.

Les cinq sous de Lavar?de

( 34 39)



Enfin que demandez-vous?

Un instant le journaliste garda le silence.

Eh bien! Donnez-moi quittance de ma petite dette.

Bouvreuil bondit, mais se rassit aussit?t avec un cri de douleur. La cha?ne qui emprisonnait ses chevilles lavait bless?.

Vingt mille francs! b?gaya-t-il.

Mettons que je nai rien dit. Vous pr?f?rez la prison ? votre aise. Dailleurs vous devez y aller un jour o? lautre.

? ce moment, Muller se retourna sur la banquette. Les deux interlocuteurs se turent. Lusurier r?fl?chissait. S?r d?tre relax?, il aurait encore support? le cachot; mais la col?re de P?n?lope lui inspirait une insurmontable terreur. Tout plut?t que de d?cha?ner cette temp?te.

LAutrichien s?tait repris ? ronfler. Et tout ? coup, Bouvreuil songea quil pouvait rouler son adversaire. Un re?u de vingt mille francs donn? au cours du voyage emp?chait son envoi en possession de lh?ritage convoit?. De vingt-cinq centimes ? pareille somme, l?cart ?tait notable.

Monsieur Lavar?de! appela Bouvreuil.

Quoi encore?

Cest entendu. La quittance contre le moyen.

La quittance dabord.

Vous navez pas confiance en ma parole?

Oh! jai ? peine confiance dans votre signature.

Sans r?pondre ? ce dernier trait, le propri?taire fouilla dans sa poche. Il en tira un feuillet de papier et un petit encrier portatif. Sinstallant de son mieux, il se disposa ? ?crire.

? propos, fit Lavar?de, vous me donnez d?charge de ma dette et des frais?

Des frais aussi?

La libert? est le plus grand des biens.

Soit.

Bon. Seulement, permettez-moi de vous dicter les termes de cet acte. Jy tiens absolument.

Le p?re de P?n?lope se sentit devin?. Il courba la t?te:

Vous n?tes pas b?te, murmura-t-il entre haut et bas.

Je le sais bien.

Dictez donc.

Et dune plume rageuse, il tra?a ces lignes ? mesure que Lavar?de les pronon?ait:

Ce 23 f?vrier 1891, en wagon pr?s Szegedin.

M. Lavar?de (Armand) mayant rendu en ce jour un signal? service, je lui fais remise pleine et enti?re, en toute libert?, de la dette de vingt mille francs quil avait contract?e envers moi, ainsi que de tous les frais auxquels elle a pu donner cause.

Puis il tendit le papier au journaliste en murmurant:

Un re?u dans la forme ordinaire aurait suffi.

Que non, monsieur Bouvreuil, vous mauriez r?clam? la somme ? Paris. Ou bien jaurais produit le re?u et perdu ainsi tout droit ? lh?ritage de mon cousin, ou bien, layant d?truit, je me serais vu contraint de payer.

Tout en parlant, il examinait la quittance. Cela fait, il la plia m?thodiquement, mais il nacheva pas son op?ration et un acc?s de folle gaiet? le secoua.

Au verso il venait de lire ces lignes:

? l?tranger, se rendre de pr?f?rence dans les h?tels anglais. En cas dembarras, aller chez le consul.

C?tait la fiche sur laquelle lusurier avait consign?, au d?part, quelques renseignements indispensables ? son voyage.

Et ce moyen? demanda Bouvreuil surpris.

Eh bien! En arrivant ? Trieste, r?clamez-vous du consul fran?ais.

Oh! que cest b?te, s?cria le propri?taire en sass?nant sur la t?te un formidable coup de poing, je ny ai pas pens?!

Et, avec un accent de regret intraduisible:

Voil? une distraction qui me co?te cher

? sept heures on entrait en gare de Szegedin.

Schultze, fid?le ? sa promesse, conduisit Armand au buffet o?, malgr? lheure matinale, tous deux d?jeun?rent copieusement.

Comme ils finissaient, une vingtaine de musiciens portant leurs instruments, violons, violoncelles, contrebasses, cymbalums, etc., envahirent l?tablissement.

Voici la czarda, fit lagent.

Ah! oui, r?pliqua Lavar?de, lorchestre que lon rencontre dans tous les trains de Hongrie.

Oui, il sest produit s?rement un peu de trouble sur la ligne, car il y a ici deux czardas: lune va partir avec nous et lautre ne prendra le train que demain.

Comment le savez-vous?

Cest le buvetier qui ma renseign?.

Le moment du d?part arriva.

Monsieur Schultze, dit le journaliste en prenant cong? de lagent, je voudrais vous adresser une pri?re.

Faites donc?

Vous avez mon ticket pour Trieste!

Parfaitement.

Donnez-le-moi, je le garderai en souvenir de laventure.

LAutrichien acquies?a ? son d?sir.

Mais, s?cria-t-il tout ? coup, il faut que je vous rende ce que vous ai saisi ? Bakou.

Armand ne se souciait pas de rappeler ? Schultze quil navait rien saisi du tout.

Un tel aveu aurait pu compliquer la situation.

Ne parlons pas de cela. Quelques centaines de francs. Remettez-les de ma part ? Mme Schultze en t?moignage de mon estime pour vous.

Mais vous-m?me?

Mon journal a un repr?sentant, donc jai un banquier ? Szegedin.

Le sifflet de la locomotive et une brillante attaque de la czarda coup?rent court aux h?sitations du policier, qui longtemps agita son mouchoir ? la porti?re comme sil quittait un ami. Armand restait sur le quai avec Murlyton et Aurett.

Que faisons-nous? interrogea le gentleman.

Nous pourrions partir ? trois heures puisque jai mon billet pour Trieste, mais le voyage dure un jour et une nuit, je dois donc massurer la nourriture.

Cest trop juste

Cinquante minutes plus tard, Lavar?de annon?ait ? ses amis que, utilisant un petit talent de violoniste, il s?tait enr?l? dans la czarda. On quitterait Szegedin le lendemain 24, et jusqu? Trieste le musicien improvis? ?tait h?berg?, nourri et rafra?chi avec le reste de lorchestre.

XXVII. Le Goubet

Apr?s avoir d?pass? Szegedin, Schultze et Muller constat?rent avec stup?faction que lattitude de Bouvreuil s?tait totalement modifi?e. Plus de cris, plus de r?sistance. Le prisonnier, si nerveux la veille encore, ?tait devenu subitement calme.

M?me il souriait dun air ironique, aga?ant au possible, quand on linterpellait sous le nom de Rosenstein.

Szabadka la Maria-Th?r?siopel des Autrichiens allemands , Baja, perch?e au bord du Danube, Agram, Steinbruck, d?fil?rent sous les yeux des voyageurs sans que lusurier sexpliqu?t. Mais ? quelques kilom?tres de Trieste, il dit ? ses gardiens:

Messieurs, je vous d?clare que je me r?clame du consul fran?ais, et que je demande ? ?tre conduit devant lui.

Vous irez dabord ? la permanence de police.

Soit, mais de l? au consulat. Cest mon droit.

Sur les indications de Bouvreuil, le chancelier t?l?graphia ? Sens, o? P?n?lope attendait le retour dArmand, et la r?ponse ?tablit p?remptoirement lidentit? du propri?taire, qui en fut quitte pour quelques heures de chambre de s?ret?. De l?, une explication avec les policiers, au cours de laquelle ceux-ci mirent sous les yeux de leur ex-prisonnier la lettre fabriqu?e ? Bakou par le Parisien.

Mais cest l?criture de Lavar?de! s?cria Bouvreuil, la reconnaissant du premier coup.

? eux trois ils eurent bien vite reconstitu? toute laventure. Pour Schultze et Muller, furieux de rentrer bredouilles, il demeura acquis que le journaliste avait volontairement tromp? et d?pist? les agents; quil s?tait livr? au d?triment de la police austro-hongroise ? des man?uvres frauduleuses et t?n?breuses, dont avait profit? le vrai coupable! De l? ? larr?ter, il ny avait quun pas.

Bouvreuil affirma que le mystificateur viendrait ? Trieste. Il rappela la fa?on dont il avait r?clam? son ticket. Il persuada ses auditeurs.

Le jour m?me le chef de la police, insuffisamment renseign? par les d?tectives que la rage aveuglait, mettait ? leur disposition une brigade de s?ret?, et des sourici?res ?taient ?tablies ? toutes les gares, Saint-Andr?, lArsenal, Trieste-port, pour pincer le d?linquant au sortir du train.

Cependant celui-ci, m?l? ? la czarda, marchait ? toute vapeur sur la cit? adriatique en raclant du violon. Infailliblement il allait ?tre pris. Il lui faudrait des semaines pour d?montrer ? la justice, boiteuse en tous pays, linanit? des accusations port?es contre lui et lh?ritage lui ?chapperait.

Voil? ce qui r?jouissait Bouvreuil qui, pour loccasion, s?tait fait policier volontaire. Mais le ciel n?tait pas dans son jeu.

Le 25 f?vrier, ? dix heures du matin, le train qui portait Lavar?de et ses amis d?railla entre la halte de Miramar et Trieste. Bouvreuil avait tout pr?vu, tout except? un d?raillement. Les voyageurs, contraints de devenir pi?tons, entr?rent en ville par la splendide via Giacomo-in-Monte, que la police ne gardait pas.

Laissant ? droite le ch?teau et la cath?drale de San-Giusto, ils gagn?rent la piazza Grande, puis le quai du port dit del Mandrocchio, et se dirig?rent vers le Grand-Canal qui part de la mer et partage la ville neuve en deux.

Sir Murlyton et sa fille avis?rent lh?tel Garciotti, sur la riva ou quai du m?me nom, et sy arr?t?rent, tandis quArmand, confiant en son ?toile, vaguait par les quais, cherchant un moyen de poursuivre son curieux tour du monde.

Le hasard heureux ?tait absent ce jour-l?. Le voyageur se promena vainement du molo del Sale au molo San Carlo, de celui-ci au molo Benita. Il eut beau parcourir les via Carradori, Antonio, de Vienna, le Corso, le Ponta Rocco, pont rouge jet? sur le canal, linspiration ne venait pas. Avec cela le d?raillement du matin avait emp?ch? le d?jeuner de la czarda, et lestomac du jeune homme formulait des r?clamations qui nuisaient au travail du cerveau.

Ennuy?, mais non d?courag?, Armand avait prolong? sa promenade jusqu? la riva Gramala, do? il apercevait larsenal dartillerie et la cantine du molo Santa Teresa, quand un groupe, criant et gesticulant, appela son attention.

Un matelot haranguait avec force gestes une dizaine de porteurs du port, d?signant tant?t des caisses plac?es sur le quai et tant?t la mer. Ses auditeurs linterrompaient pour pousser dune voix gutturale toutes les onomatop?es de la langue italienne, toujours parl?e ? Trieste au grand d?sespoir de lAutriche.

Finalement, le marin leva un poing mena?ant, et la bande ? cette d?monstration senfuit dans toutes les directions. Lavar?de s?tait rapproch?.

Tonnerre de sort! hurla le matelot furieux, quels feignants que ces Italiens.

Quy a-t-il donc, mon brave? demanda le journaliste.

La figure bronz?e du loup de mer s?claira. Sa col?re tomba comme par enchantement.

Un pays, fit-il.

Oui, attir? par le bruit de votre querelle.

Ne men parlez pas. Ces Chinois-l? ne comprennent pas un mot de fran?ais. Je nai jamais pu leur faire entendre quil faut transporter les caisses que vous voyez l? dans le Fran?ois-Joseph.

Le Fran?ois-Joseph?

Oui, la coque qui est l? ? quai.

Lavar?de regarda. Le long du quai, d?passant le niveau de leau de trente ? quarante centim?tres seulement, ?mergeait une ?troite plate-forme m?tallique. Une l?g?re balustrade lentourait; au centre, un petit d?me circulaire dont la partie sup?rieure ?tait form?e par une grosse lentille de verre. Comme apparence cela rappelait de loin le pont dun torpilleur.

Mais, murmura le journaliste, je connais ?a cest le Goubet, le torpilleur sous-marin fran?ais dont jai suivi les exp?riences ? Cherbourg avec mon confr?re ?mile Gautier.

Le matelot cligna des yeux et parut embarrass?.

Cela y ressemble, monsieur Oui, bien certainement, ?a doit y ressembler mais ce que vous voyez est le sous-marin ?lectrique du seigneur Jos? Miraflor.

Jos? Miraflor? Cest curieux, jai d?j? entendu ce nom-l?.

Possible, si vous avez un peu voyag?.

Mais pas mal, en effet Est-ce que je ne pourrais pas le voir, ce noble ?tranger?

Oh! son portrait est expos? dans le salon du bateau.

Armand eut un mouvement tr?s vif de curiosit?.

Et ce bateau, quest-ce quil en fait?

Il cherche ? le vendre ? lune des puissances de la Triple Alliance, et en attendant, il permet aux curieux de le visiter moyennant un florin dentr?e.

Le Parisien r?fl?chissait.

Dites donc, reprit-il au bout dun moment, ne me disiez-vous pas que vous aviez des caisses ? embarquer?

Oui, des provisions et de la poudre, car on partira pour Fiume incessamment. Para?t que pour vendre il faut aller dans ce port militaire.

Eh bien, je vais vous aider.

Vous, monsieur?

Tiens! Entre compatriotes

Je ne sais pas si je dois

Vous devez et, en ?change, vous me ferez casser une cro?te en visitant le bateau ? l?il.

La locution faubourienne, employ?e ? dessein par le jeune homme, d?cida son interlocuteur.

March? conclu.

En un tour de main, les colis pass?rent du quai sur le pont. Le d?me pivota sur une charni?re ainsi quun couvercle, d?masquant une ouverture au bord de laquelle sappuyaient les montants dune ?chelle de fer.

Lescalier du Fran?ois-Joseph, dit le matelot.

Vous pr?sentez tout, sauf vous-m?me, r?pliqua Lavar?de.

Oh moi! Marie-Anne Langlois, de Saint-Malo.

Et moi, Armand Lavar?de, de Paris.

Une ? une, ? laide de cordes, les caisses furent descendues ? lint?rieur. La derni?re embarqu?e, les deux hommes sengag?rent sur l?chelle.

Le premier objet qui soffrit ? la vue dArmand fut, dans le salon, le portrait de son ancienne connaissance de Costa-Rica. Il s?talait, superbe, accroch? ? un panneau, portant cette flatteuse mais trompeuse, indication, en allemand et en italien:

Don Jos? Miraflor, inventeur du torpilleur sous-marin, m? par l?lectricit?.

Cest bien lui, dit mentalement Lavar?de; par cons?quent il ne peut y avoir de doute, je flaire quelque coup de coquin.

Le matelot offrit ? son nouvel ami du pain, du fromage de ch?vre, de la mortadelle et un fiaschetto dexcellent vin de Chianti, tout en lui montrant le navire.

Voyez-vous, monsieur, cest une esp?ce de poisson dacier divis? en trois compartiments: ? lavant, le fanal ?lectrique qui ?claire la route et le poste de lhomme charg? de signaler les obstacles. ? larri?re, la chambre des accumulateurs et de lappareil moteur. Au milieu, un salon ?l?gant avec une fen?tre ovale de chaque c?t?. Une lentille de verre ferme herm?tiquement ces ouvertures, sur lesquelles une plaque de la carapace m?tallique du bateau glisse ? volont?, formant volet. Pour passer dun compartiment dans lautre, pas de portes, mais une niche double pivotant sur son axe en un milli?me de seconde, et dont les points de contact avec la cloison sont garnis dobturateurs de caoutchouc. Deux hommes d?quipage: mon fils a?n? Yan, que je vous pr?sente, ? la proue, moi ? la poupe, et don Jos? Miraflor dans le salon, au tableau de direction.

Il montrait, en pronon?ant ces derniers mots, un clavier de manettes et de leviers, dont chacun portait une inscription.

Lavar?de lut curieusement:

En avant!

Machine arri?re!

Montez!

Immergez!

Arr?t absolu!

Pompes, etc., etc..

Une derni?re attira particuli?rement son attention.

Poids de s?ret?, dit-il.

Oui, sempressa de r?pondre le matelot; sous la quille est un bloc de fonte et de plomb de trois mille kilogrammes. Supposez une avarie au fond de leau, crac, un tour de manette, le poids se d?clenche et le torpilleur d?lest? remonte ? la surface comme un bouchon.

Et cest don Jos? qui a invent? tout cela?

Le matelot h?sita.

Dame! fit-il de lair de lhomme qui craint de se compromettre.

Ce nest pas vrai! d?clara le journaliste! Je le connais ce don Jos?, il est capable dimaginer un guet-apens, mais non un appareil de ce genre. Et ceci, sauf les accumulateurs que mon camarade Goubet, les jugeant trop dangereux, avait remplac?s par des piles, est exactement le bateau sous-marin que ce m?canicien de g?nie a propos? au gouvernement fran?ais.

Qui la refus? dailleurs.

Tiens! vous ?tes au courant, ma?tre Langlois.

Eh bien, oui, dit le marin, se d?cidant brusquement. Apr?s tout, je ne suis pas cause si linventeur, ruin? par ses essais, sest laiss? river ? bloc par le rastaquou?re. Pour dix mille, et une part en cas dachat, il a l?ch? le torpilleur.

Et Goubet a consenti ? la vente ? l?tranger?

Pas ?a! Non, pas ?a! Il avait m?me stipul? le contraire; mais, comme le r?p?te monsieur Miraflor, la soute aux picaillons est vide, il ne fera pas de proc?s.

Le visage du Parisien ?tait devenu s?v?re Il se rapprocha du matelot et le regardant bien en face:

Savez-vous que votre Jos? est un voleur?

Je ne dis pas le contraire, balbutia le pauvre diable troubl? par le ton dArmand.

Et une chose m?tonne: cest que ce dr?le ait trouv? pour le servir deux matelots fran?ais, deux Malouins.

La peau basan?e de Marie-Anne Langlois prit des tons de brique. Ses yeux eurent une lueur fauve; puis, se calmant soudain, il ?tendit les bras, avec un geste de r?signation, dabandon:

Que voulez-vous? faut vivre!

Et, dune voix sourde, voil?e de larmes presque:

J?tais patron dune barque de p?che. Elle mavait co?t? vingt mille francs. Tout ce que les vieux mavaient laiss?, quoi! La Margaret filait comme une mouette, elle se jouait de la vague. Un jour, la lame la envelopp?e et elle a coul? ? pic. Quoi faire? La m?nag?re, quatre gars et une petiote. Tout ?a veut manger. Avec ?a que le cadet, qua une cervelle organis?e, para?t, est ? l?cole navale. Puisquil peut devenir officier, ne pas tra?ner lexistence aussi lourde que nous, faut quil y reste mais faut solder le trimestre. Alors le Miraflor est arriv?. Il offrait une haute paye. Jai accept? avec Yan, pour que les petits ne se gargarisent pas avec le vent du noro?t et que le cadet porte luniforme. Voil? pourquoi je suis l?.

Deux pleurs coulaient lentement sur les joues bronz?es du Malouin. ?mu par ce r?cit, Lavar?de vint au marin et lui secouant la main:

Il y a une chose ? laquelle tu nas pas song?, mon camarade.

Le tutoiement, cette forme famili?re et affectueuse du peuple, fit frissonner Langlois.

Cest que, poursuivit Armand, ce bateau livr? ? la Triplice, lancera aux jours de guerre, des torpilles aux n?tres, et que peut-?tre, tu pr?pares la mort de ton fils, au moment o? tu marches sur ta dignit? pour lui assurer un grade dans la marine militaire.

Nom de nom de nom, gronda lhomme, cest que cest vrai pourtant!

Et, apr?s un silence perplexe, r?solument il demanda:

Dites-moi donc ce que je dois faire?

Appelle ton fieu.

Yan parut aussit?t. Mis au courant, il d?clara sans h?siter que le monsieur avait raison.

Alors, mes gars, nous sommes daccord, s?cria Lavar?de. Cest que jai aussi du sang breton dans les veines, et je ne veux pas que des pays fassent quelque chose dinavouable Je vais chercher deux amis install?s pr?s dici, je les embarque et nous ramenons le bateau en France.

Topez l?!

Nous ne volons pas don Jos??

Pas de craintes. Depuis un mois que nous allons de port en port, les visiteurs lui ont rapport? plus de cinquante mille francs.

En ce cas, ? vos postes, et au signal du tableau en route!

Les marins regagn?rent leurs compartiments respectifs, tandis que le journaliste grimpait l?chelle du Fran?ois-Joseph en murmurant:

Je nargue la Triplice, et je reviens ? Marseille sans bourse d?lier. D?cid?ment ce Jos? est ma providence.

En atteignant le pont, il poussa un cri de joie. Sur la rive Gramala, il venait dapercevoir sir Murlyton se promenant avec sa fille. Il agita son mouchoir, et fit signe aux Anglais de le rejoindre.

Mais sa mimique attira lattention de deux hommes qui d?bouchaient de la via Salita. C?taient Bouvreuil et don Jos?.

Lorsque la nouvelle du d?raillement du train de Szegedin-Trieste lui ?tait parvenue, lusurier, ?clair? par un pressentiment, navait pas h?sit? ? d?clarer que son ennemi avait d? prendre ce train l?. Il convainquit Schultze et Muller, et escort? par eux, se mit ? battre la ville. Dans ses all?es et venues, il se trouva nez ? nez avec Miraflor.

Lheure n?tait pas aux explications. Puis, entre honn?tes gens de cette trempe, on sentend toujours. Jos? d?clara vivement que sa situation ?tait prosp?re, et quil se proposait de rembourser au propri?taire la somme dont il lavait all?g? en Am?rique. Bouvreuil pardonna, lautre connaissant la ville et pouvant laider dans ses recherches.

? la vue de Lavar?de, le p?re de P?n?lope frissonna de plaisir. Il courut aux policiers qui le suivaient ? quelques pas, leur parla ? voix basse et revint ? son ami. Puis tous deux se dirig?rent vers le Fran?ois-Joseph.

Pendant ce temps, Armand avait d?nou? lamarre qui attachait le torpilleur au quai. Lop?ration termin?e, il se redressa et fut sur le point d?clater de rire. Sur la passerelle acc?dant au pont il voyait, marchant derri?re les Anglais, lusurier et lex-gouverneur de Cambo.

Descendez, dit-il seulement au gentleman qui le questionnait du regard, et vous aussi, mademoiselle.

Vous faites ? merveille les honneurs de mon bateau, remarqua Miraflor.

Parfaitement, se?or, vous pla?t-il que je sois aussi votre cic?rone?

La proposition provoqua chez Bouvreuil une douce hilarit?.

Passez donc le premier, cher monsieur Lavar?de.

Cest bien pour vous ob?ir.

Bient?t tous furent rassembl?s dans le salon. Avant de sengager sur l?chelle, le propri?taire avait regard? sur le quai. Les agents sy trouvaient.

Mon cher monsieur Lavar?de, fit-il goguenard, vous avez de moi un petit re?u de quelques milliers de francs, prix auquel vous avez estim? ma libert?.

Oui, mon bon monsieur Bouvreuil.

Eh! eh! Votre libert? ? vous vaut plus cher que cela.