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Les cinq sous de Lavar?de

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En effet, ? perte de vue, la plaine est parsem?e de flaques deau aux reflets plomb?s. Sur ces marigots boueux flotte un brouillard perp?tuel. Les voyageurs se sentaient envelopp?s par une atmosph?re lourde, ?c?urante, saum?tre, qui provoquait la naus?e.

Ici, reprit G?rolans, des sueurs abondantes ?puisent lhomme. La soif inextinguible le tient. Et, nouveau Tantale, il ne peut boire leau qui lentoure, ce serait boire la mort. Sans parler des moustiques, des chiques, des niguas, dont les su?oirs venimeux fouillaient la peau des travailleurs.

Enfin, on sortit de cet enfer.

Mais, dit Bouvreuil, est-ce quon naurait pas pu ?viter cette contr?e?

C?tait le plus court chemin pour arriver au col de la Cordill?re.

En ce cas, dit Lavar?de qui ?tait devenu tr?s s?rieux, on aurait eu ? meilleur march? de temps, dexistences et dargent le m?me travail en commen?ant par lass?chement des marais. Nos ing?nieurs ont d?j? fait ce prodige en France, et les Italiens les imitent dans la campagne de Rome.

On avait quitt? le chemin de fer depuis peu, et G?rolans conduisait ses amis au-del? de Tabernilla. De l?, on dominait de nouvelles tranch?es o? tout ?tait boulevers?. Apr?s les mar?cages, le trac? rencontre le Chagres, rivi?re torrentielle, dont les promoteurs de lentreprise semblent navoir tenu aucun compte.

Cest cependant un cours deau particulier, dit G?rolans, puisque, si lon peut le passer presque ? pied sec ? de certains moments, il arrive quen deux heures, apr?s une pluie, son niveau monte de six ? sept m?tres. Alors les eaux, d?valant les pentes avec imp?tuosit?, entra?nent des blocs de rochers ?normes. Ces jours-l?, la tranch?e ?tait combl?e, les travaux de plusieurs semaines perdus On recommen?ait, le Chagres recommen?ait aussi. Ce?t ?t? du dernier comique si cela navait eu de lugubres cons?quences.

Mais le simple bon sens indiquerait ? un particulier le danger d?tablir un chantier aupr?s dun voisin aussi incommode, aussi remuant!

Cest justement lobservation qua faite devant moi le conseiller d?tat envoy? par le Gouvernement fran?ais.

Eh bien, fit gravement Lavar?de, se tournant vers ses amis, tout ? lheure jai parl? avec l?g?ret? Il est certain que lon ne pouvait songer ? dess?cher un marais de cette ?tendue, entretenu par les torrents qui viennent sy perdre. Avant tout, il fallait creuser un lit au Chagres et le d?tourner du trac? du canal, ensuite lassainissement de la plaine mar?cageuse n?tait plus quun jeu denfant.

Bouvreuil, ?baubi, ?coutait de toutes ses oreilles. Cependant, un doute le prit. Il interrogea sir Murlyton:

Ces choses vous paraissent-elles possibles?

Je pense, r?pondit lAnglais, que cest la raison m?me qui parle.

Vraiment, demanda Bouvreuil ? G?rolans, il est r?alisable de d?tourner un cours deau?

Parbleu quelquefois un simple barrage suffit. Nous en avons dix ou douze bien connus en France Ce serait faisable ici aussi.

Depuis Tabernilla, les escarpements commencent. De cette ville ? Obraco, en passant par Manuel et Gorgona, la ligne de partage des eaux est un peu ? louest de cette derni?re localit?, la Cordill?re mamelonne le sol, emprisonnant dans ses ondulations le lac Gamboa, do? para?t sortir le Chagres, qui est aussi aliment? par un autre torrent venant de lest. Eh bien! un barrage de bonne taille et d?paisseur suffisante pourrait envoyer la rivi?re par une autre nervure de la Sierra.

Alors, Lavar?de a peut-?tre trouv? le secret de la continuation des travaux interrompus?

Peut-?tre car le reste ne sera pas plus difficile ? ex?cuter que ne la ?t? le commencement dans la plaine de Monkey-Hill. Au del? du massif, vers le Pacifique, par la vall?e du Rio-Grande, le trac? rejoint la vaste baie de Panama en suivant une ligne presque droite.

Oh! la ligne droite cest dangereux avec les accidents naturels.

Non; apr?s la d?pression de lar?te centrale et montueuse, on ne traverse plus quune r?gion f?conde et bois?e, o?, au milieu de la plus riche v?g?tation du monde, s?l?vent les bourgs pittoresques dEmperador, Paraiso, Miraflor?s, Corosel, La Boca, pour aboutir en face des ?les Perico et Flamenco.

Mais, parbleu! cest mon rapport que Lavar?de vient de me dicter, sexclama Bouvreuil Ah! quel homme! Si seulement il ?tait mon gendre, il aurait bient?t d?cupl? ma fortune.

Linstinct ?go?ste reparaissait. M. Vautour ne voyait que lexploitation ? son profit dune force et dune intelligence. Lavar?de y gagnait cependant que lid?e des repr?sailles f?roces, des repr?sailles ? la mode de don Jos?, ne hantait plus lesprit de son adversaire.

Cependant G?rolans avait envoy? chercher son Indien, qui habitait San-Pablo, au sud du trac?, sur le chemin de Bahio-Soldado.

Grand, d?coupl?, le teint cuivr?, le regard tr?s doux, lIndien ?tait de race pure, ce qui est maintenant exceptionnel dans l?tat de Panama. Par sa r?gularit?, sa correcte ob?issance, il ?tait devenu chef d?quipe; c?tait un des tr?s rares aborig?nes demeur?s au service de la Compagnie. Au d?but, ils ?taient nombreux ainsi que les noirs. Mais les mar?cages les eurent bient?t fait dispara?tre.

Et lon sait que lon a d? recruter, pour les remplacer, jusqu? des n?gres dAfrique, des Annamites et des Chinois. La r?gion des marais a tout absorb?!

Ramon, lui dit G?rolans, voici un de mes compatriotes, mon ami, ing?nieur et docteur, qui doit aller en Costa-Rica Veux-tu le guider?

LIndien, superbe et digne, le regardait. Grave, sans parler, il lui tendit la main. Armand se m?prit au geste.

Ajoute, dit-il en souriant, que je voyage sans argent.

La main de Ramon resta tendue. Instinctivement, Lavar?de y pla?a la sienne. Un ?clair dorgueil joyeux parut sur le visage de lIndien. On lavait trait? en ?gal, non en serviteur.

Ton ami est le mien, caporal, dit-il ? G?rolans.

Tiens, pourquoi caporal? fit Armand.

Cest comme sil disait cacique ou chef.

Mais les blancs disent capitaine pour cacique.

Ah! cest lamplification, lexag?ration qui leur est rest?e de la langue castillane.

Ainsi, dit Lavar?de, tu veux bien quitter ta place ici?

Oh! fit lIndien avec m?lancolie, je ny restais que par reconnaissance pour le m?decin de la Compagnie qui a gu?ri mon Ilo? Tous ceux de ma race qui ne sont pas morts dans la tranch?e de lenfer sont retourn?s cultiver les terres de leur tribu Je vais partir avec joie pour ne plus revenir. Le chemin que tu dois suivre est celui qui m?ne ? ma montagne; nous le prendrons ensemble, avec ta compagne et la mienne.

Il avait d?sign? miss Aurett qui rougit.

Shocking, murmura sir Murlyton.

Cette jeune fille nest pas ma compagne.

Bien Ilo? saluera ta s?ur ce soir, dans ma maison, ? San-Pablo.

Il parut inutile dexpliquer ? lIndien que miss Aurett n?tait pas une parente. G?rolans fit signe de sen tenir l?.

Mais, objecta Lavar?de, je ne suis pas seul; jai ma tribu, dit-il gaiement en montrant Murlyton un peu effar?.

Ils marcheront dans ton sentier Toi, tu es Fran?ais et m?decin, pour cela je taime et te respecte Tu es ing?nieur, je dois tob?ir Mais dabord, puisque tu es Fran?ais, viens, je vais te conduire en un point o? tu auras fiert? et contentement.

Les autres suivirent. Comme on passait par la Gorgona, G?rolans comprit et sourit. La petite troupe prit un sentier de la montagne, monta longtemps, et, lorsquon fut parvenu au Cerro-Grande, lIndien marcha droit vers un arbre ?lev?, fit signe ? Lavar?de dy grimper et dit ces seuls mots:

Cest ici.

Oh! dit le Fran?ais que cest beau!

En un clin d?il, tous les autres ?taient ?galement mont?s sur des arbres voisins, pour voir ce qui ?tait si beau; seul, lIndien attendait, placide. Le spectacle ?tait vraiment merveilleux. De ce point, on aper?oit les deux versants de la Cordill?re et les deux oc?ans immenses o? viennent finir, sur le Pacifique, la vall?e du Rio-Grande, et, sur lAtlantique, celle du Chagres. Le trac? du canal, interrompu ? la montagne, paraissait comme un infiniment petit effort humain en face de limposante nature.

Superbe point de vue!

Et rare, ajouta G?rolans, car avec la v?g?tation tropicale de listhme, on ne peut nulle part ailleurs avoir une vue densemble.

Merci, Ramon, de mavoir conduit ici, dit Lavar?de en redescendant ? terre.

Cest larbre du Fran?ais, fit simplement lIndien.

Que signifie?

Ce fut G?rolans qui dut expliquer, pendant que lon reprenait la route de San-Pablo.

En 1880, un lieutenant de vaisseau, M. L. Bonaparte Wyse, qui fut le plus ardent ap?tre de l?uvre du canal, avec un autre officier de notre marine, M. Armand Reclus, finit, ? force de recherches, par d?couvrir ce point de la Sierra, o? lon a sous les yeux la d?monstration que les travaux doivent aboutir.

Sir Murlyton avait lair aussi satisfait que Lavar?de.

Vous ?tes content, dit-il, et moi aussi

Pas tant que moi, r?pondit Lavar?de, puisquil sagit de la d?couverte faite par un de mes compatriotes.

Et je dis, riposta lAnglais, que je suis plus content que vous, moi car, si cest un officier de la marine fran?aise qui ? vu, le premier, lendroit o? les deux mers sont ainsi rapproch?es, cest un officier de la marine anglaise qui a pr?vu, le premier, la place o? devait venir votre compatriote.

Cest exact dailleurs, et la fiert? britannique avait raison. En 1831, le commandant Peacok d?termina sommairement, mais avec un coup d?il s?r, la ligne quaurait ? suivre une voie de communication entre les deux oc?ans; le chemin de fer, puis le canal ont justifi? ses pr?visions. De m?me aussi, l?cossais Paterson fut lun des premiers ? deviner limportance de listhme am?ricain, quil appelait la clef du monde et quil voulait conqu?rir pour sa patrie. Celui-l? fut battu et chass?, en 1700, par le g?n?ral espagnol Thomas Herrera, qui, pour ce fait, a sa statue ? Panama.

Dailleurs, on le sait, dit Lavar?de qui ?tait devenu s?rieux, ce nest pas de nos jours seulement quil a ?t? question du percement de listhme am?ricain. Le premier qui y ait song? nest autre que Charles-Quint, sur lavis de Saavedra, qui, en 1523, chargea Cortez de chercher el secreto del estrecho, le secret du d?troit. En 1528, le Portugais Galv?o proposait hardiment lex?cution du projet ? lempereur; et Gomara, auteur dune Histoire des Indes, parue quelques ann?es apr?s, indique m?me trois trac?s diff?rents.

Mais alors, ?mit Murlyton, pourquoi a-t-il fallu trois si?cles pour que les ?tudes fussent reprises sur les indications de Humboldt?

Parce que le successeur de Charles-Quint, le d?vot Philippe II, ne voulut point modifier la nature, de peur de changer ce que Dieu avait fait et lhumanit? a d? attendre quun aventurier fran?ais, le baron Thierry, qui fut plus tard roi de la Nouvelle-Z?lande, obtint en 1825 une concession dont il ne put profiter, et dont le pr?sident Bolivar fit ?tudier le trac? en 1829 Depuis, il ny a pas eu moins de seize projets dus ? des ing?nieurs de toutes nations.

Tu sais beaucoup de choses du pass?, fit tout ? coup lIndien ? Lavar?de; mais tu ignores peut-?tre certaines choses du pr?sent que jai vues, moi, et qui texpliqueront pourquoi les travaux ont ?t? si difficiles et si p?nibles.

Que veux-tu dire?

Que la situation faite aux ouvriers ?tait atroce. Leau des marais ?tait mortelle, la chaleur accablante et d?bilitante O? les hommes, les blancs surtout, pouvaient-ils refaire leurs forces ?puis?es? Dans des cantines non surveill?es, o? les tarifs r?gl?s par la Compagnie n?taient pas observ?s. Ainsi, certains mercantis vendaient leau de France une demi-piastre la bouteille. Si tu songes que le pays des marigots na pas deau potable, tu vois que les travailleurs ?taient condamn?s ? p?rir par la soif ou par la dysenterie.

Il nest pas possible que cela soit!

Si, intervint G?rolans, Ramon nexag?re malheureusement pas. Ce quil appelle leau de France est leau de Saint-Galmier, que les d?bitants ont os? vendre 2 fr. 50 la bouteille. Aussi, des ?meutes fr?quentes ont eu lieu. On pillait, on br?lait quelques officines Mais le m?tier ?tait si bon quapr?s deux ou trois d?sastres de ce genre ces estimables n?gociants quittaient listhme avec de s?rieuses ?conomies.

H?las! de combien de pauvres diables ce d?faut de surveillance a-t-il caus? la mort!

L? encore, interrompit Ramon, tes compatriotes ont largement pay? leur tribut. Apr?s lan?antissement des ?quipes fran?aises, on en a form? de tous pays, de toutes couleurs, des hommes de peau blanche, noire ou cuivr?e Mais tu comprends pourquoi mes fr?res, les Indiens du Chiriqui, et aussi les Zambos noirs de listhme, ont obstin?ment refus? de participer aux travaux.

Bouvreuil prenait des notes. C?taient autant d?l?ments que cette enqu?te lui fournissait pour son rapport. Mais o? le r?digerait-il? Quand lenverrait-il? Il nen savait plus rien.

Lorsque lIndien eut rejoint sa voiture, une volante, et y eut install? Lavar?de, miss Aurett et Murlyton, lusurier nosa pas y demander place. Franchement, Lavar?de e?t ?t? bien na?f de lemmener avec lui.

Avec G?rolans, Bouvreuil reprit le chemin de fer et revint ? Colon pour attendre la r?ponse de don Jos?. Dabord, il c?bla un t?l?gramme ? ladresse de P?n?lope, lui disant:

Je ne reviens pas encore, je pars pour je ne sais o? en suivant Lavar?de. Cest un homme ?tonnant. Va te reposer ? Sens, dans notre maison de campagne; attends des nouvelles.

Pendant ce temps, la petite caravane ?tait arriv?e dans lhabitation de Ramon. LAnglaise re?ut de lIndienne Ilo? la plus fraternelle hospitalit?. Lavar?de, Murlyton et lIndien bivouaqu?rent tant bien que mal, et il fut convenu que lon se mettrait en route le lendemain matin.

Lavar?de navait-il pas raison de se fier ? sa bonne ?toile? La chance, mat?e par un peu dinitiative, ne le servait-elle pas, chaque fois quil se trouvait aux prises avec un embarras quelconque, en lui amenant une aide impr?vue?

Telles ?taient les r?flexions que se faisait notre h?ros, en cheminant, de grand matin, sur la route qui conduit de San-Pablo vers Chorerra, en laissant Arrayan ? sa gauche.

Le mot route para?trait un peu pr?tentieux ? un Europ?en, accoutum? ? nos grandes voies bien entretenues. En tous ces pays isthmiques, jusques et y compris le Mexique, ce sont des chemins, parfois trac?s, dautres fois devin?s, o? les voitures cahotent ? qui mieux mieux, o? les mules seules marchent. Souvent ce nest quun sentier.

Mais tout de m?me, dit-il ? voix haute, quelle splendide v?g?tation!

Telle, murmura lIndien, quelle couvrira bient?t les travaux du canal si on les interrompt longtemps.

Ce disant, il d?signait la r?gion que nos voyageurs laissaient en arri?re.

Les trois hommes, Armand, Ramon et Murlyton, marchaient de compagnie. Ilo? et miss Aurett ?taient dans la volante, avec les bagages, conduites par une mule pittoresquement harnach?e, qui se dirigeait toute seule, sans quil f?t besoin dun arriero pour la guider. De l?il, la b?te suivait son ma?tre. Les deux jeunes femmes ?taient devenues tout de suite bonnes amies. La simplicit? na?ve de lIndienne avait charm? la puret? de lAnglaise, et r?ciproquement.

Ainsi, dit Ilo?, ce jeune homme nest ni ton ?poux ni ton fr?re, comme nous lavions cru et tu le suis partout!

En compagnie de mon p?re, fit Aurett en rougissant.

Mais tu tint?resses beaucoup ? lui Est-il donc ton fianc??

Non, non

Cependant, tu as de laffection pour lui?

Moi!

Oui, cela se voit, cela se devine ? ton trouble, ? ton ?motion, lorsque tu parles des dangers quil a courus, de ceux quil court encore.

Cest un noble c?ur, cest mon ami, voil? tout.

Ah! r?pondit simplement lIndienne en jetant sur sa compagne un regard qui la g?na visiblement.

Puis les deux femmes demeur?rent silencieuses. Les Indiens parlent peu. Miss Aurett songeait et se demandait si la na?ve Ilo? navait pas devin? juste. En tout cas, si elle sattachait ? son compagnon de route, c?tait encore dune fa?on tout inconsciente. En elle-m?me elle se r?voltait ? lid?e que son affection p?t para?tre assez tendre pour motiver une telle supposition.

? ce moment, Ramon se pencha vers une plante dont il cueillit quelques touffes; il les remit ? sa femme qui les serra pr?cieusement. Lavar?de demanda une explication.

Cest le guaco, r?pondit lIndien, la plante qui gu?rit la morsure du coral.

Ah! le joli petit serpent qui ressemble ? un bracelet de femme.

Joli, en effet, avec sa couleur rouge, ses anneaux dor et de velours; petit aussi, car il ne d?passe pas vingt ou vingt-cinq centim?tres mais terrible; sa morsure donne la mort instantan?ment.

Brrr! fit Armand; et tu peux nous en pr?server?

Oui, ? laide de cette plante. LEsprit cr?ateur na-t-il pas mis toujours le rem?de ? c?t? du mal!

Cest juste.

Sir Murlyton, qui avait ?cout? sans parler, se mit ? marcher avec prudence, regardant ? terre avec soin.

Que fais-tu l?? demanda lIndien en souriant.

Je cherche sil ny a pas de petit serpent.

Vraiment! alors ne regarde pas ? tes pieds Cest en haut quil faut surveiller.

Comment cela? dirent les deux hommes.

Oui le coral se tient roul? ? lextr?mit? des branches qui pendent et tombent sur les chemins. Tu le prendrais facilement pour une fleur.

? point nomm? lexp?rience put ?tre faite. Un bouquet de bois empi?tait sur la route: c?taient un conacaste, sorte dacajou de qualit? inf?rieure; un madera-negra, quon appelle madre de cacao, parce que le cacao cro?t sous son ombre; un chapulastapa, au bois brun, r?put? le plus bel arbre de ces climats. ? la pointe dune branche sous laquelle allait passer la voiture, un point rouge commen?a de sagiter. Ramon prit une baguette flexible, et dun coup sec abattit le coral, fendu en deux. Une forte odeur damande sen d?gagea tout aussit?t.

Lacide prussique, fit Armand.

Lanimal ?tait tomb? sur une touffe verdoyante. Sir Murlyton, ? la demande de sa fille, le voulut prendre, afin de le conserver comme souvenir. Mais il retira vivement sa main en poussant un cri de douleur.

Est-ce que le coral est encore vivant? demanda Lavar?de.

Non, fit lIndien; mais cet arbuste o? repose son cadavre est un chichicaste, et ton ami sy est piqu? Tiens, voici ton serpent, donne-le ? la jeune fille.

Mais tu ne ty es pas piqu?, toi?

Il suffit de retenir son haleine pour toucher impun?ment larbuste-ortie.

Certes, Armand savait bien des choses, mais il ignorait celle-l?.

On sinstruit en voyageant, dit-il en souriant ? sir Murlyton, qui en fut quitte pour presser sur son bobo une feuille de quita-calzones que lui donna Ramon.

Il y eut peu dincidents ensuite. Le paysage changea.

Ce n?taient plus les puissantes v?g?tations tropicales, les fleurs aux couleurs vives, les fruits aux formes ?tranges; mais de lherbe ?paisse et dure que lon appelle para, et qui constitue un fourrage sp?cial, merveilleux et nourrissant. Cette modification indiquait le voisinage dhaciendas et de ranchos, exploitations agricoles, dont les ma?tres sont toujours appel?s des Espagnols, quelle que soit leur nationalit?.

Pour lIndien, pour le pauvre, tout bourgeois est un Espagnol et a droit ? un salut tr?s humble, presque une g?nuflexion, accompagn?e des mots:

Votre Gr?ce.

Cette entr?e en conversation remonte loin, ? deux si?cles en arri?re, ? la conqu?te.

L?tonnement de Lavar?de fut consid?rable en apercevant, non loin du chemin, un cerf absolument semblable ? ses cong?n?res de la for?t de Fontainebleau. Lanimal avait quitt? les hauts taillis de la savane pour venir brouter le pava. Mal lui en prit. Ramon labattit dune balle, et ainsi, avec quelques galettes ou tortillas pr?par?es par Ilo?, il assura la subsistance de la petite caravane.

Un autre ?tonnement attendait notre ami, une heure plus tard. Il vit un p?on qui, gravement, pla?ait de gros cailloux les uns sur les autres.

Que fais-tu l?, Jos?? demanda-t-il.

Tous les Indiens r?pondent au nom de Jos?, comme toutes les indiennes ? celui de Maria. Du Mexique ? lAm?rique du Sud, cette tradition subsiste encore.

Votre Gr?ce le voit. Je fais une colonne de s?ret?.

Lavar?de ouvrit ses yeux et ses oreilles. Mais il fallut que Ramon lui expliqu?t cette nuageuse explication.

Un Indien qui sabsente de chez lui ramasse vingt-deux pierres, pas une de plus, pas une de moins. Il les entasse et, ? son retour, si la colonne na pas boug?, cest que sa femme na pas cess? de penser ? lui.

Malgr? sa gravit? native, Murlyton ne put semp?cher de sourire.

Mais le vent, mais la pluie, mais lorage ne peuvent-ils ?branler ce l?ger ?difice?

Lautre Indien regarda les Europ?ens.

Sans doute, fit-il; mais encore faut-il que le saint dEsquipulas le permette.

Autre demande dexplication.

Ce saint miraculeux, dit Ramon, est un grand christ n?gre, que lon voit loin dici, dans le Guatemala. Il a souffert tous les maux sur la terre, plus la haine de sa femme. Et, comme c?tait un J?sus pauvre, qui aimait les Indiens, ses pareils, il a fait ce miracle pour ses amis des savanes.