Valentin Krasnogorov.

Pi?ces choisies






Traduit du russe par Daniel M?rino

Rencontre facile


La pi?ce en deux actes


? PROPOS

Une rencontre entre un homme et une femme a lieu dans le restaurant dun h?tel, tard le soir. Notons que cest la femme qui a pris linitiative de cette rencontre. Il est tr?s difficile de comprendre qui est cette ?trange inconnue : belle de nuit ou aventuri?re raffin?e ? Lhomme narrive pas ? savoir sil lui pla?t, si elle joue avec lui ou si elle propose simplement une relation v?nale. Le duel verbal que se livrent ces deux personnages refl?te une attirance et une r?pulsion mutuelles, leur solitude et leur effort pour la surmonter, le d?sir et la crainte de lamour. 1 r?le masculin, 1 r?le f?minin


Personnages :

Lui

Elle


ACTE I


La salle de restaurant dun h?tel, tard dans la soir?e. Le restaurant est presque vide. Un homme d?ge moyen ach?ve tranquillement son repas, tout en lisant distraitement un manuscrit.

Un peu plus loin, ? une distance de quelques tables, est assise une femme dune tre_uteau. La femme, de lair de quelquun qui a pris une d?cision, se l?ve et sapproche de la table de lhomme.


ELLE. Excusez-moi, la place est libre?

Lhomme l?ve la t?te, puis parcourt du regard la salle vide et regarde la femme avec ?tonnement.

ELLE. Je demande si la place est libre.

LUI. Oui, elle est libre.

ELLE. Je peux masseoir sur cette chaise?

LUI. (d?barrassant sans trop dentrain son porte-documents de la chaise). Oui, je vous en prie.

La femme sassoit. Lhomme se plonge ostensiblement dans la lecture, faisant des annotations. La femme suspend son sac au dossier de sa chaise, arrange sa coiffure et sinstalle confortablement. On sent quelle sappr?te ? rester longtemps.

ELLE. Excusez-moi, avez-vous des allumettes?

LUI. (interrompant sa lecture). Pardon?

ELLE. Je demande, si vous avez des allumettes ou un briquet.

LUI. Je ne fume pas.

ELLE. Vous prenez soin de votre sant??

LUI. Je ne fume pas, tout bonnement.

ELLE.Et vous faites bien. Moi non plus je ne fume pas.

LUI.Pourquoi, alors, demander des allumettes?

ELLE. Je nen ai pas demand?. Je voulais simplement savoir si vous en aviez ou pas.

LUI. Admettons, que je nen aie pas. Et alors?

ELLE. Rien.

LUI. Et si jen ai?

ELLE. Rien, non plus.

LUI. Une man?uvre pour engager la conversation?

ELLE. Peut-?tre.

LUI. Consid?rez quelle a ?chou?.

ELLE. Il est dusage de consid?rer, je ne sais dailleurs pas pourquoi, quil revient ? lhomme dengager la conversation.

LUI. Sil le veut.

ELLE. Et vous ne voulez pas?

LUI. Et je ne veux pas.

ELLE. Bon, alors restons sans parler.

Lhomme sefforce ? nouveau de lire le manuscrit.

La femme, silencieuse, continue de le regarder.

LUI. (se d?tachant avec agacement de sa lecture). Pourquoi me fixez-vous du regard? Que vous faut-il?

ELLE. Rien. Peut-?tre, vous taquiner un peu.

LUI. Pourquoi?

ELLE. Je ne sais pas. Sans doute, lennui.

LUI. Allez vous distraire ailleurs.

ELLE. Vous ne vous ennuyez pas? Vous ne faites que passer dans cette ville qui vous est ?trang?re et o? vous navez rien ? faire

LUI. Pourquoi avez-vous d?cid? que je ne fais que passer?

ELLE. Qui dautre peut rester tard le soir dans un restaurant dh?tel, seul avec un porte-documents, ? lire un document assommant?

LUI. Et vous me proposez de me divertir?

Elle ne r?pond pas. Pour la premi?re fois, il jette sur elle un regard attentif, la jaugeant de la t?te aux pieds.

ELLE. (Suivant son regard, elle se redresse, ajuste les ?paules et demande, l?g?rement ironique, tout en esquissant une pose :). Eh bien, cela vous pla?t?

LUI. (avouant malgr? lui). Pas mal.

ELLE. Merci. Bon, nous pourrions, peut-?tre, faire enfin connaissance?

LUI. Je vous remercie pour cette proposition mais je ne cours pas apr?s les rencontres faciles.

ELLE. Et pourquoi avez-vous d?cid? que faire connaissance avec moi sera facile? Je vous promets que cela sera difficile.

LUI. Cela naura pas lieu du tout.

ELLE. Cependant, cela est d?j? en cours.

LUI. Pas du tout. Je ne vous connais pas et ne veux pas vous conna?tre.

ELLE. Pourquoi ce ton cassant?

LUI. Pour mettre sans attendre les points sur les i. Va aguicher un autre homme. (Dun geste d?cid?, il range le manuscrit dans le porte-documents.)

ELLE. Et si je veux vous aguicher, vous, pr?cis?ment?

LUI. Ne perds pas ton temps, ?a ne marchera pas. Les liaisons fortuites, ce nest pas mon style. De plus, jaime ma femme.

ELLE. (avec un ?tonnement jou?). Que dites-vous? Un homme loge ? lh?tel et avoue ? une femme quil est mari?! Et quil aime sa femme! Rare exemple de sinc?rit? et dhonn?tet?.

LUI. Quoi quil en soit, je suis mari?, et finissons-en.

ELLE. En quoi est-ce g?nant? Ai-je seulement insinu? que vous deviez m?pouser?

LUI. Pour linstant non, mais ? en juger par ta rapidit?, peut-?tre ne vas-tu pas tarder ? y faire allusion. (Son regard fait le tour de la salle.) O? est pass? ce foutu gar?on?

ELLE. (sasseyant plus confortablement). Je sens que vous n?tes pas s?r de votre fermet? et cest pourquoi vous me chassez.

LUI. ?coutez, ?a commence ? magacer. Vous avez l? plein de tables libres. Pourquoi ?tes-vous venue vous asseoir justement ? c?t? de moi?

ELLE. Parce que jen ai eu envie.

LUI. Je vois que tu ne l?cheras pas comme ?a, aussi mettons les choses au clair : je ne me compromets pas avec les filles des rues. Tu nas aucune chance.

ELLE. Vous pr?f?rez, bien s?r, les honn?tes filles.

LUI. ?a va de soi.

ELLE. Et quest-ce que cest, selon vous, une femme des rues?

LUI. Celle qui fait commerce de son amour.

ELLE. Cest donc par ?conomie que vous pr?f?rez les honn?tes filles?

LUI. Ne me provoque pas.

ELLE. Entendu. Donc, selon vous, je suis une fille des rues?

LUI. Quoi dautre?

ELLE. Est-ce que je vous racole dans la rue?

LUI. Dans la rue, au restaurant, quelle diff?rence? Ce qui compte, cest largent.

ELLE. Je vous ai demand? de largent?

LUI. (de mauvais gr?). Pas encore.

ELLE. Dites, et si une femme trompe son mari gratuitement, elle est honn?te?

LUI. (ne sachant que r?pondre). L?che-moi.

ELLE. Et si je passe la nuit avec vous sans me faire payer, je serai une fille honn?te?

LUI. Je tai dit de me l?cher.

ELLE. En somme, vous me repoussez.

LUI. Oui.

ELLE. Pourquoi?

LUI. Je crains quapr?s cette nuit enflamm?e je doive aller chez le m?decin et alors elle deviendra effectivement inoubliable.

ELLE. Vous le craignez r?ellement ou vous vouliez simplement minsulter?

LUI. Je le crains r?ellement.

ELLE. Et moi qui croyais que c?tait lhonn?tet? qui vous retenait de la tentation.

LUI. Et aussi lhonn?tet?.

ELLE. Cest tr?s louable. Comme l?crivait d?j? Horace : Fuis toutes les jouissances car la jouissance est au prix de la souffrance.

LUI. (Il ne peut cacher son ?tonnement.). Cest la premi?re fois que je rencontre une femme de petite vertu qui cite Horace.

ELLE. Et vous en rencontrez souvent des femmes pareilles?

LUI. ?a, cest mon affaire.

ELLE. Et vous, vous avez vu beaucoup ding?nieurs citant Horace? Ou des m?decins?

LUI. Pour ?tre honn?te, pas beaucoup. Pas du tout. Do? tenez-vous ces r?f?rences?

ELLE. Je les moissonne chez mes clients. Car parmi eux, on en trouve aussi de tout ? fait cultiv?s. (Pos?ment.) Parfois m?me hautement dipl?m?s.

LUI. (lui jetant un regard inquisiteur). Vous savez des choses sur moi?

ELLE. Peut-?tre.

LUI. Je vois, avec vous il faut ?tre sur ses gardes. Et vous navez pas votre langue dans la poche.

ELLE. H?las, je nai pas de poche. Seulement un petit sac.

LUI. (? nouveau, il la regarde attentivement.). Je narrive pas ? vous cerner.

ELLE. Je pense que ?a nen vaut pas la peine. Vous le regretteriez.

LUI. Vous ne ressemblez pas ? une prostitu?e ordinaire.

ELLE. Je vois que vous avez une riche exp?rience. Malgr? votre froideur, votre fermet? et votre d?go?t vous arrivez ? savoir ? quoi ressemblent les prostitu?es.

LUI. Je vais au cin?ma.

ELLE. Ne vous diminuez pas. Dites-moi plut?t ? quoi ressemblent et comment se conduisent les belles de nuit.

LUI. Je ne sais pas Sans doute avec plus de sans-g?ne.

ELLE. Sans doute, vouliez-vous dire avec plus de rentre-dedans . Disons, comme ?a. (Elle sassoit en croisant les jambes, met ? nu une ?paule, remonte tr?s haut sa robe et allume une cigarette imaginaire.) Cest ressemblant?

LUI. (souriant involontairement). Il y a de ?a.

ELLE. ?a vous pla?t?

LUI. Oui et non. ?a repousse mais ?a attire aussi.

ELLE. Merci pour cet aveu sinc?re.

LUI. (lui versant ? boire). Un peu de vodka?

ELLE. Pourquoi? Dans les films ces filles-l? boivent toujours de la vodka? Je vais rarement au cin?ma, mais je croyais que leur occupation principale ?tait tout autre.

LUI. Vous n?tes pas oblig?e de boire. Pour ?tre honn?te, je ne laime pas non plus moi-m?me.

ELLE. Eh bien, que pensez-vous des femmes qui font le plus vieux m?tier du monde?

LUI. (Il hausse les ?paules.). Je ne sais pas. Elles existent, cest donc quelles sont n?cessaires ? quelquun.

ELLE. Mais pas ? vous.

LUI. Pas ? moi.

ELLE. Quest-ce quelles vous ont fait pour vous irriter ? ce point?

LUI. Elles se donnent ? tous venants.

ELLE. Pourquoi ne pourraient-elles pas donner du plaisir ? ceux qui en ont besoin? Je dirais m?me que cest notre devoir de femme. (Avec une solennit? moqueuse :) Platon d?j? affirmait que nous devons vivre non seulement pour nous-m?mes, mais pour partie appartenir ? la soci?t?, pour partie aux amis.

LUI. Mais vous vous ?tes forg? un joli savoir.

ELLE. La vie est un bon forgeron, qui apprend ? battre le verbe quand il le faut.

LUI. Tu as beau dire, se vendre est immoral.

ELLE. Dans une certaine mesure, nous vendons tous notre temps, nos services et notre travail. Selon vous, si une femme travaille ? la cha?ne, courbe l?chine sur un chantier ou b?che la terre, cest plus moral? Car celles que vous attaquez ainsi ne sont pas des oisives, elles travaillent. En Am?rique, on appelle de telles dames des sexual workers, des travailleuses du sexe et elles sont syndiqu?es. En Hollande, on les nomme plus po?tiquement ? Froelischsm?dchen ? les filles de joie . Chez nous, de quels noms ne les gratifie-t-on pas, sans parler encore du vocabulaire obsc?ne.

LUI. Selon vous, elles ne m?ritent pas de tels sobriquets?

ELLE. Alors, que m?ritent les hommes qui b?n?ficient de leurs services?

LUI. Voyons, il y a une diff?rence.

ELLE. Bien s?r, quil y a une diff?rence. Les femmes publiques, elles font ?a, au moins, pour gagner leur vie. Les hommes, par concupiscence et d?bauche.

LUI. Jesp?re que ce nest pas moi que tu vises?

ELLE. Non, pas vous. Bien s?r, que non. Vous ?tes irr?prochable. (Elle se l?ve et prend son sac ? main.) Je crois que je ne vais plus vous imposer ma pr?sence. Je vous ai un peu chambr?, cest bon. Votre manuscrit se languit de vous. Portez-vous bien.

LUI. Attendez O? allez-vous?

ELLE. Jen ai suffisamment entendu.

LUI. Je ne vous chasse pas, vous savez.

ELLE. Et qui a mis les points sur les i et mis les choses au clair?

LUI. Eh bien, jai ?t? un peu brusque.

ELLE. Vrai, vous n?tes pas f?ch??

LUI. Non. Pour quelle raison? Je dois lavouer, seul je me sentais assez cafardeux. Dehors, cest lautomne, la nuit est ex?crable, il fait froid, il vente

ELLE. Allez vous coucher, alors.

LUI. Retrouver ma chambre? Jy mourrais dennui. De toute fa?on, je ne trouverai pas le sommeil.

ELLE. Vous souffrez dinsomnie?

LUI. (acquies?ant). En gros, oui. Insomnie chronique.

ELLE. Bon, alors je reste encore un peu.

LUI. On peut commander?

ELLE. Pas la peine, merci. Je ne voudrais pas vous ruiner.

LUI. Mon portefeuille r?sisterait ? ce coup.

ELLE. Non, je vous remercie.

LUI. Alors, une tasse de caf??

ELLE. Non.

LUI. (prenant la carafe). Peut-?tre quand m?me quelque chose dun peu plus fort? (Et, vu quau lieu de lui r?pondre, elle se tait seulement en le regardant, il ajoute :) Au fond, qui ?tes-vous?

ELLE. Vous voyez bien : une tombeuse dhommes.

LUI. Je vois. Et plus concr?tement?

ELLE. Je nen dirai rien. Le secret rend une femme attirante. Lhomme cherche tout de suite ? la comprendre.

LUI. Tu crois?

ELLE. Je le sais. Autrement elle cesse dint?resser, comme une grille de mots crois?s remplie.

LUI. (Avec un sourire ironique.). Quels secrets peux-tu avoir?

ELLE. Pour parler vrai, aucun. Il va falloir que jen invente pour ?tre un peu plus int?ressante. Comme chant? dans le romance de Tcha?kovski, Je tai vue, mais un myst?re voilait tes traits Est-ce quun myst?re voile mes traits?


LUI. (Il la regarde attentivement.). Myst?re ou pas myst?re, je ne te connais absolument pas.

ELLE. Cest tr?s bien. Nous ne nous connaissons pas, mais notre amour est devant nous.

LUI. Heu! Pour ce qui est de lamour devant nous, jai des doutes.

ELLE. Ah oui, javais oubli? : vous ?tes mari?. Lamour avec une autre, m?me pour une nuit, est pour vous inconcevable.

LUI. Pour toi, la fid?lit? dans le mariage na aucun sens?

ELLE. Si pour vous elle est si importante, alors je consens ? un mariage de quelques heures.

LUI. De quelques heures?

ELLE. Et quoi? Cest plus agr?able que pour une vie enti?re.

LUI. Il ny a rien de sacr? pour toi.

ELLE. (M?prisante.). Laissez tomber. Dordinaire, cest par des grands mots que lon masque les petites mesquineries et les intentions louches. Et plus les actes sont vils, plus les mots sont subtils. Les hommes parlent avec inspiration de tes yeux envo?tants aux ?toiles pareils, et dans le m?me temps se fourrent sous ta jupe. Tu deviens r?aliste par la force des choses.

LUI. Vous pensez sinc?rement que tous les hommes sont comme ?a?

ELLE. Je serais ravie de penser autrement mais

Plaignons qui pr?voit tout, la buse

Que les ?mois ne touchent pas,

Qui hait chaque mot, chaque pas,

Et qui craint que chacun labuse :

Le destin a glac? son c?ur

Et muselle en lui toute ardeur. 11
Eug?ne On?guine, Roman en vers dAlexandre Pouchkine, traduit par Charles Weinstein, ?ditions LHarmattan, Janvier 2016.


[]

Petite pause.

LUI. Vous connaissez m?me des po?mes? Do? vient cette ?rudition?

ELLE. Allons, allons, o? voyez-vous l?rudition? Tout le monde ? l?cole a d?clam? Eug?ne On?guine . Toutes les fillettes romantiques connaissent ces beaux vers. (Changeant de ton et avec le sourire :) Pardonnez-moi pour cette minute de spleen. Voil?, cest fini. Me revoil? pr?te ? vous divertir telle une geisha japonaise.

LUI. Comment tappelles-tu?

ELLE. Cest sans importance. De toute fa?on nous nous s?parerons demain matin et nous ne nous reverrons jamais plus.

LUI. Je vois que tu consid?res cela comme une affaire r?gl?e.

ELLE. Que nous allons nous s?parer?

LUI. Non, que ce sera demain matin.

ELLE. Quand alors? Apr?s-demain?

LUI. Non, ce soir. Nous nous l?verons de table et bonjour!

ELLE. Cet homme est un moins que rien qui invite une femme ? un souper sans esp?rer partager son petit-d?jeuner avec elle.

LUI. Mais je ne tai pas invit?e ? un souper Tu tes toi-m?me invit?e. Dites, vous faites vraiment ce m?tier?

ELLE. Jaime mon m?tier et il ma fallu du temps pour lapprendre. Je nai aucune honte. Et puis, qui je suis, cest clair depuis longtemps pour vous et il ny a rien ? ajouter. Parlez plut?t de vous.

LUI. Il ny a rien ? dire.

ELLE. Pourquoi rien? Par exemple, vous avez d?clar? avec fiert? que vous ?tiez mari?. Eh bien, parlez de votre femme.

LUI. ? quoi bon?

ELLE. Je veux conna?tre vos go?ts. La femme de la p?riph?rie coute toujours avec int?r?t ce qui est dit au sujet de la femme qui est au centre.

LUI. (Avec d?plaisir.). Quest-ce quon peut dire? Une ?pouse est une ?pouse.

ELLE. Une ?pouse est une ?pouse . Du pur Tch?khov. Les trois s?urs . Elle est blonde? Brune?

LUI. Quelle importance?

ELLE. Aucune. Simple curiosit?. Vous avez une photographie?

LUI. Non. Et si jen avais eu une, je ne vous laurais pas montr?e.

ELLE. Naturellement. Pour quoi faire l?talage de la beaut? dune ?pouse pure devant une fille? Elle vous pla?t?

LUI. Oui.

ELLE. Sous tous les rapports?

LUI. Sous tous les rapports.

ELLE. M?me intimes?

LUI. Surtout intimes.

ELLE. Et vous navez m?me pas envie, parfois, de changement?

LUI. Pas envie.

ELLE. Vous mentez. Cest contraire ? la nature de lhomme. Vous devriez le savoir, vous qui ?tes biologiste. Ou psychologue?

LUI. (?tonn?). Comment sais-tu que (Avec m?fiance.) Tu mespionnes, ma parole. Je naime pas ?a.

ELLE. (riant de son air intrigu?). Je lis dans les traits du visage.

LUI. Non, s?rieusement.

ELLE. Cest s?rieux, je lis dans les traits du visage. Et aussi linsigne que vous portez sur la veste. Quatri?me conf?rence internationale de psychologie . Car vous ?tes ici pour la conf?rence?

LUI. Oui, cest exact.

ELLE. Vous avez fait une intervention?

LUI. Oui.

ELLE. Alors, que dit votre psychobiologie? Lhomme a-t-il envie de changement ou pas?

LUI. (Sombre.). En tout cas, pas avec des femmes telles que toi.

ELLE. Merci, vous ?tes tr?s aimable.

LUI. Je dis simplement les choses comme elles sont.

ELLE. Mais si vous dites les choses comme elles sont, avouez donc que votre mariage nest pas vraiment une r?ussite.

LUI. Quest-ce qui te fait dire ?a?

ELLE. Je le vois au ton sur lequel vous en parlez, ou plus exactement ne voulez pas en parler. Du reste, les mariages, en g?n?ral, sont rarement une r?ussite. Cest pourquoi, il nest pas difficile de deviner.

LUI. (S?chement.). Garde les devinettes pour toi.

ELLE. Jai mis dans le mille et vous vous emportez.

LUI. Tu te trompes.

ELLE. Je me trompe? Jen suis ravie pour vous Bon, et comment vivez-vous avec votre ?pouse qui est une ?pouse?

LUI. Comme tous les maris.

ELLE. Comme tous les maris? Je vois.

LUI. Quest-ce que tu vois?

ELLE. Tous les maris. (Elle d?clame, moqueuse.)

Mes amis vivaient avec leurs belles-m?res

Et leurs ?pouses, portraits crach?s des m?res,

Les unes trop grosses, les autres osseuses,

Fatigu?es et comme la pluie ennuyeuses

LUI. (Agac?.). Ne va pas trop loin, quand m?me, ma vie de famille ne te regarde pas.

ELLE. (Avec ironie.). Cest sacr?.

LUI. Sacr? ou pas, ?a ne te concerne pas.

ELLE. Pourquoi vous vexez-vous? Je nai fait que dire des vers. Et en plus, pas les miens.

LUI. Parce que tu en ?cris?

ELLE. Peut-?tre.

LUI. (Grossier.). J?tais loin de penser que les putains ?taient si romantiques.

ELLE. Pour vous, seules les ?pouses peuvent ?tre romantiques? Eh bien, je lignorais.

LUI. Tu sais quoi? Tu causes trop. Bois et tais-toi, ?a vaut mieux.

ELLE. Je nai pas envie. Je naime pas la vodka.

LUI. Tu comptais, sans doute, sur le champagne?

ELLE. (changeant de ton). Je comptais au moins sur une banale politesse. La politesse dun homme envers une femme. Dun ?tre humain envers un autre humain. Je ne vous ai pas encore fix? mon prix et vous mavez d?j? trait?e de putain. Et en plus, je ne sais pas pourquoi, vous me tutoyez, bien que je vous vouvoie. (Elle se l?ve.) Je vous dis adieu. Je ne vous emb?terai plus. (Elle laisse lhomme, retourne ? sa table et sassoit.)

Pause.

La femme, ? sa table, boit son caf? refroidi avec de longues pauses entre chaque gorg?e. Lhomme se l?ve, puis se rassoit, reprend son manuscrit et louvre, mais visiblement le c?ur ny est pas. Repoussant le manuscrit, il se dirige dun pas d?cid? vers la femme et commence ? sasseoir pr?s delle. La femme larr?te.

ELLE. Je ne vous ai pas permis de vous asseoir.

LUI. (se redressant). Excusez-moi. (Il recule de deux pas et se rapproche de la table. Tr?s poliment :) Pardon, la place est libre?

ELLE. Oui.

LUI. Je peux?

ELLE. Faites.

LUI. Je vous remercie. (Il sassoit. Apr?s un bref silence :) Pourquoi ?tes-vous partie?

ELLE. De loin, vous me faisiez leffet dun intellectuel. Et donc, jai d?cid? de m?loigner de la m?me distance. Mais, h?las, lillusion ne sest pas r?p?t?e.

LUI. Je reconnais que jai ?t? quelque peu grossier avec vous.

ELLE. Quelque peu ?

LUI. Tr?s grossier. Je le regrette.

ELLE. Je suis contente de vous entendre dire cela.

LUI. Qui que vous soyez, jaurais d? me conduire poliment. Vous avez eu raison de me remettre ? ma place. Je ne vous ai pas tout de suite appr?ci?e ? votre valeur et je me suis conduit avec vous assez d?daigneusement et avec condescendance.

ELLE. Et moi, jai ?t? assez sans-g?ne et je le regrette aussi. Il mest agr?able de voir qu? pr?sent vous vous conduisez comme un vrai homme. Vous pouvez consid?rer que le conflit est ?teint.

LUI. J?tais oblig? de pr?senter des excuses, mais cela ne change pas le fond de laffaire. Votre profession ne suscite toujours pas mon enthousiasme et je nai pas besoin de vos services.

ELLE. Alors, maintenant que nous nous sommes excus?s tous les deux, vous pouvez retourner ? votre d?ner et ? votre travail si extraordinairement important.

LUI. (Il se l?ve mais ne part pas.). Pourquoi ne retournerions-nous pas ensemble ? ma table?

ELLE. Qua-t-elle de mieux que la mienne?

LUI. Qua-t-elle de pire?

ELLE. Voyez-vous, quand une femme vient sasseoir ? c?t? dun homme, cela est consid?r? comme immoral, ce que vous mavez laiss? entendre avec la d?licatesse qui vous est propre. Mais lorsquun homme sassoit ? la table dune femme et commence ? limportuner, on ne sait pas pourquoi, cela prend toutes les apparences de la normalit? et personne ne sen trouve d?rang?. Si bien quil vaut mieux que je reste ? ma table. Ici, au moins, je me sens ma?tresse de la situation. Et personne ne pourra dire que je mimpose.





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