Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LE VISITEUR. Docteur, je souffre damn?sie.

LE DOCTEUR. Depuis quand?

LE VISITEUR. Depuis quandquoi ?

LE DOCTEUR. Depuis quand souffrez-vous damn?sie?

LE VISITEUR. (Mettant son esprit ? la torture.) Je ne men souviens pas.

LE DOCTEUR. Bien. Je veux dire: cest tr?s mauvais. Mais rien nest irr?parable. Lessentiel est que vous soyez venu voir le bon m?decin. Celui qui vous gu?rira. Des m?decins qui soignent, on nen trouve pas tant que ?a. Et qui gu?rissent, pas du tout. ?tablissons, comme il se doit, une fiche m?dicale. (Il commence ? entrer les donn?es dans lordinateur.) Et donc, vous souffrez damn?sie.

LE VISITEUR. Comment le savez-vous?

LE DOCTEUR. Vous venez juste de me le dire vous-m?me.

LE VISITEUR. Ah, oui? Cest tr?s regrettable. En fait, je le cache pour ne pas me cr?er dennuis.

LE DOCTEUR. Ne vous inqui?tez pas, cela restera entre nous. Secret professionnel. Votre nom?

LE VISITEUR. Mon nom? (Mettant son esprit ? la torture.) Jai oubli?.

LE DOCTEUR. (Rassurant.) Ne vous inqui?tez pas, ce nest pas catastrophique. Avez-vous sur vous votre carte didentit? ou un document attestant de votre identit??

LE VISITEUR. Oui, bien s?r. (Il fouille dans ses poches.) Jai peur de lavoir laiss?e ? la maison.

LE DOCTEUR. En toute honn?tet?, vous ne me facilitez pas la t?che.

LE VISITEUR. Jignore moi-m?me comment cest advenu. Je me souviens que mon nom est tr?s courant.

LE DOCTEUR. T?chons de nous souvenir. Nicolas, peut-?tre?

LE VISITEUR. (Incertain.) Peut-?tre.

LE DOCTEUR. Ou Serge?

LE VISITEUR. Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Et votre nom de famille? Oubli? aussi?

LE VISITEUR. Et le nom de famille aussi. Mais ne vous inqui?tez pas. Je dois avoir sur moi une note avec mon nom et mon adresse. Ma femme me glisse toujours cette note dans la poche, quand je sors. (Il cherche dans ses poches et trouve un petit papier. Triomphant.) Tenez, vous voyez? Vous allez savoir comment je mappelle.

LE DOCTEUR. (Il d?plie et lit la note.) Voyons voir Un num?ro de t?l?phone Et un nom, l?. Ir?ne. (Perplexe.) Mais ce nest pas votre pr?nom!

LE VISITEUR. Vous ?tes s?r?

LE DOCTEUR. Et vous non? Vous ?tes un homme, enfin!

LE VISITEUR. Comment le savez-vous? Je vous lai dit?

LE DOCTEUR. Vous ne le savez pas vous-m?me?

LE VISITEUR. Que je suis un homme? Si vous laffirmez, je vous crois. (Il r?fl?chit.) Si Ir?ne nest pas mon pr?nom, alors de qui est-ce le pr?nom?

LE DOCTEUR. (Commen?ant ? s?nerver.) Cest justement ce que je voulais vous demander.

LE VISITEUR. Probablement, est-ce le pr?nom de ma femme.

LE DOCTEUR. Que signifie probablement? Vous ne vous rappelez pas le pr?nom de votre femme?

LE VISITEUR. Vous vous moquez. Bien s?r, que je me le rappelle.

LE DOCTEUR.

Alors, cest elle ou non?

LE VISITEUR. Elle, naturellement. Ma tendre, ma douce, mon aimante et ador?e ?pouse. Vous nallez pas le croire, mais nous nous connaissons depuis le cours pr?paratoire. Nous ?tions dans la m?me ?cole. Docteur, vous souvenez-vous de votre lune de miel?

LE DOCTEUR. (Incr?dule.) Et vous?

LE VISITEUR. Et comment! Oh! l? l?! quel moment ?a a ?t?! Chaque creux de son corps ?tait encore envelopp? de myst?re, chaque attouchement ?tait encore source d?moi et chaque nuit tenait du miracle. Dun miracle qui nen finissait pas. Vous souvenez-vous de tout cela, docteur?

LE DOCTEUR. (Soupirant, avec sentiment.) Qui ne sen souvient pas?

LE VISITEUR. Le croirez-vous, docteur, mais notre lune de miel se continue, aujourdhui encore.

LE DOCTEUR. Donc, il vous reste quand m?me des bribes de souvenirs?

LE VISITEUR. Bien s?r. Sinon, je serais un parfait cr?tin. Malheureusement, jai parfois des trous de m?moire. Des morceaux s?vanouissent. Puis refont surface. Puis s?vanouissent ? nouveau et ? nouveau refont surface. ? nouveau s?vanouissent. ? nouveau refont surface. ? nouveau

LE DOCTEUR. (Linterrompant.) Jai compris. S?vanouissent.

LE VISITEUR. Oui. S?vanouissent. Mais globalement, jai une excellente m?moire.

LE DOCTEUR. Vraiment?

LE VISITEUR. Naturellement. Jaime beaucoup la litt?rature, la philosophie, lart. Avez-vous lu Hegel?

LE DOCTEUR. Oui, quelques textes par-ci par-l?.

LE VISITEUR. Vous souvenez-vous combien belle est sa mani?re de parler darchitecture et de sculpture?

LE DOCTEUR. M-m-m Et vous?

LE VISITEUR. Bien s?r. (Avec sentiment.) La concr?tion did?es abstraites, dans la sph?re de la plastique, g?n?re la phase de lesprit retournant dans soi, durant laquelle, se s?parant de lui-m?me, il est potentialis? dans la sph?re de la cognition figurative de limmanence dans la beaut?.

LE DOCTEUR. Ce sont les mots de Hegel?

LE VISITEUR. Oui, pourquoi?

LE DOCTEUR. Non, rien. Si cest le cas, peut-?tre, vous rappelez-vous, malgr? tout, comment vous vous appelez?

LE VISITEUR. Moi?

LE DOCTEUR. (Perdant patience.) Vous! Pas moi, bien s?r! Ne pouvez-vous pas faire en sorte que, dune mani?re ou dune autre, votre nom refasse surface?

LE VISITEUR. Bien s?r. Je mappelle jai oubli?.

LE DOCTEUR. Et si nous appelions votre femme, nous apprendrions votre nom avec son aide?

LE VISITEUR. Bonne id?e.

LE DOCTEUR. Qui lappelle, vous ou moi?

LE VISITEUR. Il vaut mieux que ce soit vous. Sinon, elle va dire mon nom et je loublierai de nouveau.

LE DOCTEUR. (Regardant la note, il compose le num?ro et parle.) Bonjour. Puis-je parler ? Ir?ne? Enchant?. Je vous appelle de la clinique. Je voudrais savoir comment sappelle votre mari. Oui, je comprends, que cette question vous paraisse quelque peu ?trange Non, je ne plaisante pas et ce nest pas un gag Je suis effectivement docteur et mon num?ro de t?l?phone se trouve dans nimporte quel annuaire (Plus s?chement et ?nergiquement.) Votre mari a des probl?mes, et vous savez bien quels genres de probl?mes (Avec col?re.) Excusez-moi, mais linsolence, cest quand on traite, sans raison, dinsolente une personne quon ne conna?t pas. Votre mari

La conversation est interrompue. De d?pit Le Docteur couvre le combin? du t?l?phone de sa main.

LE VISITEUR. Alors, qua-t-elle dit?

LE DOCTEUR. Elle a dit quelle na pas du tout de mari!

LE VISITEUR. Ma femme na pas de mari? Cest bizarre.

LE DOCTEUR. Bizarre, en effet.

LE VISITEUR. Mais alors, qui est-ce?

LE DOCTEUR. ?a, jaimerais que vous me le disiez.

LE VISITEUR. Mais pourquoi ne pas le lui avoir demand??

LE DOCTEUR. Parce quelle a raccroch?. Excusez-moi, mais votre femme est une personne assez nerveuse.

LE VISITEUR. Probablement, sa nervosit? vient-elle, justement, de ce quelle na pas de mari.

LE DOCTEUR. Mais elle est votre femme!

LE VISITEUR. (Perplexe.) Cest juste. Dites, comme ?a, pourquoi avez-vous besoin de mon nom? ?a facilitera la gu?rison, ou quoi?

LE DOCTEUR. Pour ouvrir une fiche m?dicale. Pour vous suivre. Pour vous faire passer un examen. Pour vous envoyer la facture, que diable!

LE VISITEUR. La facture? Alors, je crains de ne jamais me rappeler mon nom.

LE DOCTEUR. Avec vous, il y a de quoi perdre la raison!

LE VISITEUR. Ne prenez pas cela trop ? c?ur. Fumez une cigarette, d?tendez-vous. Jai de bonnes cigarettes. Vous en voulez? (Il met la main dans sa poche.) Tenez, prenez tout le paquet.

LE DOCTEUR. (Prenant le paquet.) Ce ne sont pas des cigarettes. Ce sont des jeux de cartes.

LE VISITEUR. Des cartes? Tant mieux. Faisons une partie, ?a vous distraira.

LE DOCTEUR. Je nai pas de temps ? consacrer ? de telles stupidit?s. De plus, je ne sais m?me pas jouer.

LE VISITEUR. Je vous apprendrai. (Il bat vite les cartes et les distribue.) Admettons que vous misiez dix euros sur la dame de pique. Alors

LE DOCTEUR. (Il prend machinalement les cartes, mais, se ressaisissant les jette sur la table.) Vous vous trouvez dans un cabinet m?dical, et non pas au casino! Lauriez-vous oubli?? Je suis m?decin lib?ral, et mon temps, cest de largent, beaucoup dargent! Vous voulez que je le perde au jeu?

LE VISITEUR. (Confus.) Pardon. (Il range les cartes.)

LE DOCTEUR. (Las.) Vous savez quoi? Donnez-moi, finalement, une cigarette. Bien quen r?alit?, jaie cess? de fumer depuis longtemps.

LE VISITEUR. Tenez, je vous en prie.

LE DOCTEUR. (?tonn?.) Mais ce ne sont pas des cigarettes, voyons, cest la carte didentit?. (Il regarde la carte didentit?, compare la photographie avec le visage de lHomme. R?joui.) Oui, cest votre carte didentit?!

LE VISITEUR. Eh bien, quest-ce que je vous disais? Jai une excellente m?moire.

LE DOCTEUR. (Regardant la carte didentit?.) Bien, cher Michel, nous avons, enfin, fait connaissance. (Il introduit les donn?es dans lordinateur.) Michel Grelot. Grelot, cest vous?

MICHEL. Et qui dautre encore?

LE DOCTEUR. Bon, daccord. Venons-en, enfin, ? votre affaire. De quoi vous plaignez-vous? Soyez pr?cis.

MICHEL. (D?termin?.) Il ?tait temps. Vous me d?cevez. Je vous paie r?guli?rement des sommes exorbitantes et lorsquun poids-lourd ma fonc? dessus, vous navez m?me pas boug? le petit doigt.

LE DOCTEUR. Premi?rement, vous ne mavez vers? aucune somme, encore moins exorbitante. Deuxi?mement, je nai jamais eu vent quun poids-lourd vous ait fonc? dessus.

MICHEL. ?trange oubli. Pourtant, je vous ai envoy? ? ce propos une lettre, ? laquelle vous navez m?me pas daign? r?pondre.

LE DOCTEUR. Je nai le souvenir daucune lettre.

MICHEL. Donc, vous souffrez damn?sie. Le coup fut tr?s fort, les cons?quences lourdes. Vous avez ?t? simplement oblig? de prendre imm?diatement des mesures.

LE DOCTEUR. (Ajoutant les donn?es sur la fiche m?dicale.) Avez-vous ?t? gravement bless??

MICHEL. Le c?t? droit a ?t? s?rieusement endommag?.

LE DOCTEUR. (Ajoutant les donn?es sur la fiche m?dicale.) Le c?t? droit a ?t? endommag?

MICHEL. Et les deux phares cass?s.

LE DOCTEUR. (En col?re.) Qui a le c?t? endommag?? Vous ou la voiture?

MICHEL. La voiture, bien s?r.

LE DOCTEUR. Et que vous est-il arriv?? Vous vous ?tes cogn? la t?te?

MICHEL. Pourquoi, tout ? coup? Je vais tr?s bien. Pas une ?gratignure.

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi devais-je prendre imm?diatement des mesures?

MICHEL. Et qui me paiera une compensation?

LE DOCTEUR. Une compensation? Pour quoi? Ce nest tout de m?me pas moi qui conduisais le poids-lourd.

MICHEL. Non. Mais vous ?tes mon agent dassurances. Quand avez-vous lintention de me r?gler la r?paration?

LE DOCTEUR. Mon cher, je ne suis pas agent dassurances. Je suis m?decin lib?ral. Docteur. Vous comprenez? Docteur.

MICHEL. (Perplexe.) Docteur?

LE DOCTEUR. Docteur, docteur. (Il lui parle doucement et patiemment.) Vous ?tes venu voir le docteur. Le docteur, pas lagent dassurances.

MICHEL. Oui, cest vrai Javais compl?tement oubli?. Pardon.

LE DOCTEUR. (Pr?occup?.) Je sens que votre maladie est des plus s?rieuses. Des plus s?rieuses.

MICHEL. Mais on peut en gu?rir?

LE DOCTEUR. Comment vous dire Cest une chance que vous soyez venu me voir moi pr?cis?ment. Un autre m?decin pour rien au monde ne vous soignerait.

MICHEL. Oui, vous lavez d?j? dit.

LE DOCTEUR. Donc ?a, vous vous en souvenez?

MICHEL. Bien s?r.

LE DOCTEUR. Cest bien. Et dune mani?re g?n?rale, vous souvenez-vous de quelque chose?

MICHEL. Je me souviens de tout. De mon enfance, de l?cole, du travail. Mais je peux compl?tement oublier ce quil mest arriv? une semaine ou une heure plus t?t. Et puis soudain me rappeler. Et oublier ? nouveau. Cest affreux.

LE DOCTEUR. Tout va bien, tout va bien, rien nest irr?parable.

MICHEL. Comment sappelle ma maladie?

LE DOCTEUR. Cest une des formes de la scl?rose. Difficile de dire pour linstant, laquelle pr?cis?ment. Il en existe beaucoup. (Ajoutant les donn?es sur la fiche m?dicale.) Comment vous sentez-vous physiquement?

MICHEL. Normal.

LE DOCTEUR. Quel comportement votre femme a-t-elle ? votre ?gard?

MICHEL. Normal.

LE DOCTEUR. Quand avez-vous eu des rapports intimes avec elle pour la derni?re fois?

MICHEL. (Apr?s une longue r?flexion.) Je ne me rappelle pas.

LE DOCTEUR. (Se prenant par la t?te de d?sespoir.) Mon cher, soyons honn?te, vous ?tes un cas un peu difficile. Faisons une petite pause.

MICHEL. Pourquoi?

LE DOCTEUR. Parce que je suis fatigu?. Et je suis pris dun mal de t?te.

MICHEL. (Compatissant.) Je peux vous donner un comprim?

LE DOCTEUR. (Il hurle.) Pas la peine! Avalez-le vous-m?me! (Se reprenant.) Excusez-moi, je suis effectivement fatigu?. O? en ?tions-nous?

MICHEL. Vous demandez ? faire une petite pause.

LE DOCTEUR. Quelle pause? Ah! oui Attendez, je vous prie, dans la salle dattente. Je vous appellerai.

MICHEL se dirige vers la sortie, mais revient.

MICHEL. ? propos, cest au sujet des relations intimes Dites, ma maladie nest pas contagieuse?

LE DOCTEUR. Fondamentalement, non. Quoique (Il r?fl?chit. Une id?e d?sagr?able lui vient ? lesprit. Son visage sassombrit.) R?cemment il a ?t? ?mis lhypoth?se que certaines formes de scl?rose seraient dues ? des virus et seraient contagieuses.

MICHEL. Donc, vous voulez dire

LE DOCTEUR. (Linterrompant.) ?loignez-vous de moi. (Il met ? la h?te un masque de protection et se regarde, inquiet, dans un miroir.)

MICHEL. Vous navez toujours pas r?pondu ? ma question.

LE DOCTEUR. Mais allez-vous me laisser tranquille, ne serait-ce que cinq minutes?

MICHEL sort. Le DOCTEUR prend sur l?tag?re un gros livre m?dical de r?f?rence et commence ? le feuilleter f?brilement, puis le jette de c?t?. Il prend la bouteille thermos et se verse du caf?, tente de le boire mais est g?n? par le masque de protection. Il l?te, avale de petites gorg?es et petit ? petit retrouve son calme. Il remarque la note laiss?e sur le bureau par MICHEL et, tout en la regardant, compose le num?ro.

LE DOCTEUR. Allo? Ir?ne? Excusez-moi, cest ? nouveau le docteur. Je voulais vous dire, que, bien que vous mayez trait? dinsolent, vous avez une voix tr?s agr?able. Ce nest rien. C?tait un malentendu. Seulement voil?, un de mes patients affirmait que vous ?tiez sa femme. Michel Grelot. Comment?! Vous ?tes effectivement sa femme? Mais vous aviez dit que vous naviez pas de mari! Pardon, je ne voulais absolument pas vous offenser. Dire ? une femme quelle na pas de mari, ?a nest quand m?me pas lui faire offense. Oui Oui Je comprends. Je comprends. Je comprends. (La conversation est interrompue.) Cest ? ny rien comprendre.

Entre MICHEL.

MICHEL. Vous permettez?

LE DOCTEUR. (Remettant son masque ? la h?te.) Je vous en prie.

MICHEL. (Il savance vers le Docteur et lui dit ? mi-voix ? loreille.) Docteur, je souffre damn?sie.

LE DOCTEUR. (S?cartant.) Je sais.

MICHEL. (?tonn?.) Comment le savez-vous?

LE DOCTEUR. Cest vous-m?me qui lavez dit.

MICHEL. Quand?

LE DOCTEUR. ? linstant. Et avant, aussi.

MICHEL. Comment ai-je pu vous le dire, si je vous vois pour la premi?re fois?

LE DOCTEUR. Pour la premi?re fois? Moi?

MICHEL. Et de plus, je le cache ? tout le monde. Je ne peux confier ce secret qu? un m?decin.

LE DOCTEUR. Mais je suis m?decin, bon sang!

MICHEL. (R?joui.) Cest vrai? Enfin! Alors, voil?, docteur, je souffre damn?sie.

LE DOCTEUR prend un carafon deau et se verse ? boire, prend un comprim? et lavale.

(Compatissant.) Vous vous sentez mal?

LE DOCTEUR. (Portant sa main au c?ur.) Oui.

MICHEL. Vous ?tes r?ellement m?decin?

LE DOCTEUR. Bien entendu.

MICHEL. Alors, pourquoi vous sentez-vous mal? Seuls les malades se sentent mal, et les docteurs se sentent toujours bien.

LE DOCTEUR. Ne respirez pas si pr?s de moi. Que voulez-vous de moi?

MICHEL. Ce que je veux? Rien. Cest vous-m?me qui ?tes venu ici, je ne vous ai pas fait venir.

LE DOCTEUR. Moi? Venu? Vous ne mavez pas fait venir?

MICHEL. Mon cher, vous avez mauvaise mine. Quest-ce qui pourrait bien en ?tre la cause?

LE DOCTEUR. (Ironique.) En effet, quest-ce qui pourrait bien en ?tre la cause?

MICHEL. Il vous faut prendre davantage soin de votre sant?. Mais nen soyez pas contrari?. Je vous aiderai.

LE DOCTEUR. Merci.

MICHEL. Respirez plus profond?ment. D?tendez-vous. Voil?, comme ?a Prenez ce comprim?. Vous allez mieux?

LE DOCTEUR. (Le comprim? aval?, morose.) Je vais mieux.

MICHEL. (Prenant place dans le fauteuil du m?decin.) Alors, vous pouvez y aller. Dautres patients mattendent. Appelez le malade suivant.

Confondu, LE DOCTEUR va vers la sortie, mais, se ressaisissant, sarr?te.

LE DOCTEUR. (Avec une fureur contenue.) Jappelle! Jappelle les ambulanciers et ils vous exp?dieront, vous savez o??

MICHEL. O??

LE DOCTEUR. (Il hurle.) Silence! Cest moi, moi qui suis m?decin, et pas vous! retenez cela, bon sang! (Il a du mal ? retrouver une contenance.) Excusez-moi, il est dans mes obligations de vous soigner, pas de crier apr?s vous. Poursuivons notre conversation. (Il sassoit ? sa place.)

Entre une Femme extr?mement piquante, bien habill?e.

LA FEMME. Bonjour.

MICHEL. (Joyeux.) Cest toi?

LA FEMME. Comme tu vois, ch?ri.

MICHEL. ?a tombe bien, que tu sois venue!

MICHEL et LA FEMME senlacent et sembrassent.

LA FEMME. Arrange ta chemise et coiffe-toi. Comment vas-tu?

MICHEL. ? merveille.

LE DOCTEUR. Permettez, qui ?tes-vous?

MICHEL. Cest ma femme.

LA FEMME. (Tendant la main au docteur.) Je mappelle, comme vous le savez d?j?, Ir?ne. Ir?ne Grelot.

LE DOCTEUR. Enchant?.

IR?NE. Lorsque vous mavez t?l?phon?, j?tais tout proche. Aussi, ai-je d?cid? de passer ici.

LE DOCTEUR. Et vous avez bien fait.

IR?NE. Je ne vous d?range pas?

LE DOCTEUR. Au contraire, vous pouvez nous aider beaucoup. Jai accumul? grand nombre de questions, auxquelles jaimerais apporter une r?ponse sens?e.

IR?NE. (? Michel.) Mon cher, attends-moi un petit moment dans la salle dattente, puis nous rentrerons ensemble ? la maison. (Elle laccompagne vers la sortie et revient.) Vous ne me proposez pas de masseoir?

LE DOCTEUR. (?tant son masque.) Oh! excusez-moi! Asseyez-vous. Pas l?, cest la chaise des patients. Sur le canap?, sil vous pla?t. Une tasse de caf??

IR?NE. Non, merci. O? en ?tes-vous au niveau du traitement de mon mari?

LE DOCTEUR. Je ne vous cacherai pas que nous rencontrons des difficult?s de taille.

IR?NE. Je suis s?r quun aussi brillant m?decin que vous les surmontera.

LE DOCTEUR. (Flatt?.) Do? savez-vous que je suis un bon m?decin?

IR?NE. Cest une chose que tout le monde sait.

LE DOCTEUR. (Flatt?.) Oui bon, tout le monde

IR?NE. Je vous assure. Vous avez une telle renomm?e, nest-ce pas? De plus, comment ne pas vous conna?tre, alors que vous suivez mon mari depuis un an et demi?

LE DOCTEUR. Moi? Votre mari? Un an et demi? Cest impossible!

IR?NE. Excusez-moi, je me suis tromp?e. Pas un an et demi, mais deux.

LE DOCTEUR. Vous plaisantez! Je navais jamais vu votre mari auparavant!

IR?NE. Je comprends. Secret professionnel. Mais on ne va quand m?me pas le cacher ? la femme du patient. Si vous saviez, comme jen souffre!

LE DOCTEUR. Je peux limaginer. Une aussi charmante femme que vous m?rite un meilleur sort. Peut-?tre, accepterez-vous, tout de m?me, une tasse de caf??

IR?NE. Puisque vous insistez, je crois bien que je ne refuserai pas.

LE DOCTEUR. (Servant ? son h?te du caf? et un biscuit.) Sil vous pla?t.

IR?NE. Je vous remercie. ? pr?sent, je comprends la raison de votre succ?s professionnel.

LE DOCTEUR. (Modestement.) Elle est simple: du savoir et du travail.

IR?NE. Je ne lexplique pas tout ? fait comme ?a. Un m?decin, avant toute chose, doit ?tre un homme attirant. Cela agit plus efficacement que nimporte quel m?dicament.

LE DOCTEUR. Cest ce que vous pensez?

IR?NE. Jen suis s?re. Avec votre charme, vous pouvez obtenir des r?sultats ?tonnants. (Avec coquetterie.) Du moins, si nous parlons des femmes.

LE DOCTEUR. (Non sans une certaine fiert?.) En effet, il est reconnu par la m?decine, que la personnalit? du m?decin a une importance th?rapeutique d?termin?e.

IR?NE. Pas d?termin?e, mais d?cisive.

LE DOCTEUR. Vous savez, lorsque nous nous sommes parl? au t?l?phone Je veux dire que votre voix ma paru tr?s agr?able du reste, je lai d?j? dit Et l?, maintenant que je vous vois

IR?NE. (Avec coquetterie.) Vous ?tes d??u?

LE DOCTEUR. Au contraire! ? propos, pourquoi mavez-vous dit dabord que vous n?tiez pas mari?e?

IR?NE. Selon vous, je dois faire ?talage par t?l?phone de tous les d?tails de ma vie priv?e au premier inconnu qui appelle?

LE DOCTEUR. Vous avez raison. Mais je trouve ?a tr?s dommage.

IR?NE. (Avec coquetterie.) Quoi donc?

LE DOCTEUR. Si vous naviez pas ?t? mari?e, je vous aurais volontiers fait la cour.

IR?NE. (Dun air s?v?re.) Jai peur de ne pas vous comprendre.

LE DOCTEUR. (Timide.) Non, je Je voulais dire

IR?NE. (Elle continue.) Je ne vous comprends pas, en effet. Les hommes ne font-ils pas la cour aux femmes mari?es?

LE DOCTEUR. Si, bien s?r

IR?NE. Alors, o? est le probl?me?

LE DOCTEUR. Vous comprenez, il y a des principes reconnus

IR?NE. Des principes?

LE DOCTEUR. Jai une r?gle: ne pas m?langer le travail et la vie priv?e. Cest pourquoi, par exemple, je ne fais jamais la cour ? mes patientes.

IR?NE. Cest tr?s louable. Mais je ne suis pas une de vos patientes.

LE DOCTEUR. Vous ?tes la femme dun patient.

IR?NE. Oubliez ?a. Jai entendu parler de ces r?gles: ne pas avoir de relations amoureuses avec des coll?gues de travail, avec ses patientes et ses ?tudiantes, avec les femmes de parents et c?tera. Sil faut suivre tout ?a ? la lettre, qui aura donc des relations avec nous? Et o?? Retenez une chose: il faut toujours faire la cour, et ? toutes les femmes: collaboratrices, ?pouses de vos amis et, dautant plus, ?pouses de vos ennemis. Et m?me parfois, vous nallez pas le croire, ? sa propre femme.





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