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Les cinq sous de Lavar?de

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Chol?riforme fera bien sur la feuille.

Sur ce, Lavar?de secoua vigoureusement la main du brave homme, glissa dans sa poche sa lettre de recommandation pour M. Berlur?e, chef du d?p?t de Tarascon, et sauta sur la machine. Sur sa pri?re, Bodran lui remit en outre un certificat ?tablissant lemploi de sa journ?e.

? minuit 52, le cheval de feu, comme disent les Arabes, s?branlait, entra?nant ? sa suite les vingt-quatre voitures du train de marchandises 3014. Par suite de la rupture dun essieu, on perdit plus de deux heures ? Rognac, et lon arriva ? Tarascon ? huit heures.

M. Berlur?e, en cong?, n?tait pas au d?p?t. On indiqua ? Lavar?de le garni o? il logeait. La maison ?tait proche de la gare. Le rez-de-chauss?e ?tait occup? par un d?bit de vins, dont le patron contemplait la devanture avec une expression de d?sespoir.

M. Berlur?e? r?pondit le commer?ant ? la question du journaliste. Il prend ses repas chez moi, comme presque tous les employ?s du chemin de fer, mais il est ? la f?te de Lunel et ne rentrera que demain.

Et sans remarquer lair d?sappoint? de son interlocuteur, il grommela:

Le diable emporte les f?tes votives!

Armand fut frapp? de son accent rageur, et avec une commis?ration hypocrite:

La concurrence, dit-il, cela vous prive de vos clients.

Bon, je suis au-dessus de ?a. Je bougonne pour la fa?ade de ma maison.

Ah!

Dame. Je fais venir un peintre pour la remettre ? neuf. Il gratte lancienne peinture, br?le le bois et crac! Il file ? Lunel. Et je le connais! Quand il est en noce, il en a pour huit jours. Pendant ce temps, mon ?tablissement va rester dans cet ?tat-l?.

De fait, le d?bit avait un aspect piteux. Le visage du voyageur se d?rida.

Il serait bien ?tonn?, souffla-t-il au marchand de vins, si ? son retour, il trouvait la boutique repeinte.

Il le m?riterait Seulement voil?, je devrais faire double frais.

Non.

Comment non?

Tenez, d?clara Lavar?de, je vais ?tre franc. Labsence de M. Berlur?e me g?ne beaucoup. Service pour service. Assurez-moi la table et le coucher pour vingt-quatre heures, et je repeins votre fa?ade.

Le march? ?tait avantageux. Le commer?ant fut t?t convaincu. Son ?pouse, une comm?re r?jouie, au nez retrouss?, courut chez un marchand de couleurs et rapporta les ustensiles et ingr?dients n?cessaires, plus un vernis d?sign? par le voyageur, qui le m?langea adroitement avec les mati?res colorantes.

Une heure apr?s son arriv?e, le Parisien, couvert dune blouse obligeamment pr?t?e par Mme F?licit? Croullaigue, la patronne, badigeonnait avec entrain.

Souvent Mme F?licit? sortait pour voir si tout marchait bien. En r?alit?, elle avait ?t? s?duite par la physionomie fine du peintre, par ses yeux rieurs, par un je ne sais quoi quelle navait rencontr? chez aucun de ses clients habituels.

Et puis jamais, dans le pays, on navait vu un ouvrier aussi exp?ditif.

Gr?ce au vernis demand? par Lavar?de, la couleur s?chait presque instantan?ment, si bien quau soir la boutique avait re?u deux couches de bleu ciel, sur lesquelles se d?tachaient des filets noirs et le nom du d?bitant: Aristide Croullaigue, en jaune. C?tait superbe. Le n?gociant exulta. Il proclama son h?te grand artiste, et si sa femme ne pronon?a pas une parole, ses regards furent ?loquents.

Comme la signora Toronti, ? Messine, elle r?vait peut-?tre dattacher le peintre ? son ?tablissement. Un vrai Don Juan, ce Lavar?de; pas une n?chappait ? la fascination.

Le lendemain matin, un mot de M. Berlur?e ?tait apport? par un camarade. Le chef de d?p?t mandait ? Croullaigue quayant rencontr? ? Lunel danciens camarades de l?cole des arts et m?tiers, il prenait, sur autorisation de ses sup?rieurs, cinq jours de cong?.

? cette nouvelle, Armand ressentit un choc. Il ne pouvait rester ? Tarascon jusquau 22 ou 23 mars. Oh! certes, dici l? il ne manquerait de rien. Ravie de le conserver, Mme F?licit? se chargea de lui trouver de louvrage.

Au besoin elle lui e?t fait badigeonner les manches ? balai aux couleurs nationales. Jamais son mari navait soup?onn? quil y e?t tant de choses ? peindre dans la maison. Et Armand couvrait de teintes vari?es des objets divers, tout en cherchant une id?e qui ne venait pas.

Pour atteindre Paris en temps utile, le chemin de fer seul ?tait un v?hicule assez rapide. Une visite ? la gare lui prouva quil ne trouverait aucune aide de la part du personnel, tremblant sous le commandement dun chef s?v?re.

La journ?e du 18 mars avait fui, celle du 19 savan?ait. D?sesp?r?ment Lavar?de maniait son pinceau. Il s?tait jur? de quitter la ville le lendemain co?te que co?te, non plus pour arriver ? Paris, mais pour changer de place, pour ?chapper ? lexcitation nerveuse qui le gagnait.

Dune armoire de bois blanc, il venait de faire un meuble en acajou, et prenait, sur le comptoir, le vermouth offert par le patron, quand un homme d?quipe entra:

Dites donc Croullaigue, fit-il, demain matin vous aurez deux d?jeuners en plus.

Le commer?ant inclina la t?te.

Vous attendez des amis?

Non, mais les employ?s du bureau ambulant.

Lambulant du train-poste 4, Marseille-Lyon? Pourquoi?

Parce que la correspondance de Perpignan-Cette sera en retard.

Vous savez cela davance?

Dame! Un ?boulement pr?s de Narbonne. Service provisoire en voie unique. R?sultat: d?sheurement des trains. Mais ne vous en plaignez pas. Il y a un certain Poirier, ambulant, qui nengendre pas la m?lancolie. Il boit, il mange. En voil? un qui na pas peur du chol?ra.

Mme F?licit? ?coutait ? la porte. Elle poussa un gloussement effray?.

Ne prononcez pas le nom de cette horrible maladie.

Sa voix tremblait.

Bon! fit lemploy?, quavez-vous?

Ce que jai? Allez au coin de la rue et lisez larr?t? du maire, vous men direz des nouvelles: En cas dindisposition constat?e, faire transporter le malade ? lh?pital durgence, afin de ne pas contaminer les maisons particuli?res.

Lavar?de fit un brusque mouvement. Le train 4 devait attendre ici. Le personnel de la gare ne comptait donc pas dambulants auxiliaires que lon p?t exp?dier avec les d?p?ches du Midi par un autre train. Un ?clair traversa son regard, tandis que ses l?vres s?cartaient sous leffort dun sourire involontaire. Tarascon naga?ait plus Armand, les Croullaigue lui devenaient supportables. Pour un peu, il les aurait embrass?s.

Le lendemain, d?s le matin, la boutique fut remplie de consommateurs. C?tait un dimanche et chacun sait que, ce jour l?, on boit pour tout le reste de la semaine. Les carafons se vidaient, les verres sentrechoquaient. Un relent dalcool flottait dans lair.

On causait de la ville, des march?s, des constructions, des r?coltes, de politique, surtout de la politique locale. Comment ces conversations aboutirent-elles ? l?pid?mie chol?rique? Nul naurait su le dire. Pourtant la chose arriva, et la pauvre cabareti?re qui allait de table en table, par?e de la robe et du bonnet des dimanches, sentait ses jambes se d?rober sous elle, en entendant r?sonner ? ses oreilles le nom du terrible ennemi envoy? par lAsie conquise ? lassaut de lEurope victorieuse.

Dabord ses traits s?taient couverts dune teinte pivoine, puis graduellement la malheureuse avait p?li. Son nez retrouss? palpitait au milieu dune face blafarde quand, ? midi et demi, les employ?s de poste du bureau ambulant du train 4 vinrent sinstaller pour d?jeuner.

Leur train attendait en gare les correspondances du Midi. Aussit?t Lavar?de courut ? Mme Croullaigue.

Remettez-vous, lui dit-il avec un accent dont la comm?re se sentit troubl?e, ces bavards vous ont ?pouvant?e. Je vais servir ces messieurs.

Les roses revinrent aux joues de la dame. Elle accepta dun geste de reine remettant les soucis du gouvernement ? un favori.

Et l?ger, gracieux, parisien jusquau bout des ongles, Armand, la serviette sous le bras, prit la commande des postiers; puis il disparut, avec un: Boum! voil?! Dont tressaut?rent les compatriotes de Tartarin rassembl?s dans la salle. Dextrement il assura le service.

Seulement, ce que personne ne put voir, il saupoudra les portions de lun des agents dune poudre blanche contenue dans un flacon d?rob? sur la chemin?e de F?licit?. Petit flacon ? quatre faces sur chacune desquelles on pouvait lire ces mots ?loquents en relief.

Magn?sie anglaise.

Lagent, qui n?tait autre que le fameux Poirier annonc? la veille, mangeait gloutonnement, sinterrompant tout au plus pour d?clarer que la cuisine tarasconnaise avait un petit go?t particulier; pas d?sagr?able au fond, on sy faisait vite.

Imperturbable, le journaliste ?coutait les appr?ciations du postier.

Tout ? coup, celui-ci cessa de d?vorer. Il regarda ? droite et ? gauche dun air surpris, promena une main inqui?te de l?pigastre ? son abdomen.

Quas-tu, Poirier? demanda son compagnon.

Jai Je ne sais pas ce que jai Cest curieux Je te demande pardon, Tolinon, je reviens de suite.

Tout courant Poirier accosta Lavar?de, lui parla bas, en re?ut une r?ponse et fila comme une fl?che dans un large terrain vague situ? derri?re le d?bit.

Tout au fond on distinguait une petite tonnelle de pierre, sur la porte jaune de laquelle s?talait le nombre 1000. Dans le Nord on se contente de signaler ce lieu par le chiffre 100; ce n?tait pas assez pour la faconde tarasconnaise de Croullaigue; il a ajout? un z?ro.

Une grosse clef rouill?e ?tait sur la porte. Poirier disparut dans la maisonnette, confidente discr?te de plus dune souffrance, et, apr?s quelques instants de m?ditation, songea ? aller retrouver son ami. Mais il eut beau pousser le battant de ch?ne, celui-ci refusa de tourner sur ses gonds. Il s?puisa en vains efforts, criant, hurlant. On ne lentendait pas de si loin. Durant une demi-heure, linfortun? rugit dans sa prison.

Enfin un bruit de pas arriva jusqu? lui. Il poussa un soupir de satisfaction. Ses appels avaient ?t? entendus. On venait le d?livrer.

La porte souvrit. Il se pr?cipita, un remerciement aux l?vres, mais un drap de toile sabattit sur sa t?te! Avant quil eut pu protester contre cette nouvelle m?saventure, il ?tait renvers?, garrott?, couch? sur une civi?re et emport? par deux hommes vers une destination inconnue.

Au milieu dun groupe de gens affair?s r?unis dans le terrain vague, Lavar?de p?rorait. Il se contraignait ? la gravit?, encore quil e?t fait tout le mal et quil e?t une forte envie de rire. Derri?re Poirier il avait quitt? la salle commune du d?bit. Dun tour de cl? il avait emprisonn? le pauvre ambulant, et quand son coll?gue Tolinon s?tait inqui?t? de sa longue absence, il avait cri?:

Je vais voir, monsieur.

Cinq ou six fois il avait feint de senqu?rir du postier. ? chaque voyage son front se rembrunissait. Au troisi?me il avait murmur? tout bas en passant aupr?s de Mme F?licit?.

Si c?tait le chol?ra!

Au quatri?me, il ajouta:

Sil allait mourir l?!

La cabareti?re avait perdu la t?te, d?p?ch? son mari au commissaire sp?cial de la gare, et le fonctionnaire, accompagn? de deux porteur est dune civi?re, avait enlev? Poirier pour le transf?rer ? lh?pital, ainsi que le prescrivait larr?t? du maire.

Maintenant lautre postier Tolinon se lamentait. Il restait seul pour assurer le service entre Tarascon et Lyon. Jusque-l? pas dauxiliaire! Bien certainement, il commettrait des erreurs qui nuiraient ? son avancement. Car si ladministration se d?robe ? toute responsabilit? vis-?-vis du public par la rubrique connue: Cas de force majeure! Elle ne permet pas ? ses agents duser de la m?me excuse.

Bon, fit une voix aupr?s de lui. Pendant la guerre turco-russe, jai fait le service dans les Balkans. Si vous voulez, je vous seconderai.

Tolinon se d?tourna. Lavar?de le regardait souriant. Il disait vrai presque. Correspondant de son journal, les circonstances lavaient amen?, en Turquie, ? convoyer un courrier pour ?tre s?r que son envoi partirait, ce qui narrivait pas toujours, en ce temps-l?, dans lempire ottoman.

Dans la position de lambulant, un homme un peu au courant ?tait le salut. Apr?s quelques r?pliques rapides, il serra les mains du Parisien:

Venez donc, car lheure du d?part est proche.

? linstant.

Courir ? Mme F?licit?, lui adresser un adieu ?mu, lui arracher un certificat de bonne peinture fut laffaire dune minute. Bient?t, triomphant, le voyageur montait ? la suite de Tolinon dans le wagon des postes, et le train d?marrait lemportant vers Lyon, au lieu et place du sieur Poirier que les infirmiers de lh?pital de Tarascon soignaient avec un d?vouement dont le patient pensa devenir fou.

Mont?limar, Valence, Vienne, Givors, d?fil?rent sous les yeux du journaliste, charg? par Tolinon du lancement des sacs de d?p?ches, au passage des gares franchies sans arr?t.

Et il les lan?a ces sacs, avec un entrain tel que, durant une semaine, le service de la poste subit dans les d?partements de lArd?che, de la Dr?me, de lIs?re et du Rh?ne une perturbation dont les habitants conserveront longtemps le souvenir!

Lyon-Perrache!

? ce cri dun employ?, Lavar?de dut r?signer ses fonctions. Tolinon le pr?senta au chef de gare qui le f?licita chaudement. On ne connaissait pas encore les fantaisies de sa distribution. Les sous-chefs, inspecteurs, commissaires de surveillance tinrent ? honneur de lui serrer la main.

Toute cette gloire ne lemp?chait pas de se retrouver sur le pav?. Mais il fit bonne contenance, confia ? Tolinon quil se proposait dentrer dans les postes, lui extorqua ainsi un certificat pour servir ? telles fins que de droit, et tira de son c?t? en grommelant:

Gr?ce ? la gratitude de cet imb?cile, tout le personnel de Perrache me conna?t. Rien ? faire pour moi ici. ?loignons-nous. Allongeant le pas, il traversa la ville et gagna la campagne.

Comme cela au moins, dit-il, je pourrai passer la nuit ? la belle ?toile sans risquer d?tre arr?t? par la police.

Tout en marchant il soliloquait:

Voyons, r?capitulons un peu ce que jai d?j? ?t? depuis quelques jours De Livourne ? Marseille, p?cheur, caboteur et touriste De Marseille ? Lyon, chauffeur, peintre et postier Quest-ce que lavenir me r?serve et que serai-je demain?

Apr?s un soupir, il conclut joyeusement:

Bast! Me voici presque ? mi-chemin de Paris, cest toujours cela de gagn?! Avanti! Adelante! Worw?rts! Go head! Je lai d?j? dit en bien des langues Maintenant en fran?ais: En avant!

XXX.? la course

La soir?e ?tait avanc?e que Lavar?de marchait encore.

O? suis-je? se demanda-t-il, car il avait travers? plusieurs villages. ? travers les volets de la salle basse dun b?timent rustique, une lumi?re filtrait, ?clairant un poteau indicateur.

Saint-Germain-au-Mont-Dor Bon! Cest bien la route de Paris il sagit de trouver un g?te pour cette nuit. Ceci a lair dune ferme importante. Frappons!

Le bruit dune conversation anim?e cessa aussit?t. ? la campagne, on est m?fiant, et lon naime pas surtout les mendiants, chemineaux, tra?neurs de besace. Il se le rappela, rien qua la rude fa?on dont on lui r?pondit: Qui va l??. Il se donna comme un fameux marcheur, un recordman, puisque les records sont ? la mode.

Le c?l?bre Lavar?de, qui est all? de Dunkerque ? Perpignan en dix jours! eh bien, cest moi! Je reviens maintenant de Perpignan ? Dunkerque vous savez bien, tous les journaux ont parl? de cette course.

Ah! Cest vrai! Je lai lu, dit un gars de la ferme.

Victor Hugo avait bien raison, on trouve toujours quelquun qui a vu et qui sait mieux que les autres. Et puis, il y a eu tant de records et de courses depuis quelque temps quon pouvait confondre; et Armand y comptait bien un peu.

Je viens simplement vous demander une botte de paille pour cette nuit, dans un coin d?table.

?a ne se refuse jamais, ?a.

Oh! Je paie toujours mes d?penses; mais aujourdhui je suis oblig? de faire exception. Profitant de la presse, quand on mattendait au passage ? Lyon, un filou sest gliss? dans le public et ma fait mon porte-monnaie. Je ne peux plus trouver de subsides qu? Villefranche, au contr?le de la course ? pied. Aussi je me contenterai dun morceau de pain et dun verre deau.

Demand? sur ce ton, le cro?ton de pain se transforma en une tranche de lard, une assiett?e de choux et m?me un d?licieux petit fromage de ch?vre du pays, le tout arros? dun franc vin clairet.

Le fermier et son fils avaient repris leur discussion. Ils parlaient du march? de Tonnerre, dans lYonne. Jean, le fils de lagriculteur, devait y mener quatorze chevaux. Deux wagons complets.

Je les embarquerai au chemin de fer, ? 3h42 du matin, et je prendrai place dans lun des v?hicules.

Sept chevaux et un homme, on serait ? laise.

Mais il pr?tendait quun gar?on de ferme lui serait indispensable pour conduire les b?tes ? la gare, tandis que le p?re soutenait quil navait besoin de personne.

Voulez-vous que je vous mette daccord, dit Lavar?de entre deux bouch?es?

Allez-y.

Jaccompagnerai monsieur Jean. Cela me fera commencer mon ?tape de bonne heure, et me procurera le plaisir de vous rendre un l?ger service en ?change de votre hospitalit?.

La proposition fut accept?e aussit?t, ? la grande joie du Parisien dont le cerveau fertile venait dimaginer un nouvel exp?dient.

Le 21 mars, ? trois heures, le jeune homme quittait la ferme. Il guidait un groupe de sept chevaux. Jean menait les sept autres.

Le paysan s?tonna en constatant que son compagnon avait retourn? son v?tement, de fa?on que la doublure f?t en dehors. Il lui demanda la cause de ce d?guisement. Le journaliste r?pondit gravement:

Je naime pas attirer lattention. Je remplis les fonctions de palefrenier, je dois avoir lair den ?tre un. Or, la doublure de flanelle ? larges carreaux me donne laspect dun cocher en corv?e. Rien de plus naturel d?s lors que de me voir embarquer des chevaux.

Jean fut surpris de ce scrupule de mise en sc?ne; sa face rougeaude prit une expression ahurie, mais il ninsista pas.

Lavar?de sacquitta de son r?le ? merveille. Il surveilla lembarquement des b?tes, installa le fils du fermier dans son wagon avec une sollicitude dont le gar?on lui fut reconnaissant, et lenferma soigneusement.

Cela fait, il promena autour de lui un regard circulaire. Les employ?s du chemin de fer ne soccupaient pas de lui. Jean ?tait du pays, connu de tous; on navait aucune raison pour surveiller ses mouvements. Linstant ?tait propice au voyageur, qui, dun bond, s?lan?a dans le second wagon et se dissimula derri?re les bottes de foin empil?es dans un coin pour nourrir les animaux durant la route.

Il mettait ? ex?cution le plan con?u la veille ? la ferme.

Le coup de sifflet du d?part retentit, un soupir de satisfaction lui r?pondit. Lentement le train s?branla. On ?tait en route pour Tonnerre. Mais bien longue fut la journ?e! Par bonheur, Armand s?tait muni dun solide talon de pain qui emp?cha la faim de le talonner.

Villefranche, M?con, Chalon-sur-Sa?ne, Chagny furent franchis sans difficult?, mais ? Perrigny, pr?s de Dijon, le voyageur non d?clar? faillit ?tre surpris. Profitant de larr?t de deux heures, Jean vint renouveler la nourriture des chevaux. Heureusement lobscurit? ?tait profonde d?j?, sans cela il e?t immanquablement d?couvert le journaliste tapi dans un angle du wagon.

On repartit. Fatigu?, Lavar?de s?tendit sur le plancher et sendormit. Durant son sommeil, le train filait d?passant Dijon, puis Nuits-sous-Ravi?res.

Vers onze heures du matin, le 22 mars, il entrait en gare de Tonnerre.

L?, il fallait sesquiver rapidement. Le jeune homme ouvrit la porti?re, regarda au dehors. Rien dinqui?tant n?tait en vue. Il sauta sur le quai. Mais il jouait de malheur. ? linstant o? ses pieds touchaient le sol, Jean quittait lui-m?me le wagon qui, depuis trente et une heures, lui servait de logis.

Reconna?tre lh?te de son p?re, se persuader que cet individu ne pouvait sortir dun v?hicule lou? par lui sans les plus noirs desseins, fut pour sa d?fiance villageoise laffaire dune seconde. Et sans h?siter, dune voix retentissante qui attira tous les employ?s, il hurla:

Au voleur!

Lavar?de eut un geste de rage. Ce niais allait ameuter le personnel contre lui. Il serait arr?t? et alors

Eh bien! non, il ne serait pas dit quil ?chouerait au port, sans avoir tout mis en ?uvre pour ?viter ce malheur.

Comme des ressorts ses jarrets se d?tendirent et, ? une allure ?perdue de fauve traqu?, il traversa la gare, la cour des marchandises et se trouva dans la ville.

? cent m?tres en arri?re, Jean entra?nait les facteurs, les hommes d?quipe accourant, clamant:

Au voleur! Au voleur!

Une ruelle ?tait en face du fugitif. La porte ouverte dun jardinet contigu ? la premi?re maison le fit arr?ter dans son ?lan.

D?pister un ennemi est plus s?r que chercher ? le gagner de vitesse, murmura le jeune homme.

Il entra dans le jardin, repoussa le battant derri?re lui et attendit. Des semelles ferr?es sonn?rent sur le pav? de la rue. Il respira. Ses adversaires d?passaient sa retraite.

Je lai vu au tournant de la rue, l?-bas, clama un employ?.

Et toute la bande hurlant: au voleur, fila dans la direction indiqu?e. Armand se crut sauv?. Mais voici quun bruit l?ger le fit tressaillir. Une jeune fille ?tait sortie de la maison.