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Les cinq sous de Lavar?de

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Le diable emporte ces imb?ciles, rugit lusurier exasp?r?.

Cela vous ennuie donc bien daller l?-bas?

Un grognement r?pondit seul ? cette question.

Moi, continua le Fran?ais, cela menchante. Je voyage aux frais du gouvernement austro-hongrois et je gagne cent francs.

Vous gagnez

Sans doute, mon bon monsieur Bouvreuil, vous avez perdu votre pari!

XXVI.Philosophie allemande

Lavar?de souriant, Bouvreuil maugr?ant, deux heures environ s?coul?rent de la sorte. Lusurier ne tenait pas en place. ? chaque instant il allait ? la porte. Machinalement il essayait de louvrir. Et le Parisien mettait le comble ? son exasp?ration en lui pr?chant le calme.

Soyez paisible, mon bon monsieur Bouvreuil. Apr?s tout, que veulent ces agents de police? Nous conduire ? Trieste. Eh bien, cest presque le chemin direct pour rentrer ? Paris.

On juge de leffet. Peu ? peu lobscurit? se faisait dans la salle.

Bigre! murmura le journaliste, jesp?re quils songeront ? nous faire d?ner.

Il avait ? peine prononc? cette phrase quune clef tourna dans la serrure. Schultze et son compagnon Muller entr?rent suivis par un gar?on de restaurant charg? dun panier o? cliquetaient bouteilles, verres et assiettes. Armand salua.

Le d?ner demand?, fit-il, cest f?erique.

Jai pens?, r?pliqua modestement Herr Schultze, que ces messieurs ont lhabitude des mets d?licats. Ne voulant pas leur infliger la d?testable cuisine moscovite, jai pris la libert? de pr?lever sur la somme saisie au moment de larrestation quelques florins pour adoucir le r?gime.

Lavar?de eut un franc ?clat de rire. C?tait encore lusurier qui payait les frais de laventure! Mais celui-ci semporta. La chose ?tait naturelle. Il rugit, beugla, se lamenta, mena?a lAutrichien impassible et finalement s?cria:

Nous verrons comment vous justifierez cet abus de pouvoir.

Schultze regarda Muller. Muller d?visagea Schultze. Puis avec un ensemble parfait, les syllabes tombant en m?me temps avec une pr?cision toute militaire.

Les d?bours du voyage seront port?s au compte: frais dinstruction, avec les quittances justificatives.

Et comme le propri?taire continuait ses impr?cations ainsi quun simple h?ros de lIliade:

Jai cru vous ?tre agr?able, d?clara le policier. Je me suis tromp?. Excusez-moi. Je ne recommencerai plus.

Le Parisien, qui flairait les plats avec une ?vidente satisfaction, sinterposa aussit?t.

Du tout, du tout! Monsieur Schultze. Je vous sais un gr? infini de votre attention. Continuez, je vous en prie, continuez.

Sans sinqui?ter des regards furibonds de son ennemi, il continua:

? propos, avez-vous d?n?, monsieur Schultze?

Non, monsieur Rosenstein.

Pardon! Monsieur Lavar?de; je rectifie sans insister et r?p?te ma question: Avez-vous d?n??

Nous y allons de ce pas.

? laffreuse cuisine moscovite Peuh! D?nez donc avec nous.

Vous avez bien fait les choses, il y a la qualit? et la quantit?.

Les narines des Autrichiens se dilat?rent. Les plats d?couverts r?pandaient dans la salle les odeurs les plus all?chantes. Mais accepter dun prisonnier Ny avait-il pas l? une tentative de corruption? Le journaliste comprit leurs scrupules:

Messieurs, nous avons deux bouteilles de vin. ? quatre, personne ne risque de se griser. Et puisque nous devons faire route ensemble, que ce soit au moins le plus aimablement du monde.

Muller ?tait d?j? aupr?s de la table. Quant ? Schultze, conquis par la bonne gr?ce dArmand, il nh?sita plus.

Jaccepte, monsieur, et vous suis tr?s reconnaissant. Comptez que jadoucirai autant que possible les rigueurs que mimpose mon devoir.

Sur ce, il sinstalla. Bouvreuil fit de m?me en murmurant avec d?sespoir.

Cest moi qui solde le repas, et cest lui qui fait des politesses.

Tout ?tait excellent et venait de lh?tel ultramoderne quun Saint-P?tersbourgeois de g?nie avait r?cemment ouvert ? Bakou. D?licieuse matelote danguille de la Caspienne, caviar frais pil? ? linstant, gigot succulent des pr?s sal?s de P?trevsk, rien ne manquait.

La bonne humeur ?panouissait les visages, sauf celui du p?re de P?n?lope qui mangeait rageusement, en ronchonnant, ce qui paraissait agacer Herr Schultze. Mais Armand avait de la gaiet? pour quatre. Il riait, p?rorait. Les policiers se p?maient daise aux anecdotes boulevardi?res quil tirait de son sac de journaliste. ? sa pri?re, Muller ?tait all? qu?rir deux nouveaux flacons de vin de Crim?e.

Ah! Voyez-vous, s?cria tout ? coup Schultze, je regrette daller seulement ? Trieste avec vous. Je voudrais que le voyage dur?t des mois.

Trop gracieux en v?rit?.

Non, je dis ce que je pense. Vous avez ce qui attire, ce qui attache: la philosophie.

Lavar?de ne put r?primer un mouvement de surprise.

Cela vous ?tonne, reprit lAutrichien auquel la bonne ch?re d?liait la langue. Un policier parler de philosophie Jai occup? mes loisirs. Hegel, Schelling, Kant, Darwin, Schopenhauer nont plus de secrets pour moi.

Mes f?licitations.

Cest comme cela quon apprend la logique, la raison des choses et que lon peut juger les hommes. Ainsi vous, vous ?tes dans une situation que je qualifierais de f?cheuse si josais

Osez, monsieur Schultze.

Eh bien, vous vous y montrez sup?rieur. Vous imposez silence ? votre Moi. Il devient une sorte de Non-Moi, planant au-dessus des vicissitudes et maintenant le sourire sur vos l?vres et dans vos yeux.

Pardon, interrompit le Parisien, il y a autre chose que la philosophie pour expliquer ma qui?tude.

Quoi donc?

Mon innocence.

Le policier eut un geste superbe de d?n?gation et de piti?.

Pas ?a, je vous en prie, tous les coupables en jouent. Avec moi cest inutile. Vous ne mam?nerez pas ? la confusion de lObjectif et du Subjectif.

Mais ma culpabilit?, poursuivit Armand adoptant ? son tour le pathos philosophique, est simplement hypoth?tique.

Erreur! Dans lHypoth?se, le concept est double. Vous ?tes fautif ou non; ici, il est un, vous ?tes coupable.

Je nadmets pas votre postulatum.

Schultze frappa sur la poche de son pardessus et dun ton triomphant:

Parce que, dans le raisonnement synth?tique, vous oubliez la lettre r?v?latrice qui ma permis de vous arr?ter.

Et avec une nuance de consid?ration:

Ce dont je suis bien heureux, car jai fait ainsi la connaissance dun homme distingu? ? tous ?gards; voler un million nest pas dun ?tre inf?rieur.

Le Parisien secoua la t?te.

Vous verrez ? Trieste, puisque cest l? que vous me conduisez Ne parlons plus de cela. Quand partons-nous?

Ce soir, par le train de 10 heures 12 minutes ? moins que vous nayez quelque objection

Du tout! du tout! Nous avons un compartiment sp?cial, sans doute.

Ladministration russe nen met pas ? notre disposition, mais jai pens? que vous pr?f?reriez lisolement.

Et que votre surveillance serait plus facile

Aussi cest vrai ? vous on peut tout dire. Vous comprenez jai donc lou? avec largent saisi

Lusurier bondit ? ces mots.

Encore, gronda-t-il en ass?nant sur la table un coup de poing qui fit grelotter la vaisselle.

Frais dinstruction, r?pondit Schultze, ? la mention du prix pay? est annex? un tarif officiel de la Compagnie.

Puis, se tournant vers Lavar?de qui se tenait les c?tes:

Comme les rapports sont p?nibles avec les gens qui nont pas acquis la philosophie et la facult? de raisonner!

? dix heures moins le quart, le policier pria ses prisonniers de se laisser appliquer les menottes.

Jusquau wagon seulement, dit-il, en mani?re de consolation. Les porti?res cadenass?es, je mempresserai de vous d?barrasser de cette parure incommode.

Vraiment, il semblait d?sol? de prendre cette pr?caution ? l?gard dun homme qui lavait fait si bien d?ner. Armand se pr?ta de bonne gr?ce ? lop?ration; mais pour Bouvreuil il fallut que le placide Muller, fort comme un hercule dailleurs, employ?t la violence.

Le journaliste avait une certaine inqui?tude. Sir Murlyton et sa fille ne seraient pas pr?venus du d?part. Il se trompait. Sur le quai de la gare, il les aper?ut. LAnglais, m?thodique, s?tait inform?. Il avait appris quil existait un seul train quotidien partant de Bakou pour Batoum, sur la mer Noire; que le d?part de ce train ?tait fix? ? dix heures douze du soir, et il venait sassurer que le Fran?ais ne quittait pas sans lui les rives de la Caspienne.

Le jeune homme eut le temps d?changer un rapide regard avec miss Aurett; puis, la jeune fille, donnant le bras ? son p?re, se dirigea vers un wagon o? elle monta.

Un instant apr?s un coup de cloche retentit en Russie, la cloche remplace le sifflet et le train s?branla. Armand saccota dans un angle et sendormit paisiblement.

Il faisait jour quand il se r?veilla. Demi couch? sur la banquette, lusurier ronflait, secou? par de brusques sursauts nerveux. Son agitation contrastait avec limmobilit? de Muller, plac? en face de lui, qui, m?me dans le sommeil, conservait une attitude militaire.

Schultze veillait pour deux, le revolver au poing.

Bonjour, monsieur Schultze, fit Lavar?de, quelle heure est-il?

Six heures moins quelques minutes, nous allons arriver ? la station dUdshany.

Et, changeant brusquement de ton:

Cest admirable la philosophie, dit-il.

Encore?

Toujours, monsieur Rosenstein.

Lavar?de, je vous prie.

Je vous regardais dormir. Aussi calme que si vous voyagiez pour votre agr?ment.

Ah! cest que le concept est double, quoi que vous en pensiez.

Souriant, il se pencha ? la porti?re. La gare dUdshany franchie, le convoi traversait un pays plat, mar?cageux, monotone. De loin en loin, les isbas des gardes de la voie apparaissaient. Elles ?taient ?lev?es sur des poteaux afin d?tre isol?es des miasmes fi?vreux du sol. Le prisonnier avait abaiss? la glace.

Fermez, lui conseilla lAutrichien, sans cela nous allons ?tre d?vor?s par les moustiques. Ils sont si dangereux et si nombreux que les agents, pour arriver ? dormir la nuit, sont oblig?s de se percher sur ces plates-formes que vous apercevez, et que supportent des perches de cinq ? six m?tres.

? dix heures, le train stoppa en gare dElisawotopol. Dix minutes darr?t. Muller courut au buffet et rapporta des provisions assez maigres.

Les buffets russes sont mal garnis, dit-il, mais ce soir nous d?nerons bien, puisque vous avez autoris? mon coll?gue ? ne pas l?siner pour la nourriture.

Bouvreuil, mal ?veill?, exhala un soupir.

O? serons-nous?

? Tiflis.

Le policier disait vrai. ? cinq heures moins dix, on atteignait la grande cit? autrefois persane. Muller disparut aussit?t. Une seconde, Lavar?de aper?ut miss Aurett et elle le salua de la main. Ce fut sans doute le hasard qui porta ses doigts gant?s si pr?s de ses l?vres, quelle sembla envoyer un baiser au captif. Puis, elle pass?e, le jeune homme regarda autour de lui.

Assez loin de la gare s?tendait la ville basse ou europ?enne, r?unie ? la ville indig?ne par un pont jet? sur la rivi?re Kama. ? demi fondue dans le brouillard, sestompait la silhouette de la citadelle en ruines.

Sa prodigieuse m?moire aidant, le journaliste se figura errer ? travers lopulente cit?. Il visita en pens?e le Jardin dEurope, o? lon joue lop?rette fran?aise; puis le mus?e; les ruelles ?troites, tortueuses, escarp?es du quartier persan, bord?es de maisons surmont?es de terrasses aux balcons curieusement ouvrag?s.

Le retour de Muller le ramena ? la r?alit?. Lagent s?tait surpass?. Il avait fr?t? une voiture de place, s?tait fait conduire ? lh?tel du Caucase, c?l?br? par tous les voyageurs, et avait mis ? sac loffice, la cave et la cuisine.

Co?t: trente-cinq roubles.

Bouvreuil nosa pas ?trangler lAutrichien. ? la gare de Bakou, il avait appris ? ses d?pens la force de ses poings. Mais ? chaque mets nouveau ?tal? complaisamment sur la banquette, le malheureux levait les yeux au ciel avec la d?solation muette dun Harpagon aphone.

Ma cassette, ma ch?re cassette! murmura le Parisien au moment o?, en homme s?r de son effet, lagent exhibait une bouteille de champagne.

? six heures, le train se reprit ? rouler. Tous d?n?rent. Lusurier mettait les bouch?es doubles. Il semblait vouloir manger ? lui seul plus que les autres convives r?unis. C?tait certainement une fa?on de rentrer dans son argent.

Et il n?tait pas sur les hauts plateaux, ricanait in petto Lavar?de! Si comme nous il avait d? serrer sa ceinture, que serait-ce donc?

Suffoqu?, congestionn?, le propri?taire dut pourtant sarr?ter. Il sendormit lourdement dans un coin, tandis que le Parisien, ?moustill? par le mousseux vin blanc des plaines champenoises, chantait le Caucase quon traversait presque sans le voir.

? Schultze, stup?fait de son ?rudition, il contait la fable philosophique de Prom?th?e encha?n? et d?chir? par un vautour. Il ramenait au r?el la l?gende du navire Argo qui aborda en Colchide lIm?r?tie actuelle , ? lendroit o? s?l?ve la ville de Poti.

Puis il disait lhistoire h?ro?que du Lesghien Schamyl, lAbd-el-Kader du Caucase; les mines in?puisables; les for?ts sans bornes.

Enfin, la civilisation arrivait. La voie ferr?e coupant les montagnes, jetant ses ponts sur les gouffres, domptant la nature et reliant Batoum ? Bakou par un ruban dacier de neuf cents kilom?tres.

Il ?tait pr?s de onze heures quand le conf?rencier se d?cida au repos. Il ne vit pas au passage les stations de Kvirily, Riou, Sautredi, non plus que le prodigieux tunnel de Sourham, dont le percement a demand? plus de quatre ann?es defforts.

Il rouvrit les yeux comme on atteignait Kouta?s, o? s?levait jadis le temple de la magicienne M?d?e.

La voie ?tait bord?e de champs de rosiers, abrit?s du froid par des manchons de paille. Bient?t la mer apparut.

Nous approchons de Batoum, d?clara Schultze.

Tant mieux.

Et je veux vous faire une proposition, monsieur Rosenstein.

Lavar?de donc.

Oui, cest entendu, Rosenstein-Lavar?de, l? Voulez-vous me permettre de vous donner le bras pour traverser la ville

Le bras?

Au lieu des menottes.

Mais avec joie, cher monsieur Schultze. D?sirez-vous ?galement ma parole que je ne tenterai pas de m?chapper?

Non, non

Je vous la donne. Jai plaisir ? me laisser conduire ? Trieste par vous Vrai, cest tr?s sinc?re, plus que vous ne pouvez le croire.

Le train entrait en gare de Batoum. Lestement, Muller enserra les poignets de Bouvreuil dans les menottes. Lusurier se plaignit. Puisque son complice avait les mains libres, pourquoi ?tait-il trait? autrement? Herr Schultze haussa les ?paules et doucement, avec un accent o? lon sentait une conviction in?branlable:

Protester contre le sort, a dit Kant, est dun fou. Vous protestez toujours, je vous ligote. Un mot encore et jen serai r?duit ? vous b?illonner pour ?viter les attroupements.

Lusurier se tut, mais si, suivant lexpression populaire, ses yeux avaient ?t? des pistolets, la carri?re du policier se f?t termin?e ? linstant m?me.

On laissa descendre les autres voyageurs, puis, bras dessus, bras dessous, agents et pr?venus se rendirent ? lh?tel dEurope. L?, ils apprirent que la Volga, steamer de la Compagnie imp?riale de navigation sur la mer Noire, partirait le lendemain, 16 f?vrier, pour Odessa.

Nous prendrons passage ? bord de ce navire, demanda lAutrichien au journaliste; cela vous va-t-il?

Volontiers, r?pondit celui-ci.

Et, en a parte, il ajouta:

16 f?vrier, je dois ?tre ? Paris le 25 mars avant la fermeture de l?tude de ma?tre Panabert, notaire. Jarriverai.

Peut-?tre le p?re de P?n?lope lut sa pens?e dans ses yeux, car il riposta par une ?pouvantable grimace et ne dit plus un mot.

Apr?s un d?jeuner substantiel, Armand soffrit le luxe dun excellent cigare. Il envoyait malicieusement la fum?e odorante au nez du propri?taire, de plus en plus sombre.

Vous vous ennuyez, mon bon monsieur, dit-il enfin.

Je ne vous parle pas, r?pliqua s?chement Bouvreuil.

Cest bien ce que je pensais, continua le Parisien; lennui, le terrible ennui qui rend d?sagr?ables m?me les gens qui le sont toujours.

Et sadressant ? Schultze, dont les yeux fureteurs allaient de lun ? lautre:

Nous quittons la ville demain. Si nous nous promenions au lieu de demeurer enferm?s dans cette chambre.

Cest que

Je sais Mais vous me tiendrez comme ce matin et puis je ne veux pas me sauver.

Si vous en aviez loccasion?

Je nen profiterais pas.

Le policier sourit:

Diable dhomme Vous avez une conviction

? d?monter Razil-Mograb.

Quel est celui-l??

Le philosophe persan qui le premier a dit: Laissez faire le Destin.

Malgr? lui lAutrichien sinclina. Son prisonnier connaissait la philosophie persane quil ignorait, lui! Armand tr?s ?gay? par son attitude acheva de le d?cider en ajoutant gravement:

Razil-Mograb fut aussi le pr?curseur de Sidi-Moufmouf, le philosophe de Montmartre.

Connais pas celui-l? non plus.

Tenant compte, poursuivit imperturbablement le jeune homme, que le n?ant est ant?rieur ? la cr?ation, il a pu dire: Tout est dans rien. Or, rien est dans ma poche. Je poss?de donc tout sous la forme de rien. Cest la situation ? laquelle vous mavez r?duit.

Lagent fut sur le point de serrer la main de son prisonnier. Il le respectait. Que refuser ? un ?tre pareil?

La promenade, reprit-il, mirait assez Mais cest votre ami

?a mon ami? Oh! ny insistez pas. Errare humanum, sed perseverare diabolicum. Vous voyez, je sais aussi un peu de th?ologie Celui-l? nous le laisserons ici sous la garde de monsieur Muller.

Au fait, cest une id?e, partons.

Ne sinqui?tant pas de la rage du p?re de P?n?lope, tous deux sortirent.

En descendant lescalier, Lavar?de remarqua une jeune fille qui causait sous le vestibule avec un homme aux favoris grisonnants. Il reconnut Aurett. Elle le reconnut aussi.

? la main, elle tenait un petit bouquet de violettes, floraison h?tive du pays. Elle le laissa tomber et, sans affectation, s?loigna de quelques pas avec sir Murlyton.

Armand avait suivi tous ses mouvements. Il ramassa les fleurs, en d?tacha deux quil glissa dans sa poche, puis venant ? lAnglaise, il lui tendit le bouquet:

Il vient de vous ?chapper, mademoiselle.

Il sarr?ta, eut un mouvement de surprise et avec une h?sitation parfaitement jou?e.

Mais, je ne me trompe pas, mademoiselle, cest bien vous que jai rencontr?e ? Bakou?

Avec mon p?re.

Aurett d?signait le gentleman. Celui-ci salua au hasard, ne sachant trop o? le jeune homme en voulait venir.

Ne mavez-vous pas dit que vous vous rendez ? Trieste? reprit Armand.

En effet.

Je my rends ?galement, ou plut?t, on my conduit sous linculpation de vol, banqueroute frauduleuse, que sais-je? Il me sera facile d?tablir que je suis victime dune erreur; mais je vous prie, jusqu? ce moment, de r?server votre opinion sur un voyageur auquel vous avez serr? la main.

Aux deux Anglais ahuris, il adressa un profond salut et, sans para?tre remarquer la stup?faction du policier, il lui prit le bras:

En route, mon cher monsieur Schultze.

Il ?tait enchant?. Gr?ce ? sa petite sc?ne, il pourrait ? bord de la Volga ?changer quelques paroles avec la jeune fille, sans que lAutrichien y trouv?t ? redire.

Ce dernier interrogea un cocher, dont la voiture stationnait pr?s de l?. Quy avait-il ? visiter ? Batoum?

Dans la ville, rien, r?pondit lautom?don; cest un port militaire entour? de redoutables d?fenses, mais sans monuments.

Puis dun ton insinuant:

Seulement, si cela vous pla?t, je vous conduirai ? Adjari-Tszali. Ce nest pas encore la saison, mais cest ?gal, en remontant le cours de la rivi?re Tcholok, on fait une jolie promenade.

Il ne mentait pas. En effet, on ne saurait rien r?ver de plus pittoresque que la vall?e du Tcholok. Tant?t encaiss?, tant?t s?tendant ? laise entre des plaines basses, le cours deau change daspect ? chaque instant.

? dix verstes de Batoum dans un site merveilleux, au confluent de la rivi?re et dun torrent s?l?ve une Gostinitza o? lon donne ? boire et ? manger. Lauberge a remplac? le poste des Zaporogues, Cosaques de la ligne militaire, qui autrefois vivaient en cet endroit, comme nos spahis de la fronti?re alg?rienne, comme les anciens honveds de Hongrie.

Pendant l?t?, les n?gociants de Batoum ont lhabitude de passer le dimanche avec leur famille ? Adjari-Tszali.

Pour ne pas manquer ? la coutume, Armand et son compagnon entr?rent dans lisba. Schultze paya et invita le cocher ? se rafra?chir. Celui-ci, bavard comme les n?tres, se mit ? raconter des histoires du pays, entre autres la l?gende des Arm?niens qui conqui?rent commercialement tout le Caucase.

Dieu dit un jour ? Satan:

Comment as-tu fait pour r?unir tant de d?fauts dans un seul homme?

Le diable ricana:

Cest simple. Jai pris un peu de Grec, jy ai ajout? pas mal de Persan et beaucoup de Juif. Voil? lArm?nien.

Distrait par le verbiage du moujik, le policier cessa de surveiller Lavar?de. En une seconde celui-ci fut dehors et, sautant sur le si?ge de la voiture, enleva le cheval qui partit au galop.

Au bruit, Schultze accourut. Trop tard! Le fugitif ?tait d?j? ? cent m?tres et lattelage d?talait avec une rapidit? vertigineuse.