Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LUI. Quavez-vous vu par la fen?tre?

ELLE. Toujours pareil : lobscurit?, la lumi?re blafarde des r?verb?res, la pluieEt la danse effr?n?e des branches nues sur la musique du vent. Le vent, le vent partoutVous prenez lavion demain?

LUI. Oui.

ELLE. Quand?

LUI. T?t le matin.

ELLE. Donc, aujourdhui, d?j?. Aujourdhui

LUI. Je vois que vous ?tes plong?e dans la m?lancolie.

ELLE. Oui Nous sommes l? ? parler et le matin sannonce, froid, gris, matin dautomne

Lhomme sapproche delle, par derri?re, et doucement enveloppe ses ?paules. Elle continue de regarder par la fen?tre.

LUI. Qu?crivez-vous sur le carreau?

ELLE. Rien. Nos pr?noms. Sergu?? plus inconnue ?gale amour .

LUI. Et moi je ne connais toujours pas le pr?nom de cette inconnue.

ELLE. Qui est-elle? Que veut-elle?

Seule des cieux connue?

Mais mon c?ur fol appelle

Cette belle inconnue

(Elle le regarde.) Ou il nest pas encore fol?

LUI. Cette romance de Glinka est belle, mais vous, encore une fois, vous navez pas r?pondu.

ELLE. Vaut-il la peine dalourdir votre m?moire dun nouveau nom de femme? Du reste, si vous voulez, appelez-moi Henriette.

LUI. Pourquoi Henriette?

ELLE. Pourquoi pas?

LUI. Vous vous appelez vraiment ainsi?

ELLE. Vous rappelez-vous lhistoire du c?l?bre bourreau des c?urs Casanova? Un jour il s?duisit la belle Henriette, passa une nuit de r?ve avec elle ? lh?tel vous voyez, ? lh?tel aussi lui offrit une bague avec un diamant et lui jura un amour ?ternel. Le matin, la jeune fille grava avec ce diamant quelques mots sur la vitre de la fen?tre, jeta la bague dans le jardin et disparut. (Elle continue ? promener son doigt sur le carreau.)

LUI. Et ensuite?

ELLE. Bien des ann?es plus tard, notre s?ducteur vieillissant sarr?ta par hasard dans ce m?me h?tel et dans cette m?me chambre. Sapprochant de la fen?tre, il vit soudain les mots grav?s avec le diamant. Vous oublierez aussi Henriette. Et Casanova comprit queffectivement il lavait oubli?e, que la vie passe, mais lui sagite toujours autant, et toute nouvelle amour ?ternelle ne dure que quelques jours Pareil pour vous, vous moublierez, vous moublierez plus vite que ne dispara?tront ces mots bien que je les aie ?crits uniquement avec mon doigt sur un carreau embu?.

LUI. (Il lattire soudain ? lui et lembrasse.). Tu es merveilleuse des comme toi, je nen ai jamais rencontr? Tu es si d?routante Si on doit se s?parer dans quelques heures Nous devons nous s?parer Mais je me souviendrai longtemps de toi, tr?s longtemps!

ELLE. (Rayonnante de bonheur.). Enfin

LUI. Jen ai eu envie tout le temps Mais tu ne te donnais pas.

ELLE. Parce que tu ne voulais pas comme ?a.

LUI. Et ? pr?sent je veux comme ?a?

ELLE. ? pr?sent oui.

LUI. Aimez elles r?pondaient , oui?

ELLE.

Oui. Tu vois, comment on passe naturellement au tutoiement?

LUI. Je n?tais quun sot.

ELLE. Et tu le restes.

LUI. Tu nas pas cess? de me remettre en place avec ton vouvoiement

ELLE. Parce quil le fallait.

LUI. Oui, jai eu un comportement indigne. Dis-moi, pourquoi mas-tu accost?? Sois franche.

ELLE. Tu ne devines pas?

LUI. Non.

ELLE. Pourtant, je tai d?j? expliqu?.

LUI. Sil te pla?t, ne me parle pas damour fou et subit. Nous ne nous connaissions pas.

ELLE. Je sais, cela nest pas de ton go?t. Tu penses, comme tout le monde, quune femme ne doit pas se comporter ainsi. Mais si je ne tavais pas abord?, nous ne nous serions pas connus.

LUI. Tu as bien fait, mais quest-ce qui ta d?cid?e?

ELLE. Le fait, probablement, que je ne suis pas heureuse.

LUI. Toi non plus?

ELLE. Moi non plus. Est-ce quune femme combl?e irait accoster un inconnu?

LUI. Et moi javais limpression que tu narr?tais pas de me taquiner.

ELLE. Oui, je voulais que cela nait lair que dun jeu, parce quen r?alit? tout cela ?tait s?rieux. Et puis avec mes sarcasmes et ma vulgarit? javais d?cid? de te faire partir Javais compris quil me serait difficile de te laisser moi-m?me.

LUI. Cest vrai?

ELLE. Cest vrai. Et cela ma fait peur.

LUI. Tu mas attir? d?s le premier instant.

ELLE. Je sais. Tous les hommes sont attir?s par toutes les femmes. Mais javais envie de quelque chose de plus grand, dimpossible.

LUI. De quoi, donc?

ELLE. Que veut toute femme? Lamour.

LUI. Eh bien, tu las presque obtenu.

ELLE. Presque ? Cest donc que je nai rien obtenu et au matin tu prends lavion

LUI. Ne pensons pas au matin. Dis-moi do? tu viens, toute envelopp?e de myst?re?

ELLE. Aucun myst?re, tout est banal et simple. Mais je ne dirai rien. Je veux rester dans ton souvenir la myst?rieuse inconnue.

LUI. Pourquoi? Je me suis bien confess?, moi. Mais pourquoi tant de scrupules? De toute fa?on, nous nous s?parons dici une heure ou deux.

ELLE. (Sur un ton de voix chang?.). Avec quelle l?g?ret? tu dis cela

LUI. Mais nous allons bien nous s?parer.

ELLE. Et il ny a pas dautre possibilit??

LUI. Et quelle autre possibilit? peut-il encore y avoir? Le billet est achet?, le travail mattend ? la maison

ELLE. (S?cartant de lui.). Et tu ne peux pas reporter ton d?part dun jour, dune heure? Toute ta vie est-elle programm?e et ?crite jusqu? son terme? Tu ne peux te d?placer quen suivant une ligne droite? Tu as peur de faire un pas ? droite ou ? gauche?

LUI. Je nai pas peur, mais

ELLE. Non, tu as peur. Tu as peur des femmes. Tu as peur des sentiments. Tu as peur, comme tu dis, du romantisme. Tu disais que tu naimais pas les rencontres faciles, mais ce sont pr?cis?ment ces rencontres faciles que tu pr?f?res. Rencontres tranquilles. Qui ne te troublent pas. Qui ne changent rien. Quimporte quelles ne donnent pas de joie pourvu quelles ne causent pas de d?sagr?ments. Sur une base raisonnable, comme en ?conomie politique. Marchandise-argent-marchandise. Lit-argent-lit. Mais aucun amour. Cest bien ?a?

LUI. Lamour, lamour Et puis apr?s? ? nouveau, la d?ception? ? nouveau, la trahison? ? nouveau, la solitude?

ELLE. Quest-ce que ?a peut faire, ce quil y aura apr?s? Ce qui compte, cest ce qui est maintenant!

LUI. Mais je dois prendre lavion, tu comprends bien

ELLE. Je ne comprends pas. Pourquoi dois-tu? ? qui es-tu redevable? Tu es vivant ou tu es un m?canisme dhorloge? Est-ce que ce sont les circonstances qui te m?nent ou est-ce toi qui m?nes ton destin?

LUI. Je ne sais pas Je nai pas lhabitude de revenir sur une d?cision si soudainement Et quest-ce que ?a changera si nous nous s?parons un jour plus tard?

ELLE. Quest-ce qui changera? Et m?me si rien ne change! Que cela ne soit quune journ?e de bonheur ?ph?m?re! (Se ressaisissant.). Et puis, fais comme tu veux.

LUI. Si tu veux, je vais essayer d?changer mon billet pour avoir un vol en soir?e

ELLE. Crois-tu que je vais tenter de te persuader de rester? M?me si je le voulais, je ne le ferais pas.

LUI. Quas-tu ? temporter? Cela, tous les deux, nous le savions davance.

ELLE. Ceux qui savent davance me font piti?. Demain comme aujourdhui, aujourdhui comme hier Si la vie est priv?e de surprises, alors il ne sert ? rien de vivre. Regarde-toi, tu ne vis pas, tu existes. Ton c?ur est vide, verrouill?. Va o? tu veux avec ton avion, et quand tu veux.

LUI. (Essayant de lenlacer.). Ne te f?che pas

ELLE. (Repoussant s?chement ses tentatives.). Arr?te. On nembrasse pas une femme en pensant ? lavion quon doit prendre. Mieux vaut se s?parer, et le plus vite sera le mieux.

Longue pause.

LUI. Bon, eh bien, cest d?cid?. Mais je vais regretter de te quitter sans savoir rien sur toi.

ELLE. (Apr?s une longue pause.). Si tu veux, pour que tu naies pas de regrets, je vais te parler de moi. Jai promis que tu ne tennuierais pas et je tiendrai parole.

LUI. Ce nest pas Henriette que tu tappelles?

ELLE. ?videmment, non.

LUI. Et comment?

ELLE. Bon, si Henriette ne te pla?t pas, appelle-moi Juana .

LUI. De plus en plus opaque. Mais quelle imagination!

ELLE. Cest comme ?a quon me taquinait ? l?cole : Do?a Juana .

LUI. Pourquoi?

ELLE. J?tais une jeune fille romantique ?rudite. Jadorais depuis ma jeunesse Don Juan. Je croyais que des hommes tels que lui, courageux, g?n?reux, beaux, d?sesp?r?s existaient encore aujourdhui. Jesp?rais que je le rencontrerais ou quil me trouverait. Pour lui, je voulais ?tre instruite, intelligente, ?rudite Je me suis m?me inscrite ? la facult? des lettres seulement pour lire dans le texte original ce qui concernait mon h?ros pr?f?r?. Mon m?moire aussi ?tait sur Don Juan.

LUI. Ah! donc, tu es philologue

ELLE. Jimaginais, comment, beau et courageux, il viendrait me s?duire, mettant en ?uvre tout son arsenal de charme et d?loquence

LUI. Et toi, tu serais inexpugnable?

ELLE. Non, au contraire, dans mes r?ves jimaginais quil me soumettrait et que je me donnerais ? lui avec passion. Mais il maimerait de telle sorte quil ne me quitterait pas. Comme toutes les femmes, je r?vais d?tre la derni?re femme de Don Juan Une idiote imbue de litt?rature.

LUI. ? pr?sent encore, tu es imbue de litt?rature.

ELLE. Oui. Mais je ne suis plus tellement idiote.

LUI. Bon, et tu las rencontr? ton h?ros?

ELLE. Oui Ni lintellect, ni l?rudition nont sauv? la jeune idiote exalt?e dun aveuglement bref mais total. D?s avant quil me laisse, jai compris quil ?tait un coureur de jupons, vaniteux, mignon, assez b?te et rien de plus. Il navait pas son Leporello et tenait lui-m?me sa liste donjuanesque avec un soin mesquin. J?tais la cinquante et uni?me. Et il se vantait quil ne sarr?terait quune fois atteinte la centaine.

LUI. Et comment as-tu support? cela?

ELLE. Je me suis veng?e.

LUI. Comment?

ELLE. (Apr?s un petit silence.). Je ne sais pas si je dois te dire.

LUI. Vas-y, puisque tu as commenc?.

ELLE. Oui, et puis on va se s?parer Pas vrai?

LUI. Oui, bien s?r. (Pause.) Mais pourquoi ce silence?

ELLE. (Le ton de sa voix change.). ?coute, si ?a tint?resse. Jai d?cid? de devenir moi-m?me Don Juan. Plus exactement Do?a Juana. Il s?duisait les femmes, je s?duirais les hommes. Le plus grand nombre possible. Puisque ce genre dhomme est vu comme un h?ros, pourquoi une femme ne deviendrait-elle pas une h?ro?ne ?galement?

LUI. (Le front assombri, il s?carte de la femme.). Alors, tu as r?ussi?

ELLE. En gros, oui.

LUI. ?trange vengeance.

ELLE. Peut-?tre.

LUI. Et stupide. Car celui qui ta quitt?e nen a rien su. Et sil a su, il nen a eu que faire.

ELLE. Pareil pour moi.

LUI. Et ? combien de noms se monte ta liste donjuanesque?

ELLE. Beaucoup. Et le plus int?ressant, cest que depuis cest toujours moi qui les ai quitt?s et non pas eux qui mont quitt?e.

LUI. Sans doute ta-t-il fallu de grands efforts pour d?passer le nombre de ton idole?

ELLE. Non, pas vraiment. Cest Don Juan qui a d? faire des efforts pour s?duire les femmes, parce quelles r?sistaient. Et elles r?sistaient parce que cest cela quon attend delles. Mais les hommes ne songent m?me pas ? r?sister. Tu toffres, ils acceptent tout de suite. De plus, ils sestiment vainqueurs. Cest m?me ennuyeux. Cest pourquoi jai d?cid? de les vaincre par une autre voie.

LUI. Comment pr?cis?ment?

ELLE. Pas comme tu le penses. Il suffisait ? Don Juan de coucher avec une femme, pour que cela soit per?u comme sa victoire. Mais pour moi, se donner, ce nest pas une victoire sur lhomme, cest une d?faite. Et moi je veux vaincre. Je veux r?ellement le s?duire, quil tombe amoureux de moi. Et cest de loin plus difficile.

LUI. M?me pour une femme comme toi?

ELLE. La principale difficult? cest que lon permet ? lhomme de prendre linitiative, et pas ? moi, comme tu las expliqu?. Et il ma fallu braver les convenances et me lancer. Le reste sav?ra assez simple.

LUI. Et comment, selon toi, rend-on les hommes amoureux?

ELLE. En gros, comme avec les femmes. Par la flatterie. Grossi?rement, droit dans les yeux. Presqu? la Hugo :

Comment, disaient-elles,

Attirer Achille,

Sans br?ler nos ailes?

(Apr?s une pause :)

Flattez, disaient-ils.

LUI. Et ?a marche?

ELLE. Infaillible. Certes, il y a une diff?rence. Si lhomme arrive ? ses fins par des promesses damour ?ternel, la femme, au contraire, est oblig?e de promettre de ne pas simposer ? jamais. Cela effraie lhomme. Non, rien quune nuit. Quune heure. Tu es libre. Tu nes pas li?. Tu nes tenu ? rien. Tu peux dispara?tre, partir quand bon te semble, o? bon te semble.

LUI. (Avec froideur.). Id?e int?ressante.

ELLE. Tellement rebattue, que sen est m?me ennuyeux.

LUI. Et moi aussi, tu as tent? de me prendre de la m?me fa?on?

ELLE. (Sur un ton provocateur.). Et quest-ce qui te distingue des autres? ? propos, nest-il pas temps que tu ailles ? la?roport?

LUI. Tu as beaucoup desprit, beaucoup de fiel mais peu de c?ur.

ELLE. On voit tout de suite que la remarque ?mane dun biologiste.

Pause.

LUI. Je crois que je vais y aller.

ELLE. Nest-il pas trop t?t?

LUI. Jattendrai lavion ? la?roport. De toute fa?on, je ne mendormirai pas. (Il prend son porte-documents, y jette sa cravate, son rasoir ?lectrique et ses autres rares affaires.)

ELLE. Tu pars comme ?a? Sans aucune h?sitation?

LUI. Je pars comme ?a.

Pause.

LUI. Supposons que je reste et que je fasse lamour avec toi. Peut-?tre que ?a me plaira. Peut-?tre, cela ?veillera-t-il en moi quelque chose de plus que la sympathie. Et ensuite, tu te mettras ? rire, tu prendras ton carnet, tu noteras et diras : Cest bon, tu es dans la liste. Num?ro cent. Tu peux y aller. Cest bien ?a, non?

La femme se tait.

LUI. Non, je ne changerai pas mon programme. Tu te fais une fiert? maintenant de ce que cest toujours toi qui quittes, eh bien! cette fois-ci cest toi quon quitte.

ELLE. Ce nest pas grave, je survivrai. Jai d?j? connu ?a. Et puis, nous ne nous quittons pas. Nous nous s?parons simplement, faute davoir pu nous rencontrer.

LUI. Tant mieux. (Lhomme fait claquer son porte-documents, fait quelques pas vers la sortie, mais sarr?te.) Je veux seulement demander Comment es-tu au courant, quand m?me, de ce qui sest dit ? la conf?rence?

ELLE. Cest la seule chose qui te tracasse en ce moment?

LUI. Non, mais Tu nes pas oblig?e de le dire.

ELLE. Jy ai particip? en tant quinterpr?te. Quand tu lisais ton rapport, je le traduisais instantan?ment en fran?ais, et quand les Fran?ais ou les Espagnols lisaient leurs rapports, je les traduisais en russe.

LUI. Voil? donc pourquoi ta voix mest famili?re!

ELLE. Oui, tu las entendue dans les ?couteurs. Tu vois, que tout est simple.

LUI. Mais la traduction simultan?e, qui plus est, de textes sp?cialis?s, exige un haut degr? de qualification.

ELLE. Oui. Et pour ?a, on me paie bien. Tu voulais savoir comment je gagnais ma vie et combien je touchais, maintenant tu le sais. Au fait, ton rapport ma beaucoup int?ress?e.

LUI. Tu y as compris quelque chose?

ELLE. Figure-toi qu? luniversit? nous avons aussi ?tudi? la psychologie, si bien que jai m?me trouv? int?ressant de t?couter. Ce nest pas pour rien que sur Internet il y a des milliers de liens vers ton nom.

LUI. Je vois que tu t?tais bien pr?par?e.

ELLE. Connais-toi et connais ton ennemi, ainsi cent fois tu vaincras dans cent batailles . Cest un aphorisme chinois. Mais je nai pas vaincu.

LUI. Et tu le voulais?

ELLE. Beaucoup. Toute la soir?e jai craint qu? tout moment tu ne te l?ves et partes et je meffor?ais de te retenir par tous les moyens. Au moins cinq minutes encore, une minute Voil? pourquoi tant?t je jouais les prostitu?es, tant?t je simulais la femme honn?te, avec des mani?res tant?t exquises, tant?t vulgaires. Jenflammais ta curiosit?, tapp?tais, minaudais, faisais lint?ressante pourvu seulement que tu ne partes pas. Pourvu que tu ne partes pas

LUI. (Apr?s avoir gard? le silence.). Oui, notre rencontre na pas ?t? des plus faciles. Tu avais raison. (Il prend la cl?.) Allons.

ELLE. (Sans bouger de sa place.). Tu pars quand m?me?

LUI. Et toi aussi tu pars. (Il fait tourner sa cl? accroch?e ? un porte-cl?.) Je dois fermer la porte ? cl?.

ELLE. Tu veux me mettre ? la rue sous la pluie?

LUI. Tu ne peux pas rester ici. Je dois rendre la cl?.

ELLE. Ne ten fais pas pour moi. Va. Je vais ranger, puis je fermerai la porte et je rapporterai ta cl?.

LUI. Et pour aller o? en pleine nuit?

ELLE. ?a te tracasse? Joccupe la chambre contigu? avec la tienne, mais tu ne lavais m?me pas remarqu?. Et moi, je voulais tellement que tu madresses la parole!

LUI. Tous ces quatre jours, nous ?tions ? c?t? lun de lautre?

ELLE. Oui, et maintenant la conf?rence est achev?e et demain soir, moi aussi, je prends lavion. Plus exactement, aujourdhui d?j?.

LUI. Alors (Apr?s h?sitation.) Et puis, non Au revoir.

ELLE. Un moment!

LUI. (Sarr?tant.). Quoi encore?

ELLE. (Dun ton lib?r?.). Rien de particulier. Je veux simplement te raconter une anecdote en guise dadieux. Puisquil faut te distraire, allons jusquau bout. Un homme, ?puis? et p?le, arrive chez son m?decin : Docteur, toutes les nuits le m?me cauchemar massaille. Une voix me dit en boucle quelque chose en italien, s?rement, quelque chose de tr?s important. Je fais des efforts pour comprendre, mais cest peine perdue. ?a me plonge dans une telle inqui?tude que je me r?veille et que je ne peux plus me rendormir . ?Et vous comprenez litalien? ?demande le m?decin. ?Justement, non, ? r?pond le patient. ?Alors, la seule chose que je puisse vous conseiller, ? dit le m?decin, cest dapprendre litalien. Alors vous comprendrez ce que vous dit la voix et, peut-?tre, serez-vous rassur?. Deux mois ont pass? et le m?decin rencontre son patient, par hasard, dans la rue, joyeux, resplendissant et le teint color?. ?Alors, vous avez appris litalien? ?demande le docteur. Le patient r?pond : ?Non, je dors avec une interpr?te.

LUI. Pourquoi est-ce que tu me racontes ?a? pour me relancer?

ELLE. (Moqueuse.). Pour que tu saches que tu es pass? ? c?t? dune rare possibilit? de te d?faire de ta d?pression. (Avec cruaut? :) Et maintenant, va-ten, va-ten au plus vite. Je suis tr?s fatigu?e.

Lhomme marche lentement vers la sortie et sarr?te ? la porte.

LUI. Probable, quon ne se verra plus. Mais ?a ne peut pas ?tre autrement Tu dois me comprendre

La femme ne r?pond pas.

LUI. Adieu. (Il sort.)

La femme, seule, reste longtemps assise et immobile. Puis, lentement, elle ?teint les deux bougies, lune dabord, puis lautre. ? travers la fen?tre p?n?trent les premi?res clart?s dun matin dautomne maussade. Elle se l?ve, sassoit, se rel?ve, puis machinalement d?barrasse la table.

? lembrasure de la porte appara?t lhomme.

LUI. Cest encore moi.

ELLE. (Pas encore revenue de ses m?ditations, sur un ton distant :). Vous avez oubli? quelque chose?

LUI. Oui. Heu non. Dis-moi, tout ce que tu as dit sur toi, tu las invent??

ELLE. Et si je r?ponds non?

LUI. Tu as raison, ce nest pas important Tu sais, ? peine ?tais-je sorti que javais compris tout de suite si je laissais passer cette occasion, je le regretterais toute ma vie Il y a en toi Jai du mal ? expliquer

ELLE. Je ne vous comprends pas bien.

LUI. Moi-m?me je ne comprends pas. ?a fait si longtemps que je nai pas ?prouv? ?a. Je pensais que jamais plus je ne l?prouverais Cest pourquoi jai eu peur. Toi et moi, cest comme deux papillons attir?s par un feu Bien que nous sachions comment cela peut se terminer. Mais ?a mest ?gal. Sil faut aller au feu, eh bien, soit!

ELLE. (Avec douceur.). Tout doux. Assieds-toi.

Il sassoit.

ELLE. Et maintenant, dis-moi, pourquoi tu es quand m?me revenu.

LUI. Tu ne comprends pas? (Il prend en souriant la bouteille de champagne.) Il nous reste ? finir le champagne.


FIN

Aimer a perdre la m?moire


Com?die en deux actes


? PROPOS

Un homme souffrant damn?sie se pr?sente dans le cabinet dun m?decin pour avoir son aide. Le m?decin essaie de d?celer les sympt?mes et les causes de la maladie, mais en vain: les r?ponses du patient sont tellement contradictoires quil est impossible dobtenir quelque chose de sens?. Heureusement, il r?ussit ? faire venir la femme du malade. Elle r?pond ? toutes les questions avec clart? et assurance, mais il ressort de ses affirmations que le docteur aussi souffre damn?sie. La situation sembrouille davantage encore lorsquappara?t une autre femme d?clarant aussi quelle est l?pouse du patient. La situation tourne ? labsurdit? totale. Le docteur devient presque fou. Cette com?die dynamique et burlesque, vive et sans temps mort, conna?t un d?nouement inattendu. La pi?ce est mise en sc?ne dans de nombreux th??tres de Russie et dautres pays. 3 hommes, 2 femmes. Int?rieur.


Personnages

LE DOCTEUR

MICHEL

JEANNE

IR?NE

LHOMME

L?ge des personnages nest pas dune importance d?cisive. Il est fort probable quils aient la quarantaine, le Docteur et lHomme ?tant un peu plus (ou beaucoup plus) ?g?s.


ACTE I


Le cabinet dun Docteur richement meubl?, rappelant un salon ?l?gant plut?t quune salle m?dicale st?rile. Dans un confortable fauteuil, derri?re son bureau, sest install? le Docteur en personne, un homme dans la fleur de l?ge bien habill?, qui en impose et tr?s s?r de lui. Entre un Visiteur.





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