Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies





LUI. En dautres termes, vous minvitez ? venir masseoir?

ELLE. Je nai pas dit cela. Mais si vous en demandez lautorisation, je ne dirai pas non.

LUI. Je vois. Donc, vous mautorisez?

ELLE. Je vous accorde un temps dessai.

LUI. Merci.

Lhomme sassoit.

Longue pause.

ELLE. Eh bien, vous ?tes bien silencieux!

LUI. Et que dois-je dire?

ELLE. Puisque vous voil? assis ? ma table, cest votre tour, maintenant, de me divertir.

LUI. Vous le faites mieux que moi.

ELLE. Merci. Au demeurant, vous ne connaissez pas encore dans toute leur ?tendue mes aptitudes. Comme disait une prima donna de vaudeville vantarde : Je donnerai de la voix le soir .

LUI. Cela promet beaucoup.

ELLE. Je tiens toujours mes promesses.

LUI. Permettez-moi encore une fois de r?p?ter : vous ?tes une interlocutrice int?ressante et je suis pr?t ? discuter avec vous autant que vous voudrez. Mais rien de plus. De sorte que si vous escomptez un salaire, il vaut mieux que vous ne perdiez pas votre temps et que vous trouviez un autre client.

ELLE. Vous vous conduisez tr?s bizarrement. Dordinaire, les hommes veulent passer directement ? la chose, sans aucune discussion. Et vous, vous pr?f?rez les discussions et ?vitez la chose.

LUI. Ce que vous appelez la chose, la premi?re venue sait comment y conduire. Mais soutenir intelligemment une conversation int?ressante nest pas ? la port?e de nimporte qui. Ce serait un p?ch? que de laisser passer loccasion.

ELLE. Par soutenir intelligemment une conversation int?ressante, vous entendez, bien ?videmment, ?change de grossi?ret?s.

LUI. Je peux vous expliquer, pourquoi jai ?t? brusque avec vous. Jai senti que lon me prenait ? labordage. Cela ne ma pas plu et jai ?t? contraint de me d?fendre. Si la conversation que nous devons avoir se d?roule sans allusions ?rotiques, je me sentirai libre et cest avec plaisir que je parlerai avec vous dAlice au pays des merveilles.

ELLE. Dites-moi sans ambages ce qui vous d?range chez moi. Je suis affreuse? Ennuyeuse? D?sagr?able?

LUI. Pas du tout.

ELLE. Alors, o? est le probl?me?

LUI. Eh bien, voyez vous-m?me, pourquoi me lancer dans une aventure avec une inconnue? Vous avez du charme, je ne le nie pas. Cest sans doute agr?able de sendormir avec vous, mais peut-?tre que demain je me r?veillerai sans argent, sans papiers. Et peut-?tre que votre petit ami fait ?quipe avec vous et quil me fendra le cr?ne pour avoir mon portefeuille.

ELLE. Quel homme raisonnable et prudent vous faites! Vous pr?voyez tout.

LUI. ? vos yeux, je sais, cest un d?faut. Plaignons qui pr?voit tout .

ELLE. Et pourquoi nai-je pas peur de vous? Vous aussi, vous pouvez tout me faucher.

LUI. Moi, ? vous?

ELLE. Et pourquoi pas? ? ce propos, jai pas mal dargent sur moi. Tenez, regardez. (Elle ouvre son sac ? main.)

LUI. (Apr?s avoir jet? un ?il dans le sac.). Ho! ho! Do? sortez-vous tant dargent?

ELLE. Le salaire de ces quatre derniers jours. Votre ami ne me fracassera-t-il pas le cr?ne pour ?a?

LUI. Je vois quon vous r?tribue avec largesse.

ELLE. Je ne me plains pas. Mais le travail nest pas des plus faciles. Et il exige une haute qualification.

LUI. Si ce nest pas un secret, combien prenez-vous?

ELLE. Soyez rassur?, nous trouverons une entente.

LUI. Je ne demande pas pour moi, mais en g?n?ral.

ELLE. ?a d?pend de la dur?e, de la situation financi?re du commanditaire, de mon humeur et aussi de beaucoup dautres choses.

LUI. Et malgr? tout? Combien?

ELLE. Et jusqu? combien pouvez-vous aller?

LUI. Z?ro. Je nen ai pas besoin, m?me pas gratuitement. Simple curiosit? de ma part.

ELLE. Vous savez quoi? Lorsque, par exemple, en Espagne, une dame proposait un rendez-vous ? un homme, m?me en pleine nuit et dans un lieu inconnu, il y allait sans h?siter, sans penser ? sa bourse ou aux dangers. Cest comme ?a quagissaient les vrais cavalleros.

LUI. Mais nous ne sommes pas en Espagne et nous ne jouons pas une com?die de cape et d?p?e. Nous sommes dans notre triste r?alit? de tous les jours, o? il y a beaucoup de filouterie, de mensonges, de criminalit? et de cruaut?. De plus, il ne sagit pas seulement de prudence de ma part.

ELLE. Et de quoi donc?

LUI. Pour ?tre franc, plonger la cuill?re dans la soupe cest agr?able quand elle est dans une assiette propre et non pas dans une auge publique. Excusez-moi, je ne voulais pas vous offenser.

ELLE. Peut-?tre ne vouliez-vous pas, mais vous lavez fait. Mais pas avec vos paroles grossi?res, non, jen ai plus quentendu de votre part, mais tout simplement parce que vous ne voulez pas de moi. Et pour une femme, il ny a pas plus grande offense que de savoir quelle nest pas d?sir?e.

LUI. Sil vous pla?t, laissons ce sujet. Nous en ?tions convenus.

ELLE. Nous ne sommes convenus de rien.

LUI. Parlons dautre chose.

ELLE. Abstenons-nous plut?t de parler dautre chose.

Pause.

LUI. Puisque vous naimez pas la vodka, peut-?tre, commanderons-nous pour de bon du champagne?

ELLE. Pas maintenant.

LUI. Et quand?

ELLE. Demain matin.

LUI. Il ny aura pas de demain matin.

ELLE. Si.

LUI. Non.

ELLE. Et quy aura-t-il? Seulement la nuit?

LUI. Il ny aura rien, aucune coucherie.

ELLE. Mais je ne vous lai m?me pas promise. En g?n?ral, un homme mari? nest pas dispos? ? coucher dans deux cas : ou bien sa femme la ? ce point ensorcel?, quil nest pas attir? par dautres femmes, ou bien elle la ? ce point r?frig?r? quil en a perdu le go?t. Avec laquelle de ces deux variantes avons-nous affaire dans votre cas?

LUI. (S?chement.). Je vous ai pri?e, me semble-t-il, de ne pas toucher ? ma vie priv?e. De ne pas prononcer un mot sur ma femme. Et, plus largement, de ne pas parler de moi.

ELLE. Et de quoi alors?

LUI. De ce que vous voulez, mais pas de moi.

ELLE. Et moi, justement, jai envie de ne parler que de vous.

LUI. ?a vous sert ? quoi?

ELLE. ?a vous sert vous. Vous n?tes pas heureux. Vous navez personne ? qui vous confier.

LUI. Tout va bien pour moi.

ELLE. Et puis, vous avez peur de moi.

LUI. Moi, peur de vous?

ELLE. Oui. Vous avez peur de me c?der, mais plus encore de me laisser, de retourner dans votre chambre et de rester seul ? seul avec vous-m?me. Voil? pourquoi vous restez avec moi et me proposez du champagne, bien quau fond de vous-m?me vous me m?prisiez. Vous me m?prisez et vous me voulez. Je me trompe?

LUI. Foutaise!

ELLE. Cest la v?rit?.

LUI. Non, vous vous trompez.

ELLE. Vous ne me m?prisez pas, mais me voulez seulement?

LUI. Non.

ELLE. Vous ne me voulez pas, mais me m?prisez seulement?

LUI. Vous avez une habilet? consomm?e ? chambrer les gens et ? vous cramponner au moindre mot.

ELLE. Je me cramponne, parce que je veux vous accrocher. Nest-ce pas suffisamment clair?

LUI. Et vous lavouez?

ELLE. Est-ce que je vous lai cach?? Depuis le tout d?but, je ne vous parle que de cela. Mais, pour une raison que jignore, vous avez peur de moi.

LUI. Je nai peur de rien. Simplement, je trouverais d?sagr?able de me r?veiller le matin aux c?t?s dune inconnue.

ELLE. Et de ne pas savoir comment vous en d?barrasser.

LUI. Je nai pas dit ?a.

ELLE. Mais vous lavez pens?.

LUI. (S?chement.). Je ne veux pas vous froisser, mais je suis contraint de r?p?ter pour la dixi?me fois, je ne suis pas de ceux qui trouvent leur plaisir dans des amours factur?es ? lheure. Je suis peut-?tre vieux jeu, mais on ne se refait pas.

ELLE. Et ce nest pas la peine. Vous me plaisez pr?cis?ment tel que vous ?tes.

Lhomme prend son portefeuille, en sort de largent et le pose sur la table.

LUI. Tenez, prenez.

ELLE. Quest-ce que cest?

LUI. Votre r?mun?ration, pour le temps que vous avez perdu. Il vous fallait gagner de largent, je suis pr?t ? payer. ? la condition que vous me l?chiez.

ELLE. Nous discuterons de cette transaction plus tard.

LUI. Non, maintenant. Si ce nest pas assez, je suis pr?t ? payer plus. (Il rouvre son portefeuille.)

ELLE. Jai lhabitude de gagner ma vie honn?tement et de ne pas recevoir daum?ne.

LUI. En me divertissant, vous la gagnez plus honn?tement que dhabitude. Je ne cache pas que j?tais dhumeur ex?crable et vous mavez quelque peu aid? ? me distraire. Mais maintenant, suffit. Prenez et partez.

ELLE. (Pein?e et sinc?rement d??ue.). Visiblement, ?a doit ?tre vrai que je ne vous plais pas beaucoup. (Apr?s un court silence.) Mais, peut-?tre, au contraire, ?tes-vous tr?s attir? par moi? Je crois que pour me rassurer, je vais rester sur la deuxi?me variante.

LUI. Je ne vous retiens pas.

ELLE. Pourquoi me chassez-vous?

LUI. Parce que jai effectivement comme limpression de commencer ? mint?resser ? vous plus quil ne convient.

ELLE. Et vous savez toujours ce quil convient de se permettre?

LUI. Naturellement. Comme on dit, bois mais sans exc?s, aime mais sans t?prendre.

ELLE. Vous m?ritez vingt sur vingt pour votre conduite.

LUI. Absolument. Prenez largent.

ELLE. Si je le prends, ce sera seulement au matin.

LUI. Jadmire votre pers?v?rance.

ELLE. Et moi votre caract?re inflexible.

LUI. Vous avez tout tent?, mais vous avez perdu.

ELLE. Alors, cest nous deux qui avons perdu.

LUI. Peut-?tre. Et maintenant, partez.

ELLE. Je ne veux pas dire mais cest ma table.

LUI. Cest juste. Pardon.

Lhomme se l?ve sans h?sitation, retourne ? sa table, fourre son manuscrit dans son porte-documents, pr?t ? partir. La femme se l?ve et se dirige vers sa table.

ELLE. Pardon, la place est libre?

LUI. (Irrit?.). Oui. Toute la table est libre, parce que jai fini de d?ner et que je vais partir.

ELLE. Donc, en attendant, je peux masseoir?

LUI. Comme il vous plaira.

La femme sassoit.

LUI. Eh bien, que voulez-vous encore?

ELLE. Dire quelques mots en guise dadieu. Asseyez-vous. Je ne serai pas longue.

LUI. (Il sassoit.). Alors?

ELLE. Savez-vous pourquoi, il y a une heure de ?a, je me suis approch?e de vous?

LUI. Je le devine.

ELLE. Non, vous ne pouvez pas le deviner.

LUI. Eh bien, alors, dites.

ELLE. ?a faisait un moment que j?tais assise ? proximit? et que je vous observais. Et vous navez m?me pas une fois jet? un regard vers moi. Mais je ne dis pas ?a parce que je serais vex?e, pour quelle raison auriez-vous d? me regarder? Et donc, je restais l?, assise, et soudain jai pens? que vous alliez partir et que je ne vous reverrais plus jamais. Et je vous ai imagin? montant seul alors vers votre chambre nue et sans confort et jai compris que si vous partiez, alors je ne pourrais plus rien pour vous. Alors, tout ? coup, je me suis lev?e et je vous ai abord? sans rien esp?rer et sans aucun plan. Je vous ai simplement abord?.

LUI. (?tonn? par cet aveu inattendu, il garde longtemps le silence, ne sachant pas comment r?agir.). Vos paroles me laissent sans r?ponse.

ELLE. Mais elles nexigent aucune r?ponse. Oubliez-les, voil? tout.

LUI. Avouez que vous venez seulement dinventer tout cela.

ELLE. Peut-?tre. Mais je navouerai pas.

LUI. Je suis certain que vous lavez invent?, mais quand m?me cest agr?able.

ELLE. Eh bien, sur cette note agr?able, nous achevons une rencontre qui na pas eu lieu. (Elle se l?ve.)

LUI. Vous ?tes une femme ?trange.

ELLE. Merci pour le compliment. Je vais t?cher de le m?riter.

LUI. Intelligente, instruite, pas d?sinvolte, bien ?lev?e Et avec ?a Non, cest vrai, tr?s ?trange.

ELLE. Est-ce mal d?tre ?trange?

LUI. Eh bien, pas ? un tel degr?.

ELLE. Il vaut mieux ?tre comme tout le monde?

LUI. Sans doute.

ELLE. Mais ?tre normale, quel ennui! Mais si vous aimez lennui, allez vous ennuyer plus loin.

La femme retourne ? sa table. Lhomme, apr?s une certaine h?sitation, se dirige ? nouveau vers elle.

LUI. (Manquant de r?solution.). Savez-vous ce que jai pens?? Peut-?tre, en effet, pourrions-nous monter dans ma chambre?

ELLE. ? quoi bon? N?tes-vous pas un mod?le de moralit??

LUI. Nous y boirons un caf?.

ELLE. (Montrant sa tasse.). Ici aussi, on sert du caf?.

LUI. Si ce nest du caf?, alors autre chose.

ELLE. (Avec un l?ger sourire.). Du champagne?

LUI. Et pourquoi pas?

ELLE. Mais cest vous-m?me qui maviez dit de ne pas y compter.

LUI. Allez-vous cesser? De toute fa?on, le restaurant ferme. Bon gr? mal gr?, il faut partir.

ELLE. Allez-y.

LUI. Et vous?

ELLE. Moi, je reste.

LUI. Pourquoi?

ELLE. Vous navez pas besoin de moi, m?me gratuitement. Cest bien ce que vous avez dit?

LUI. Pourquoi gratuitement? Je suis pr?t ? payer.

ELLE. Et, malgr? vos principes, vous feriez lamour avec une femme v?nale?

LUI. En d?finitive, nous ne sommes pas du tout oblig?s de faire lamour.

ELLE. Et pour quoi, alors, me faites-vous monter dans votre chambre?

LUI. Eh bien, simplement pour parler. Vous avez une conversation int?ressante Vous connaissez beaucoup de po?sies

ELLE. Ne me faites pas rire. Soyez honn?te avec vous-m?me.

LUI. Bon, daccord, nous savons tous les deux de quoi il retourne. Et apr?s?

ELLE. Je nirai nulle part avec vous.

LUI. Mais vous-m?me tout ? lheure proposiez

ELLE. Je ne men souviens pas. Mais m?me si je lai propos?, il fallait alors ?tre daccord. Mais maintenant, jai chang? davis.

LUI. Vous vous jouez de moi, comme le chat de la souris.

ELLE. Peut-?tre. Je crains seulement que le chat lui-m?me ne devienne souris.

LUI. Je narrive pas ? vous comprendre. Il y a ? peine quelques instants, vous teniez de tels propos Comme quoi je vous plaisais

ELLE. Oui. Et je ne les renie pas. Mais venant de vous je nai pas entendu ces propos.

LUI. Vous ne voulez quand m?me pas que je vous fasse une d?claration damour?

ELLE. Et pourquoi pas?

LUI. Mais ce serait simplement comique!

ELLE. Eh bien, riez!

LUI. Mais nous nous connaissons ? peine.

ELLE. Nous ne nous connaissons pas du tout.

LUI. Nous pouvons rem?dier ? cet inconv?nient.

ELLE. Vous n?tes pourtant pas adepte des rencontres faciles.

LUI. (D?sabus?.). Je vois que je ne vous persuaderai pas.

ELLE. On peut persuader nimporte quelle femme.

LUI. Cest possible, mais moi je ne sais pas comment on fait.

ELLE. Vous voulez un conseil?

LUI. Eh quoi, il y a une voie?

ELLE. Voil?, vous minvitez ? r?citer des vers. Je peux ici m?me vous r?citer quelque chose pour commencer. Rachmaninov a une romance sur des paroles de Hugo. Elle sintitule : Comment, disaient-ils? Vous connaissez?

LUI. Non. Mais je pr?f?rerais avoir une r?ponse ? ma question.

ELLE. (Linterrompant.). ?coutez jusqu? la fin. Ce po?me de Hugo est assez ?trange. Dans chaque strophe, des ils inconnus posent une longue question pleine d?motion, et dautres ils , ou, plus pr?cis?ment, elles , parce que dans le texte original fran?ais est utilis? le pronom personnel f?minin, donnent une tr?s br?ve r?ponse, simple et inattendue.

LUI. Quelque chose m?chappe.

ELLE. Bon, ?coute cet exemple :

Comment, disaient-ils,

Oublier querelles

Mis?re et p?rils?

(Apr?s une courte pause.)

? Dormez, disaient-elles.

LUI. Tout cela est tr?s int?ressant, mais quel rapport cela a-t-il avec le conseil que vous vouliez me donner?

ELLE. Le conseil est le suivant :

Comment, disaient-ils,

Enchanter les belles

Sans philtres subtils?

(Elle se tait.)

LUI. Et?

ELLE. Aimez, disaient-elles.

LUI. Jai compris lallusion. Mais il ne peut ?tre question damour dans notre cas.

ELLE. Est-ce ? dire que vous me proposez de faire lamour, mais sans amour?

LUI. On peut le dire comme ?a aussi. Je pr?f?re que nos rapports se construisent sur une base prosa?que, sans romantisme inutile.

ELLE. (Tr?s s?chement.). Alors, adressez-vous au portier, il vous proposera s?rement une fille pour la nuit pour un prix modique. Au revoir. (Et comme lhomme ne quitte pas sa place, elle r?p?te :) Jai dit Au revoir .

LUI. Demain, je prends lavion.

ELLE. Alors, adieu.

Lhomme retourne lentement ? sa table, prend son porte-documents, se dirige vers la sortie mais sattarde pr?s de la table, o? est assise la femme.

LUI. Vous restez?

La femme ne r?pond pas.

LUI. Vous comptez chasser un autre client?

ELLE. Vous avez quelquun ? me recommander?

LUI. Il ny a pas damateurs de telles aventures parmi mes connaissances.

ELLE. Il ne fait pas de doute que vous connaissez mal vos amis. Adieu.

LUI. Adieu.

Lhomme part. La femme reste seule. Visiblement, elle est contrari?e et d??ue. Les lumi?res du restaurant sont baiss?es, signe quil va fermer. La femme regarde laddition pos?e devant elle, met largent sur la table et sappr?te ? partir. Cest ? ce moment que r?appara?t lhomme.

LUI. Vous ?tes encore l?? Javais peur que vous soyez partie.

ELLE. Que voulez-vous?

LUI. Je me suis imagin? seul dans ma chambre, en t?te ? t?te avec moi-m?me et je ne me suis pas senti bien. Dans ces minutes-l?, jai parfois de telles bouff?es de d?pression que je Bref Vous mavez demand? pourquoi je vous proposais de monter dans ma chambre. Eh bien, je vais vous r?pondre : pour ne pas ?tre seul. Vous me comprenez?

ELLE. (Avec s?rieux.). Je vous comprends tr?s bien.

LUI. Vous me provoquez tout le temps, parfois m?me vous vous moquez, mais je ne sais pas pourquoi je trouve int?ressant d?tre avec vous. En tout cas, cest mieux que d?tre seul. Aussi, je vous prie de maccompagner. Je nexigerai rien de vous et dans tous les cas je vous paierai.

ELLE. Bon, entendu. (Souriant :) Je suis une fille sans exp?rience, je ne sais pas r?sister.

LUI. (Doutant de son succ?s.). Cest vrai, vous ?tes daccord?

ELLE. Je vous ai dit oui, voyons. Mais jai limpression que cela ne vous r?jouit pas vraiment. Vous avez lair quelque peu d?concert?.

LUI. Heureux, plut?t.

ELLE. On dirait que le bonheur vous est tomb? dessus si soudainement que vous navez pas eu le temps de faire un pas de c?t?.

LUI. Alors on y va?

ELLE. On y va. (Elle se l?ve et prend son sac.) Attendez-moi un instant ici, je dois r?gler laddition au gar?on.

LUI. Cest moi qui r?gle.

ELLE. Pas besoin de lappeler, jy vais. (Elle va vers la sortie.)

LUI. Mais vous allez revenir?

ELLE. Et vous, vous attendrez?

LUI. Vous doutez de moi?

ELLE. Et vous de moi?

LUI. Oui.

ELLE. Et vous faites bien.

La femme sort et son absence semble assez longue ? lhomme. Il lattend avec une certaine inqui?tude, ne la quittant pas du regard. La femme revient.

LUI. Pourquoi ces chuchotements avec le gar?on?

ELLE. (Avec une pointe de moquerie.). Nous r?citions des vers. Vous ?tes jaloux?

LUI. Peut-?tre.

ELLE. Bon, eh bien, je suis pr?te.

LUI. (Il fait quelques pas, mais soudain sarr?te.). Tout ? coup jai un peu peur.

ELLE. Moi aussi.

LUI. De qui avez-vous peur? De moi?

ELLE. Non. De moi.

LUI. Et moi, de moi. Mais on y va?

ELLE. On y va.


FIN DE ACTE I


ACTE II


Une chambre dh?tel. LHomme et la Femme entrent. Tous les deux se sentent quelque peu g?n?s.


LUI. Eh bien, la chambre vous pla?t?

ELLE. Comment dire Dans un h?tel, f?t-il un bon h?tel, il y a toujours ce c?t? standard, aseptis?. Une table, un sanitaire, un lit On ne sy sent jamais comme chez soi.

LUI. Si je comprends bien, il vous arrive souvent daller dans les h?tels. Profession oblige.

ELLE. ?a se peut. Et alors?

LUI. Rien.

ELLE. Alors pourquoi poser des questions oiseuses?

Pause.

Lhomme veut enlacer la femme. Elle s?carte.

LUI. Quest-ce que tu as?

ELLE. Rien.

LUI. Je ne comprends pas, ne sommes-nous pas convenus de tout?

ELLE. Nous ne sommes convenus de rien du tout. Vous mavez pri?e de venir, je suis l?.

LUI. Jesp?re que tu nessaieras pas de me faire croire que je suis le deuxi?me.

ELLE. S?rement pas.

LUI. Tiens, tiens! Et tu en as eu beaucoup?

ELLE. Suffisamment.

LUI. Donc, tu as de lexp?rience?

ELLE. Pas peu.

LUI. Tu men feras profiter?

ELLE. Nous nous tutoyons ? nouveau?

LUI. Au lit, on ne se vouvoie pas.

ELLE. Nous ne sommes pas encore au lit.

LUI. Mais nous allons y ?tre. (Il veut lenlacer.)

ELLE. (S?cartant tr?s s?chement.). Vous avez d?cid? que puisque jai ?t? daccord pour venir ici, on pouvait ne pas se g?ner avec moi?

LUI. Inutile de faire croire que vous ?tes mont?e, ? la nuit tomb?e, dans la chambre dun homme pour boire le th? avec lui.

ELLE. Certes, pas pour boire le th?. Nous boirons le champagne.

LUI. Cessez de plaisanter. O? le trouverai-je ? pr?sent? (Il essaie ? nouveau denlacer la femme.)

ELLE. (Ne r?agissant pas du tout ? ses ?treintes. Le ton froid :). Ne jouez pas la passion.

LUI. Mais je ne la joue pas. Ce nest pas la passion mais la curiosit? qui pousse un homme vers une nouvelle femme.

ELLE. (S?chement.). Contentez-vous de satisfaire votre curiosit? sans laide de vos mains. Posez-moi, par exemple, des questions et je r?pondrai.

LUI. Alors, vous ?tes venue seulement pour parler? Ici, dans cette chambre?

ELLE. Naturellement. Selon vous, il vaut mieux discuter dehors dans le froid, le vent et la pluie? (Et comme il la tient toujours enlac?e, elle continue.) Si vous ne me rel?chez pas imm?diatement, je men vais tout de suite.

Lhomme rel?che la femme. Pause.

LUI. Si ces caprices doivent se poursuivre, pourquoi donc ?tes-vous venue?

ELLE. Peut-?tre, parce que je me sentais seule. Comme vous.

LUI. Quest-ce quune belle-de-nuit comme toi peut conna?tre de la solitude? De la vraie solitude, quand tu nas personne ? qui adresser la parole, ? qui te confier, personne pour te comprendre et te r?pondre? Quand tu te sens seul m?me entour? de gens, m?me si ? tes c?t?s dort un ?tre suppos? proche mais en v?rit? ?tranger.





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