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Les cinq sous de Lavar?de

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Trois millions tout juste.

Il vous sera douloureux de perdre une pareille somme.

Le ton ?tait si ironique quArmand dressa loreille.

Que pr?tendez-vous insinuer? demanda-t-il.

Ceci seulement: La police vous attend sur le quai quand vous allez remonter.

Le visage du journaliste s?panouit:

Quand je vais remonter?

Oui, mon excellent monsieur Lavar?de.

En ce cas, je descends Merci de mavoir pr?venu.

Un claquement sec se fit entendre. Le Parisien avait tourn? la manette servant ? fermer le d?me qui recouvrait le trou de l?chelle. Debout aupr?s du tableau, il avait saisi une autre poign?e.

Que faites-vous? hurl?rent Bouvreuil et Jos? stup?faits.

Vous le voyez, messieurs, je descends.

En effet, un bruissement singulier, froufrou de leau glissant sur les flancs du bateau, arrivait jusquaux assistants.

Les acolytes firent mine de s?lancer sur le jeune homme; mais celui-ci ?tendit la main sur un bouton noir plac? au centre du clavier, et, froidement:

Un mouvement, et jouvre le Goubet ? la mer!

Le Goubet! rugit laventurier en reculant cependant.

Oui, le Goubet; cest le vrai nom de ce bateau que vous alliez livrer ? lAutriche, alors que linventeur, ruin? par ses patriotiques essais, vous lavait confi? uniquement pour que son id?e triomph?t dans son pays.

Oh! murmura Aurett, ce gentleman est donc toujours voleur.

Une sonnerie ?lectrique retentit, et soudain une clart? verte emplit le salon. Les panneaux s?taient ouverts. Le torpilleur reposait au fond du port, au milieu de la gamme verdoyante des eaux. Des poissons, effar?s par la pr?sence de cet h?te inaccoutum?, fuyaient, ombres noires, dans un brouillard ?meraude.

La jeune fille ne chercha pas ? retenir ses cris dadmiration, et les l?vres de son p?re souvrirent sous la pouss?e dun Aoh! prolong?.

Ce bateau vol?, continua Lavar?de apr?s leur avoir laiss? le loisir de regarder, je vais le ramener en France si vous ny faites pas dopposition.

Je pense que cela est juste, r?pondit simplement sir Murlyton.

Mais moi je proteste, clama Miraflor.

Profitant de linattention g?n?rale, le mis?rable avait arm? son revolver; maintenant il le braquait sur le Parisien.

Bon, fit celui-ci dun ton railleur, je vous connais comme tireur, vous visez mal et votre main tremble.

?cumant de rage, le Colombien ?levait son arme, pr?t ? faire feu. Soudain, il passa comme un glissement dans lair, et Jos? fut enlev?, renvers? ? terre, et emprisonn? dans un r?seau de cordelettes qui le r?duisit ? limmobilit? la plus absolue.

Les niches communiquant avec les autres compartiments avaient tourn?, amenant dans le salon, Langlois et Yan, appel?s par une sonnerie du tableau. Sur un signe du nouveau capitaine, les Malouins avaient accommod? lancien, ainsi quon vient de le voir.

Lavar?de sapprocha de Miraflor.

Il se pencha sur lui et prit dans sa poche un portefeuille.

Vous me d?valisez, hurla le vaincu.

Sans r?pondre, le journaliste tira du maroquin une liasse de billets de banque quil compta m?thodiquement.

Soixante-seize mille francs. Produit des visites que les Italiens et les Autrichiens ont rendues ? bord, car vous naviez pas que je sache un sou vaillant. Il y a l? trente-huit mille francs ? vous et trente-huit ? Goubet.

Et redevenu souriant:

Parlant et agissant en son nom. Je d?falque de sa part dix mille francs, que je joins ? votre liasse, afin dannuler le march? auquel la g?ne la contraint et dont vous avez abus?. Soit quarante-huit mille que je renferme dans votre portefeuille et dans votre poche.

Il ex?cutait le mouvement en m?me temps.

Quant aux vingt-huit mille restants, je les donne ? Langlois pour quil puisse racheter une barque. Goubet ne trouvera pas que cest trop, pour avoir sauv? son ?uvre du d?shonneur.

Et comme le Malouin se d?fendait:

Prends donc, lui dit-il, tu peux ?tre s?r que linventeur mapprouvera. Du reste je lindemniserai, jesp?re. Avec laide de Gautier nous ferons une campagne de presse s?rieuse et le ministre finira bien par nous entendre.

Puis, prenant laccent du commandement:

Yan, au fanal! Langlois ? la machine! Si nous demeurons ici, la police va nous envoyer des scaphandriers.

Dinstinct, en hommes habitu?s ? lob?issance passive, les matelots s?taient ?lanc?s aux postes indiqu?s. Bouvreuil esquissa un mouvement vers le tableau de direction, mais Murlyton larr?ta par ces mots:

Non, vous ne sauriez pas. Inutile de nous faire p?rir.

Et il appuya ce conseil dune solide bourrade.

Le bateau se mit en marche, glissant lentement ? deux m?tres du fond. Il obliqua ? droite pour prolonger le Moto Santa Teresa, contourna la plate-forme de la Lanterne et piqua droit vers le sud, dans lAdriatique. Par les panneaux, les passagers voyaient filer les bandes vertes de leau, l?g?rement rid?es par le frottement du Goubet, ? qui d?sormais nous laisserons cette appellation fran?aise. Au-dessous du torpilleur la terre n?tait plus visible.

? quelle profondeur sommes-nous? demanda miss Aurett.

Armand consulta le manom?tre.

? vingt-deux brasses.

Et la brasse vaut?

Un m?tre soixante Ici les agitations de la surface ne se transmettent plus Vous devez remarquer quaucun de nous ne souffre du mal de mer Maintenant, comme le creux moyen de lAdriatique est de deux cents m?tres, je puis donner sans danger au bateau sa vitesse maxima.

Qui est de?

Ma foi, nous allons le savoir.

Un tour de manette, et le froufrou de leau saccentua, devint strident. Le jeune homme avait les yeux fix?s sur un cadran o? une aiguille circulait rapidement. La pointe se fixa enfin.

Cinquante milles ? lheure, dit le jeune homme! Cest ph?nom?nal et cest effrayant.

Tous sentre-regard?rent. Une m?me pens?e traversa tous les cerveaux:

? cette allure, un choc eut ?t? un ?crasement.

Quun rocher se trouv?t sur la route et le sous-marin sous la formidable pouss?e de son h?lice ?claterait ainsi quune noix vide.

Une grande carte de la M?diterran?e, indiquant les fonds, de Gibraltar ? Candie, ?tait accroch?e au mur au-dessus du clavier directeur. ? laide du compas, le Parisien relevait la route.

Le soir ? neuf heures, apr?s un d?ner emprunt? aux provisions du bord, on se trouvait en face dAnc?ne. Chacun sinstalla pour passer la nuit sur les divans qui faisaient le tour du salon. Don Jos?, par pr?caution, navait pas ?t? d?ficel?.

Seul Armand resta debout ? son poste. Veillant pour tous, il releva successivement Civita-Nova, Benedetta, Cuilianova, Pescara, Vasto.

Comme la nuit il ne craignait pas d?tre aper?u, il fit remonter le bateau et ouvrir la coupole pour renouveler lair respirable sans avoir recours aux machines. Vers minuit il rasa l?le Tremiti.

Piesti, ? lextr?mit? du cap du m?me nom, Manfredonia au fond dune baie pittoresque o? une algue sp?ciale donne aux eaux une teinte safran, Barletta, Trani, Bari, Brindisi, port dattache des vapeurs de la malle de lInde et de lAustralie, furent d?pass?s par le sous-marin dans sa course folle.

Quand Aurett ouvrit les yeux, vers six heures du matin, le Goubet sortait du canal dOtrante et se trouvait en vue de la cit?, mollement couch?e ? lextr?mit? du talon de la botte italienne. Laissant ? gauche larchipel Ionien, ? droite le golfe de Tarente, le torpilleur se dirigea vers la Sicile.

De temps ? autre, Lavar?de faisait plonger lappareil. On descendait dans les vall?es sous-marines tapiss?es dalgues, de fucus, de coraux, de spongiaires. Dans le cercle lumineux du fanal, les voyageurs coll?s ? la vitre contemplaient un spectacle ?trange, dont aucun paysage terrestre ne saurait donner lid?e.

Par suite de la densit? du milieu, les go?mons, les longues herbes de la mer montaient vers la surface en une verticale rigide. Et dans les anfractuosit?s de rochers, entre les v?g?tations corallif?res, des monstres insoup?onn?s grouillaient: des poulpes, des araign?es de mer aux yeux glauques, des homards gigantesques, surpris par lirradiation ?lectrique, accouraient du fond de lombre, se pressant, se bousculant vers le foyer lumineux. Tels les papillons autour de la flamme de la bougie. Mais ici, au lieu dinsectes gracieux, une l?gion d?tres horribles qui semblaient vomis par un cauchemar.

Bouvreuil ?tait ?perdu. Peut-?tre tout cela lui rappelait-il ses mauvais r?ves dhomme daffaires v?reux. Et puis il avait appris que, parmi les colis embarqu?s, se trouvait un baril de poudre. Si bien que, nouvel ?ne de Buridan, il ne savait si sa peur du m?lange d?tonnant ?tait plus grande que sa crainte des crustac?s.

Une vision plus effrayante attendait les passagers. Dans une de ces descentes aux fonds, ils se trouv?rent en pr?sence dune coque de navire donnant la bande ? tribord.

C?tait un grand vaisseau. Les m?ts coup?s ? un m?tre du pont, le bordage d?chir? sur une longueur de trois brasses, disaient la catastrophe. Ce bateau avait coul? ? pic apr?s avoir heurt? un r?cif.

Le Goubet suspendit sa marche et se rapprocha de l?pave. Un cri se fit entendre.

L?, l?, sur le pont, regardez, disait miss Aurett, en mettant la main sur ses yeux.

Parmi les lianes marines n?es de la pourriture du bois, parmi les concr?tions pierreuses des polypes, on reconnaissait des squelettes humains. Lun m?me ? demi sorti de l?coutille darri?re, enti?rement d?pouill? de chair, lav? par les eaux salines, avait conserv? lattitude de lagonie. Dans cette zone o? narrivait aucune agitation de la surface, le squelette restait les bras en lair, la t?te renvers?e en arri?re, semblant continuer un supr?me appel, un dernier effort pour fuir lasphyxie.

Lentement le torpilleur fit le tour de l?pave. Sur le tableau darri?re ? demi rong?, les voyageurs purent lire: la S?millante. Et dans le silence la voix de Lavar?de s?leva grave, ?mue:

La S?millante transportait des troupes de larm?e de Crim?e. Elle toucha un r?cif non port? sur les cartes et sombra, entra?nant trois cent cinquante hommes d?quipage et neuf cent soixante-quinze soldats. Saluons, mes amis, c?taient des Fran?ais!

Le Goubet s?loignait ? toute vitesse comme sil avait compris le d?sir de ceux qui le montaient.

Longtemps il fila ainsi, sans que personne songe?t ? parler. Tout ? coup lappareil ?prouva une secousse l?g?re. Le bruit du frottement de leau cessa. Le bateau restait immobile dans limmobilit? verte. Presque aussit?t Langlois parut:

La machine ne fonctionne plus!

Ah! ricana don Jos?, les accumulateurs sont taris. Jen attendais dautres pour partir. Maintenant, nous ne pouvons ni monter, ni descendre.

Lavar?de consulta sa carte:

Nous sommes presque en face de Messine ? un kilom?tre de la c?te ? peine.

Alors, r?pond Langlois, le bateau d?montable peut servir.

Le bateau d?montable?

Oui! Il est enferm? dans une caisse. Cest un canot en peau que lon tend sur une carcasse de bois. Une fois ? la surface de la mer, nous monterons lappareil et gagnerons la c?te ? laviron.

Bon, r?pond Bouvreuil affol?, mais il faut revenir l?-haut.

Armand haussa les ?paules:

Et le poids de s?ret?? Goubet ne la pas attach? sous la quille pour rien.

Puis dune voix sonore:

Attention, que tout le monde se tienne bien.

Et se tournant vers Aurett, devenue tr?s p?le:

Cramponnez-vous ? un meuble, miss. Ils sont fix?s ? la paroi bien vous y ?tes?

Elle fait oui de la t?te.

Alors, d?clenchons!

Sous la main du capitaine une manette grince ? deux reprises.

? Dieu-vat!

Une secousse violente se produit. Les passagers sont secou?s comme la feuille par la temp?te. Ils ont la sensation vertigineuse dune chute en haut. Puis un nouveau choc qui les fait rouler p?le-m?le sur le tapis et le torpilleur sarr?te.

Bient?t tous sont sur le pont. Armand a dit vrai. Cest un paysage merveilleux quils ont sous les yeux, le spectacle unique quoffre la vue du d?troit de Messine avec, dun c?t? les grands monts de la Calabre, dont les torrents dess?ch?s sont des chemins conduisant pr?s de Reggio, o? a ?t? fusill? le roi Murat, de lautre, la c?te sicilienne dont lEtna domine les hautes montagnes, pendant quau pied, mollement baign?e de flots bleus, la ville de Messine, inond?e de soleil, se montre ?tag?e autour de son port.

Sans perdre un instant, Langlois et Yan mettent ? flot le d?montable. Don Jos? Miraflor rit dun mauvais rire.

Nous verrons bien si les autorit?s italiennes permettront ? monsieur Lavar?de de ramener mon torpilleur en France! dit-il ? Bouvreuil.

Le journaliste tressaille. Le rastaquou?re va porter plainte. Le bateau sera confisqu? jusquapr?s enqu?te. Des plans en seront dress?s et linvention fran?aise deviendra une arme pour lItalie. Non, cela ne sera pas. Et le regard du jeune homme sirradie dexaltation sainte.

Tous les voyageurs ont pris place dans le canot avec des provisions soigneusement emball?es par le Parisien. Les avirons sont bord?s. Alors Armand a un geste farouche.

? ma place, Goubet le ferait, murmure-t-il.

On le voit dispara?tre dans lint?rieur du sous-marin. Deux minutes s?coulent. Le jeune homme revient un peu p?le. Il s?lance dans le canot et sadressant aux matelots:

? force de rames, les enfants!

Les Malouins ne comprennent pas, mais ils ob?issent. La distance qui les s?pare du bateau sous-marin augmente rapidement. Cent, deux cents, trois cents m?tres sont franchis.

Brusquement, une d?tonation effroyable d?chire lair. Une colonne de feu et de fum?e s?l?ve au-dessus du torpilleur, qui se perd dans un ?norme remous.

Il y avait de la poudre ? bord, dit alors Lavar?de les yeux brillants denthousiasme, jai fait sauter le Goubet!

Et, avec le sourire le plus ironique:

Se?or Miraflor, ajoute-t-il, vous devez ?tre satisfait Les d?bris du navire resteront dans les eaux italiennes.

XXVIII. La Maffia

Les deux associations de brigandage dItalie nont aucun rapport, messieurs. La Camorra ou Calda?a, cest la terre ferme. Elle est synth?tis?e par Fra Diavolo, musqu?, pommad? parfois, le plus souvent bandit de grands chemins, pillard et cruel, ? la fois condottiere et bravo, m?l? par les ambitions gouvernementales ? la politique. La Chaudi?re, traduction fran?aise de notre mot Calda?a, conduisait ? tout, t?moins Antonelli lAbruzzais nomm? colonel par Murat; Gasparoni, ancien chef de la Montagne, vendant ses ?uvres ? Naples, et les nombreux galantuomi qui, dans les tripots, tendent la main aux joueurs heureux, jamais repouss?s gr?ce ? la formule magique: Pour la Camorra, signor! Mais la Maffia, messieurs! Oh! La Maffia, cest autre chose!

Celui qui parlait, un gros homme court, tr?s brun, aux sourcils circonflexes, sexprimant avec la volubilit? et les gestes abondants des Siciliens, traversa le bureau, ouvrit la porte, sassura que personne n?tait aux ?coutes et revint ? ses interlocuteurs, MM. Bouvreuil et Jos? Miraflor.

En d?barquant, les deux coquins avaient tenu conseil. Le bateau sous marin ?tait d?truit, r?duit en miettes. Sils portaient plainte contre Lavar?de, les autorit?s interviendraient mollement, peu soucieuses de soulever un incident franco-italien que la disparition du torpilleur rendait sans int?r?t.

Puis, le journaliste n?tait pas homme ? se laisser condamner sans protestations. Et alors le pass? de Jos? lui interdisant la fr?quentation assidue des hommes de loi, le Colombien se d?cida pour la cl?mence, triomphant euph?misme qui arracha un sourire ? Bouvreuil lui-m?me.

Tous deux confirm?rent donc le r?cit imagin? par Armand en pr?sence de lofficier de port, et que ce dernier consigna en ces termes sur son registre des arriv?es:

Sept passagers ?trangers les noms suivaient montant lEsp?rance, bateau ?lectrique, perdu en vue de Messine, par suite dune explosion. Cause de laccident: Inconnue.

Cela fait, lusurier et le rastaquou?re tir?rent de leur c?t? et se rendirent chez le signor Giovanni Eserrato, de la maison Eserrato, Lifanti et Cie.

Bouvreuil avait depuis longtemps de largent dans cette maison. Il voulait profiter de son passage en Sicile pour se renseigner sur une mention, qui lavait frapp? dans le rapport imprim? apr?s la derni?re assembl?e g?n?rale. Plusieurs pertes subies par la banque ?taient justifi?es au moyen de ce seul mot: Maffia.

Voil? ce qui motivait le discours du signor Giovanni dans le bureau duquel se passait la sc?ne.

Le p?tulant banquier, la porte referm?e, se rapprocha des visiteurs et baissant la voix:

La Maffia, reprit-il, ce nest pas une association, cest un peuple, cest la Sicile tout enti?re et rien que la Sicile. Tous en ce pays nous sommes, non affili?s, mais complices de la Maffia.

Comment tous? sexclama le propri?taire. Pas vous, jimagine?

Eserrato appuya sa main sur le bras de lactionnaire et avec une nuance de crainte:

Ne parlez pas ainsi je suis Maffioso et je men flatte.

Vous?

Moi Jamais je naiderai les poursuites de la police ou des bersaglieri contre les Braves de la Montagne.

Et tout bas:

Je tiens ? me garder des deux S.

Les deux S?

Oui, chuchota le banquier, Stilettata, Scoppiettata, un coup de stylet ou descopette, le fer ou le plomb. Les braves qui arr?tent les voyageurs pour en tirer une ran?on nont jamais fait gr?ce aux d?nonciateurs.

Joli pays, grommela le p?re de P?n?lope, des bandits qui vous ran?onnent et des poltrons qui les soutiennent.

Le signor Eserrato eut un large rire:

On veut faire ses affaires et vivre longtemps. Du reste, si vous habitiez ici, vous agiriez comme nous.

Bouvreuil se redressa:

Moi, commen?a-t-il

Mais il se souvint de la fa?on prudente dont son interlocuteur avait ouvert la porte un instant plus t?t. Peut-?tre un auditeur invisible assistait ? la conversation. Si bien quil termina sa r?ponse par:

Cest ?vident.

Et dun ton si convaincu que le banquier s?cria:

Vous le voyez. Vous voil? sacr? Maffioso.

Lusurier adressa au Sicilien un regard ?trange, qui tourna lentement et vint se fixer sur Miraflor.

Apr?s tout, fit-il entre haut et bas, cest une ressource.

Quoi donc?

Rien, je plaisante.

Serrant la main du banquier, Bouvreuil quitta le bureau avec Jos?. Une fois dans la rue:

Mon cher Miraflor, dit-il, ne trouvez-vous pas les explications du signor Giovanni ?minemment suggestives?

Si, si, ricana lAm?ricain, il me semble quil y a quelque chose ? faire en cette ?le, o? personne ne vous d?nonce aux carabiniers.

Nest-ce pas? Et quand on veut se venger dun homme qui r?volutionne Costa-Rica, qui d?truit les torpilleurs ?lectriques

Les yeux de Jos? brill?rent:

Vous avez une id?e, mon cher Bouvreuil?

Parbleu!

Et cest?

Une petite Maffia

? notre usage

Personnel. Voil?!

Bras dessus, bras dessous, les dignes acolytes s?loign?rent le visage ?panoui. Tandis quils complotaient contre son repos, Lavar?de recevait les adieux ?mus de Langlois et de Yan, puis se mettait en qu?te dun g?te. Il portait fi?rement sous son bras le paquet contenant les provisions prises sur le bateau.

Jai le vivre assur?, disait-il gaiement, il ne me manque plus que le couvert Cest du superflu en cette contr?e heureuse o? le soleil de f?vrier vaut notre Ph?bus de juin, mais je deviens sybarite.

Miss Aurett riait, gagn?e par sa bonne humeur. Peut-?tre aussi, tout au fond delle-m?me, la gracieuse enfant songeait que Paris ?tait tout proche, pour une tourdumondiste comme elle, deux mille kilom?tres ? peine, une journ?e de vol pour lhirondelle, une simple promenade pour lamour qui lui pr?tait ses ailes.

Le palais, lire lh?tel, mot que laccent italien m?tamorphose ainsi, della Gloriosa Italia, sur lequel sir Murlyton jeta son d?volu, ?tait tenu par la signora Gabriela Toronti, forte matrone sur qui quarante ans ?coul?s avaient pes? lourdement. Elle se flattait de r?parer du temps les funestes ravages, ? laide de cheveux faux et dun maquillage polychrome. H?las! Son travail pictural ne servait qu? accuser linanit? de ses pr?tentions.

? larriv?e des voyageurs, elle se pr?cipita ? leur rencontre. En robe de soie bleue, taill?e ? la fran?aise, une mantille blanche sur la t?te, le front coup? par un accroche-c?ur g?ant, figurant un point dinterrogation renvers?, elle fit larticle, avec des roulements dyeux p?m?s:

Vos seigneuries veulent-elles honorer ce palais de leur pr?sence? Beppo, Andrei, Petrucchio, guidez ces Excellences vers leurs appartements.

Beppo, Andrei, Petrucchio neurent garde de para?tre; un tel personnel nexistait pas dans lh?tel.

La signora Gabriela poursuivit:

Sans doute, ces nobles personnages ont besoin de la collazione. Ils ne pouvaient mieux choisir. Larchange Gabrielo lui-m?me, mon bienheureux patron, les a conduits par la main. Ici on trouve la polenta unique au monde, et le vino de Zucco, si buono, si amoroso, que le Dieu tout puissant

Elle se signa tout en continuant:

Sil en avait go?t?, ?tablirait son paradis dans la Sicile.

Ici une pause motiv?e par la n?cessit? de reprendre haleine. Armand en profita pour saluer profond?ment lh?tesse et lui d?biter ces quelques phrases, de tournure fort italienne, en pur toscan

Ces titres: seigneurie, excellence! conviennent ? ce galantuomo et ? la signorina, sa fille, gens riches, tr?s riches, colossalement riches.