.

Les cinq sous de Lavar?de

( 9 39)



VIII.Lodyss?e dun pr?sident

Pendant ce temps, quadvenait-il de Lavar?de?

?veill? plus tard que les autres, la t?te alourdie par les libations, et aussi par la chimie de la veille, il demeura dabord un certain temps sans se rendre compte de sa situation. O? ?tait-il? Que faisait-il l?? Les chim?res du r?ve hantaient encore son esprit.

Mais un rayon de soleil vif, chaud, ?clatant, faisant irruption dans sa chambre, le ramena ? la r?alit?. Il se souvint des menaces de Bouvreuil, du p?ril quAurett allait courir, et il sempressa de se lever. L?, une surprise lattendait, comique dabord, et bien f?cheuse ensuite. Plus de v?tements plus darmes Apr?s l?tonnement, lindignation:

Ces mozos, ces soldats peut-?tre des voleurs!

Puis la r?flexion:

Pardieu, cest un tour de coquin donc, cherchons le coquin nul autre que Bouvreuil!

Et avec col?re:

Nous sommes le 13 juin Ah ??! est-ce que le 13 me porterait malheur?

Alors, Lavar?de appelle. Concha accourt. Il demande lheure. Il est pr?s de huit heures du matin. Il apprend que tout le monde est parti au point du jour.

Votre Gr?ce, lui dit Concha, est seule ? pr?sent dans le rancho.

Pourtant jentends des voix, en bas, sous ma fen?tre.

Oh! ce sont les soldats qui gardent Votre Gr?ce.

Des soldats? Quel honneur! ou quelle pr?caution!

Oui, avec Hyeronimo le Brave.

Hyeronimo le muletier!

Lui-m?me.

Dans lautre h?misph?re, tout comme en notre vieux monde, les femmes sont un tantinet bavardes, surtout lorsquelles causent avec un ?l?gant cavalier, f?t-il en costume sommaire. Lavar?de put donc ? laise faire parler la gente Concha.

Dites-moi, belle ranchera, savez-vous do? lui vient ce surnom Hyeronimo le Brave?

Oh! tout le pays le sait aussi bien que moi.

Mais, moi, je ne suis pas du pays.

Cest ? la suite dune de nos r?volutions, il y a plus dun an Cest lui, dit-elle fi?rement, qui a donn? le signal du pronunciamiento!

Ah bah!

Oui et il y a deux mois, quand on a renvoy? le pr?sident g?n?ral Zelaya pour reprendre le pr?sident docteur Guzman, cest encore lui qui a tir? le premier coup descopette.

Alors son fusil est ? r?p?tition

Je ne comprends pas.

Cela ne fait rien Il fait les r?volutions aller et retour Mais cest un gaillard que ce muletier!

Oh! se?or, il a l?me sensible, il ne ferait pas de mal ? un cobaye il tire toujours en lair Dailleurs, cest bien connu quen Costa-Rica nous ne sommes pas sanguinaires comme dans les autres r?publiques voisines Nos r?volutions nont jamais fait couler une goutte de sang.

Armand ne put semp?cher de sourire en ?coutant cette le?on dhistoire, donn?e par un si gracieux professeur. Mais, se penchant ? la fen?tre, il vit un quatri?me personnage qui causait avec ceux quil appelait plaisamment sa garde dhonneur.

J?sus, Maria! fit Concha Voil? le g?n?ral Zelaya!

Lancien pr?sident?

Lui-m?me!

Celui davant le docteur Guzman?

Parbleu, il ny en a pas deux

Est-ce quil voudrait revenir?

Cela, se?or, je nen sais rien Mais je cours le recevoir, car il est tr?s aim?.

Tiens! alors pourquoi la-t-on renvers??

Parce quil a refus? de lavancement ? tous les colonels Il trouvait quil y avait assez de g?n?raux.

Et combien donc y en a-t-il?

Trois cents.

Et combien de soldats dans larm?e?

Cinq cents.

Lavar?de partit dun bon ?clat de rire que lair ?tonn? de Concha rendit plus bruyant encore.

Cependant, elle sortit pour aller se mettre aux ordres du g?n?ral, laissant notre ami peu v?tu, mais muni dun bagage complet de politicien costaricien. ? pr?sent, il connaissait sa r?publique comme personne. Et il pr?ta dautant plus dattention ? lentretien qui se poursuivait dans le patio (la cour), entre le g?n?ral et sa garde. Voici ce quil entendit?

C?tait lex-pr?sident Zelaya qui parlait:

Hyeronimo, notre parti compte sur toi. Ce mis?rable Guzman, venu au nom de los serviles, na tenu aucune de ses promesses, et, par surcro?t, il veut ramener les J?suites! Lan dernier, le signal de la r?volution est parti de la province de Nicoya Quil parte cette fois du golfe Dulce, et que ce soit, comme toujours, Hyeronimo le Brave qui le donne. Mais quas-tu donc? Tu parais h?sitant

Excellence, r?pondait le muletier, je ne refuse pas absolument Mais jai besoin d?tre mieux ?clair? Y a-t-il du danger?

Aucun Cambo, la r?sidence de Jos?, ainsi que son ch?teau, comme dit pompeusement cet Europ?en, sont peupl?s de nos amis. Notre parti est pr?t; tu sais bien que lorsque los libres font de lagitation, cest quils sont assur?s du succ?s.

Mais, moi, personnellement, quest-ce que je gagnerai ? cette nouvelle r?volution?

Tu demanderas ce que tu voudras, pour toi et ces deux hommes, tes serviteurs, sans doute?

Non, Excellence, nous gardons ? vue un Fran?ais que Jos? veut ?loigner pour aujourdhui du ch?teau de la Cruz.

Laisse ce Fran?ais en paix, les affaires de Jos? nint?ressent que lui. Je compte sur toi, et vais sur la route de la capitale pr?parer le mouvement.

Et lui jetant sa bourse pleine de piastres et de dollars, le g?n?ral Zelaya partit. Mais il navait pas sem? seulement lid?e de r?volte chez les siens; un mot avait raviv? les soup?ons de Lavar?de.

Pourquoi Jos? voulait-il l?loigner tout un jour?

?videmment pour accomplir quelque vilaine entreprise contre la jeune Anglaise, son amie. ? tout prix il fallait donc la rejoindre et arriver au ch?teau de la Cruz.

Mais comment? Une minute de r?flexion, puis il sourit. Il avait trouv?.

En son costume primitif, il descendit aussit?t dans le patio, apr?s s?tre muni dune chaise, et sadressant au muletier:

Mon ami, jai tout entendu, et, si vous le voulez, je suis des v?tres Marchons contre don Jos?.

Mais, ? sa grande surprise, Hyeronimo fit un geste de d?n?gation. Les soldats eurent un mouvement de r?signation fataliste.

Non, se?or, dit le muletier avec un certain sens pratique Cette fois, je ne donnerai pas le signal Dabord, vous pensez bien que ce Jos? r?sistera, le g?n?ral ma pr?venu sans sen douter Il na pas encore touch? son traitement, donc il ne voudra jamais sen aller les mains vides Et puis, nous venons dy songer: il a habit? lEurope, il est arm?, il nous tirera dessus! Il nest pas, comme nous, un vieux Costaricien: le sang coulera. Nous sommes d?cid?s ? ce que ce ne soit pas le n?tre.

Eh bien! je vous offre que ce soit le mien

Les trois hommes le regard?rent stup?faits. Ils le trouvaient chevaleresque, mais un peu fou. Ny a-t-il pas, dailleurs, toujours un grain de folie dans lh?ro?sme, folie noble, mais certaine?

Mais il brandissait sa chaise de fa?on tant soit peu mena?ante. C?tait une bonne chaise en bambou, solide, ?lastique, une arme dangereuse dans la main dun homme d?termin?. Les indig?nes, sans avoir besoin de se consulter, tomb?rent daccord. Il ne fallait pas contrarier lEurop?en. Mais, tout en acceptant le sacrifice que leur proposait ce nouvel adh?rent au parti, lid?e leur vint de prendre quelques pr?cautions sages, inspir?es par lesprit de raison.

Cest fort bien si la conspiration Zelaya r?ussit, fit le muletier; mais, si elle ?choue don Jos? ne me pardonnera pas de vous avoir laiss? ?chapper pour aller ? Cambo donner le signal de la r?volution.

Et ? nous non plus, ajout?rent les deux soldats.

Lavar?de fron?a le sourcil et frappa le sol de sa chaise. Aussit?t lun des guerriers, Indien terraba de naissance, ce sont de tr?s doux agriculteurs, eut une id?e pratique.

Que le seigneur Fran?ais veuille bien nous attacher, nous entraver au moins les jambes; comme cela il nous aura mis dans limpossibilit? de le poursuivre, et il sera ?vident que nous ne sommes pas ses complices.

Soit, dit Armand, mais le temps presse Ligotez-vous r?ciproquement ? la premi?re mauvaise nouvelle que vous recevrez, et cela suffira.

Votre Gr?ce est trop bonne.

Quant ? toi, Hyeronimo, je vais prendre ta mule, la meilleure.

Oh! seigneur, mon gagne-pain!

La chaise fr?tilla.

Prenez, prenez, sempressa dajouter larriero; la meilleure, cest Matagna regardez-la, on dirait un cheval anglais.

Bien Il ne me manque plus quun v?tement convenable Je ne me vois pas faisant une r?volution en cale?on de toile m?me dans un pays chaud.

Votre Excellence ne veut pourtant pas me d?pouiller de mes habits!

Tranquillement, le journaliste enleva le si?ge de bambou ? bras tendu, et souriant:

Mais justement si, mon Excellence ne veut pas autre chose. Allons, je te d?pouille de gr? ou de force.

Tu as deux costumes, fit observer le Terraba, un de cuir en dessous et un de velours brod? par dessus.

Cest lusage, lorsquun convoi de muletiers doit traverser un pays de montagnes o? la temp?rature subit de brusques changements comme en cette r?gion.

Hyeronimo regarda lIndien de travers, donna un coup d?il ? la chaise, et finalement se d?pouilla de la large culotte ? lacets et du gilet-veste de cuir, quArmand rev?tit aussit?t. Un sombrero emprunt? au ranchero acheva la m?tamorphose.

Notre Parisien avait tout ? fait lair dun indig?ne.

Au fait, demanda-t-il, quel est donc ce signal que je dois donner?

Comme lann?e derni?re trois coups de feu.

Confie-moi alors ton revolver.

Mais je nen ai pas! et puis jen aurais un que je ne le donnerais pas ? Votre Gr?ce

Pourquoi?

Avec vos mauvaises habitudes dEurope, vous seriez capables de tirer sur des gens.

Allons, fit Armand en riant, il faudra que je trouve un fusil qui parte tout seul En route.

Et, ayant enfourch? Matagna, la mule au trot rapide, Lavar?de courut, dune seule traite, du rancho aux mines dor et de quartz, ? travers la montagne. D?j? travaill?s par Zelaya, des groupes lattendaient au passage. Ils avaient reconnu la mule dHyeronimo et lui firent une ovation.

Vive le lib?rateur des peuples!

Bon! voil? que je suis lib?rateur, pensa Lavar?de; il leur faut un petit speech en passant.

Il y a des phrases qui r?ussissent toujours, il les employa.

Hyeronimo le Brave est en route pour soulever les peuples de lorient du Costa-Rica, leur dit-il en substance Moi, je soul?ve les peuples de loccident! Suivez-moi ? la Cruz, et renversons les tyrans.

Vivan los libres! r?pondirent les conjur?s.

Lavar?de donnait bien une l?g?re entorse ? la v?rit?; mais les philosophes eux-m?mes reconnaissent quil faut quelquefois mentir au peuple quand cest pour son bien. Or, rien nencourage les hommes ? se lever contre les tyrans, comme de savoir que dautres ont commenc?.

? chaque hacienda, ? chaque rancho devant lequel il passait, quelques partisans se joignaient ? sa troupe. ? chaque pueblo travers?, la foule grossissait. Parvenu ? quelques kilom?tres de la Cruz, Lavar?de se trouvait ? la t?te dun nombre respectable de gens, que sa parole chaude avait enflamm?s. Ce qui prouve que, sil est bon de conna?tre la langue anglaise pour voyager, il nest pas moins utile de savoir aussi la langue castillane.

Sa petite arm?e le g?nait pourtant un peu, car elle le contraignait ? mettre sa monture ? lallure ralentie dune troupe ? pied. Et il avait h?te darriver l? o? miss Aurett ?tait peut-?tre en danger. Il usa dun stratag?me:

Mes amis, nous allons ici nous diviser, et vous p?n?trerez au ch?teau de la Cruz par petites fractions Nos fr?res y sont en groupes, reconnaissez-vous les uns les autres Moi, je vais devant, seul, afin que nul dentre vous ne coure de risque Cest la place du chef d?tre le premier au danger! Suivez-moi prudemment et attendez, pour agir tous ensemble, que je donne le signal convenu.

Jamais chef de conspiration nayant op?r? ainsi, Lavar?de que ses Costariciens appelaient La Bareda fut salu? de vives acclamations.

Vive le lib?rateur des peuples!

Les ?chos de la Cordillera de las Cruces renvoy?rent ces cris ? la Lanura Alta de Canas Gordas. Et, pendant que le se?or Liberador filait au trot allong? de Matagna, dautres partisans descendaient les pentes voisines pour se joindre ? la promenade militaire do? allait surgir une r?volution.

Dans sa h?te de voler vers Aurett, Armand oublia de se munir dun revolver. Il atteignit le ch?teau de la Cruz.

Au moment m?me o? la mule p?n?trait dans le patio, Jos? venait de rentrer dans la salle du rez-de-chauss?e, o? ?tait prisonni?re la pauvre Aurett.

Choisissez, disait-il, de condamner votre p?re ? mort ou de devenir ma femme.

Sur le pav? sonore et sec, les pieds de la mule firent comme un appel, auquel, inconsciemment, la petite Anglaise r?pondit.

Elle courut dinstinct vers la fen?tre. C?tait un secours providentiel qui lui arrivait au trot. Elle reconnut le cavalier. Malgr? les efforts de Jos? qui lenla?ait, elle ouvrit et cria:

Armand!

Dans sa situation d?sesp?r?e, la rigide vertu britannique oublia les lois du cant; elle ne cria pas: Monsieur Lavar?de! mais de son c?ur, sans le vouloir, partit ce seul mot, r?sumant tout:

Armand!

Lavar?de, dun bond, franchit la barre dappui et sauta dans la chambre. Sa main vigoureuse saisit Jos? et lenvoya ? lautre extr?mit? de la salle, l?loignant de sa victime miraculeusement sauv?e.

Monsieur, lui dit-il avec indignation, vous ?tes une rude canaille; mais, moi vivant, vous ne toucherez pas un cheveu de cette jeune fille!

Jos?, jaune de col?re et de rage, se ramassait derri?re un meuble, et sa main droite se crispait sur la crosse dun revolver quil venait de tirer de sa ceinture. Une id?e lumineuse traversa lesprit de Lavar?de.

Je nai pas darmes: ce revolver cest lui qui va donner le signal, et gaiement, une r?volution pour miss Aurett!

Puis, reprenant tout son sang-froid, il commen?a, lui, d?sarm?, de railler son adversaire arm?.

Prends garde, Jos?, tu bl?mis tu as peur et tu vas me manquer.

Le rastaquou?re allonge le bras et tire. Un cri de la jeune fille r?pond ? la d?tonation. Mais Armand na pas bronch?.

Je lavais bien dit.

Il est souriant, les bras crois?s, et nargue encore lAm?ricain. Celui-ci ajuste, mieux cette fois, sans doute.

Manqu? encore, fait le Fran?ais, auquel pourtant ?chappe un mouvement imperceptible

Mais, de son ?paule gauche, un filet de sang coule sur sa veste de cuir.

Aurett la vu Elle se pr?cipite pour le couvrir de son corps Jos? h?site ? tirer, il ne veut pas atteindre la belle Anglaise aux millions. Armand voit cette appr?hension. Dun geste, il ?carte son amie et redevient provocant.

L?che! crie-t-il ? Jos? tire donc une troisi?me balle je la veux, tu noseras donc pas? une troisi?me, te dis-je! poltron!

Sous linjure, le mis?rable se redresse comme sous un coup de fouet. Livide, il vise lentement, droit au c?ur Au moment o? il presse la g?chette, sa face bl?me s?claire dun mauvais sourire

Il tire!

Cen est fait, Lavar?de, cible vivante, doit ?tre mort. Mais une main a fait d?vier la balle. Miss Aurett, au risque de se faire tuer, sest ?lanc?e sur Jos?. Dun mouvement rapide, elle a relev? son bras arm?, et la troisi?me balle est all?e se perdre dans la muraille. Lavar?de est sauv? par elle. Un ?clair de joie illumine leurs visages. Chez miss Aurett, cest le bonheur davoir pr?serv? les jours de son ami. Chez lui, cest un autre triomphe encore.

En r?ponse ? la troisi?me d?tonation, des cris tumultueux ont retenti au dehors. Cest la r?volution qui commence. Et Armand, quittant le r?le passif, qui ne lui est plus utile, se pr?cipite sur Jos? terrifi? et le d?sarme.

Aussit?t, quelques hommes p?n?trent dans la chambre et semparent du gouverneur. Dautres envahissent le patio. Par la fen?tre du rez-de-chauss?e, ils voient Lavar?de et lacclament. Ce sont ceux qui ont fait route avec lui et qui le reconnaissent pour chef. Mais une ?motion sempare deux. Leur ami La Bareda est couvert de sang. Il d?faille.

Miss Aurett sempresse aupr?s de lui pour le soigner. Heureusement la blessure nest que l?g?re: la balle de Jos? na fait queffleurer l?paule, un pansement rapide arr?te lh?morragie. En deux minutes, tous ceux qui sont pr?sents au ch?teau savent la nouvelle. Il a ?t? bless?, son sang a coul? pour la bonne cause. Cela suffit. Deux-m?mes, tous se rangent sous ses ordres. Et le voil? du coup qualifi? de g?n?ral par les partisans de Zelaya et de Hyeronimo. Il est le g?n?ral La Bareda, lib?rateur des peuples, martyr de la r?volution, plus encore si cela lui plait! Revenu de son ?vanouissement passager, il songe au p?re dAurett et donne lordre de le d?livrer. Les quatre soldats qui lont attach? et le gardent le lui am?nent imm?diatement. Une id?e plaisante lui traverse lesprit.

Emparez-vous de cet homme, ordonne-t-il en d?signant don Jos?, et liez-le solidement avec les m?mes cordes qui ligotaient la victime de son arbitraire.

Il ny a pas de bonne r?volution sans ces compensations-l?. Les palais restent les m?mes ainsi que les prisons; ce sont seulement les locataires qui changent. Les quatre hommes sacquittaient consciencieusement de leur besogne lorsque sir Murlyton les arr?ta dun geste.

Quy a-t-il? que voulez-vous?

Aoh! fit lAnglais, avant de lattacher, je voudrais boxer lui.

Soit, dit le lib?rateur, boxez

Ce disant, il accompagna cette marque de condescendance et dautorit? dun de ces mouvements superbes comme en eut le roi Salomon, lorsquil rendait la justice.

En un clin d?il, on se transporta dans la cour; on forma le cercle, Lavar?de assis sur un si?ge ?lev?, miss Aurett aupr?s de lui. Et au plus grand ?baudissement de lassistance, don Jos? re?ut une formidable d?gel?e de coups de poing, administr?e dans les r?gles les plus correctes de lart. Les joues bouffies, les chairs meurtries, les yeux poch?s et sanglants, il fut enfin arrach? ? la fureur vengeresse de lAnglais. Celui-ci, qui avait ?videmment la col?re concentr?e, ne s?tait pas d?parti de son calme habituel.

Je suis satisfait, dit-il avec un grand flegme Ma dignit? est veng?e.

Et mon honneur est sauf, ajouta ? voix basse miss Aurett, gr?ce ? notre ami M. Lavar?de.

Aoh! ce ?tait tout ? fait un gentleman.

Et il alla lui serrer la main avec cordialit?. Pendant quils ?changeaient le shake hands, un brouhaha se produisit vers la porte du ch?teau. Un homme cherchait ? se sauver. Interpell?, il navait pas r?pondu. Alors, deux ou trois montagnards lui avaient couru apr?s et le ramenaient de force. Tout naturellement, ils le conduisirent devant leur g?n?ral. Le lib?rateur partit dun franc ?clat de rire. Le prisonnier ?tait penaud et tremblant.

Ah! ma?tre Bouvreuil! fit Armand Eh bien, quen dites-vous? Du jour au lendemain les r?les sont chang?s en ce pays.

Ah! je lai vu tout ? lheure, quand cette foule vous acclamait Je nai song? qu? me sauver.

Pour ?viter mon juste courroux! Mais vous ne savez pas un mot despagnol, vous ne seriez pas all? bien loin.

H?las!

Dites, mon bon monsieur Bouvreuil, hier vous me faisiez arr?ter, si je vous faisais fusiller aujourdhui?

Oh! oh! Lavar?de, mon doux ami vous ne ferez pas ?a tenez, voici vos quittances, voil? mon d?sistement, mes billets de banque tout! tout! voulez-vous ma fille avec? Prenez tout, mais ne me prenez pas la vie!

Les Costariciens nentendaient pas ce dialogue, ?chang? en fran?ais; mais ils comprenaient parfaitement les mouvements ext?rieurs.

Quai-je ? faire de votre fortune? r?pondit Lavar?de avec un geste de refus Jai cinq sous, vous le savez bien, et ils me suffisent.

Il ny avait pas ? se m?prendre ? cette pantomime. Un chef de r?volution d?sint?ress?, cela est assez rare pour enthousiasmer la foule sous toutes les latitudes. Pour lexalter encore:

Nous ne sommes pas des voleurs, s?cria Armand, en castillan cette fois, nous sommes de libres citoyens.

Un hourrah immense lui r?pondit. Sil avait seulement lev? le doigt, Bouvreuil et Jos? eussent ?t? sur place ?charp?s par ceux-l? m?mes, capitaine Moral?s en t?te, qui leur ob?issaient quelques heures auparavant. Mais le Lib?rateur en avait d?cid? autrement. Cette r?volution quil avait faite uniquement pour sauver sa petite amie, lAnglaise, cette r?volution qui saccomplissait, il ne savait encore au profit de qui, il la voulait pure de tout crime, exempte de sacrifices humains.

Non, dit-il majestueusement ? Bouvreuil et ? Jos?, non, je ne veux pas votre mort! Cette blessure l?g?re que jai re?ue, je la b?nis, car elle ma fait le chef de tous ces braves gens, et vous ne la paierez pas de s?v?res repr?sailles. Seulement, vous comprenez bien que je ne veux pas vous retrouver sur mon chemin Jai un trop grand int?r?t ? continuer ma route pour ne pas me d?barrasser de vous. Capitaine Moral?s, vous allez, sous bonne escorte, conduire ces deux messieurs, par les montagnes, jusquau rivage de lAtlantique. Vous irez ? Puerto-Limone, et vous les ferez embarquer sur le premier navire en partance, dans nimporte quelle direction, pourvu que ce soit loin de la terre de Costa-Rica. Il vous faut assur?ment quinze jours pour ex?cuter cet ordre; apr?s quoi vous reviendrez ? la capitale de la R?publique, ? San-Jos?, o? vous recevrez la r?compense que m?rite votre mission. Je vous la promets aussi consid?rable que le service rendu. Voici votre ordre ?crit. Largent que nous laissons ? vos deux prisonniers servira ? payer leurs voyages et ? entretenir lescorte que vous commandez. Jai dit. Allez! Et vivan los libres!