.

Les cinq sous de Lavar?de

( 30 39)



Le Tekk? fit un mouvement.

Je vous accompagne.

Non, restez ? la garde du feu. Notre compagnon, lui, veille sa fille.

Et ayant serr? la main du guide, Armand senfon?a dans les t?n?bres. Quelques minutes plus tard, ? la cime dune aiguille rocheuse, une flamme claire s?levait. Le Tekk? ?clairait la marche du chasseur.

Longue fut la nuit. Le gentleman agenouill? aupr?s dAurett, suivait avec une angoisse grandissante le progr?s du mal. La jeune fille ne le reconnaissait plus. Plong?e dans un ?tat comateux, elle nen sortait que par de brusques acc?s de d?lire. Mais ses forces s?puisaient visiblement. Les crises devenaient moins longues et moins fr?quentes. Les sources de la vie se tarissaient peu ? peu. En vain, Murlyton entassait les couvertures, la temp?rature de la jeune fille sabaissait. La mort ?tendait sur elle sa main d?charn?e.

Au petit jour, Lavar?de revint sans avoir pu tirer la seule balle qui lui restait. Nul ?tre vivant navait pass? ? sa port?e. ? deux kilom?tres, le Fran?ais avait rencontr? une rivi?re gel?e, au lit encaiss?. Des peupliers peu ?lev?s la bordaient. Un instant il avait esp?r?. Une bande de yaks sauvages s?tait montr?e sur lautre rive; mais sans doute les animaux avaient ?vent? lhomme, car ils s?taient enfuis pr?cipitamment.

Ah! dit-il ? Rachmed avec une rage douloureuse, si javais pu abattre lune de ces b?tes, nous ?tions sauv?s ensuite.

Le Tekk? linterrogea du regard:

Oui, continua Armand, une rivi?re descend n?cessairement vers une plaine. Pourvus de nourriture, nous aurions pu, avec les peupliers, assembler une sorte de radeau, de tra?neau plut?t, et, nous abandonnant ? la pente, sortir de cet affreux d?sert de montagnes.

Le guide se redressa, les yeux brillants.

Cest un moyen dangereux, il est vrai, mais quimporte! Pourquoi ne pas le tenter?

Ah! cest elle que jaurais voulu sauver!

Pensif, il gagna la tente dAurett. Il rendit compte au gentleman de linsucc?s de sa tentative.

Celui-ci haussa les ?paules, et, du geste, d?signa sa fille. Une p?leur livide couvrait les joues de la mourante; ses paupi?res baiss?es avaient pris des tons bleu?tres; de ses narines d?j? pinc?es s?chappait avec peine un souffle haletant. Et comme ils ?taient l?, ne trouvant plus une parole, h?b?t?s ? lid?e du d?nouement fatal, in?vitable, un son ?trange retentit au dehors.

Grave, sonore, on e?t dit un appel de trompe.

Dun bond, Armand sortit de la tente. Il se heurta ? Rachmed.

Le cri dun yak, nest-ce pas?

Oui.

O? cela?

La main du guide s?tendit vers louest.

L?-bas Nous sommes sous le vent, peut-?tre sera-t-il possible de surprendre lanimal.

Avec des pr?cautions infinies, les deux hommes gravirent la pente. En haut, le Tekk? se coucha de fa?on que sa t?te d?pass?t ? peine la cr?te de lescarpement.

Le Parisien fit de m?me. Un tressaillement parcourut le corps des chasseurs.

? cinquante m?tres deux, cinq yaks ?taient group?s. Un peu ? l?cart, un adulte, reconnaissable ? son ?paisse crini?re, montait la garde.

Visez bien, dit Rachmed, notre existence ? tous d?pend de votre coup de fusil.

Lavar?de le savait bien. L?motion faisait trembler sa main. Il se reprit ? deux fois pour ?pauler. Se raidissant, il parvint ? dompter ses nerfs, visant lentement le yak isol?.

La d?tonation ?clata, r?percut?e comme un coup de tonnerre par les ?chos de la montagne. Dans la fum?e, les chasseurs avaient saut? sur la cr?te.

Les b?ufs se sauvaient avec des mugissements fous, laissant en arri?re leur sentinelle qui s?puisait en vains efforts pour les suivre.

Il a une jambe bris?e, hurla le Tekk?, aux couteaux! il est ? nous!

Ainsi que des b?tes fauves, tous deux se ru?rent vers lanimal bless?. Celui-ci, comprenant limpossibilit? de la fuite, fit t?te ? ses adversaires, leur pr?sentant ses cornes mena?antes. Dans la toison ?paisse qui couvrait son front, ses yeux brillaient de lueurs sanglantes.

Attention, recommanda Rachmed, prenons-le en flanc, vous ? droite, moi ? gauche.

Tout en courant, le Fran?ais ex?cuta le mouvement command? et bient?t le yak, impuissant ? se d?fendre, roula sur le sol avec un beuglement dagonie.

Le Tekk? se coucha sur lui et, appliquant ses l?vres sur une de ses blessures, il but avidement le sang qui sen ?chappait. Armand le repoussa brusquement.

Pensez ? celle qui va mourir si nous tardons!

Pardonnez-moi, dit le guide honteux, javais tellement faim!

En un moment, le lourd cadavre fut d?pouill?. Apr?s avoir charg? son compagnon de d?couper la chair de leur gibier, Lavar?de, emportant la peau chaude encore, vola vers la tente dAurett. ?cartant le gentleman ?bahi, il jeta au loin les couvertures de la malade.

Que faites-vous? s?cria lAnglais.

Je la sauve, aidez-moi.

F?brilement il d?pouillait la jeune fille de ses v?tements, mettant ? nu sa gorge de vierge.

Mais ce nest pas convenable, hasarda encore Murlyton.

Pr?f?rez-vous quelle meure?

Et, sur cette r?plique brutale, il termina son op?ration. Apr?s quoi, Il enroula miss Aurett dans la peau sanglante et ti?de, et la recoucha mollement. Alors, il se tourna vers lAnglais.

Ceci est un proc?d? pour ranimer les gens que le froid a terrass?s. Jai vu cela quand j?tudiais la m?decine. Je men suis souvenu tout ? lheure, en apercevant le yak et je lai appliqu? Maintenant, un peu de nourriture et je r?ponds de notre compagne.

Il disait vrai. Le soir, ranim?e par quelques cuiller?es de jus de viande, la jeune fille souriait ? son sauveur. La fi?vre avait disparu. Le sang coulait plus chaud dans ses veines.

Elle bavardait, faisait d?j? des projets davenir. On allait construire le radeau imagin? par le Fran?ais, on descendrait le cours du fleuve solidifi?; M. Lavar?de gagnerait son pari et ensuite

L?, elle sarr?ta brusquement. Ses paupi?res battirent. Elle avait ?t? sur le point de dire toute sa pens?e, de parler de son mariage, but d?licieux de ce p?rilleux tour du monde, o? elle avait appris ? aimer.

Armand lui tendit la main, elle y mit la sienne, ferma les yeux et tout doucement sendormit dans le grand silence du d?sert Dans le sommeil m?me, dune ?treinte inconsciente, elle retenait pr?s delle son ami.

D?s le lendemain, les voyageurs purent transporter leur campement au bord du cours deau signal? par le Parisien et ils se mirent aussit?t ? l?uvre. Labattage des peupliers fut p?nible. Il leur fallait les scier avec leurs couteaux thib?tains, seuls instruments tranchants quils eussent ? leur disposition.

Heureusement, ces arbres, remplis ? lint?rieur dun aubier sans consistance, ne r?sistaient pas ?norm?ment ? la morsure de lacier. Il ne leur fallut cependant pas moins dune semaine pour ?tablir un plancher de six m?tres de long sur quatre de large.

La peau du yak, d?coup?e en minces lani?res, leur avait permis dassembler les pi?ces de bois.

De longues perches, fix?es de chaque c?t? du singulier v?hicule, devaient tra?ner sur la glace et servir ? le diriger.

Enfin, le radeau fut mis ? flot, selon lexpression dAurett, les tentes anciennes et les provisions nouvelles solidement arrim?es ? sa surface.

Tous y prirent place. Le journaliste et Rachmed s?taient charg?s de la man?uvre des perches directrices. Et la descente commen?a. Lente dabord sur une pente insensible, elle sacc?l?ra bient?t dans une s?rie de rapides.

Le tra?neau improvis? filait avec la vitesse dune fl?che entre les rives escarp?es, et les conducteurs avaient toutes les peines du monde ? ?viter les rochers trouant la surface glac?e, qui eussent bris? comme verre lappareil.

Au soir, profitant dune rampe plus douce, les amis pouss?rent le plancher de bois vers le rivage et ly amarr?rent. D?j? le paysage ?tait moins d?nud?. Des silhouettes darbres se profilaient sur le ciel. Pour tous, c?tait une joie de voir les branches noires d?pouill?es de feuilles. Le v?g?tal rempla?ant le rocher, c?tait le printemps succ?dant ? lhiver. Lavar?de, m?me, r??dita le mot fameux:

Des arbres, donc des hommes.

Sur toutes les figures la phrase amena le sourire.

Cela vous fera plaisir de retrouver des semblables? continua le journaliste. Voil? linfluence salutaire du d?sert. Dans les villes, on ne songe qu? les ?viter. Voyez-vous, le d?sert bien appliqu? supprimerait les proc?s et les tribunaux. Il suffirait dune bonne loi ainsi con?ue: Tout quinteux sera condamn? ? un mois de hauts plateaux. Ce serait le triomphe de la bienveillance universelle.

Le jeune homme avait repris toute sa gaiet?, et lAnglais lui-m?me applaudit ? son paradoxe.

Durant deux jours le voyage continua sans autre accident que, de temps en temps, la n?cessit? de tra?ner le radeau, vu linsuffisance passag?re de la pente. Pendant les derni?res heures on avait fil? entre des rives couvertes de for?ts. La nuit le thermom?tre marquait seulement 15 ou 16 degr?s au-dessous de z?ro et miss Aurett en plaisantait, affirmant que la chaleur la faisait souffrir.

Le radeau ?tait en bon ?tat et les lani?res de peau r?sistaient merveilleusement.

Ce matin-l?, Lavar?de affirma que la journ?e ne s?coulerait pas sans que lon rencontr?t une habitation.

Aussi lon partit tr?s all?gres. Lallure mod?r?e du v?hicule accusait une faible inclinaison de la surface gel?e. ?videmment, les voyageurs atteignaient le pied de la montagne.

Vers onze heures cependant, un dernier rapide se pr?senta. On sy engagea sans crainte. ? perte de vue, le fleuve ?largi pr?sentait une surface unie. Le radeau, ainsi quun cheval qui s?chauffe, glissait de plus en plus vite, sans une secousse, sans un cahot. Les passagers navaient conscience de la rapidit? de leur course que par le vent qui les fouettait avec violence et le galop ?chevel? du rivage, fuyant en sens inverse.

Soudain, Lavar?de poussa un cri rauque. Tous les yeux se port?rent vers lui. Sa main s?tendit vers lhorizon. Ses amis regard?rent et leurs c?urs cess?rent de battre un instant.

Une ligne nette coupait le fleuve dans toute la largeur et, bien loin, beaucoup plus bas, on apercevait le chemin de glace qui se continuait:

Une chute! murmura Murlyton.

Se cramponnant aux madriers, Armand et le guide s?taient tra?n?s jusquaux perches de direction pour t?cher de gouverner vers la berge Mais ? peine les avaient-ils saisies quun craquement sec se fit entendre Sous la formidable pouss?e de la pente, elles s?taient bris?es net.

Le tra?neau ?prouva une secousse, oscilla un instant, puis poursuivit sa course rigide de train lanc? ? toute vapeur.

La catastrophe allait se produire. Rien ne pouvait lemp?cher. Le fr?le radeau et son ?quipage seraient pr?cipit?s, r?duits en poudre. Les yeux dilat?s par l?pouvante, tous regardaient la ligne barrant le fleuve, qui, par une illusion doptique, paraissait venir ? toute vitesse ? leur rencontre.

La distance diminuait. Comme gris?s par la rapidit? folle, emport?s par lentra?nement du r?ve qui les conduisait ? lab?me, les voyageurs ne parlaient plus, ne pensaient m?me plus. La voix dArmand s?leva encore:

Cramponnez-vous au radeau!

Deux cents m?tres restaient ? franchir. Il fallut deux secondes. Le tra?neau atteignit la chute, la d?passa, et, d?crivant une large courbe, retomba dans le vide. Les mains crisp?es aux troncs de peuplier, tous ferm?rent les yeux, attendant la mort. Mais au lieu du choc ?pouvantable quils craignaient, ils ressentirent une secousse relativement l?g?re, tandis quune pluie ti?de sabattait sur eux.

Ils promen?rent autour deux des regards effar?s. Le radeau flottait sur un petit lac deau libre.

Quest-ce que cela signifie? demanda le gentleman retrouvant lusage de la voix.

Ce fut Lavar?de qui r?pondit:

Une source deau chaude entretient ici un bassin qui ne g?le pas.

En effet, du rocher jaillissait au milieu d?paisses vapeurs un jet deau gros comme le corps dun homme. Et comme les amis du Fran?ais reprenaient leurs esprits, des appels retentirent sur le rivage. Deux hommes sortis dune hutte grossi?re faite de troncs non ?corc?s h?laient les voyageurs. C?taient des chasseurs, de braves gens qui passaient la plus grande partie de lann?e dans ce pays perdu. La hutte ?tait leur quartier g?n?ral.

Ils avaient choisi cet emplacement ? cause du voisinage de la source chaude qui, dans un rayon de cinquante m?tres, entretenait une douce ti?deur. Au c?ur de lhiver, ces c?nobites arrivaient ? r?colter des salades!

Ils firent f?te aux voyageurs qui, par linterm?diaire de Rachmed, apprirent quils se trouvaient dans le pays du Wakan, ou Oakand, et que leur fleuve ?tait lOxus des anciens, devenu maintenant lAmou-Daria.

Lavar?de appela ? son aide son ?rudition, tr?s oubli?e pendant les derni?res semaines.

LOxus, dit-il, traversait autrefois le lac dAral et se jetait dans la Caspienne; depuis, son lit sest combl? entre ces deux nappes deau et il finit dans le lac.

Et Murlyton, en bon Anglais, d?clara aimer beaucoup ce fleuve.

Cela lennuyait de couler en territoire russe, affirma-t-il.

Apr?s une nuit excellente, pass?e dans la maison de bois, les passagers du radeau dirent adieu ? leurs h?tes.

Nous savons o? nous sommes, fit Aurett, mais nous ignorons o? nous allons?

? Tchardjoui, r?pondit le journaliste avec un sourire.

Vous en connaissez le chemin?

Le chemin va nous y porter lui-m?me; cest le fleuve. Il para?t qu? une trentaine de lieues dici, lAmou-Daria doit ?tre libre de glaces. Heureusement nous avons une voiture-bateau qui nous conduira ? la ville Sarte de Tchardjoui.

Quest-ce que cette ville? interrompit le gentleman.

Cest une station du chemin de fer transcaspien, ?tabli par le g?n?ral russe Annenkov entre la Caspienne et Samarcande. Remerciez-moi, je vous ram?ne dans les pays civilis?s, ce sera plus commode pour vous que pour moi la civilisation admet difficilement que lon voyage gratis, comme en pays barbare!

Peuh! murmura la jeune fille, apr?s ce que vous avez fait, gagner Paris est peu de chose.

Je ne suis pas de votre avis par l?, le voyage ?tait plus dangereux; par ici, il va devenir plus difficile.

Cependant le radeau avait ?t? tir? sur la glace et lon s?loignait des chasseurs hospitaliers.

Le pays se peuplait. De temps ? autre, une cabane apparaissait.

Au soir, on arriva ? lextr?mit? du banc de glace. Au-del?, le fleuve limoneux, ayant d?j? une largeur de deux kilom?tres, coulait entre des rives basses. Apr?s quelques journ?es de navigation assez monotone, Armand montra ? ses amis une bande sombre qui courait au-dessus de la surface de leau.

Le Transcaspien! s?cria-t-il, et l?, sur la rive gauche, la ville de Tchardjoui.

Mais comme le gentleman exprimait un doute:

Je reconnais le pont de bois dAnnenkov, qui, sur quatre kilom?tres, porte les trains de Samarcande.

Vous ?tes d?j? venu ici, dit Aurett.

Oui, dans un fauteuil.

Vous dites?

Que jai lu le livre illustr? de mon ami Napol?on Ney De Paris ? Samarcande et que je retrouve ici loriginal de ses dessins.

Une heure plus tard, le radeau accostait un peu en amont du pont de bois, chef-d?uvre daudace et de patience, accompli en six ans par le premier bataillon des chemins de fer russes.

Nous allons ? la gare, fit alors Armand.

En savez-vous aussi le chemin?

Rien de plus facile.

Et avisant un Sarte qui passait:

Vodza? lui dit-il sur le ton de linterrogation.

Lhomme r?pondit des paroles incompr?hensibles, mais ses gestes ?taient clairs. Il fallait tourner ? gauche, puis ? droite.

Vous ne nous aviez pas dit que vous saviez le russe, fit en souriant la jeune fille.

Je ne connais que ce mot-l?, Vodza, toujours par le livre de mon ami je men suis souvenu ? propos, nest-il pas vrai?

Rachmed intervint.

Je vais assur?ment vous quitter ici, puisque vous allez vers lOccident, jusquau pays qui touche la mer, ton pays, ? toi, mon vaillant ma?tre Mais ? Tchardjoui, je peux encore vous rendre service, je comprends et parle suffisamment la langue de nos fr?res slaves Ne sont-ils pas un peu des asiatiques comme nous?

Merci, brave Rachmed, fils dIskender Je commence ? croire que la l?gende dit vrai et que vous avez du sang dAlexandre le Grand dans les veines, car tu as ?t?, en ces jours de p?ril, aussi courageux quhabile Merci, ton offre peut encore nous ?tre utile; mais je suis bien tranquille, le chef de cette gare doit parler le fran?ais

Do? vient cette assurance? demanda Murlyton.

Il est n?cessairement officier russe et appartient au bataillon des chemins de fer

XXV.Le Transcaspien

Lavar?de ne s?tait pas tromp?. Le lieutenant Mika?l Karine, chef de la gare de Tchardjoui, parlait fran?ais. Mis au courant des aventures des voyageurs il dit:

Je vous remercie du bon moment que vous mavez fait passer. Ne puis-je ? mon tour vous ?tre agr?able ou utile?

Oh si! r?pondit franchement le journaliste, et m?me je vous avouerai que jesp?re beaucoup de votre concours.

Parlez.

Vous le savez maintenant, je dois regagner lEurope, toujours sans bourse d?lier.

Compris. Jusqu? Ozoun-Ada, point terminus de la ligne sur la Caspienne, rien de plus facile. Mon fr?re rejoint son r?giment au Caucase, et sil ne vous d?pla?t pas de faire route avec un officier russe?

Je suis officier de r?serve dans larm?e fran?aise, cest r?pondre.

Le lieutenant sinclina.

De plus, je puis vous donner un mot pour M. Djevo?, directeur de la Compagnie de navigation Caucase-Mercure, qui vous fournira les moyens de gagner Bakou sur lautre rive de Notre Mer. L? mon influence cesse.

Les deux hommes se serr?rent la main.

Et maintenant, reprit Karine, vous ne partirez que demain; faites-moi lamiti? de d?jeuner et d?ner avec moi, nous boirons ? la France.

Et ? la Russie.

Sir Murlyton d?clina linvitation. Il lui r?pugnait, ? lui sujet britannique, de profiter de lentente franco-russe. Jusquau lendemain matin sept heures, moment du d?part du train pour Ozoun-Ada, il se logerait en ville avec sa fille.

Ah! ? propos, demanda le Parisien, depuis des semaines je ne sais comment je vis; ? quelle date sommes-nous?

Au 27 janvier du calendrier russe, cest-?-dire au 8 f?vrier du v?tre.

Jai donc pr?s de deux mois pour revenir ? Paris.

Plus quil nen faut.

Lavar?de secoua la t?te.

La travers?e de lEurope sera plus difficile, peut-?tre, que tout le reste.

En se levant pour prendre cong?, le gentleman jeta ? terre quelques papiers pos?s sur le bureau du chef. Armand les ramassa et eut un mouvement de surprise:

Tiens! Vous avez une correspondance allemande!

Il montrait une feuille couverte de caract?res gothiques. Le lieutenant haussa les ?paules:

Une note de la police autrichienne.

Ah! quelque malfaiteur en voyage.

Je nen sais rien. Comme tout bon Slave jai horreur de tout ce qui est allemand et je ne parle pas tr?s bien cette langue. Cest du chauvinisme, comme vous dites, ajouta-t-il en riant.

En France, nous lapprenons maintenant, par chauvinisme ?galement. Permettez-moi de vous traduire ce document.

Sur un signe dacquiescement, Armand lut ? haute voix:

Rosenstein, Fritz, n? ? Berlin (Prusse), g?rant ? Trieste, de la succursale de la Cisleithanische Bank, de Vienne.

En fuite, emporte cinq cent mille florins ? ses clients,

Taille moyenne.

Yeux, cheveux et sourcils bruns.

Front haut.

Nez droit.

Bouche moyenne.

Menton rond.

A habit? longtemps Paris et Rome. Parle correctement le fran?ais et litalien. Profitera sans doute de cet avantage pour dissimuler sa nationalit?. A ?t? signal? ? Odessa en dernier lieu.

Le Parisien s?tait arr?t?, un vague sourire sur les l?vres. Il repla?a le papier sur la table.

? Odessa, sur la mer Noire, fit-il entre haut et bas. Ce Rosenstein est capable de suivre la voie du Caucase et de vous tomber sur les bras un de ces jours.

Nous le recevrons comme il le m?rite, r?pliqua Karine; allons d?jeuner.

Et tandis que Murlyton s?loignait avec miss Aurett, le chef de gare conduisit son h?te ? son appartement. Le caviar national fut f?t?. Les toasts amicaux s?chang?rent, puis le lieutenant dut reprendre son service. Il recommanda au journaliste d?tre exact pour le d?ner et le laissa libre de visiter la ville.

Visite peu longue. Pas de monuments, des habitations tr?s simples. Les seules curiosit?s sont le pont de bois dAnnenkov et le petit bourg dAmou-Daria, fond? par les Russes ? quelques kilom?tres de Tchardjoui. Le bazar de cet embryon de cit? compte d?j? vingt-quatre boutiques o? lon peut se procurer les objets manufactur?s dEurope.

Au soir, Lavar?de fut pr?sent? ? son compagnon de voyage, le capitaine Constantin Karine. Celui-ci servait au r?giment de dragons de Nijni-Novgorod, en garnison ? Tiflis, dont le lieutenant-colonel ?tait un prince fran?ais, Louis-Napol?on Bonaparte, aujourdhui colonel ? Varsovie. Apr?s le d?ner, Lavar?de et le capitaine ?taient les meilleurs amis du monde.

Le chef de gare mit une chambre ? la disposition du Fran?ais et celui-ci, pour la premi?re fois, s?tendit sur un lit, primitif il est vrai, mais tr?s sup?rieur aux roches des hauts plateaux.

D?s six heures et demie du matin, Armand ?tait sur le quai. Un vent violent soufflait du nord et le Fran?ais se recroquevillait dans la chaude pelisse de vigogne quil devait ? la lib?ralit? des Thib?tains.