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Les cinq sous de Lavar?de

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Jach?verai mon voyage, disait-il aux Russes, mais ?a mennuie de rentrer ? Paris dans cet uniforme de bouddha. On maccusera de m?tre m?nag? une entr?e ? sensation.

Mais changeant de ton:

Enfin nous ny sommes pas encore. Pour linstant, je tiens seulement, lieutenant Karine, ? vous exprimer ma gratitude. Veuillez accepter ce souvenir dun h?te qui sera tr?s heureux sil peut ? son tour vous recevoir ? Paris.

Il tendit au chef de gare son couteau thib?tain, au manche de corne orn? de curieuses incrustations dargent. Mika?l esquissa un geste de refus.

Je comprends, reprit le Fran?ais, vous pensez comme nous que le don dun couteau tranche lamiti?. Eh bien, adoptez notre usage, donnez-moi un sou en ?change, la guigne sera conjur?e.

Et comme ses compagnons riaient, il se frappa le front.

Non, au fait; pour vous, ce sera plus cher. Les Chinois mont pris mes vingt-cinq centimes, cest vous qui me les rendrez; remettez-moi sept kopeks, vingt-huit centimes. Jaugmente ma fortune.

Le troc fut op?r? cordialement. Au m?me instant, Murlyton et sa fille paraissaient sur le quai.

M?connaissables par exemple. Aurett portait un ?l?gant costume de voyage sur lequel ?tait jet?e une pelisse; elle ?tait coiff?e dune d?licieuse petite toque, velours et zibeline. Quant au gentleman, son ample pardessus souvrait sur un complet marron de la fa?on la plus anglaise. Il tenait ? la main un paquet volumineux. Armand poussa une exclamation:

Ah ??! il y a donc des magasins de nouveaut?s ? Tchardjoui?

Non, r?pliqua Aurett, tout cela vient du bazar dAmou-Daria.

Et dun ton mutin elle ajouta:

Nous sommes tr?s las. Monsieur Lavar?de, d?barrassez un moment mon p?re de ce ballot dont il est charg?.

Le jeune homme ob?it. Alors la jeune Anglaise eut un rire joyeux.

Vous le garderez toujours. Ah! monsieur offre ? une demoiselle dans le d?sert une peau de yak. Un p?re correct ne saurait supporter cela. Il vous la rend.

Une l?g?re rougeur monta au visage dArmand.

Cest la seconde fois que vous remontez ma garde-robe, sir Murlyton, commen?a-t-il.

Vous mavez sauv? la vie plus souvent, interrompit Aurett, et je ne men plains pas. Tenez, il nous reste dix minutes avant larriv?e du train, vous auriez le temps de reprendre figure europ?enne.

Mika?l Karine conduisit aussit?t le journaliste ? son bureau et lorsque le train, haletant, fumant, sifflant, fit son entr?e en gare, le Parisien, dans son costume gris, dans sa houppelande ouat?e ne rappelait en rien le dieu d?tr?n? de Lha?a.

Une derni?re poign?e de main ? lami russe et le Fran?ais sauta dans le compartiment o? ses amis avaient d?j? pris place. Le train se mettait en marche.

Merv, au milieu de son oasis arros?e par la Mourgah, la rivi?re de Tedjenk, Douchak, pass?rent sous les yeux des voyageurs.

Puis le paysage devint s?v?re. Partout, des deux c?t?s de la voie, le sable fauve du d?sert.

Parfois des ruines imposantes s?tendant sur plusieurs kilom?tres traces du passage des anciens conqu?rants mongols: Tamerlan, Timour, Nadir.

On comprend en voyant cela, dit le capitaine Constantin, que ces hommes aient pris le titre de fl?aux du ciel. Apr?s eux il ne restait rien. Ici s?levaient des villes de trois cent mille habitants, au milieu dun pays fertile. Ils sont venus, ont emmen? en captivit? les habitants, ?ventr? les digues qui contenaient les eaux. Et maintenant, cest le d?sert. Dans les ruines, les carnassiers se reposent de leurs chasses. Les Mongols ont tu? la vie.

? quelques verstes dAskabad, le train dut stopper. Une temp?te avait ensabl? la voie. Des hommes du 2e bataillon des chemins de fer, aid?s de Turkm?nes, ?taient occup?s au d?blaiement.

Autrefois, expliqua le Russe, le service ?tait fait par le 1er bataillon; mais Annenkov, aussit?t le Transcaspien termin?, la emmen? avec lui en Sib?rie. Il travaille ? la grande ligne qui r?unira lOural au Kamtchatka.

La circulation devait ?tre interrompue pendant plus de deux heures. Constantin Karine proposa ? Lavar?de de descendre.

Deux officiers qui surveillaient les travaux furent enchant?s dapprendre quun Fran?ais se trouvait l?. Le capitaine avait dans sa valise dexcellent cognac, et loccasion de toaster ? la France, ? la Russie ?tait trop belle. On toasta.

Un des officiers donna rapidement un ordre ? un de ses cosaques qui sortit joyeux, en dansant un pas national ressemblant ? une bourr?e auvergnate, moins alourdie.

Quest-ce? demanda Lavar?de.

Une surprise, cher monsieur; vous savez certainement que les exercices d?quitation sont en grand honneur chez nous, chez nos Kozaks en particulier; on vous pr?pare une djighitoffka pour vous montrer ? la fois sympathie et respect.

Un instant apr?s, les vingt cosaques de la stanitza, ou village militaire, se lan?aient ? fond de train, debout sur leurs montures, le haut du corps en avant. Lun jetait en lair son sabre et le rattrapait au vol par la poign?e, lautre faisait faire un moulinet vertigineux ? son fusil, puis, sans viser, tirait et atteignait le but. Plusieurs sautaient ? terre et sans ralentir lallure se retrouvaient en selle, les plus agiles ramassaient leur fouet ou leur poignard toujours au triple galop. Le spectacle ?tait aussi curieux que saisissant, et Lavar?de, enthousiasm?, battait des mains aux exploits des hardis cavaliers.

Lorsque cet interm?de prit fin, un sous-officier du bataillon vint annoncer que la voie ?tait remise en ?tat, et le train repartit. ? la nuit on atteignit Askabad. Un instant les voyageurs consid?r?rent ses rues anim?es, les grands chameaux ? l?il endormi, circulant avec pr?caution au milieu de la foule bigarr?e.

Puis, le paysage se noya dans lombre. ? G?ok-T?p?, Armand ne put apercevoir la citadelle turkomane aux murs d?chir?s par les deux br?ches que franchirent les soldats de Skobelev.

Quand le jour vint la locomotive filait de nouveau en plein d?sert.

? un moment, le train sarr?ta. Le Fran?ais mit la t?te ? la porti?re et s?tonna de ne trouver sous ses yeux quune isba peinte en bleu clair et une citerne de t?le.

Il ny a pas de station, expliqua Karine. Nous sommes ? un arr?t dapprovisionnement: la machine prend de leau, voil? tout.

Do? vient-elle, leau?

DOzoun-Ada. Il y a des trains qui transportent des citernes mobiles sur les points du d?sert o? il serait impossible sans cela dalimenter les locomotives. Les gardiens de ces postes en boivent ?galement.

Pauvres gens, combien triste est leur existence dans ces solitudes, murmura Aurett.

Il faisait nuit lorsque, apr?s avoir franchi la station de Mika?lowsk, les voyageurs atteignirent Ozoun-Ada. Le capitaine connaissait la ville. Il d?posa les Anglais dans un h?tel pr?s du port, puis il conduisit le journaliste chez M. Djevo?, auquel le chef de gare lavait recommand?.

Le directeur de la ligne Caucase-Mercure fit aux voyageurs laccueil le plus cordial. Mis au courant de la situation par Karine, il d?clara que le Fran?ais prendrait passage sur un des bateaux dont le d?part avait lieu le lendemain et lui remit un ticket donnant droit ? la travers?e et ? la nourriture. Armand se confondit en remerciements.

Attendez, vous me remercierez ce soir, dit M. Djevo?.

Ce soir?

Oui, apr?s d?ner, car je vous emm?ne. Je pourrais vous garder ici, chez moi, mais cela ne vous ferait pas le m?me plaisir.

Ma foi, s?cria Lavar?de, vive la Russie! Ce pays hospitalier o? lon semble m?tre reconnaissant de voyager sans payer ma place.

Nous faisons ce que nous pouvons, mais ? partir de Bakou, il nen sera peut-?tre plus ainsi. Militaire ? lorigine, la ligne du Caucase a aujourdhui des actionnaires. Le contr?le y est tr?s s?v?re; et un agent convaincu dune tol?rance comme celle dont vous avez b?n?fici? jusquici courrait de gros risques.

Diable! Diable!

Un instant assombri, le visage dArmand s?claira dun sourire. Il eut un mouvement de t?te comme pour dire:

Nous verrons bien.

Puis il suivit son nouvel h?te. Certes, le directeur du Caucase-Mercure navait pas eu tort daffirmer que le journaliste lui serait oblig? de d?ner en ville. Il le conduisit dans une maison tenue par un Fran?ais qui se surpassa pour son compatriote. Apr?s les rago?ts internationaux, un d?ner ? la fran?aise ?tait un r?gal et le voyageur y fit honneur.

Couch?, h?berg? par son aimable amphitryon, Armand attendit patiemment le moment de sembarquer.

Le 11, il montait ? bord de la Feodorowna-Pablewna, vapeur ? destination de Bakou, o? sir Murlyton et Aurett lavaient d?j? pr?c?d?. M. Djevo? veilla lui-m?me ? son installation et ne le quitta quau moment de lappareillage.

Encore que la saison f?t avanc?e, le ciel se montra cl?ment et la travers?e fut exempte dincidents f?cheux. La Caspienne, la mer dHyrcanie, que les alluvions du Volga et de lOural combleront un jour, demeura unie comme une glace et, le 13 f?vrier, vers midi, la Feodorowna-Pablewna entra dans le port de Bakou.

Le capitaine Constantin dut prendre cong? de son ami. Un ordre de son colonel lavait rappel? ? Tiflis et il ne pouvait sattarder. Lavar?de le conduisit ? la gare, esp?rant rencontrer un chef aussi aimable que Karine, mais il saper?ut bien vite que M. Djevo? lui avait dit la v?rit?. Sur la ligne du Caucase on ne circule pas sans payer sa place. Comme le chef de gare, fonctionnaire civil, lui faisait, courtoisement dailleurs, cet aveu p?nible, le journaliste remarqua deux hommes arr?t?s sur le quai dont lallure le frappa.

Tous deux blonds, le visage color?, encadr? de favoris, ils semblaient g?n?s dans leur costume russe. Ils navaient pas lhabitude de le porter, cela se reconnaissait ? une certaine raideur dans les mouvements. Le chef suivait la direction des regards du Fran?ais.

Ces messieurs vous int?ressent?

Un instant Armand garda le silence.

Oui, fit-il enfin, ce sont des ?trangers, sans doute dorigine allemande.

Vous avez devin? juste, des policiers autrichiens.

Ah!

Le journaliste eut un haut-le-corps. Ses yeux brill?rent de malice, puis son visage se contracta et baissant la voix.

Que font-ils ici?

Le chef de gare navait pas perdu un de ses mouvements et ses traits exprimaient comme un vague soup?on.

Ils attendent, r?pondit-il en scandant ses paroles, les yeux riv?s sur ceux dArmand, un certain Rosenstein signal? ces jours derniers ? Tiflis. Un quidam qui parle le fran?ais sans accent.

Ah! murmura le voyageur avec un tressaillement parfaitement simul? Je vous remercie du renseignement. Le chemin de fer mest ferm?, je t?cherai de trouver autre chose pour quitter la ville.

Et rapidement il s?loigna. Mais en tournant la t?te, il vit le chef de gare courir aux agents et leur parler avec animation en le d?signant:

Bon, dit-il ? part lui, ? d?faut dautre moyen, va pour la police autrichienne. Lautre jour on me faisait les honneurs dune djighitoffka, on me fera peut-?tre aujourdhui ceux des menottes.

Un second coup d?il lassura que la petite com?die impromptue jou?e au chef de gare portait ses fruits. Les agents le suivaient, affectant lindiff?rence.

Tout en ?vitant soigneusement d?garer les limiers autrichiens, il parut vouloir les fuir. Il tourna autour dun p?t? de maisons, se jeta dans une rue transversale, revint sur ses pas, en un mot se conduisit en gibier criminel traqu? par les bons chiens de chasse de lautorit?.

Ce man?ge produisit leffet d?sir?. Les policiers, gens soup?onneux, pass?rent du doute ? la conviction. Cet homme qui avait interrog? le chef de gare ? leur sujet, qui semblait g?n? par leur pr?sence, devait ?tre le banquier Rosenstein. Et leurs larges faces s?panouissaient. Ils songeaient ? la prime qui leur serait pay?e.

Lun petit, M. Schultze, repr?sentait lintelligence dans cette association. Lautre, grand, M. Muller, incarnait la force brutale.

Cependant ils h?sitaient encore. La crainte dune erreur les emp?chait de sassurer de la personne dArmand. Celui-ci comprit leurs scrupules.

Il faut, pensa-t-il, quils aient une certitude.

Il se rendit ? lh?tellerie o? les Anglais ?taient descendus et leur proposa une excursion aux environs de la ville.

Mais, tandis que ses amis se pr?paraient, il prit une feuille de papier sur laquelle il tra?a rapidement quelques mots.

Apr?s quoi, il la plia soigneusement et la glissa dans sa poche.

En sortant de lh?tel, il constata que les deux agents de la s?ret? stationnaient de chaque c?t? de la rue.

Mes chers amis, dit-il aux Anglais, je vais vous faire visiter les puits de p?trole de Bakou, qui, avec les puits de Pittsburgh, en Pennsylvanie, fournissent les deux tiers de lhuile de naphte consomm?e sur le globe. Je me h?te, car peut-?tre quitterons-nous la ville dans quelques heures.

Arr?tant linterrogation sur les l?vres de ses amis:

? ce propos, une pri?re. Quoi quil arrive, vous ne me connaissez pas, vous mavez rencontr? sur le port et voil? tout. Jai une occasion, vous ne voudriez pas me la faire manquer.

Certes non, r?pliqua Murlyton avec la plus enti?re bonne foi, mais ne nous mettrez-vous pas au courant?

? quoi bon, la pi?ce se d?roulera devant vous.

Passant pr?s du temple gu?bre de Balakani, p?lerinage c?l?bre parmi les Persans adorateurs du feu, les voyageurs gagn?rent lexploitation de lhuile min?rale. La vaste plaine sablonneuse do? se d?gage une odeur ?cre, est parsem?e d?chafaudages de bois hauts de vingt-cinq m?tres, assez semblables ? ceux qui existent au-dessus de nos puits de mine dans les bassins houillers. Les vishas soutiennent les appareils de forage des r?servoirs o? le naphte saccumule par infiltration.

Comme Lavar?de dissertait sans perdre de vue les policiers qui le filaient toujours, il sarr?ta soudain. ? vingt pas, un homme discourait avec de grands gestes, ?cout? respectueusement par un groupe de personnages qu? leur tenue on devinait ?tre de petits fonctionnaires.

Lorateur se retourna au m?me instant et, quittant brusquement son auditoire, vint au Parisien.

Enfin, monsieur Lavar?de, je vous retrouve.

Le journaliste resta coi. Bouvreuil entrevu pour la derni?re fois sur le toit enflamm? de la pagode de Lha?a, Bouvreuil ?tait devant lui en chair et en os. Profitant de la stup?faction de son interlocuteur, le propri?taire reprit, avec une pose avantageuse:

Vous ?tes surpris de me rencontrer ici. Cest tout simple. Tandis que vous vous ?loigniez de Lha?a par le nord, je fuyais vers le sud, sous un costume de lama disput? aux flammes. Oh! ce costume a ?t? mon salut. Il me donnait droit ? la v?n?ration et ? la table des naturels qui croisaient ma route. Franchissant les passes de lHimalaya, je parvins dans les plaines de lInde. Je ne parlais pas, puisque jignore les premiers ?l?ments du parsi et de lhindoustani. Les braves gens crurent ? un v?u. Je devins un saint. C?tait ? qui maurait ? sa table. Bref, jarrivai ? Calcutta.

Ici, Lavar?de retrouva la voix:

Croyez que je le regrette, monsieur Bouvreuil.

La bouche de lusurier se fendit jusquaux oreilles dans un large rire.

Attendez donc, cher monsieur Lavar?de ? Calcutta, le chancelier du consulat de France, un aimable Proven?al de Carnoules, me d?clare grand explorateur. Venir du Thibet en lama, cest du g?nie. Je ny avais pas song? encore les soucis du voyage mais jai reconnu quen effet le moyen n?tait pas ordinaire.

Eh! le hasard vous a mis ce d?guisement sous la main.

Non, monsieur, cest le raisonnement.

Pendant lincendie? Mes compliments, monsieur Bouvreuil, vous ?tes devenu m?ridional aussi.

Le p?re de P?n?lope prit une mine d?daigneuse:

Plaisantez, monsieur, plaisantez. ? Calcutta on nest pas moins intelligent que vous. On ma f?t?, choy?. On a donn? des banquets en mon honneur. La presse sest ?mue et je pourrais vous montrer tel journal o? s?tale en grosses lettres le sous-titre:

Discours du c?l?bre explorateur Bouvreuil

Il y a donc une colonie de pr?teurs ? la petite semaine dans cette ville anglaise?

Enfin, continua lusurier sans daigner entendre linterruption, satur? de gloire, je songeai ? vous retrouver. Je m?tais fait c?bler un mandat de France. Mais vers quel point du globe me diriger. T?, me fit le consul, vos compagnons sont partis par le nord. Ils nont quun chemin, le Transcaspien. S?rement, ils passeront ? Bakou.

La peste du Proven?al, grommela le Parisien, qui savise pour une fois de dire la v?rit?.

? pr?sent, conclut Bouvreuil, nesp?rez plus vous livrer sur ma personne ? des plaisanteries de mauvais go?t. Pr?c?d? par ma r?putation de voyageur, jai loreille des autorit?s et je vous emp?cherai de frustrer les entreprises de transport. Vous ne rentrerez ? Paris que si je le permets et si P?n?lope

Je pars pour Vienne d?s ce soir, ricana Lavar?de.

Vous?

Moi-m?me.

Je vous en d?fie.

Un pari, voulez-vous, monsieur Bouvreuil.

Ma foi oui. Cent francs.

Topez l?.

Tout en parlant, le journaliste marchait. Une visha le masquait aux yeux des Autrichiens. Rapidement il chiffonna le papier griffonn? ? lh?tel et le laissa tomber, puis il s?loigna sans affectation en raillant le propri?taire.

Les policiers, fid?les ? leur r?le, arriv?rent ? leur tour ? l?chafaudage.

Lavar?de, qui les surveillait du coin de l?il, se frotta les mains. Tous deux ?taient tomb?s en arr?t devant le papier froiss?. Lun deux se baissa, le ramassa et, layant d?pli?, donna une bourrade ? son compagnon.

La feuille portait ces mots:

Mon cher Rosenstein,

Tout sarrangera. Patience. Quelques semaines au Caucase seront bien vite pass?es, et ce nest pas l? quon ira te chercher. ? toi.

Florent.

Les agents blonds se consult?rent du regard et dun m?me mouvement savanc?rent vers le groupe qui entourait Lavar?de. Ils sarr?t?rent en m?me temps, sinclin?rent ensemble devant le journaliste, et de la m?me voix, du m?me ton, dans la m?me mesure:

Eh bonjour, mon cher monsieur Rosenstein. Comment vous portez vous?

Armand les toisa et, tr?s calme, pesant bien ses mots:

Vous ?tes abus?s par une ressemblance, Messieurs, je suis Lavar?de, journaliste parisien.

Les Autrichiens secou?rent la t?te et Schultze reprit dun ton finaud:

Vous avez sans doute des papiers?

H?las non, jarrive de Chine o? lon ma d?pouill?.

De Chine, r?p?t?rent les agents dun ton railleur et hochant la t?te dun air entendu.

De Chine, fit Muller qui parlait peu, tout ? loppos? de Trieste.

Ils avaient appliqu? leurs mains sur les ?paules du Fran?ais, qui ne fit aucune r?sistance, mais objecta:

Vous vous trompez, je le r?p?te, interrogez les personnes qui maccompagnent.

Monsieur, que nous avons rencontr? sur le port, nous a dit en effet sappeler Lavar?de, sempressa de r?pondre miss Aurett.

Ah! vous ne le connaissiez pas autrement?

Non, monsieur.

Les policiers sourirent.

Alors, monsieur Rosenstein, veuillez nous suivre.

O? cela?

? Trieste, o? la justice vous r?clame.

Du coup, Bouvreuil bondit.

? Trieste, ? deux pas de la fronti?re fran?aise, jamais de la vie.

Et ?levant la voix:

Messieurs, vous faites erreur. Cest bien en effet M. Lavar?de que vous arr?tez. Cest mon ami.

Votre ami?

Oui.

Avec une dext?rit? rare, les Autrichiens avaient emprisonn? les poignets et les chevilles du journaliste dune cordelette. Lop?ration termin?e, Schultze, d?tenteur de la lettre, la fit passer sous les yeux de lusurier.

Votre ami, dites-vous, alors vous ?tes Florent son complice?

Son complice, moi, puisque je vous affirme

Bouvreuil ne put achever. Muller le garrottait comme Armand et le fouillait. Son portefeuille contenait 25.000 francs.

Une partie de la somme vol?e, clam?rent les agents.

Somme vol?e, hurla le propri?taire ?cumant de rage Ah! je vous ferai repentir de votre stupidit?.

Schultze se pencha vers lui et, paternellement:

Croyez-moi, lui glissa-t-il ? loreille, naggravez pas votre cas en insultant la force publique. Vous ?tes pinc?, prenez-en votre parti.

Muller avait disparu. Au bout dune demi-heure, il revint avec une voiture dans laquelle on fit monter Lavar?de et Bouvreuil. Les policiers se plac?rent en face deux.

? la gare de Bakou, le v?hicule sarr?ta. Les prisonniers en furent extraits et on les enferma dans une petite salle.

Bient?t, les agents autrichiens reparurent en compagnie dun fonctionnaire de la police russe, de lautre c?t? du vitrage de la porte. Celui-ci examina rapidement le pr?venu, constata quil r?pondait ? peu pr?s au signalement donn?, un de ces signalements passe-partout qui conviennent ? neuf visages sur dix. Puis il appliqua un cachet et un paraphe sur un papier histori? dun double K, Kaiserlische et K?niglische, comme tout ce qui est officiel en Austro-Hongrie.

C?tait un acte dextradition sommaire, ainsi que les polices des deux empires en ?changent parfois pour aller plus vite, les consuls r?ciproques ayant tout sign? davance. Apr?s quoi, toujours raide, il salua automatiquement. Schultze et Muller firent de m?me. C?tait fini. Les prisonniers appartenaient maintenant ? la police autrichienne. Alors le journaliste fut pris dun fou rire.

Monsieur Bouvreuil, dit-il, nous allons partir pour Trieste.