousse vers la sortie.)

LHOMME. (Opposant une r?sistance.) Docteur, je vous en supplie

LE DOCTEUR. Je ne peux vous aider en rien. Au revoir. Pas par l?, cette porte nest destin?e qu? lentr?e des patients. Par ici, sil vous pla?t.

LE DOCTEUR accompagne LHOMME vers la sortie de secours et reste seul pr?s de la table o? est pos?e la val?riane. Son visage refl?te une ?vidente perplexit?.


FIN DU PREMIER ACTE


ACTE II


LE DOCTEUR est dans son cabinet. Entre IR?NE, dans une robe tr?s ?l?gante.

IR?NE. (Gaiement.) Bonjour, docteur! Me revoil?!





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