Arthur Rimbaud.

Po?sies





Arthur Rimbaud
PO?SIES

LE DORMEUR DU VAL

Cest un trou de verdure o? chante une rivi?re
Accrochant follement aux herbes des haillons
Dargent; o? le soleil, de la montagne fi?re,
Luit: cest un petit val qui mousse de rayons.


Un soldat jeune, bouche ouverte, t?te nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est ?tendu dans lherbe, sous la nue,
P?le dans son lit vert o? la lumi?re pleut.


Les pieds dans les gla?euls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au c?t? droit.

Octobre 1870

LE BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guid? par les haleurs:
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant clou?s nus aux poteaux de couleurs.


J?tais insoucieux de tous les ?quipages,
Porteur de bl?s flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves mont laiss? descendre o? je voulais.


Dans les clapotements furieux des mar?es,
Moi, lautre hiver plus sourd que les cerveaux denfants,
Je courus! Et les P?ninsules d?marr?es
Nont pas subi tohu-bohus plus triomphants.


La temp?te a b?ni mes ?veils maritimes.
Plus l?ger quun bouchon jai dans? sur les flots
Quon appelle rouleurs ?ternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l?il niais des falots!


Plus douce quaux enfants la chair des pommes sures,
Leau verte p?n?tra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.


Et d?s lors, je me suis baign? dans le Po?me
De la Mer, infus? dastres, et lactescent,
D?vorant les azurs verts; o?, flottaison bl?me
Et ravie, un noy? pensif parfois descend;


O?, teignant tout ? coup les bleuit?s, d?lires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour
Plus fortes que lalcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs am?res de lamour!


Je sais les cieux crevant en ?clairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants: je sais le soir,
LAube exalt?e ainsi quun peuple de colombes,
Et jai vu quelquefois ce que lhomme a cru voir!
Jai vu le soleil bas, tach? dhorreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,


Pareils ? des acteurs de drames tr?s-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!
Jai r?v? la nuit verte aux neiges ?blouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des s?ves inou?es
Et l?veil jaune et bleu des phosphores chanteurs!


Jai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hyst?riques, la houle ? lassaut des r?cifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Oc?ans poussifs!


Jai heurt?, savez-vous, dincroyables Florides
M?lant aux fleurs des yeux de panth?res ? peaux
Dhommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous lhorizon des mers, ? de glauques troupeaux!


Jai vu fermenter les marais ?normes, nasses
O? pourrit dans les joncs tout un L?viathan!
Des ?croulements deaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!


Glaciers, soleils dargent, flots nacreux, cieux de braises!
?chouages hideux au fond des golfes bruns
O? les serpents g?ants d?vor?s des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!


Jaurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons dor, ces poissons chantants.
Des ?cumes de fleurs ont berc? mes d?rades
Et dineffables vents mont ail? par instants.


Parfois, martyr lass? des p?les et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs dombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi quune femme ? genoux
Presque ?le, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes doiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu? travers mes liens fr?les
Des noy?s descendaient dormir ? reculons!


Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jet? par louragan dans l?ther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
Nauraient pas rep?ch? la carcasse ivre deau;


Libre, fumant, mont? de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons po?tes,
Des lichens de soleil et des morves dazur;


Qui courais, tach? de lunules ?lectriques,
Planche folle, escort? des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler ? coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;


Moi qui tremblais, sentant geindre ? cinquante lieues
Le rut des B?h?mots et les Maelstroms ?pais,
Fileur ?ternel des immobilit?s bleues,
Je regrette lEurope aux anciens parapets!


Jai vu des archipels sid?raux! et des ?les
Dont les cieux d?lirants sont ouverts au vogueur:
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et texiles,
Million doiseaux dor ? future Vigueur?


Mais, vrai, jai trop pleur?! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer:
L?cre amour ma gonfl? de torpeurs enivrantes.
? que ma quille ?clate! ? que jaille ? la mer!


Si je d?sire une eau dEurope, cest la flache
Noire et froide o? vers le cr?puscule embaum?
Un enfant accroupi plein de tristesses, l?che
Un bateau fr?le comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baign? de vos langueurs, ? lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser lorgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

LES ETRENNES DES ORPHELINS
I

La chambre est pleine dombre; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le r?ve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soul?ve
Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;
Leur aile sengourdit sous le ton gris des cieux;
Et la nouvelle Ann?e, ? la suite brumeuse,
Laissant tra?ner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant


II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils ?coutent, pensifs, comme un lointain murmure
Ils tressaillent souvent ? la claire voix dor
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain m?tallique en son globe de verre


Puis, la chambre est glac?e on voit tra?ner ? terre
?pars autour des lits, des v?tements de deuil:
L?pre bise dhiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose!
On sent, dans tout cela, quil manque quelque chose
Il nest donc point de m?re ? ces petits enfants,
De m?re au frais sourire, aux regards triomphants?
Elle a donc oubli?, le soir seule et pench?e,
Dexciter une flamme ? la cendre arrach?e,
Damonceler sur eux la laine et l?dredon
Avant de les quitter en leur criant: pardon.
Elle na point pr?vu la froideur matinale,
Ni bien ferm? le seuil ? la bise hivernale?..
Le r?ve maternel, cest le ti?de tapis,
Cest le nid cotonneux o? les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches!..
Et l?, cest comme un nid sans plumes, sans chaleur
O? les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
Un nid que doit avoir glac? la bise am?re


III

Votre c?ur la compris: ces enfants sont sans m?re.
Plus de m?re au logis! et le p?re est bien loin!..
Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glac?e;
Orphelins de quatre ans, voil? quen leur pens?e
S?veille, par degr?s, un souvenir riant
Cest comme un chapelet quon ?gr?ne en priant:
Ah! quel beau matin, que ce matin des ?trennes!
Chacun, pendant la nuit, avait r?v? des siennes
Dans quelque songe ?trange o? lon voyait joujoux,
Bonbons habill?s dor ?tincelants bijoux,
Tourbillonner danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis repara?tre encore!
On s?veillait matin, on se levait joyeux,
La l?vre affriand?e, en se frottant les yeux
On allait, les cheveux emm?l?s sur la t?te,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de f?te,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher
Aux portes des parents tout doucement toucher.
.
On entrait!.. Puis alors les souhaits en chemise,
Les baisers r?p?t?s, et la ga?t? permise.


IV

Ah! c?tait si charmant, ces mots dits tant de fois!
Mais comme il est chang?, le logis dautrefois:
Un grand feu p?tillait, clair, dans la chemin?e,
Toute la vieille chambre ?tait illumin?e;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient ? tournoyer
Larmoire ?tait sans clefs!.. sans clefs, la grande armoire!
On regardait souvent sa porte brune et noire
Sans clefs!.. c?tait ?trange!., on r?vait bien des fois
Aux myst?res dormant entre ses flancs de bois,
Et lon croyait ou?r au fond de la serrure
B?ante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure
La chambre des parents est bien vide, aujourdhui:
Aucun reflet vermeil sous la porte na lui;
Il nest point de parents, de foyer, de clefs prises:
Partant, point de baisers, point de douces surprises!
Oh! que le jour de lan sera triste pour eux!
Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
Silencieusement tombe une larme am?re,
Ils murmurent: Quand donc reviendra notre m?re?


V

Maintenant, les petits sommeillent tristement:
Vous diriez, ? les voir, quils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonfl?s et leur souffle p?nible!
Les tout petits enfants ont le c?ur si sensible!
Mais lange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un r?ve joyeux,
Un r?ve si joyeux, que leur l?vre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose
Ils r?vent que, pench?s sur leur petit bras rond,
Doux geste du r?veil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour deux se pose
Ils se croient endormis dans un paradis rose
Au foyer plein d?clairs chante ga?ment le feu
Par la fen?tre on voit l?-bas un beau ciel bleu;
La nature s?veille et de rayons senivre
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil
Et dans le vieux logis tout est ti?de et vermeil:
Les sombres v?tements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire
On dirait quune f?e a pass? dans cela!..
Les enfants, tout joyeux, ont jet? deux cris
L?, Pr?s du lit maternel, sous un beau rayon rose,
L?, sur le grand tapis, resplendit quelque chose
Ce sont des m?daillons argent?s, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots grav?s en or: ? NOTRE MERE!

SENSATION

Par les soirs bleus d?t?, jirai dans les sentiers,
Picot? par les bl?s, fouler lherbe menue:
R?veur, jen sentirai la fra?cheur ? mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma t?te nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:
Mais lamour infini me montera dans l?me,
Et jirai loin, bien loin, comme un boh?mien,
Par la Nature, heureux comme avec une femme.

Mars 1870

SOLEIL ET CHAIR
I

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
verse lamour br?lant ? la terre ravie,
Et, quand on est couch? sur la vall?e, on sent
Que la terre est nubile et d?borde de sang;
Que son immense sein, soulev? par une ?me,
Est damour comme dieu, de chair comme la femme,
Et quil renferme, gros de s?ve et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons!


Et tout cro?t, et tout monte!


? V?nus, ? D?esse!
Je regrette les temps de lantique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient damour l?corce des rameaux
Et dans les n?nuphar baisaient la Nymphe blonde!
Je regrette les temps o? la s?ve du monde,
Leau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers!
O? le sol palpitait, vert, sous ses pieds de ch?vre;
O?, baisant mollement le clair syrinx, sa l?vre
Modulait sous le ciel le grand hymne damour;
O?, debout sur la plaine, il entendait autour
R?pondre ? son appel la Nature vivante;
O? les arbres muets, ber?ant loiseau qui chante,
La terre ber?ant lhomme, et tout lOc?an bleu
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu!
Je regrette les temps de la grande Cyb?le
Quon disait parcourir gigantesquement belle,
Sur un grand char dairain, les splendides cit?s;
Son double sein versait dans les immensit?s
Le pur ruissellement de la vie infinie.
LHomme su?ait, heureux, sa mamelle b?nie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
Parce quil ?tait fort, lHomme ?tait chaste et doux.
Mis?re! Maintenant il dit: Je sais les choses,
Et va, les yeux ferm?s et les oreilles closes.
Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux!
LHomme est Roi, LHomme est Dieu!
Mais lAmour voil? la grande Foi!
Oh! si lhomme puisait encore ? ta mamelle,
Grande m?re des dieux et des hommes,
Cyb?le; Sil navait pas laiss? limmortelle
Astart? Qui jadis, ?mergeant dans limmense clart?
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
Montra son nombril rose o? vint neiger l?cume,
Et fit chanter D?esse aux grands yeux noirs vainqueurs,
Le rossignol aux bois et lamour dans les c?urs!


II

Je crois en toi! je crois en toi! Divine m?re,
Aphrodit? marine! Oh! la route est am?re
Depuis que lautre Dieu nous attelle ? sa croix;
Chair, Marbre, Fleur V?nus, cest en toi que je crois!
Oui, lHomme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
Il a des v?tements, parce quil nest plus chaste,
Parce quil a sali son fier buste de dieu,
Et quil a rabougri, comme une idole au feu,
Son corps Olympien aux servitudes sales!
Oui, m?me apr?s la mort, dans les squelettes p?les
Il veut vivre, insultant la premi?re beaut?!
Et lIdole o? tu mis tant de virginit?,
O? tu divinisas notre argile, la Femme,
Afin que lHomme p?t ?clairer sa pauvre ?me.
Et monter lentement, dans un immense amour
De la prison terrestre ? la beaut? du jour,
La Femme ne sait plus m?me ?tre Courtisane!
Cest une bonne farce! et le monde ricane
Au nom doux et sacr? de la grande V?nus!


III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!
Car lHomme a fini! lHomme a jou? tous les r?les!
Au grand jour fatigu? de briser des idoles
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux!
LId?al, la pens?e invincible, ?ternelle,
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
Montera, montera, br?lera sous son front!
Et quand tu le verras sonder tout lhorizon,
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la R?demption sainte!
Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
LAmour infini dans un infini sourire!
Le Monde vibrera comme une immense lyre
Dans le fr?missement dun immense baiser!
Le Monde a soif damour: tu viendras lapaiser.
?! LHomme a relev? sa t?te libre et fi?re!
Et le rayon soudain de la beaut? premi?re
Fait palpiter le dieu dans lautel de la chair!
Heureux du bien pr?sent, p?le du mal souffert,
LHomme veut tout sonder et savoir! La Pens?e,
La cavale longtemps, si longtemps oppress?e
S?lance de son front! Elle saura Pourquoi!..
Quelle bondisse libre, et lHomme aura la Foi!
Pourquoi lazur muet et lespace insondable?
Pourquoi les astres dor fourmillant comme un sable?
Si lon montait toujours, que verrait-on l?-haut?
Un Pasteur m?ne-t-il cet immense troupeau
De mondes cheminant dans lhorreur de lespace?
Et tous ces mondes-l?, que l?ther vaste embrasse,
vibrent-ils aux accents dune ?ternelle voix?
Et lHomme, peut-il voir? peut-il dire: Je crois?
La voix de la pens?e est-elle plus quun r?ve?
Si lhomme na?t si t?t, si la vie est si br?ve,
Do? vient-il? Sombre-t-il dans lOc?an profond
Des Germes, des F?tus, des Embryons, au fond
De limmense Creuset do? la M?re-Nature
Le ressuscitera, vivante cr?ature,
Pour aimer dans la rose, et cro?tre dans les bl?s?..
Nous ne pouvons savoir!
Nous sommes accabl?s
Dun manteau dignorance et d?troites chim?res!
Singes dhommes tomb?s de la vulve des m?res,
Notre p?le raison nous cache linfini!
Nous voulons regarder: le Doute nous punit!
Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile
Et lhorizon senfuit dune fuite ?ternelle!..
Le grand ciel est ouvert! les myst?res sont morts
Devant lHomme, debout, qui croise ses bras forts
Dans limmense splendeur de la riche nature!
Il chante et le bois chante, et le fleuve murmure
Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour!..
Cest la R?demption! cest lamour! cest lamour!..


IV

? splendeur de la chair! ? splendeur id?ale!
? renouveau damour aurore triomphale
O?, courbant ? leurs pieds les Dieux et les H?ros,
Kallipige la blanche et le petit ?ros
Effleureront, couverts de la neige des roses,
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds ?closes!
? grande Ariadn?, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir l?-bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Th?s?e,
? douce vierge enfant quune nuit a bris?e,
Tais-toi! Sur son char dor brod? de noirs raisins,
Lysios, promen? dans les champs Phrygiens
Par les tigres lascifs et les panth?res rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu dEurop?, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
Il tourne lentement vers elle son ?il vague;
Elle, laisse tra?ner sa p?le joue en fleur
Au front de Zeus; ses yeux sont ferm?s;
elle meurt Dans un divin baiser et le flot qui murmure
De son ?cume dor fleurit sa chevelure.
Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
Glisse amoureusement le grand Cygne r?veur
Embrassant la L?da des blancheurs de son aile;
Et tandis que Cypris passe, ?trangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
?tale fi?rement lor de ses larges seins
Et son ventre neigeux brod? de mousse noire,
H?racl?s, le Dompteur qui, comme dune gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
Savance, front terrible et doux, ? lhorizon!
Par la lune d?t? vaguement ?clair?e,
Debout, nue, et r?vant dans sa p?leur dor?e
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
Dans la clairi?re sombre o? la mousse s?toile,
La Dryade regarde au ciel silencieux
La blanche S?l?n? laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un p?le rayon
La Source pleure au loin dans une longue extase
Cest la Nymphe qui r?ve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a press?.
Une brise damour dans la nuit a pass?,
Et, dans les bois sacr?s, dans lhorreur des grands arbres,
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
Les Dieux ?coutent lHomme et le Monde infini!

Mai 1870

OPHELIE
I

Sur londe calme et noire o? dorment les ?toiles
La blanche Oph?lia flotte comme un grand lys,
Flotte tr?s lentement, couch?e en ses longs voiles
On entend dans les bois lointains des hallalis.
voici plus de mille ans que la triste Oph?lie
Passe, fant?me blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance ? la brise du soir.
Le vent baise ses seins et d?ploie en corolle
Ses grands voiles berc?s mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son ?paule,
Sur son grand front r?veur sinclinent les roseaux.
Les n?nuphars froiss?s soupirent autour delle;
Elle ?veille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, do? s?chappe un petit frisson daile:
Un chant myst?rieux tombe des astres dor.


II

? p?le Oph?lia! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emport?!
Cest que les vents tombant des grands monts de Norw?ge
Tavaient parl? tout bas de l?pre libert?;
Cest quun souffle, tordant ta grande chevelure,
? ton esprit r?veur portait d?tranges bruits;
Que ton c?ur ?coutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de larbre et les soupirs des nuits;
Cest que la voix des mers folles, immense r?le,
Bisait ton sein denfant, trop humain et trop doux;
Cest quun matin davril, un beau cavalier p?le,
Un pauvre fou, sassit muet ? tes genoux!
Ciel! Amour! Libert?! Quel r?ve, ? pauvre Folle!
Tu te fondais ? lui comme une neige au feu:
Tes grandes visions ?tranglaient ta parole
Et lInfini terrible effara ton ?il bleu!


III

Et le Po?te dit quaux rayons des ?toiles
Tu viens chercher la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et quil a vu sur leau, couch?e en ses longs voiles,
La blanche Oph?lia flotter comme un grand lys.

BAL DES PENDUS

Au gibet noir manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belz?buth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grima?ant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser danser aux sons dun vieux No?l!
Et les pantins choqu?s enlacent leurs bras gr?les:
Comme des orgues noirs, les poitrines ? jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour
Hurrah! Les gais danseurs, qui navez plus de panse!
On peut cabrioler les tr?teaux sont si longs!
Hop! quon ne sache plus si cest bataille ou danse!
Belz?buth enrag? racle ses violons!
? durs talons, jamais on nuse sa sandale!
Presque tous ont quitt? la chemise de peau:
Le reste est peu g?nant et se voit sans scandale.
Sur les cr?nes, la neige applique un blanc chapeau:
Le corbeau fait panache ? ces t?tes f?l?es,
Un morceau de chair tremble ? leur maigre menton:
On dirait, tournoyant dans les sombres m?l?es,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.


Hurrah! La bise siffle au grand bal des squelettes!
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont r?pondant des for?ts violettes:
? lhorizon, le ciel est dun rouge denfer. .


Hol?, secouez-moi ces capitans fun?bres
Qui d?filent, sournois, de leurs gros doigts cass?s
Un chapelet damour sur leurs p?les vert?bres:
Ce nest pas un moustier ici, les tr?pass?s!


Oh! voil? quau milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emport? par l?lan, comme un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,


Crispe ses petits doigts sur son f?mur qui craque
Avec des cris pareils ? des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.


Au gibet noir manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.





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