.

Les cinq sous de Lavar?de

( 6 39)



Le voyez-vous quelquefois?

Oui mais jamais dans lhivernage, cest-?-dire de juillet ? octobre. Il vient revoir la France ici, pendant la saison fra?che, o? il ny a jamais douragan.

Apr?s quelques remerciements et politesses, on prit cong?. Le temps avait pass?; le secr?taire du gouverneur reconduisit Lavar?de au bateau. L?, tout ?tait boulevers?: il y avait eu un raz de mar?e.

Ce ph?nom?ne bizarre est assez commun dans ces parages, mais il nen est pas plus expliqu? pour cela. En plein calme, sans que les flots soient agit?s au large, de longues houles se produisent, saccentuant de plus en plus ? mesure quelles sapprochent du rivage, si bien que, sur la c?te, la mer est furieuse et comme d?mont?e. Heureusement, le port de Fort-de-France est s?r, cest le mieux abrit? des Antilles, en sorte que les effets de ce raz ne furent point funestes ? la Lorraine.

Bonheur encore que nous nayons pas vu le cyclone, dit un des matelots; ?a ravagerait tout, les maisons et les bateaux.

Ces cyclones sont donc bien terribles? fit miss Aurett.

Certes, r?pondit sir Murlyton, et ils sont particuliers ? la Carribean sea, le nom que les Anglais donnent ? la mer des Antilles.

Pendant que le navire d?rapait, un officier du bord en rappela quelques-uns dont la Martinique eut fort ? souffrir: celui du 10 octobre 1780, quon appelle encore le grand ouragan, celui du 26 ao?t 1825, et celui du 4 septembre 1883, o? la ville de Saint-Pierre fut ? demi d?truite et vingt navires perdus dans le port. On ?tait silencieux. Cela se comprend: l?vocation de tels d?sastres nest pas pour que lon rie.

Quelques instants apr?s, Lavar?de, seul sur le pont, regardant la c?te qui approchait, restait pensif. ? peine interrogea-t-il le second.

La premi?re escale est bien la Guayra?

Oui; ensuite Porto-Cabello, encore en V?n?zuela; ensuite Savanilla, en Colombie; mais, ? laller, nous ne nous arr?tons gu?re sur ces points que pour le service de la poste. Au retour, nous restons plus longtemps, ? cause des chargements pour lEurope.

La Lorraine continua sa route. Lavar?de ne parut point ? table. Il ?tait malade, disait-on.

Le lendemain, sir Murlyton le fit demander. Bouvreuil et don Jos? le cherch?rent eux-m?mes partout. Ils ne le trouv?rent point. Lavar?de avait disparu. Tout le monde ?tait inquiet, sauf miss Aurett, qui seule paraissait conserver son sang-froid britannique.

VI.Sur la terre am?ricaine

On le devine sans peine, la disparition de Lavar?de fut un gros ?v?nement ? bord de la Lorraine. Un instant on le crut tomb? en mer. Mais sir Murlyton alla parler au commandant apr?s lescale de Sabanilla, et il le rassura. Il avait trouv? dans sa cabine un mot du voyageur ainsi con?u:

Dans huit ou dix jours, attendez-moi ? Colon, ? Isthmuss Hotel, o? je vous rejoindrai sans doute. Je ne vois aucun inconv?nient ? ce que linfortun? Bouvreuil r?int?gre son nom et sa cabine, maintenant que je ne navigue plus avec lui; mais je vous saurai gr? dattendre la prochaine rel?che de la Lorraine pour dire la v?rit?.

Mes hommages ? miss.

Ever yours.

Armand Lavar?de,

Millionnaire de lavenir.

LAnglais se conforma ? ces instructions.

Il ?tait vraisemblable quArmand ?tait descendu ? la Guayra, le port de Caracas en V?n?zuela, dont il nest s?par? que par moins de cinq lieues.

Lidentit? de Bouvreuil, constat?e par ses papiers, fut attest?e par sir Murlyton et par le passager dillustre marque don Jos? Miraflor?s y Courramazas. On se confondit en excuses, mais ces regrets ne furent que superficiels; car les officiers du bord avaient un faible pour le joyeux aventurier disparu dans lAm?rique du Sud. Et, malgr? eux, ils se montr?rent froids et r?serv?s avec lindividu qui leur avait donn? tant de tablature pendant la travers?e. Il nen reprit pas moins possession de son rang de passager de premi?re classe. Et le voyage finit pour lui mieux quil navait commenc?.

Mais un doute singulier, un myst?re ?trange subsista pendant les derniers jours, et lon parle encore, ? bord des transatlantiques, de cette bizarre substitution, qui na jamais ?t? compl?tement expliqu?e.

Ces ?v?nements avaient n?cessairement rapproch? les quatre passagers qui connaissaient Lavar?de.

Don Jos? en profita pour tracer quelques parall?les, ex?cuter quelques travaux dapproche, afin davancer le si?ge de la petite aux millions.

Ce fut en pure perte. La jeune perle de la Grande-Bretagne demeurait inabordable, tels les carr?s de linfanterie anglaise ? Waterloo. Bouvreuil, de son c?t?, cherchait ? d?consid?rer labsent dans lesprit de sir Murlyton.

Cest un boh?me sans consistance, sans position, sans fortune, disait-il.

? moins, objectait le rival impassible, quil ne gagne dans un an les quatre millions du cousin Richard.

Un haussement d?paules fut la seule r?ponse du propri?taire irrit?. C?tait fort invraisemblable, en effet.

La Lorraine parvint ? Colon sans encombre, et, une fois ? terre, chacun reprit ses occupations personnelles.

Froidement, math?matiquement, sir Murlyton et miss Aurett descendirent ? Isthmuss Hotel, maison anglaise tenue avec le confortable cher aux insulaires, dautant plus cher ici quil y co?te les yeux de la t?te, Bouvreuil les y suivit. C?tait conforme dailleurs ? son programme du d?part: Article 3, descendre de pr?f?rence dans les h?tels anglais. Au surplus, il noubliait pas ce quil ?tait venu faire dans listhme: repr?sentant dun groupe important de porteurs de titres, il voulait voir l?tat r?el des travaux, et se rendre compte par lui-m?me de la possibilit? ou de limpossibilit? daboutir, dans un temps donn?, ? un r?sultat d?finitif.

Il avait un rapport ? faire, et, pour commencer, il prit le chemin de fer, quil parcourut dans toute sa longueur de Colon ? Panama, puis de Panama ? Colon, esp?rant quil verrait quelque chose dutile, voyage tr?s court dailleurs, puisque la distance est inf?rieure ? celle de Paris ? Montereau. Il fallait dautres yeux que les siens pour cela, des connaissances sp?ciales quil navait point. Il crut tr?s malin de saboucher avec des Fran?ais quil supposait heureux de se rencontrer en ces lointains parages avec un compatriote. Il nen trouva point dassez na?f, ou dassez bavard, pour souvrir ? lui, tout fut?, tout madr? quil f?t. Il attendit une occasion que sa bonne ?toile devait lui envoyer.

Mais, entre temps, il ?crivit ? sa fille, ? sa P?n?lope, pour lui dire que Lavar?de ?tait invisible et introuvable.

Errant dans une r?publique quelconque du Sud, et s?par? de toute communication r?guli?re par la double cha?ne des Cordill?res des Andes, il en a pour plusieurs mois avant darriver dans un pays o? les relations soient ais?es et les chemins civilis?s, pour ainsi dire. Tu peux ?tre tranquille. Loriginal de tes r?ves ne r?ussira pas dans sa sotte entreprise. Je ne lui souhaite quune chose, cest de ne pas senliser dans la lagune de Maraca?bo, de ne pas se perdre dans les mar?cages de la Magdalena, ou de ne pas tomber du haut des 5400 m?tres du Tolima, sil tente de se rapprocher de Panama (ne t?tonnes pas si ton p?re est devenu si fort en g?ographie, cest un ing?nieur de listhme qui ma donn? ce renseignement).

N?cessairement, cest de ce c?t?-ci quil doit revenir, car cest dici seulement que partent les navires dans toutes les directions du monde. Il est assez fou pour essayer de continuer sa route; mais, avant quil sy hasarde, je soul?verai quelques obstacles qui viendront se joindre au plus dangereux de tous, le temps. En effet, les semaines passent, elles deviennent des mois; et ton bel Armand sera bien heureux, lorsque sonnera la date fix?e, de retrouver la fille au papa Bouvreuil.

Quant ? don Jos?, il ?tait ? remarquer quune fois d?barqu?, il avait ?teint sa morgue castillane et semblait vouloir se faire tout petit, afin de passer inaper?u. Cest qu? Colon on ?tait dans l?tat de Panama, lun de ceux qui forment les ?tats-Unis de Colombie. Et laventurier ne tenait pas ? se faire remarquer des autorit?s colombiennes.

Il disparut m?me compl?tement pendant deux jours, sans que ses compagnons pussent sexpliquer cette ?clipse. Nous qui savons tout, rien ne nous emp?che de le dire. Don Jos?, en r?alit? fils dun Guaymie, issu de quelque p?on indien mis?rable, ?tait all? jusqu? Miraflor?s, petit bourg situ? sur le versant du massif montagneux qui regarde loc?an Pacifique. L?, il avait embrass? sa bonne femme de m?re, travaillant ? quelque bas emploi dans une exploitation agricole, une cafetale ou hacienda de caf?. Bon fils, tout au moins, il lui avait laiss? quelques piastres, lui en promettant davantage lorsquil occuperait son poste de pr?fet de Cambo.

Voil? donc pr?cis?e la nationalit? jusquici ind?cise de ce rastaquou?re. Miraflor?s ?tait le nom de son village natal. Dorigine, il ?tait donc Colombien. Mais ses aventures, qui en avaient fait successivement un V?n?zu?lien, puis un Guat?malt?que, lavaient d?finitivement ?tabli Costaricien. L?, seulement, il s?tait prononc? pour lun des pr?tendants ? la pr?sidence et s?tait attach? ? sa fortune. Nous avons vu que, pour le moment, Jos? avait bien fait.

Lorsquil reparut ? Colon, ce fut pour annoncer son d?part imm?diat.

Par la voie de terre, cela ne lui semblait ni s?r, ni rapide. Des navires de commerce partent constamment pour Limon, le port de Costa-Rica sur lAtlantique, comme Puntarena est celui du Pacifique. Un chemin de fer isthmique les relie, du reste, lun ? lautre, depuis quelques ann?es. Jos? retrouva son emphase habituelle pour faire ses adieux ? la famille Murlyton.

Ce nest point adieu, miss, que je vous dis, mais au revoir. Je vais prendre possession du gouvernement que me confie la nation (185 000 habitants, en y comprenant les Indiens!), et jesp?re vous y revoir et vous y recevoir Quand le soleil a vu la rose de lAngleterre, cest elle d?sormais qui lui envoie ses rayons. Il na plus qu? s?teindre devant la beaut? blonde et pure!

Le compliment, qui laissa froide la rose dAngleterre, enthousiasma Bouvreuil. Il dit ? son complice, en laccompagnant sur le port:

Quoi quil arrive, jam?nerai sir Murlyton ? prendre la route de terre.

On pourrait lui faire savoir que Lavar?de est dans l?tat de Costa-Rica, dans une ville que je d?signerai.

Oui, ce moyen peut-?tre

Jenverrai des relais de mulets jusqu? la fronti?re et, en passant par la Sierra, je me charge du reste!

Bouvreuil, redoutant quand m?me un retour offensif de Lavar?de, n?tait pas f?ch? de se conserver laide de Jos?. Cela lui assurait au moins que les millions personnels de la rose tr?s dor?e niraient pas ? lui, comme compensation de lh?ritage du cousin. ?a valait encore mieux que de faire assassiner son futur gendre.

Cependant la semaine s?coulait. Le d?lai fix? par Lavar?de approchait, et lon nentendait pas encore parler de lui. Bouvreuil se montrait enchant?; il avait fini par faire la connaissance dun certain G?rolans, conducteur de travaux, qui lui indiquait un tas de choses peu connues sur le pays, et quil appelait Monsieur lIng?nieur, gros comme le bras.

Sir Murlyton et miss Aurett demeuraient calmes et tranquilles. Ils occupaient leur temps ? des promenades dans la direction oppos?e aux marais et ?vitaient de sortir pendant les heures torrides de la journ?e. Car le climat de Colon est insalubre, justement ? cause de la chaleur humide qui y r?gne et des mar?cages qui environnent la ville. Mais, quand ils eurent fait trois fois le tour de la statue de Christophe Colomb, Colon en espagnol, ils eurent bien vite connu cette petite cit?, quun criminel incendiaire d?truisit en partie en 1885. Colon fut ?lev? seulement en 1849, lorsquon parla du chemin de fer interoc?anique, qui pr?c?da le percement du canal.

? lorigine m?me, expliqua G?rolans, la ville fut appel?e Aspinwall, d?nomination que pr?f?rent les Am?ricains du Nord, du nom de leur compatriote, lun des financiers des ?tats-Unis qui contribu?rent ? louverture de la voie. Aspinwall choisit pour lemplacement de la cit?, t?te de ligne, la petite ?le de Manzanilla, ainsi qualifi?e ? cause des mancenilliers qui y croissaient autrefois. Au d?but, Stephens, Baldwin, Hugues, Totten pr?f?raient un point plus ? louest dans la baie de Limon; mais lavis de Tautwine pr?valut: la profondeur des eaux est plus consid?rable au bord de l?lot, et lon se d?cida. Seulement, il fallut construire un terre-plein pour relier Manzanilla ? la terre ferme et consolider la chauss?e qui traverse les marais fangeux de Mindi. Enfin, en 1855, le chemin de fer fonctionna dun oc?an ? lautre.

Nos amis en ?taient l? de leur instruction locale, lorsque Lavar?de reparut, au grand d?sespoir de Bouvreuil, ? la joie de miss Aurett, partag?e ? un degr? moindre par limpassible Murlyton.

Dites, fit ce dernier, comment vous avez v?cu ces jours pass?s.

Venez dabord avec moi jusquau port; et montons sur la Maria-de-la-Sierra-Blanca, le navire qui vient de mamener. Devant t?moins, je vous ferai le r?cit de mon odyss?e, fort simple dailleurs.

Quelques minutes apr?s, Lavar?de commen?a:

? la Guayra, nous avons abord? la nuit d?j? venue. Jen ai profit? pour revenir ? terre avec le bateau de la sant?, qui ma pris pour un d?serteur de l?quipage. Comme, dans toutes les r?publiques du Sud, on manque dhabitants, et surtout de sp?cialistes, on accueille fort bien les Europ?ens qui passent par l? avec armes et bagages. Si cela se fait un peu moins en V?n?zuela, je ne vous apprends rien en vous rappelant que le Paraguay, lArgentine, etc., attirent ? eux les ?migrants du vieux monde par tous les moyens, avouables et inavouables. Me voil? donc re?u ? la Guayra, et m?me nourri. Le soir, je minformai du chemin de Caracas, vingt kilom?tres ? peine Je me mis en route et jarrivai le matin ? la ville.

Que diable y alliez-vous faire?

Javais mon id?e Je me fis indiquer le Bazar fran?ais et me pr?sentai ? mon ancien ami Jordan, devenu lun des plus gros n?gociants de la r?gion. Je lui exposai mon cas. Il en rit beaucoup et promit de maider, ce qui lui ?tait bien facile, comme vous lallez voir.

Le Bazar fran?ais? mais cest un march? de tous les produits europ?ens, textiles, fabriqu?s et comestibles.

Justement; lid?e est bonne, hein?

Oui, mais comme toutes les bonnes id?es, cest un Anglais qui la eue le premier Chez nous, ? Londres, ? Bayswater, vous pouvez voir un ?tablissement de ce genre, le Whiteley.

Lavar?de n?tait pas dispos? ? discuter avec Murlyton sur ce point de chauvinisme mercantile; il poursuivit:

Lami Jordan a d?j? fond? plusieurs succursales de sa maison, mais il en r?ve dautres. Il moffrit de men occuper, daller dabord surveiller celle qui commence ? Sabanilla, puis dinspecter la c?te am?ricaine et daller jusqu? Veracruz, en marr?tant partout o? cela me semblerait utile. Il mettait ? ma disposition pour cet objet son vapeur Maria-de-la-Sierra-Blanca, sur lequel nous sommes actuellement, qui est command? par le capitaine Delgado, que jai lhonneur de vous pr?senter, et qui ma rapidement conduit ici, le seul pays o? il mait sembl? utile de marr?ter, selon mes instructions, puisque c?tait ici que je vous avais donn? rendez-vous.

Fort bien; mais o? avez-vous eu de largent?

Le pi?ge ?tait trop visible. Lavar?de ny tomba pas.

Mais, cher monsieur, point n?tait besoin dargent pour tout cela Jordan ma nourri, jai travaill? pour lui, nous ?tions quittes. Le se?or Delgado peut vous affirmer que je suis, depuis huit jours, un employ? comme il nen a jamais vu.

Le marin opina du bonnet.

Jamais, nappuya-t-il, je nai rencontr? une personne aussi d?sint?ress?e que ce Fran?ais.

Merci du certificat, fit Lavar?de en riant; ce sera votre adieu, car je vous quitte.

Comment? Nous ne continuons pas le cabotage sur la mer des Antilles? Mais nous devons aller jusquau golfe du Mexique Que va dire M. Jordan?

Nayez aucune crainte, il est au courant et a voulu seulement maider ? franchir une ?tape difficile Donc, s?parons-nous, et que Dios vous garde.

Je vous invite ? d?ner, fit Murlyton en riant. Cest rester, je pense, dans les conditions de la lutte; mais, outre que cela sera agr?able ? ma fille, je vous assure que vous mamusez infiniment.

Enchant? vraiment, dit Lavar?de, qui ne mentait point, car il ?tait heureux de se retrouver avec la jeune miss.

En d?nant, la conversation reprit:

Vous allez me dire, fit lAnglais, par o? et comment nous devons continuer notre tour du monde maintenant que vous navez plus le vapeur du capitaine Delgado.

Par o?? mais par lAm?rique centrale puis le Mexique, puis San-Francisco, puis

Bon, bon mais comment?

Comment? ah! pardieu! sur nos jambes.

By God!

Et sans perdre de temps m?me, car je nai que douze mois Si vous ?tes trop fatigu?, arr?tez-vous moi je continuerai d?s demain, 14 mai.

Mais ce soir, puisque nous ne partons pas ? la minute, o? allez-vous dormir?

Que cela ne vous inqui?te pas. Jai trouv?, en venant ? Isthmuss Hotel, un ancien surveillant de l?cole du g?nie maritime, M. G?rolans, que jai connu ? Brest et qui me donne lhospitalit?. Donc, ? demain matin Bonne nuit, mademoiselle.

Rest? seul, Murlyton murmura:

Ce diable dhomme! quelle volont?! Il serait digne d?tre mon compatriote.

Oui, fit miss Aurett, mais aussi quelle gaiet?! Il est bien de sa race.

Le lendemain matin, Bouvreuil ?tait arriv? le premier chez son ami G?rolans. Auparavant, il avait ?crit ? don Jos? pour lui annoncer la r?apparition de Lavar?de, et son d?sir de continuer sa route par la voie de terre, faute dautre moyen gratuit. Il avait appris ces choses par G?rolans, qui ne croyait pas mal faire, dailleurs, en les disant.

LAnglais et sa fille les rejoignirent bient?t.

Je ne sais pas si vous connaissez le pays, dit G?rolans ? Lavar?de, mais je crois que vous aurez de la peine ? trouver un chemin trac?. Vous allez, ? moins dune journ?e dici, vous heurter ? des for?ts imp?n?trables, repaires de serpents et de b?tes fauves, qui ne sont habit?es que par les m?tis, les Zambos noirs, les aventuriers de toute couleur, chercheurs de caoutchouc et de tangua. Le mieux qui puisse vous arriver serait encore de rencontrer une tribu indienne de m?urs douces, il y en a. Mais il y en a aussi des autres, les Valientes, fiers, ind?pendants et parfois f?roces.

Ce tableau nest pas encourageant, r?pondit Lavar?de, mais il ne marr?te pas. ? d?faut de chemin trac? par lhomme, la nature en a fait un, puisque les plages suivent les deux c?t?s de listhme pour nous mener dans les r?publiques voisines. La Cordill?re elle-m?me nest-elle pas une route? Elle est parall?le aux deux mers, et les villages nombreux, soit dIndiens, soit dimmigrants, doivent n?cessairement communiquer entre eux. De plus, si lon rencontre dans les for?ts des animaux qui mangent, logiquement on en trouve aussi dont la mission est d?tre mang?s, des comestibles, comme le cobaye; enfin, au besoin, on souvre un chemin avec le machete.

Je vous en donne deux, nous nen manquons pas ici. Je vais m?me faire mieux: nous avons, nous autres, agents du canal, certaines facilit?s de circulation sur le chemin de fer; je vais vous emmener jusquau milieu de listhme, au col de la Culebra, en pleine Sierra. Dans le personnel plac? sous mes ordres, jai remarqu? un Indien de Putriganti, lEspiritu-Santo des Espagnols, qui conna?t louest de lEstado del Istmo jusquau Chiriqui. Il est tr?s affectueux pour les blancs depuis quun m?decin fran?ais a sauv? sa femme en danger de mort. Sil consent ? vous accompagner, il vous sera dune r?elle utilit?.

Cest mon ?toile qui lenvoie, fit Armand en riant; ne suis-je pas aussi un peu docteur?

Et la petite caravane partit, emmenant Bouvreuil, sous la conduite de G?rolans. Si Lavar?de avait fait de la m?decine, il ?tait aussi ing?nieur, et les travaux quil avait sous les yeux devaient lint?resser vivement. Bouvreuil, de son c?t?, tenait trop ? conna?tre la v?rit? pour que la conversation ne tomb?t pas bient?t sur le spectacle qui commen?ait ? les frapper.

Le canal, dit G?rolans, traverse dabord, depuis Colon jusqu? Monkey-Hill et Lion-Hill, une plaine basse, o? les travaux ont ?t? tr?s faciles. Cest ensuite, entre Gatum et Tabernilla, au bas du massif de Gamboa, que lon a eu du fil ? retordre.

Gatum est ce bourg important, l?, sur la droite?

Oui, cest lentrep?t de bananes le plus consid?rable du Centre-Am?rique, je crois. Lexportation vers New-York est devenue telle quon a am?nag? des bateaux tout expr?s pour embarquer et conserver des quantit?s ?normes de ce fruit.

N?tions-nous pas sur la rive droite dune rivi?re? Serait-ce le fameux Chagres dont parlent tant les ing?nieurs?

Oui, on passe sur sa rive gauche au pont de fer de Barbacoas. Ici le Chagres a lair bienveillant, mais plus loin il est terrible Dabord, voyez autour de vous, maintenant, ces marais, o? il a fallu creuser trente kilom?tres de tranch?es Le sous-sol est imperm?able, et nous avons perdu ici des milliers dexistences humaines.