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Les cinq sous de Lavar?de

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Sur quoi basez-vous votre opinion, cher monsieur?

Sur une tradition su?doise du XIe si?cle; au temps du roi Vald?mar le Victorieux, qui r?gna de 1170 ? 1241, la montagne de Kullaberg, en Scanie, ?tait habit?e par un sorcier appel? lHomme du Kulla, qui naccordait aux navigateurs de ces parages le droit de doubler le cap Kullen quapr?s avoir jou? avec eux le r?le de doucheur, rempli depuis par le P?re Tropique sous la ligne ?quatoriale.

Tout cela est fort curieux, dit miss Aurett, mais moi je nai jamais vu ce bapt?me; seulement, je naimerais pas en ?tre lh?ro?ne.

Oh! nayez aucune crainte, monsieur votre p?re paiera aux matelots le petit tribut qui sert ? se racheter de cette corv?e; dailleurs, le patient est tout d?sign?. On choisit g?n?ralement un passager qui na jamais encore franchi la ligne. Nous en avons un ? bord.

Qui donc?

Mais cet excellent M. Bouvreuil: je nai quun mot ? dire ? un ma?tre d?quipage, et demain nous le verrons plong? dans la baille, recevant le bain traditionnel.

Miss Aurett sourit. Ce sourire ?tait un acquiescement. Et Lavar?de se promit cette petite vengeance. Au premier mot quil dit, au surplus, le ma?tre r?pondit:

Ce toqu?-l? parbleu, une bonne douche ne pourra pas lui faire de mal.

Donc, le lendemain, malgr? ses cris et ses protestations, Bouvreuil fut amen? par quatre hommes, habill?s en gendarmes de Neptune.

Les officiers du bord ferm?rent les yeux, cest lusage. Don Jos? aussi laissa faire; au fond il nen ?tait pas f?ch?, Bouvreuil s?tait trop fait tirer loreille pour lui donner quittance. Les passagers avaient pris place ? larri?re, la musique jouait en fanfare une marche triomphale; c?tait f?te ? bord; tout le monde ?tait en joie, except? notre infortun? Bouvreuil.

La c?r?monie commen?a. Une mousqueterie nourrie se fit entendre, et le cort?ge du Dieu de la Ligne parut, tandis que les matelots, perch?s dans la m?ture, jetaient ? poign?es des haricots sur le pont. Le dieu, donnant le bras ? son ?pouse, moussaillon dont le visage ?tait encadr? par des touffes de copeaux figurant des cheveux, prit place sur un tr?ne install? au pied du grand m?t. Autour du groupe se rang?rent les dignitaires de la cour tropicale, lastronome, le mousse Cupidon, etc. Tous portaient des costumes fantaisistes et de longues barbes d?toupe.

Alors, le dieu Tropique se leva et, dans un discours classique, annon?a aux passagers et marins qui pour la premi?re fois franchissaient la ligne, que, dans sa sollicitude paternelle, il avait r?solu de leur trancher la t?te pour les gu?rir de la migraine et de leur scier les membres afin de les pr?server des rhumatismes. Apr?s quoi, le d?fil? des patients commen?a. Chacun, saisi par deux gendarmes, ?tait amen? aupr?s dune cuve recouverte dune planche et orn?e de draperies. Il glissait une pi?ce de monnaie dans la main de ses gardiens; on approchait la f?rule sacr?e de ses l?vres, un flacon deau de Cologne lui ?tait vers? dans la manche ou dans le cou, et la farce ?tait jou?e.

Cette premi?re partie des r?jouissances fut, en quelque sorte, b?cl?e. L?quipage avait h?te de voir arriver le tour de Bouvreuil. On lui avait abandonn? le fou, et il lattendait avec impatience. Le propri?taire, sans d?fiance, regardait ses compagnons passer ? la cuve et, ? lappel de son nom, il se livra complaisamment aux gendarmes charg?s de le conduire devant le P?re Trois-Piques. Un hourrah joyeux ?branla latmosph?re.

Bouvreuil ?tonn? regarda autour de lui. Il vit tous les visages ravis; matelots, passagers ?taient radieux, et au premier rang Lavar?de, ? c?t? de miss Aurett, riant aux larmes, en d?pit du cant britannique. Sir Murlyton lui-m?me, donnant le bras ? sa fille, paraissait avoir une tendance ? se laisser aller ? la gaiet? g?n?rale. Il r?sistait certes, le digne gentleman, et de cette lutte entre le rire et la gravit? r?sultait une contraction des muscles de la face de leffet le plus bouffon.

Bouvreuil eut le pressentiment dun d?sastre. La joie dun ennemi est toujours de mauvais augure. Il voulut ?chapper ? ses gardiens, mais ceux-ci lempoign?rent et le firent asseoir, un peu rudement peut-?tre, sur la planchette qui recouvrait la grande cuve. Il tenta de se d?battre; la main pesante des gendarmes le cloua sur son si?ge. Deux autres repr?sentants de la mar?chauss?e tropicale le maintinrent, qui par la t?te, qui par les jambes, de telle sorte quil fut r?duit ? limmobilit? la plus compl?te.

Un des ex?cuteurs sapprocha de lui, et pointant perpendiculairement un clou ?norme au-dessus de sa t?te, fit mine de ly enfoncer ? grands coups de marteau. En toute autre circonstance, Bouvreuil e?t compris que c?tait une simple plaisanterie; mais, harcel?, rudoy?, malmen? par tout le monde depuis linstant o? il avait mis le pied sur ce malencontreux bateau, il avait perdu la notion exacte des choses. ? la vue de la pointe et du marteau, il se crut perdu et poussa un cri d?pouvante, auquel r?pondirent de bruyants ?clats de rire. Le clou ?tait en mie de pain color?e.

La terreur ?tait ridicule; lusurier le sentit, et sa rage en fut augment?e. Il lan?a ? Lavar?de un regard qui le?t fait fr?mir sil navait ?t? tr?s occup? ? raconter ? la petite Anglaise une histoire que la jeune fille ?coutait les yeux mi-clos, une teinte ros?e aux joues et les l?vres entrouvertes par un sourire. Mais la victime n?tait pas au bout de ses peines. Un second ex?cuteur, arm? d?normes tenailles, savan?ait.

Il devait, disait-il, arracher les ongles du patient.

Et il lui enleva ses chaussures.

Un troisi?me survint portant une scie, dont il mena?ait le col du malheureux. Il lui r?pa simplement le dos avec la corde qui sert ? tendre la lame.

Bouvreuil ne bronchait plus. Il laissa un autre ex?cuteur lui barbouiller la figure de blanc et de noir, ? laide dune f?rule de basane.

Apr?s cette op?ration, les gendarmes le l?ch?rent. Il pensa que ses ?preuves ?taient termin?es et fit mine de se lever. Comme sils neussent attendu que ce mouvement, ses tourmenteurs firent basculer la planchette sur laquelle il ?tait assis, et lusurier, avec une pirouette des plus r?jouissantes, disparut jusquau cou dans la cuve remplie de vieille sauce, de noir divoire, de sel, de poivre, de cirage, enfin de tous les ingr?dients que le navire avait pu fournir.

Bouvreuil fit un effort h?ro?que. Se cramponnant aux bords, il tenta de s?chapper. Mais aussit?t le tube dune pompe foulante fut plac? dans la cuve et en fit jaillir le liquide, qui retomba de tous c?t?s en flots jaun?tres sur la t?te du malheureux. En m?me temps le contenu de nombreux seaux deau coula du haut de la hune, o? les matelots les avaient tenus en r?serve pour compl?ter ce singulier bapt?me.

Aveugl?, ? demi asphyxi?, Bouvreuil hurlant, gesticulant, se d?battait avec d?sespoir sous cette interminable averse.

Un rire fou secouait tous les assistants. Sir Murlyton lui-m?me sy abandonnait maintenant. Et la douche tombait toujours. Le docteur du bord encourageait les matelots:

Allez-y, enfants. Cest un service que vous rendez ? cet infortun?. La douche est le traitement normal de laffection dont il souffre.

Et les marins ne faisaient point la sourde oreille. Mais les forces humaines ont une limite. On riait trop pour faire beaucoup de besogne. Les arroseurs l?ch?rent leurs seaux; les gendarmes cess?rent de retenir le patient. Rapide comme la pens?e, Bouvreuil profita de la situation. Dun bond, dont ses nombreux clients ne leussent point cru capable, il s?lan?a hors de la cuve et senfuit, mais dans quel ?tat!

Ruisselant, tremblotant, ahuri. La figure et les mains dune couleur indescriptible. Les cheveux versant leau. Les v?tements coll?s au corps. Et avec cela, ivre de col?re, mena?ant du poing tous ces gens ?gay?s par sa d?convenue. Il courut senfermer dans lentrep?t o? Lavar?de lui envoya des v?tements de rechange, pris dailleurs dans les bagages de Bouvreuil, embarqu?s dans la cabine au d?part.

Cette attention ne calma point lusurier; car, une heure apr?s, d?barbouill?, couvert dhabits secs, il se rencontra avec Jos?, et lattirant ? part:

Vous disiez, cher monsieur, quil est facile de se d?barrasser dun homme en Am?rique?

Tout d?pend du prix, r?pliqua en souriant le rastaquou?re. Les braves ne manquent point chez nous.

Eh bien, nous en reparlerons peut-?tre.

V.La mer des Antilles

Les derniers jours de la travers?e furent des plus calmes. Un seul incident se produisit aux approches de la mer des Antilles. Au loin, ? lhorizon, une trombe apparut un soir, au soleil couchant; leau, soulev?e comme une colonne p?lasgienne, rejoignait un gros nuage noir et semblait sy engouffrer.

Sans ?tre tr?s commun, ce ph?nom?ne n?tonne pas outre mesure les navigateurs. Le spectacle est, au surplus, fort curieux, lorsquil se produit ? distance suffisante pour n?tre pas inqui?tant.

Le m?me soir, la nuit venue, la mer devint phosphorescente; des vagues argent?es d?ferlaient le long de la Lorraine, faisant jaillir des millions d?tincelles aux vifs scintillements.

La pr?sence ant?rieure de la trombe deau et des gros nuages disait assez combien latmosph?re ?tait charg?e d?lectricit?.

Cela amena l?ternelle discussion sur la phosphorescence de loc?an, Lavar?de lattribuant ? une cause ?lectrique, Murlyton tenant pour la tradition qui veut que ce ph?nom?ne soit produit par des myriades danimaux dun ordre sp?cial. Miss Aurett ne cherchait pas la cause et se contentait dadmirer leffet, un peu f?erique, qui parlait ? son ?me.

Mais, tandis que ceux-ci ?levaient leurs esprits aux spectacles de la nature, dautres sabaissaient aux combinaisons humaines les plus viles. Entre Bouvreuil et Jos?, une sorte de pacte ?tait conclu. Le vieux finaud avait mis ? profit les quelques jours de travers?e. Il avait observ?. Et, clairement, il avait vu la sympathie naissante de la jeune Anglaise pour Lavar?de.

Ce gaillard-l?, dit-il au V?n?zu?lien, est capable davoir plusieurs cordes ? son arc. Si la fortune de son cousin lui ?chappe, comme cela est plus que probable, par la voie r?guli?re de lh?ritage, il trouvera une planche de salut Les quatre millions reviendront ? lAnglais, puis ? sa fille. Et, en se faisant bien voir de celle-ci, il ressaisira par le mariage largent quil aura perdu en route.

Cette petite sera donc bien riche? demanda Jos?, que de telles perspectives dor?es ?moustillaient d?j?.

Oui sir Murlyton a une fortune personnelle consid?rable; vous connaissez les Anglais: pour quils cessent de travailler, il faut quils soient plus qu? laise. Miss Aurett est fille unique. Si aux millions de son p?re viennent se joindre ceux du voisin Richard, ce sera un parti princier.

Ce serait grand dommage de le laisser tomber entre les mains de votre ennemi.

Ce disant, Jos? avait son mauvais sourire, le sourire des jours o? il courait ? Mazas. Et Bouvreuil lui r?pondait par un mouvement circonflexe des l?vres qui ne lembellissait point. Encore ne disaient-ils pas tout, ni lun ni lautre.

Mentalement, Bouvreuil pensait:

Et P?n?lope? que ferait ma P?n?lope si je ne lui ramenais pas son infid?le, penaud et repentant, comme je le lui ai promis?

De son c?t?, don Jos? entrevoyait un horizon de repos apr?s les orages de la vie aventureuse, avec les millions de lAnglaise pour capitonner ses vieux jours, avec son joli sourire frais pour en dissiper lamertume. Brusquement le dialogue muet cessa. Les deux hommes s?taient compris.

Donnant, donnant comme toujours, fit lAm?ricain. Je vous aiderai ? emp?cher ce Lavar?de de r?ussir dans sa folle entreprise; mais, en revanche, vous maiderez ? obtenir la main de miss Aurett.

Cest entendu et ce trait?-l? na pas besoin d?tre sign?.

Non, entre honn?tes gens.

Et puis notre int?r?t ?tant le m?me

Parfaitement exact.

Au fond de son id?e, tout ? fait au fond, dans un coin cach? de derri?re la t?te, don Jos? ne se souciait que subsidiairement de la main de la blonde enfant. C?tait la fortune qui seule le tentait.

Gouverneur de Cambo, de Bambo ou de Tambo, pr?fectures diverses qui lui ?taient offertes, c?tait tr?s joli assur?ment, c?tait m?me flatteur, et, jusqu? un certain point, productif. Mais n?tait-ce point un sort pr?caire? Linamovibilit? des fonctionnaires nest point d?cr?t?e dans les r?publiques hispano-am?ricaines. Encore moins celle des traitements. Et la r?volution chronique qui n?tait encore que semestrielle, pouvait bien devenir trimestrielle. Les partis vaincus y avaient song? plusieurs fois.

Avec ?a, le Tr?sor ?tait ? sec. Les appointements se soldaient avec des retards sensibles. Un beau jour, la bascule politique navait qu? jouer avant le versement financier!

Tout cela bien pes?, un bon mariage paraissait plus solide. Don Jos? ?tait jeune encore; son titre dans le pays vers lequel on naviguait ?tait de nature ? flatter lamour-propre dune jeune personne; les moyens de s?duction honorables ne manquaient pas. Rien ne serait ais? comme de compromettre miss Aurett et de rendre lunion n?cessaire.

Le plus press? ?tait de se lier petit ? petit, pendant les derniers jours, avec sir Murlyton, et cest ? quoi tendirent les efforts del se?or Miraflor. Bouvreuil ly aida de son mieux. Ses regards m?me devinrent moins f?roces lorsquils croisaient ceux de Lavar?de. Si bien que celui-ci put penser que lantipathie de son propri?taire et cr?ancier s?tait s?ch?e en m?me temps que ses habits. Il se trompait. Bouvreuil lui m?nageait un tour de sa fa?on.

Mon cher ami, dit-il ? don Jos?, ici, ? bord de la Lorraine, ce coquin ma pris mon nom. Il est, lui, Bouvreuil, homme consid?r?; et je suis, moi, Lavar?de, ?tre sans importance, ? moiti? fou, la ris?e de l?quipage. Soit patientons encore quelques heures. Bient?t nous d?barquerons ? Colon Et l?, je profiterai de la situation qui est faite ? bord ? Lavar?de et ? Bouvreuil.

Que voulez-vous dire?

Ceci simplement: M. Bouvreuil est un personnage. Eh bien, une fois ? terre, je redeviens moi, je redeviens Bouvreuil, ce qui mest facile, puisque jai tous mes papiers et que nous trouverons l? des autorit?s r?guli?res.

Cest certain Et puis?

Et puis Lavar?de nest plus quune sorte de colis que lon va rapatrier par charit?, ou par force, ? son choix. Tous les officiers de la Lorraine, les matelots eux-m?mes, en t?moigneront Rien ne sera plus facile que dobtenir du consul fran?ais lordre de rapatriement dont il a ?t? question devant moi aux ?les A?ores.

Je comprends Avec le commandant, je mentremets pour demander cette pi?ce, et, une fois quelle sera sign?e, cest le v?ritable Lavar?de quon va saisir et embarquer.

Voil?! Son tour du monde naura pas ?t? long.

La combinaison ?tait excellente en effet. Par sa simplicit? m?me, elle avait chance de r?ussite. Le malheur est que Lavar?de n?tait point un na?f, et quen se rapprochant de la terre am?ricaine il sentait bien que son paradis allait finir et son enfer commencer. Tr?s sinc?rement, il sen ?tait ouvert ? miss Aurett, qui lui demandait en riant comment il allait se tirer de la plus prochaine ?tape.

Vous pensez bien, mademoiselle, que je vais quitter le personnage dont je me suis affubl? pour la travers?e. Je naurais pas plus t?t mis le pied ? terre ? Colon que de s?rieux obstacles marr?teraient.

Alors que comptez-vous faire?

Je nen sais rien encore; mais je suis bien r?solu ? ne pas attendre ce point pour d?barquer.

? lescale que fit la Lorraine ? la Guadeloupe, rien ne fut encore chang?: nos personnages sobservaient.

Lavar?de, pour mieux tromper son monde, se contenta de raconter quelques d?tails sur les r?cifs de coraux qui augmentent dann?e en ann?e, particuli?rement sur le littoral de la Grande Terre. Il avait un souvenir sur Marie-Galante, une anecdote sur la D?sirade. Toutes les ?les y passaient: Saint-Barth?lemy, que la Su?de nous a rendue en 1878; Saint-Martin, que nous partageons avec les Hollandais.

Il faisait remarquer les Grands Mornes, desquels se d?tache la Soufri?re, et son panache de fum?e; il indiquait la vall?e de la Rivi?re des Goyaves, et rappelait volontiers un incident du tremblement de terre qui d?truisit, en 1843, la Pointe-?-Pitre en une seule minute, 70 secondes, disent les auteurs tr?s pr?cis.

En un mot, rien dans son allure, dans sa conversation, ne d?celait sa pr?occupation. Il ne mit m?me pas pied ? terre.

Ce fut seulement ? la Martinique, o? le bateau rel?chait pendant pr?s dune journ?e, quil fit comme la plupart des passagers. Il descendit ? Fort-de-France. Quant ? Bouvreuil, il resta consign? encore.

Est-ce adieu quil faut vous dire? interrogea miss Aurett.

Non pas, mademoiselle Ne dois-je point, dailleurs, permettre ? votre p?re daccomplir sa mission?

Les difficult?s ne vous d?couragent donc pas?

Elles mexcitent, au contraire Nous sommes ici en terre fran?aise, et, ma foi, je vais chercher un moyen de continuer mon tour du monde, sans sortir des clauses qui me sont impos?es.

C?tait tr?s simple ? dire, mais moins simple ? ex?cuter. Il connaissait la colonie, layant habit?e pendant lun de ses voyages. Il se dirigea vers la place de la Savane, se donnant plut?t un but de promenade machinale, afin de laisser aller sa pens?e.

Et il songeait:

Voyons que faire? Si je continue la travers?e sur la Lorraine, nous allons trouver les escales du V?n?zuela et de la Colombie avant darriver ? listhme. De ces c?t?s, les routes sont ? peu pr?s nulles; m?me les messageries se font ? dos de mulet Je perdrai donc par l? un temps pr?cieux. Et puis, comment my prendre pour vivre! Si, sans quitter l?le, je poussais jusqu? Saint-Pierre, je trouverais l? un navire pour lAm?rique du Nord ? Saint-Thomas, je rencontrerais ceux qui font le service des Antilles et du Mexique Cela mavancerait toujours Oui, mais comment my prendre pour solder mon passage? Allons, ce nest vraiment pas commode. Dans quelques heures, la Lorraine reprend la mer; il faut que dici l?

Comme il faisait le tour de la statue ?lev?e ? limp?ratrice Jos?phine, il aper?ut quelquun qui le regardait.

Lavar?de? Est-ce bien toi?

Moi-m?me.

Et il d?visagea le nouveau venu, quil reconnut presque aussit?t. C?tait un camarade de coll?ge.

Que diable fais-tu ici? demanda Armand.

Je vais te le dire, mais je te ferai ensuite la m?me question. Je suis attach? ? la personne du gouverneur depuis peu.

Donc, te voil? cr?ole.

Non pas immigrant, puisque je ne suis pas natif de la colonie. ? toi, maintenant.

Je suis de passage seulement, et je viens respirer lair de la ville pendant lescale de notre transatlantique.

Une absinthe au lait de noix de coco fut vite offerte, et la conversation sengagea. Armand demanda des nouvelles de quelques amis de jeunesse et dautres quil avait connus jadis aux Petites Antilles:

Georget?

Mort, piqu? par une vip?re fer de lance, sur les bords du Lamantin.

Dramane?

Atteint de la fi?vre jaune ? la Pointe-du-Diable, dans la presqu?le de Caravelle.

Subit?

En vill?giature au ravin des Pitons ou ? la source dAbsalon, o? il prend les eaux pour se gu?rir danciennes blessures.

Jordan?

?migr? dans une des dix-huit r?publiques hispano-am?ricaines. Aux derni?res nouvelles, lami Jordan, d?cav? ? la suite des folies de jeunesse, ?tait parti pour Caracas, ayant r?alis? ses dix derniers mille francs.

Au surplus, un commis de lordonnateur, nom dun des fonctionnaires, le connaissait. C?tait ? deux pas; on y alla. Un type que ce commis. Cr?ole, correspondant des soci?t?s savantes et un tantinet pr?tentieux. Cela se remarquait d?s les premiers mots.

Je voudrais savoir ce quest devenu notre ami Jordan, qui habitait autrefois la Martinique, dit tr?s courtoisement Lavar?de.

Vous voulez dire, objecta l?rudit, qui habitait la Madinine.

Le nom cr?ole, sans doute?

Non, monsieur, le v?ritable nom de l?le, celui que les aborig?nes lui avaient donn?.

Ah! bien Mais je ne sais pas le cara?be, moi.

Vous voulez dire le caribe, car lautre mot en est la corruption fran?aise. Les Anglais, ob?issant mieux ? la tradition orale, ?crivent caribbee: ils ont raison.

Lavar?de ne voulait pas discuter avec ce puits de connaissances locales, il revint aussit?t ? Jordan.

M. Jordan sest ?tabli ? Caracas, o? il a fond? le Bazar fran?ais.

Un bazar tout ? treize.

Monsieur est sans doute Parisien, fit gravement le commis. Le Bazar est, dans l?tat v?n?zu?lien, quelque chose comme le Louvre ou le Bon March?, agr?ment?s du Temple et des Halles centrales On y vend de tout, on y trouve de tout.

M?me des pianos?

Oui, monsieur, et des pommes de terre au besoin. Cest nous qui le fournissons de sucre.

De sucre et de caf??

H?las non! L?le ne produit plus assez ? pr?sent ni en caf?, ni surtout en coton, mais nous tenons le premier rang pour la canne ? sucre et le tafia.

Jen suis enchant? pour la Marti pardon, pour la Madinine Mais je suis plus enchant? encore pour notre copain Jordan.

Certes, vous pouvez l?tre! Son capital a ?t? d?cupl?. Il va en France tous les deux ans pour faire ses achats et pour ?viter lan?mie, qui atteint ici les Europ?ens qui ne quittent pas ces parages. Et m?me il a d? fonder diverses succursales ? Bolivar, ? Sabanilla, ? Bogota, dans les grands centres de la Nouvelle-Grenade, ou (pour parler plus moderne) dans les capitales des ?tats-Unis de la Colombie-Grenadine; il a pouss?, je crois, jusque dans les r?publiques de lEcuador et de la Bolivie. Mais son centre principal, la maison m?re, comme il dit plaisamment, est rest? ? Caracas.