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Les cinq sous de Lavar?de

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Nous croyons donc ?tre mod?r?s en sollicitant de Votre Gr?ce la remise, contre la giovinetta, de quarante mille livres sterling. Vous ne portez pas pareille somme sur vous, mais votre parole appuy?e dune promesse sur papier timbr?, suffira ? nous remplir de joie. Votre mouchoir attach? ? la barre dappui de votre fen?tre signifiera acceptation. Si dici ? ce soir vous navez pas cru devoir faire ce signal, nous ferons les frais dun linceul pour confier ? la terre lincomparable joyau que la Santa Maria beata a remis entre nos mains.

Les mis?rables! gronda sourdement le jeune homme.

Puis haussant les ?paules avec son insouciance dartiste pour le veau dor:

Les cris sont inutiles. Ils demandent un million, il faut payer.

Payer, r?p?ta lAnglais dune voix rauque

Lavar?de le consid?ra avec ?tonnement. Il crut ? une r?volte de lhomme qui poss?de, et non sans s?cheresse:

Ils la tueront sans cela Pr?f?rez-vous donc votre or ? votre fille?

Mais il regretta aussit?t ses paroles. Le gentleman avait p?li sous loutrage, et se tordant les mains, il g?missait.

Mon or! Si javais la somme je la donnerais, quitte ? me remettre au travail pour refaire ma fortune. Mais en r?unissant tout ce qui est ? moi, je trouverais ? peine trente mille livres. Et ils ne me croiront pas, ces bandits! puisque vous-m?me vous mavez soup?onn?!

Le jeune homme saisit les mains de son interlocuteur, les serra vigoureusement et, courant ? la fen?tre, il fixa son mouchoir sur la barre dappui.

Que faites-vous? s?cria Murlyton, puisque je vous affirme que je nai pas

Il sarr?ta. Lavar?de le regardait en souriant.

Cher ami, dit-il, pr?tez-moi dix louis.

Ah ??! Vous devenez fou? fit lAnglais.

Non, vous allez comprendre. Jusqu? Livourne je dois servir sur le Santa-Lucca, jai donn? ma parole. Mais une fois l?, rien ne memp?che de payer ma place en chemin de fer jusqu? Paris. Lh?ritage de mon cousin vous appartient de la sorte, puisque jaurai manqu? ? la clause testamentaire et la prisonni?re est sauv?e!

Il disait cela simplement, sans h?sitation, sans regret, il renon?ait ? la fortune colossale.

Non, r?pliqua lAnglais, je ne puis accepter.

Mais le journaliste linterrompit.

Alors je nai plus qu? me loger une balle dans la t?te, pour vous contraindre ? h?riter de moi et ? arracher aux mains des Maffiosi le tr?sor, comme ils lappellent, elle!

Et faisant sauter du bout de longle une larme qui perlait entre ses paupi?res:

D?p?chez-vous. D?j? je devrais ?tre ? bord. Mes dix louis, mon ami?

Le gentleman ne r?sista plus. Il remit largent; puis lui ouvrant les bras:

Mon ami, bredouilla-t-il en pleurant mon fils.

Un instant, les deux hommes demeur?rent embrass?s; et Lavar?de se dirigea vers le port dun pas l?ger. ? trois heures cinq, le Santa-Lucca quittait Messine en emportant son nouveau m?canicien.

Sur la jet?e, Bouvreuil se promenait avec son ins?parable associ? Miraflor.

Quand le bateau fut ? une certaine distance, il se mit ? rire.

Maintenant, dit-il, nous pouvons rassurer ce brave Anglais.

Vous ?tes certain que tout a bien march??

Le mouchoir a ?t? attach? ? la fen?tre par ce damn? journaliste lui-m?me. Cach? dans la maison de Fierone, je voyais dans la chambre et jai suivi la sc?ne. LAnglais a avou? quil ne poss?dait pas un million. Parbleu, sans cela, nous aurions demand? davantage! Puis il a donn? de largent au jeune homme. Do? jai conclu ceci: b?te comme un fianc?, Armand a sacrifi? sa fortune pour sauver sa belle.

Les renseignements que vous aviez ?taient donc absolument exacts?

Jen ?tais s?r. Le banquier de Calcutta qui me les a donn?s, alors que je passais pour un grand explorateur, poss?dait un tableau des fortunes anglaises. Jai quelques propri?t?s l?-bas et elles y figuraient ? un penny pr?s. Voil? pourquoi jai cru au reste. Mais laissons ce sujet. Retournez aupr?s de la petite, moi je me r?serve le papa.

Les deux coquins se serr?rent la main. Bouvreuil prit le chemin du palais de la Gloriosa Italia.

Don Jos? Miraflor senfon?a dans le quartier populeux o? ?tait d?tenue Aurett. Tout en marchant, il monologuait:

Pourquoi pas! Lid?e ?tait bonne. Le vieil Anglais sera furieux, cest ?vident; mais il faudra bien quil samadoue.

Et un sourire sinistre ?cartait ses l?vres. Bient?t il atteignit une rue. Un ?criteau ? demi bris? portait via Capranica. Il sarr?ta ? lune des derni?res maisons, longea un corridor sombre et p?n?tra dans la pi?ce, o? la jeune fille, sous la garde de quatre gredins, ?tait prisonni?re depuis la veille.

Jos? parla bas aux Siciliens. Ceux-ci sortirent, le laissant seul avec la captive. Alors, il vint ? elle, et, narquois, mena?ant:

Mademoiselle, fit-il, ? Cambo, on a interrompu notre conversation commenc?e; ici, je lesp?re, il nen sera pas ainsi.

Que voulez-vous dire? murmura la jeune fille.

Ceci. Mand? par une lettre, votre p?re vient ici. Il tombera dans le corridor dentr?e, perc? de coups de couteau, si vous n?tes mon ?pouse.

Et comme Aurett gardait le silence, ?pouvant?e:

Un bon moine habite tout pr?s. Faut-il le pr?venir? Il nous aura b?nis avant larriv?e de sir Murlyton.

LAnglaise courba le front. Il lui fallait c?der, renoncer au fianc? quelle avait choisi, sans cela son p?re serait assassin?. Et dune voix basse, d?chirante, elle dit:

Pr?venez le moine, mais ?pargnez mon p?re.

Jos? poussa une exclamation de triomphe, mais soudain il se produisit dans le couloir comme un bruit de temp?te.

La porte souvrit, battant le mur avec fracas et trois hommes se ru?rent dans la chambre. Avant que le mis?rable e?t pu se rendre compte de ce qui arrivait, un coup de b?ton l?tendait sur le sol et Aurett, enlev?e de terre comme une plume, ?tait dans les bras de son p?re.

Quand elle fut revenue de sa surprise, on lui raconta ce qui s?tait pass?. Langlois et Yan, en attendant le 2 mars, s?taient log?s rue Capranica. Ils lavaient dit du reste ? Lavar?de. Apprenant quune ?trang?re ?tait s?questr?e dans une maison voisine, ils s?taient inform?s et avaient acquis la certitude que linfortun?e ?tait la passag?re du navire ?lectrique. Eux, qui n?taient pas de la Maffia, ils avaient couru aussit?t ? lh?tel de la signora Toronti. ? lheure m?me o? le Santa-Lucca sortait du port, le gentleman recevait les braves marins et, d?s les premiers mots, il se levait et partait avec eux pour d?livrer sa fille. Sans peine, boxant en Anglais et cognant en Bretons, ils avaient culbut? les coquins rassembl?s dans le couloir ils ?taient arriv?s ? temps.

Aurett ne demandait qu? s?loigner de ce lieu o? elle avait souffert tant dangoisses. On revint vers lh?tel.

En route Murlyton lui apprit la r?solution g?n?reuse dArmand. Elle frissonna tout enti?re, prise dune joie infinie.

Comme il maime! dit-elle en tombant dans les bras de son p?re.

Et tout ? coup elle demanda:

Mais il ne perdra son h?ritage quapr?s Livourne!

Sans doute.

Eh bien, mon p?re, il ne faut pas quil soit vaincu celui qui m?rite tant de triompher.

Comment lemp?cher?

Une d?p?che.

Mais ? quelle adresse?

Sur le Santa-Lucca, d?s son entr?e ? Livourne, urgent.

Tout heureuse, elle accompagna son p?re au t?l?graphe et ne se d?cida ? quitter le bureau quapr?s la transmission du t?l?gramme.

? lh?tel, on fit f?te ? lAnglaise, ?chapp?e aux mains des bandits. On parla dun signor venu pour voir sir Murlyton apr?s son d?part. Au signalement, Aurett reconnut Bouvreuil.

All right! grommela le gentleman, si jamais je rencontre cet individu, je jure de le corriger dimportance.

XXIX.France!

Le 5 mars, au matin, le Santa-Lucca mouillait dans le port de Livourne. Un grain ? hauteur de l?le dElbe avait ?t? le seul incident du voyage. Le bateau ?tait ? peine ? quai quun t?l?graphiste bondissait sur le port, demandant:

Il signor Lavar?de?

Averti, celui-ci se pr?senta et le messager lui remit une d?p?che.

Un t?l?gramme, ? moi, ici? qui diable peut?

Tr?s intrigu?, il regarda dabord la signature.

De Murlyton Ah! bien, il mannonce le retour de miss.

Il y avait bien de cela, mais ce n?tait pas tout; la d?p?che disait:

Enl?vement Aurett simul?, ?tait man?uvre Bouvreuil pour vous duper. Pas loyal profiter situation. Correct vous avertir. Ma fille pr?s de moi vous dit: Continuez voyage. Vous retrouverai ? Paris, 25, chez notaire. Puisque peux plus contr?ler, munissez-vous certificats indiquant moyens de transport employ?s.

Truly. Murlyton.

Un instant le jeune homme demeura immobile. Une joie intense chantait en lui. Aurett ne courait plus aucun danger. Et c?tait elle, la ch?re enfant, qui lui disait, dans la s?cheresse laconique du t?l?gramme:

Poursuivez votre route. Mon c?ur est avec vous, je veux que vous arriviez vainqueur.

Quelques secondes accord?es au sentiment, et puis le Parisien se retrouva plein dardeur.

Il fallait des certificats. Tout dabord celui du capitaine du Santa-Lucca. Celui-ci ne fit aucune difficult? dattester que pendant la travers?e de Messine ? Livourne, du 29 f?vrier 1892 au 5 mars, Armand avait rempli avec z?le et habilet? les fonctions de m?canicien ? son bord, et ce sans aucune autre r?tribution que sa nourriture.

Il octroya non moins gracieusement ? ce marin mod?le quelques feuilles de papier ? lettre. Et, s?ance tenante, Lavar?de pla?a sous enveloppe les deux cents francs emprunt?s ? sir Murlyton, convertis en un ch?que par les soins du capitaine Antonelli.

De sa plus belle ?criture, il moula cette suscription:

? ma?tre Panabert

notaire

Rue de Ch?teaudun

Paris

Pour remettre ? sir Murlyton, Esquire.

Une fois ? terre, la blague reprit le dessus.

Jai vingt-cinq centimes ? d?penser. Cest le prix dun timbre-poste dans tous les pays de lunion postale: rien ne memp?che donc daffranchir ma lettre ? ma?tre Panabert.

L?p?tre jet?e ? la poste, le voyageur se pr?occupa dob?ir ? la d?p?che de ses deux amis.

Le patron dune tartane compl?tant son ?quipage lembaucha, et de Livourne ? la Spezzia et ? G?nes, il apprit le jour, la man?uvre de la voile latine; la nuit, la p?che ? la tra?ne.

? G?nes, il passa sur une autre barque et jusqu? Vintimiglia, fit successivement la guerre au thon, ? l?ponge commune et au corail rose.

Une journ?e de marche p?destre sur la merveilleuse route de la corniche den haut, amena le journaliste ? Monaco, o?, pour arriver ? Nice, il suivit la corniche den bas, au bord de la mer.

L?, un matelot, ayant ?t? gri?vement bless? dans une rixe, Lavar?de le rempla?a sur un caboteur, charg? doranges et de grenades. D?barqu? ? Toulon, le voyageur eut la bonne fortune de rencontrer le yacht dun ami parisien, fils dun chocolatier connu dans les cinq parties du monde.

Tr?s int?ress? par le r?cit de ses aventures, celui-ci offrit ? Armand de le conduire ? Marseille sur son yacht de plaisance, qui fl?nait dans la M?diterran?e, sans but. Autant aller ? Marseille quailleurs.

Bref, le 16 mars, ? huit heures du matin, le journaliste mit le pied sur le quai de la Joliette. Son premier cri fut un cri de joie.

Terre natale, terre de France, je te revois enfin et je te salue! Ah! cest bon de respirer lair du pays (et comme il aspirait ? pleins poumons). Sapristi! fit-il gaiement, il nest pas aussi pur qu? Nice et sent terriblement lail et le savon mais enfin, ici ou l?, cest tout de m?me la patrie.

Il rangea ce quil appelait ses papiers, cest-?-dire les attestations de ses patrons de hasard, depuis celui de la tartane jusqu? lobligeant yachtman.

Comme ?a, je ne passerai pas pour un vagabond, le plus grand danger que je courre maintenant Je ne me vois pas pinc? par la gendarmerie, qui, avec la placide lenteur de notre administration, attendrait pendant trois mois la preuve de mon identit? Avec ces paperasses, je suis tranquille.

Mais bient?t sa satisfaction fit place ? des r?flexions p?nibles.

Je suis ? 865 kilom?tres de Paris. Inutile de songer ? les faire ? pied. Le temps me manque. Donc il me faut trouver un v?hicule. Mais lequel? Ah lequel? Voil? la question. Ici, il ne sagit plus demployer les moyens h?ro?ques je suis en pleine prose ? pr?sent. Il faut trouver des trucs, comme on dit au boulevard.

Parbleu, le chemin de fer lui plaisait. Sil avait connu un chef de gare, il aurait pu rentrer ? Paris comme il en ?tait parti. La moindre caisse e?t fait son affaire. Seulement, il ne connaissait personne ? Marseille.

Tout en songeant, Lavar?de remontait la Canebi?re. La large voie, bord?e de magasins, de caf?s et dagences commerciales ou maritimes, ?tait encombr?e de voitures. Les balles de caf?, de coton, se croisaient avec les emballages des savonneries.

Les chariots roulaient lourdement, les conducteurs sinvectivaient, les chevaux hennissaient. Sur les trottoirs des hommes charg?s de fardeaux se croisaient en tous sens, avertissant les promeneurs davoir ? se garer par des cris aigus, des exclamations sonores. Les t?, les mon bon, les p?chaire heurtaient les troun de Diou et les patafloc dans un vacarme assourdissant!

Calmes au milieu du tohu-bohu, les petits d?crotteurs circulaient en casaque uniforme, sautaient aux pieds du passant arr?t? et dune brosse l?g?re enlevaient la poussi?re blanche ternissant le vernis de la chaussure.

?vitant les chocs, Lavar?de arriva sur le cours Belsunce. Le promeneur remarqua deux hommes qui sortaient dun caf? au coin de la rue Pav?-dAmour. Ils parlaient haut, en vrais Marseillais quils ?taient de la t?te aux pieds.

Eh! disait lun, viens donc d?jeuner, Bodran.

Lautre r?sistait:

Non, je dois me rendre

Au d?p?t des m?caniciens et chauffeurs, la belle affaire! Les roulements, ils sont ?tablis sans toi tout chef du d?p?t que tu es. Ils sex?cuteront bien sans toi

Seulement si mon absence ?tait constat?e, je serais ? lamende. Non, tu emm?neras le petit, voil? tout. Accompagne-moi un peu, il doit ?tre ? jouer par l?!

Lavar?de avait dress? loreille. Cette fois il la tenait son id?e. Ex-m?canicien dun steamer, il saurait bien chauffer une locomotive. Et il avait le chef de d?p?t sous la main! Comment lint?resser ? son sort?

Il suivit les deux hommes qui montaient vers les all?es de Meilhan, se rendant ensuite ? la gare Saint-Charles. Ils sarr?t?rent et lemploy? de chemin de fer montra ? son compagnon un groupe de gamins sur le trottoir oppos?.

Tiens, voil? Vittor. Tu le prendras avec toi. Eh! Vittor, ici!

? cet appel, lanc? dune voix de stentor, lun des joueurs leva la t?te.

T?, s?cria-t-il, cest le p?re!

Et il bondit sur la chauss?e pour rejoindre lauteur de ses jours. Dans sa pr?cipitation, lenfant navait pas aper?u un camion qui arrivait ? fond de train.

Le chariot lanc? allait ?craser le petit. Les promeneurs virent le danger. Ils pouss?rent un cri d?pouvante et brusquement ils se turent stup?faits. Lavar?de navait pas cri?, mais s?tait ?lanc?; dun revers de main, il avait culbut? le petit en dehors de la ligne suivie par les chevaux, et la voiture pass?e, il lenlevait dans ses bras et le rapportait tout ?tourdi encore ? son p?re.

Celui-ci ?tait litt?ralement fou. Il embrassa le gamin, serra la main du sauveteur, fit de grandes d?monstrations, gesticula, pleura, commen?a des phrases quil ne finissait pas. Enfin, il remit un peu dordre dans ses id?es et Armand put percevoir ces mots:

Vous avez sauv? Vittor, souvenez-vous du p?re Bodran. Il vous est d?vou? jusqu? la mort.

Le Parisien sourit et appuyant sa main sur l?paule du Marseillais:

Comme cela se trouve, dit-il, jai besoin de vous.

De moi?

Pr?cis?ment. Jai entendu sans le vouloir votre conversation. Monsieur se charge de votre petit Victor. Une promenade et un bon d?jeuner lui ?teront jusquau souvenir de sa frayeur. En nous dirigeant vers la gare je vous expliquerai mon affaire.

Avec des manifestations et des gesticulations exag?r?es les amis se s?par?rent et le chef de d?p?t resta seul avec le Parisien. Ce dernier avait d?j? pr?par? une histoire:

Il habitait Messine, vivant difficilement au jour le jour, quand il apprit la mort dun parent ? h?ritage. Le d?c?s datait de loin et le 25 mars on atteignait le d?lai de prescription. Ses lettres au notaire demeurant sans r?ponse, il s?tait embarqu? comme m?canicien, il avait ses preuves en poche; arriv? le matin m?me ? Marseille, il se trouvait sans argent.

Bodran fron?a le sourcil. Ce discours lui semblait devoir aboutir ? un emprunt Mais Lavar?de conclut n?gligemment:

Or, demander laum?ne, solliciter un pr?t, sont choses usuelles chez les gens qui ont lhabitude de loisivet?. Elles ne sauraient me convenir. Je suis un travailleur, moi, et ce que je demande, cest un travail gr?ce auquel je puisse me rapprocher de Paris.

Tr?s bien, souligna le chef de d?p?t visiblement soulag?.

Puis, par r?flexion:

Tout cela ne me dit pas ce que vous attendez de moi.

Mais si.

Vous trouvez?

Cest clair. Ex-m?canicien, je saurai bien chauffer une machine et vous auriez toutes facilit?s pour men confier une.

Bodran se gratta le nez.

Diable! Diable! Ce nest pas commode.

Vraiment?

Sans doute, la Compagnie a ses m?caniciens et chauffeurs, class?s apr?s examen. Les roulements sont ?tablis et ? moins dun accident.

Provoquons-en un.

Provoquer un accident! clama lemploy? avec ahurissement.

Ou plut?t, continua Armand, un incident, un trou dans le roulement. Tenez, vous m?tes d?vou? ? la vie ? la mort. Du moins vous laffirmiez tout ? lheure.

Je ne men d?dis pas.

Eh bien! Menez-moi au d?p?t. Invitez-moi ? d?jeuner et ? d?ner aujourdhui.

Bon!

De plus, faites-moi cadeau dun litre deau-de-vie. Avec cela, je me charge de mettre un chauffeur hors d?tat de partir. Voil? lincident demand?. Je remplace lhomme au pied lev? et je file sur Paris.

La proposition ?gaya fort Bodran.

Tenez, s?cria-t-il, vous ?tes un malin. Venez donc Les agents attach?s ? ce d?p?t font le service jusqu? Tarascon seulement. Je vous donnerai un mot pour mon coll?gue. Il vous enverra plus loin.

Les causeurs ?taient arriv?s ? la gare Saint-Charles. Derri?re son guide, le journaliste p?n?tra sur les quais, traversa les voies et gagna le d?p?t.

Dix minutes plus tard, ses souvenirs de l?cole de Brest aidant, il avait fait preuve dune connaissance des machines suffisante pour que Bodran ne?t aucun scrupule, aucune inqui?tude. Le chef de section le fit d?jeuner.

? deux heures, au moment o? une locomotive charg?e de ses servants rentrait, il lui remit le litre de cognac r?clam?. Armand scrutait le visage du chauffeur qui arrivait. Sous la poussi?re de charbon dont cet agent ?tait masqu?, son nez rutilait Quel indice! Lavar?de se pencha ? loreille de Bodran.

Un mot. Quand repart ce gaillard-l??

Voyez le roulement. Minuit 52 minutes par train de marchandises 3014.

Entendu! Cest ce train que je choisis.

Et laissant le chef de d?p?t, il se rapprocha de lagent quil aspirait ? remplacer. Le chauffeur nettoyait la locomotive. Le Parisien le questionna, se donnant pour un sous-ing?nieur de lexploitation, de passage au d?p?t pour vingt-quatre heures.

Louvrage achev?, il savait que son interlocuteur sappelait Dalmuche, quil n?tait pas satisfait de son sort, ?tat desprit commun ? tous les employ?s, et quil d?sirait ?tre promu m?canicien.

Armand feignit de sint?resser ? ces racontars, ce qui flatta le chauffeur. Il lui promit de le recommander ? la direction, ce qui le charma, et, pour finir, lui fit avaler un verre de cognac. Du coup, lhomme fut conquis. Son nez rubescent navait pas tromp? lobservateur. Il appartenait ? un ivrogne. D?s quil aper?ut le litre dalcool, lagent se sentit pris pour le soi-disant ing?nieur dune vive tendresse. Au lieu de consacrer au sommeil les heures affect?es au repos par le roulement, il voulait accompagner son nouvel ami, le piloter dans Tarascon, lui montrer le pont du Rh?ne. Mais Lavar?de le calma dun mot.

Reposez-vous bien. Apr?s le d?ner, nous finirons la bouteille. Cela ?claircit les id?es.

Chose promise, chose due. ? huit heures, les deux hommes sattablaient en face lun de lautre, le flacon de cognac entre eux. ? onze heures, Dalmuche ronflait sur la table apr?s avoir s?ch? la bouteille.

Il en a au moins pour douze heures ? cuver son eau-de-vie, grommela le chef de d?p?t qui avait suivi avec int?r?t les man?uvres de Lavar?de. Je nai plus qu? porter lincident sur ma feuille. Pas dautre chauffeur disponible; je vous engage, ma responsabilit? est ? couvert.

Cependant, objecta le jeune homme, vous ninscrirez pas le motif: Ivresse.

Pourquoi?

Je ne veux pas causer dennui ? ce pauvre diable. Mettez indisposition subite.

Je veux bien.

Et se frappant le front, Bodran ajouta:

Mieux que ?a: Indisposition chol?rifor-me.

Le journaliste le regarda, surpris:

On parle donc du chol?ra en France?

Ah! ?a, vous ne lisez pas les journaux?

Jarrive.

Cest juste. Sachez donc que les feuilles racontent une foule dhistoires de microbes, si bien que personne na la maladie, mais que tout le monde en a peur. Si vous avez un coryza, les m?decins le trouvent aussit?t chol?riforme; une fluxion devient nostras; un cor au pied, asiatique. Par cons?quent