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Les cinq sous de Lavar?de

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Cette l?gende fut d?bit?e sans aucune intention de plaisanterie, mais aussi sans exaltation, comme une chose naturelle, et de si bonne foi que Lavar?de nosa pas avoir lair den douter, pour ne pas chagriner son ami.

Vers le soir, on rentra dans la savane. Armand navait pas voulu sarr?ter ? Chorerra, ni dans les villages ladinos, cest-?-dire occup?s par les descendants des anciens conqu?rants, m?tis dEspagnols et dIndiennes. L?, il e?t fallu de largent pour payer son g?te.

Avec les couvertures et des branchages, Ramon eut bient?t install? un abri, Ilo? fit cuire un quartier de cerf. Murlyton fit circuler lold brandy de ses r?serves. Et la nuit se passa ? peu pr?s tranquille.

Nous disons ? peu pr?s, car les niguas et les moustiques tourment?rent violemment les Anglais.

Toutefois, miss Aurett en prit son parti en brave. Au fond, les aventures amusaient cette enfant.

Quant ? Lavar?de, sur le conseil et lexemple de Ramon, il ?tait all? se nicher sur les plus hautes branches dun almendro, auxquelles se m?laient, ? quinze m?tres daltitude, celles dun c?dre, son voisin. Il s?tablit, ? cheval, bien appuy? ? gauche et ? droite, et, envelopp? dans une couverture de la mule, il dormit comme un juge. Le vol des mosquitos est lourd et bas. L?, il navait ? redouter que les vampires, ces chauves-souris des tropiques. Mais Ramon les chassa en fumant une certaine plante aromatis?e.

Au petit jour, nos amis se regard?rent. La pauvre petite Aurett avait l?paule enfl?e abominablement, parce quen dormant elle avait un peu ?cart? l?paisse couverture de drap feutr? dans laquelle Ilo? lavait roul?e, et les m?chantes bestioles nocturnes avaient ?t? ? lassaut de sa chair fra?che. Linfortun? Murlyton, lui, navait plus visage humain. Le nez enfl?, les paupi?res gonfl?es, les joues soulev?es par d?normes cloches lui faisaient un masque que la piti? m?me nemp?chait pas de trouver comique. Dans sa pharmacie de voyage, il prit de lalcali et du ph?nol, qui gu?rirent ? peu pr?s ses blessures.

Un autre p?ril est encore ? craindre dans ces sortes de voyages: les fi?vres. Murlyton avait son rem?de: la quinine. Mais Ramon en indiqua un autre, plus simple, plus pratique.

Tu ?viteras la fi?vre en buvant du grog au rhum, dit-il ? Lavar?de; jen ai dans mes bagages, cest du rhum des Antilles. Ensuite tu mangeras peu et tu prendras un bain froid tous les jours.

Manger peu est ais?, r?pondit notre ami en riant. Quant au bain froid, nous rencontrons assez de rios sur la route pour faciliter cette hygi?nique op?ration.

VII.En Costa-Rica

Durant une semaine, Lavar?de eut le loisir de comprendre linanit? du m?pris des richesses, car seul il allait ? pied.

Sir Murlyton, lass? de marcher, avait tout simplement achet? la mule dun Indien qui passait; et, layant enfourch?e, sans la moindre selle anglaise, il escortait la voiture o? se tenaient miss Aurett et la femme de Ramon.

Quoiquun peu penaud, Armand fit bon visage ? cette mauvaise fortune, et sans doute le dieu qui le prot?geait lui sut gr? de sa joyeuse humeur, car le neuvi?me jour il lui vint en aide.

Tous avaient couch? dans un pueblo tule.

Tule est le v?ritable nom de ceux que les Espagnols appel?rent improprement Indiens. On traversait la grande Savane, dans la direction du Chiriqui, lun des nombreux volcans de la r?gion, toujours en ?ruption, lorsque le journaliste avisa, pr?s dun torrent, le Papayalito, un campement de muletiers.

Deux mules seulement composaient l?quipage; elles broutaient. Les cuivres de leurs harnais brillaient au soleil, et leur aspect contrastait avec lallure mis?rable des deux hommes qui les gardaient, couch?s ? lombre dun arbre.

Ce sont des arrieros? demanda Lavar?de.

Non, dit Ramon, ils nont pas le costume. Lun des deux hommes est un Zambo, et lautre un Indien Do; sa tribu est loin en arri?re de nous, au sud des travaux de listhme.

Do? tu conclus?

Que ce sont des voleurs Nous allons bien voir.

Et sapprochant brusquement:

Camarades, nous vous remercions d?tre venus au-devant de nous avec nos montures. Ces mules devaient nous attendre vers le Chiriqui: mais je ne vois pas nos mozos avec elles.

Puis, sans ajouter un mot, il enfourcha une des montures, et Lavar?de limita.

Le Zambo et le Do, surpris, se regard?rent. Ramon reprit:

Sa Gr?ce va donner une piastre ? chacun pour vous remercier de la peine que vous avez prise.

Les deux hommes tendirent aussit?t la main. Lavar?de, qui navait pas le premier cuartillo de cette somme, comprit et paya daplomb.

Canailles, s?cria-t-il en levant son b?ton, vous vouliez voler mes mules.

Non non Votre Gr?ce Cest Hyeronimo, le muletier de Costa-Rica, qui nous a envoy?s en nous promettant un bon prix

Cela suffit Venez le chercher chez lalcade de Galdera.

Et, avec un toupet dhonn?te homme, il piqua des deux, suivi de Ramon. Pour cette fois, la gravit? de lIndien fit place ? la gaiet?. En riant, il tira la morale de lincident:

Cest un double plaisir de voler un voleur.

Ils savaient au moins une chose: les mules appartenaient ? un arriero de Costa-Rica, nomm? Hyeronimo. Et, ? en juger par la splendeur des harnais, cet arriero devait ?tre au service de quelque hupp? personnage.

Quelques jours apr?s, Ramon fit savoir que lon ?tait arriv? o? il devait aller.

Cest ici le pays quhabite ma tribu. En face de toi est ton chemin. Aujourdhui m?me, tu auras quitt? le territoire colombien pour ?tre sur celui de la R?publique costaricienne. Garde pour toi les deux mules que Dieu nous a donn?es; elles te serviront ? toi et ? ta compagne. Ton ami lAnglais en a une aussi; vous ?tes donc assur?s de faire bonne route. Moi et mon Ilo?, nous allons retrouver nos parents, nos fr?res. Heureux si jai pu te guider et t?tre utile, fais-moi lhonneur de me serrer la main.

Ce langage ne manquait pas de grandeur en sa simplicit?, et ce ne fut pas sans une certaine ?motion que Lavar?de se s?para de cet ami de quelques jours qui lui avait rendu un si grand service.

Ramon, fit-il, nous ne nous reverrons peut-?tre jamais

Quien sabe? Qui le sait? murmura lIndien.

Mais ni moi, ni mes compagnons ne toublierons. En quelque lieu que tu sois, si tu as besoin de moi, tu nauras qu? mappeler, fuss?-je au bout du monde!

Et moi de m?me, fit r?solument Ramon.

Puis lon se s?para.

La route ne fut pas trop p?nible, nos amis ?tant mont?s tous trois sur dexcellentes mules.

Un seul incident signala cette derni?re journ?e; des grondements souterrains se firent entendre, ce qui na rien de bien surprenant dans cette r?gion volcanique, o? les tremblements de terre se produisent, bon an, mal an, une soixantaine de fois.

Le soir venait. ? perte de vue, d?normes massifs de roches sentassaient dans tous les sens, ? travers la brume amoncel?e. Nos voyageurs grignot?rent une tortilla de ma?s, de la provision que leur avait laiss?e Ilo?. Il fallait au moins se soutenir, puisque lon ne savait o? lon pourrait g?ter.

? la fronti?re, on trouva bien un petit poste, mais c?tait ? peine un abri pour les soldats.

Sans sy arr?ter, la caravane salua les trois guerriers un peu d?penaill?s qui repr?sentaient larm?e des ?tats-Unis de Colombie. Les mules foul?rent le sol de Costa-Rica. La route faisait, ? cent m?tres plus loin, un coude brusque ? angle droit. Tout ? coup, Armand, qui marchait en t?te, aper?ut, derri?re un rocher, une sorte de campement; c?taient des arrieros, des muletiers, mais avec eux quelques soldats. Il sarr?ta et fit signe aux Anglais dapprocher prudemment.

Au m?me instant, des cris retentirent. Les muletiers ?taient tous debout, criant plus fort les uns que les autres.

Les voil?!

Cest bien nos mules.

Je reconnais le harnachement.

Les voleurs viennent ici nous braver!

Hyeronimo! o? donc es-tu?

Cherchez-le! quil vienne tout de suite.

Ceux-l?, en attendant, nous allons les conduire au capitaine Moral?s.

Ah! leur affaire est claire.

En un clin d?il Lavar?de, Murlyton et miss Aurett furent entour?s, descendus de leurs mules par vingt bras vigoureux, un peu bouscul?s au surplus, et, finalement, conduits devant le capitaine qui, allong? sur un tronc darbre, fumait son cigarito. Ils navaient pas eu le temps de sexpliquer.

? c?t? de lofficier un homme ?tait assis, envelopp? dans une capa, dont le haut collet dissimulait son visage. Il se pencha vers son voisin, lui dit quelques mots rapides ? voix basse, et lofficier se leva tout aussit?t.

Silence, fit-il avec autorit?! Laissez cette jeune personne et son honorable p?re, et t?chez, une autre fois, de mieux reconna?tre les gens.

Les arrieros s?cart?rent.

Se?orita, ajouta le capitaine, et vous, se?or, nous sommes ici par lordre du nouveau gouverneur, don Jos? Miraflor y Courramazas, pour vous servir descorte et vous faire honneur. Ces mules sont pr?cis?ment destin?es ? Vos Gr?ces Mais nous nattendions que deux voyageurs, et vous ?tes trois Qui es-tu, toi, le troisi?me?

Armand Lavar?de, citoyen libre de la R?publique fran?aise, voyageant pour son agr?ment.

Hyeronimo arrivait ? ce moment.

Le se?or Fran?ais, dit-il, ?tait mont? sur une de mes mules, qui a disparu depuis trois jours Je laccuse de lavoir vol?e.

Erreur, estimable, mais na?f arriero; il y a trois jours, je n?tais pas ici; quant ? tes mules, loin de les avoir d?rob?es, nous les avons reprises aux voleurs. Jai des t?moins, dailleurs, mademoiselle et monsieur peuvent certifier que je dis vrai.

Pendant quil racontait lincident de la route, gr?ce auquel Ramon s?tait empar? des b?tes, lhomme ? la capa parla encore ? lofficier.

Tout cela est fort bien, conclut le capitaine Moral?s; mais je ne suis ni alcade, ni juge-mayor, et nai pas qualit? pour prononcer. Je suis chef de lescorte, nous allons conduire les h?tes del se?or Gobernador avec tous les honneurs qui leur sont dus Quant ? vous, se?or Fran?ais, je vous arr?te sous linculpation de vol de deux mules; vous vous expliquerez devant un tribunal d?s que nous serons arriv?s ? Cambo.

Il ny avait pas ? r?pliquer. Lapparence de justice ?tait contre Armand. Il le comprit, et docilement, en fataliste, se pla?a entre les soldats d?sign?s. Puis lescorte et les voyageurs se mirent en marche, notre pauvre ami ? pied, les autres mont?s. Mais son bon g?nie, miss Aurett, veillait.

Mon p?re, dit-elle ? lofficier, avait une mule ? lui; je vois que personne ne sen sert, et je vous serais oblig?e de la donner ? ce jeune homme que nous connaissons et qui est victime dune erreur.

Oh! cela peut se faire, r?pondit galamment Moral?s. Jai ordre de me conformer ? tous vos d?sirs.

Et Lavar?de eut, au moins, la consolation daller ? mule, lui aussi.

Dailleurs, reprit le chef de lescorte, ce soir nous navons pas longtemps ? marcher. Nous c?toyons en ce moment le Cerro del Brenon; apr?s franchi le rio Colo et le rio Colorado, nous nous arr?terons au pied de la Cordillera de las Cruces. L? est un rancho o? des chambres et un souper sont pr?par?s pour Vos Seigneuries.

La jeune Anglaise r?fl?chissait. Cette surprise lattendant sur le sol costaricien ne lui disait rien de bon, et le nom de don Jos? n?tait pas non plus pour la rassurer. Mais, apr?s tout, son p?re ?tait l?, Armand aussi, sil le fallait; il lui semblait donc quelle navait rien ? craindre.

Cependant lhomme myst?rieux ? la capa dissimulatrice avait, cette fois, laiss? passer le capitaine Moral?s, et ayant ralenti le pas de sa mule, il se trouva c?te ? c?te avec Lavar?de. Tout dabord, il ne lui adressa pas la parole. Il ne faisait entendre quun petit rire ?touff?, qui intriguait fort Armand.

Apr?s quelques pas pourtant, il parla, et, en tr?s bon fran?ais, dit ? son voisin:

Eh bien, cher monsieur, je crois que je tiens ma revanche de la Lorraine!

Lavar?de ne put r?primer un cri de stup?faction.

Bouvreuil!

Moi-m?me.

Quelle heureuse chance, mon cher propri?taire, de vous rencontrer en pays lointains!

Raillez, monsieur, raillez Rira bien qui rira le dernier et vous verrez demain si la chance est si heureuse pour vous.

Vous avez donc imagin? quelque nouvelle canaillerie, daccord avec votre copain le rastaquou?re?

Dabord, cher monsieur, mon copain, comme il vous plait de lappeler, est ici le ma?tre; il repr?sente le gouvernement, et, comme il na rien ? me refuser, vous ?tes un peu en mon pouvoir ? lui la demoiselle, ? moi le beau Parisien.

Vraiment? fit Armand, fr?missant malgr? lui ? lid?e de ce partage.

Et puisque, cette fois, vous ?tes bien battu, je ne veux pas me refuser la satisfaction de vous dire ? lavance quel sera votre sort.

Voyons donc lavenir, mon cher magicien.

Il est bien simple Vous serez demain condamn?, pour vol des mules dHyeronimo, ? un an de prison En ce pays-ci, douze mois de vill?giature ne sont pas trop p?nibles, et vous naurez pas froid Mais vous aurez ainsi perdu votre gageure et les millions du cousin Je puis m?me vous pr?dire quapr?s cette p?riode de recueillement, vous ?pouserez P?n?lope.

Brrr! trembla ironiquement Armand.

Parfaitement, vous aurez le bonheur de devenir mon gendre.

Mais, monsieur Bouvreuil, cest l? une aggravation de peine non pr?vue par le Code costaricien et je vous promets, moi, de faire des efforts dignes de Latude et du baron de Trenck pour ?chapper ? la destin?e dont vous me menacez.

Faites tout ce que vous voudrez, vous ny ?chapperez point Nous vous tenons encore par dautres moyens; mais je ne vous les dirai pas davance, ceux-l? Ah! vous avez peut-?tre eu tort de passer par ce pays, o? don Jos? commande en autocrate; o? mon ami Jos? est pr?fet, gouverneur, dictateur, en un mot!

Comme il convient ? tout fonctionnaire dun pays libre, ajouta Lavar?de.

Il donnait cependant raison ? Bouvreuil. Oui, il avait eu une f?cheuse inspiration en venant ainsi se placer de lui-m?me dans les griffes de ses adversaires. Mais quy faire, ? pr?sent? Se r?signer pour ce soir, dormir et attendre ? demain pour prendre un parti. Cest ce quil fit, lorsquon fut arriv? au rancho del Golfito.

Bouvreuil, bon prince, ne lavait pas condamn? ? mourir de faim; sa victoire assur?e avait m?me apprivois? le vautour, et Lavar?de soupa ? la m?me table que miss Aurett, Murlyton, Moral?s et son futur beau-p?re. Par une faveur sp?ciale, les soldats de garde rest?rent au dehors, et ce fut le muletier Hyeronimo qui servit plus particuli?rement le Fran?ais; il ne lui m?nagea pas le vin dEspagne, tr?s fort, comme on le boit commun?ment dans le Centre-Am?rique.

Le ranchero s?tait distingu? comme cuisinier; on sentait quil sagissait de hauts personnages, et Concha, son ?pouse, avait mis les petits plats dans les grands. Le menu doit ?tre conserv?: c?tait le premier de ce genre que d?gustaient nos amis, et il fut inscrit sur les tablettes de la petite Anglaise:

Soupe de haricots noirs

aux biscuits de mer concass?s;

Chapelet d?ufs diguane;

R?ti de jeunes perroquets;

Concombres ? la sauce;

Confitures de goyaves, dananas, etc.

Le tout arros? dalicante, de val-de-pe?as et daguardiente.

Il faut tout avouer en ce r?cit: le souper fut tr?s joyeux; Murlyton fut tr?s gris, et Lavar?de le fut plus encore. Du moins, on doit le supposer; car il sendormit ? table, et les mozos furent oblig?s de le porter dans la chambre qui lui ?tait destin?e. On aurait tort de croire ? une ruse de notre ami; non, il dormait r?ellement, il dormait comme pouvait le faire un pauvre diable ? qui un narcotique avait ?t? vers? par les soins de ce M?phistoph?l?s de Bouvreuil; il dormait si fort et si profond?ment quil nentendit plus rien et quil ne saper?ut point du tour pendable que lui joua lhomme dont il ne voulait pas devenir le gendre.

? pas de loup, vers minuit, Bouvreuil entra dans la chambre dArmand. Les arrieros lavaient d?shabill? et couch?. Il ronflait en faux-bourdon, comme un sonneur. Bruyante ?tait la digestion des ?ufs diguane et des jeunes perroquets.

Quoi que tu en aies dit, murmura le satanique propri?taire, tu ne continueras pas ton voyage.

Lentement, m?thodiquement, il prit les v?tements du journaliste dont il fit un paquet, ne lui laissant que sa chemise, son cale?on et ses bottines. Ensuite, il sortit, lan?a le paquet de hardes au loin, dans un ravin de la sierra, et rentra se coucher, l?me tranquille, ce qui lui permit de jouir dun agr?able repos.

C?tait bien simple, en effet. Pour voyager, Armand p?t-il ?chapper ? la justice costaricienne, il lui faudrait des effets quil ne pouvait se procurer que contre esp?ces; dans tous les pays du monde, cest obligatoire. Or, comme il navait que ses cinq sous, il avait chance de demeurer dans ce rancho perdu de Golfito un temps fort appr?ciable. Et, m?me sil trouvait de largent, il manquait ? la clause du testament. Lavar?de ?tait pris cette fois, et bien pris.

Lorsque, au matin, tout le monde s?veilla, lorsque Murlyton et Aurett furent en selle et lescorte ? sa place, le capitaine Moral?s constata labsence de son prisonnier.

Il dort encore, lui souffla Bouvreuil, il suffit de laisser un muletier et quelques soldats qui lam?neront plus tard devant lalcade de Cambo. Ne perdez pas de temps pour accomplir votre mission, qui est de conduire cette jeune Anglaise ? don Jos?, au ch?teau de la Cruz.

Un militaire ne conna?t que sa consigne. Moral?s sex?cuta. Au surplus, ce se?or Fran?ais n?tait pas dans le programme officiel; c?tait par un hasard, dont avait su profiter Bouvreuil, quil s?tait trouv? en plus dans la caravane attendue sous une hypoth?tique accusation de vol. Il ?tait tout naturel que lon se remit en marche sans lui.

Mais, d?s le d?but de la route, miss Aurett, qui avait reconnu Bouvreuil depuis la veille, et qui connaissait la conversation ?chang?e en chemin entre les deux ennemis, demanda dun air d?gag? o? ?tait M. Armand.

Il cuve son vin, r?pondit le haineux personnage. Il est rest? chez le ranchero, sous la garde du muletier Hyeronimo et de deux soldats.

Mais je croyais que nous ne devions pas le quitter, tout au moins ne pas le perdre de vue?

Aoh! cest juste, fit Murlyton.

Soyez sans crainte, riposta Bouvreuil. Il nous rejoindra dans la journ?e: sa garde a re?u les ordres n?cessaires. Quant ? nous, nous devons reconna?tre la politesse de M. le Gouverneur en nous rendant sans retard ? son aimable invitation.

Le soir m?me, le capitaine Moral?s recevait les f?licitations del se?or Gobernador pour avoir bien amen? au ch?teau les illustres personnes confi?es ? sa garde.

Ce que don Jos? appelait pompeusement le ch?teau de la Cruz ?tait une hacienda, entour?e de plantations de caf? et close de haies ?paisses de cactus. Elle ?tait situ?e sur la route conduisant dabord aux mines dor et de quartz, puis au port de Cambo, sa r?sidence officielle, sur le golfo Dulce.

Il commen?a par en faire les honneurs avec les formes dun pur caballero; mais bient?t sa nature daventurier un peu sauvage se montra. Le civilis? disparaissait devant le despote qui se sentait tout permis. Carr?ment, brutalement, il demanda ? sir Murlyton la main dAurett.

Le padre (le cur?) est l?, dans la chapelle que jai fait dresser; et la c?r?monie peut avoir lieu imm?diatement.

Ma fille est protestante, objecta sir Murlyton, voulant au moins gagner du temps; ce mariage naurait aucune valeur.

Rien nemp?chera de le valider ensuite devant votre consul.

Mais je refuse de me marier, moi! s?cria la jeune fille, et vous noseriez pas contraindre la volont? dune citoyenne anglaise.

Je loserai, fit Jos? avec un mauvais rire.

Sur un ordre bref, quatre soldats indiens entour?rent et ligot?rent Murlyton.

Enfermez-le et parlez-lui raison, dit Jos? Quil se d?cide ? donner son consentement.

Il avait prononc? ces derniers mots dun ton perfide, en regardant de c?t? la pauvre petite miss Aurett.

Monsieur, fit-elle r?solument, je saurai mourir je ne vous ?pouserai jamais.

Et, cherchant une arme des yeux, elle se disposait ? d?fendre son honneur. Mais aucune arme n?tait sous sa main. Don Jos? sapprocha delle, mielleux, obs?quieux.

Non, miss, ricana le dr?le avec une hypocrite douceur, vous ne mourrez point; mais vous causerez le tr?pas de votre p?re, si, apr?s une heure ?coul?e, vous ne faites pas le geste, vous ne prononcez pas la parole que jattends: me tendre votre jolie main, me dire: oui.

Et, la laissant atterr?e, lEspagnol sortit avec Bouvreuil qui murmurait tout bas:

Lavar?de naura pas la petite Anglaise aux millions Mais il me semble que mon terrible ami Jos? pousse un peu loin labus de son autorit?.