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Les cinq sous de Lavar?de

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Oh! oh! fit lun deux mais elle est lourde.

Cest vrai, elle p?se plus que tout ? lheure.

Ah ??, il y a vraiment quelque chose dedans?

Oui, ?a remue.

Tenez, quand on soul?ve dun c?t?, ?a penche de lautre.

En effet, on entendait un lourd floc.

Mais ?a roule.

Le douanier pr?ta loreille.

Et on dirait que ?a g?mit.

Ah! ah! nous tenons le gibier.

Cest de la contrebande.

Pour s?r!

Emportons ce colis. Je vais dabord y mettre les plombs, les scell?s. On ny touchera pas jusqu? ce que le brigadier ait d?jeun?. Il a donn? ordre quon lapporte au bureau du lieutenant des douanes. On ne louvrira que devant cet officier.

Ce fut fait aussit?t. Et le pauvre pr?sident du syndicat des actionnaires, qui, probablement, avait perdu connaissance, put avoir le temps de se remettre. Mais ne nous occupons plus de lui pour linstant, et retournons ? bord de la Lorraine.

Tout est pr?t pour le d?part. Le paquebot est sous vapeur. La machine chauffe avec son grondement sourd de b?te dompt?e. Le panache de fum?e est ?pais et noir. Les matelots sont aux cordages ou occup?s ? arrimer les bagages et marchandises embarqu?s. Tout le monde est sur le pont. Les parents et les amis viennent de quitter le navire apr?s les derniers adieux. La planche va ?tre retir?e. Le second ach?ve lappel des voyageurs.

Voyons, personne ne manque Nous avons les cabines 8 et 9 qui viennent d?tre retenues.

8 et 9, cest pour moi et ma fille, r?pond sir Murlyton.

Bon! vous ?tes ? bord Mais il y a le 10 qui na pas encore r?pondu. Voyons o? est le num?ro 10 Retenu ? Paris, ? lAgence maritime?

Un homme se pr?cipite sur la planche, juste au moment o? le matelot de service allait lenlever.

Le num?ro 10, cest moi, me voil?! crie-t-il tout effar?.

Quel nom? demande le second du navire.

Bouvreuil, de Paris.

Cest bien ?a En route!

Coup de sifflet, coup de cloche. La Lorraine d?marre majestueusement. On est parti. Deux passagers se rencontrent nez ? nez au pied de la dunette.

Aoh! dit lun monsieur Lavar?de.

Parfaitement, sir Murlyton; et mademoiselle votre fille est-elle retourn?e ? Paris?

Non, monsieur; elle est ici.

? bord! Enchant? vraiment de commencer notre voyage en sa gracieuse compagnie.

Pardon, sir? Mais comment vous trouvez-vous ici? Je sais le prix du passage, je viens den r?gler deux, et cela d?passe la somme que vous devez avoir en poche.

Assur?ment aussi ne lai-je point pay? et voici mes vingt-cinq centimes encore intacts. Vous pouvez le v?rifier, mon s?v?re contr?leur.

Soit, mais cela ne r?pond pas ? ma question.

Cest bien simple. Jai la cabine num?ro 10, dont le prix a ?t? sold? par cet excellent M. Bouvreuil; voyage en premi?re classe et nourriture, tout est compris.

Il a sold? pour vous?

Non, pour lui.

Aoh! Je ne comprends pas.

Eh bien, quoi? Je suis dans sa cabine.

Ah! et lui?

Lui? Il est dans ma caisse, parbleu!

La caisse est ? bord?

Non pas elle est rest?e ? terre.

Et lui dedans?

Certainement lui dedans.

Sir Murlyton songea quelques secondes, puis sourit ? sa fille qui, sapprochant, avait entendu les derniers mots.

Pas du tout correct, dit-il avec gravit?, mais fort ing?nieux.

Puis il tourna les talons et alla saccouder au bastingage.

Les deux jeunes gens ?chang?rent quelques paroles:

Vous avez r?ussi, monsieur, je vous en f?licite.

Si jai franchi ce premier danger, miss, cest ? vous que je le dois, je ne loublie pas.

Oh! monsieur, nous ne sommes pas quittes encore.

Vous tenez donc bien, fit-il en souriant, ? me devoir la vie?

Je tiens surtout ? ne pas nuire ? vos int?r?ts.

M?me aux d?pens des v?tres?

Miss Aurett ne r?pondit pas et se rapprocha de son p?re. Il ?tait naturel quArmand y suivit cette jeune fille si peu cupide; sa nouvelle amie, dailleurs, ly autorisa dun regard. Leur groupe r?uni, elle dit:

Vous allez me trouver bien curieuse, monsieur Lavar?de, mais lorsque, par hasard, elle rougit vivement en pronon?ant ces mots, lorsque, par hasard, la porte de votre petit appartement de voyage sest ouverte, il y a une heure, il ma sembl? apercevoir comme un si?ge capitonn? Me suis-je tromp?e?

Pas du tout, miss.

Aoh! comment et pourquoi capitonn?? demanda sir Murlyton.

Parce que cela avait ?t? pr?par? tout expr?s pour faire un long voyage, des Pyr?n?es ? Paris, par un fantaisiste dont javais racont? laventure dans mon journal. Je men suis souvenu. Je me suis assur? que cette caisse, dont tout Paris a parl?, ?tait encore ? la gare dOrl?ans et je men suis servi, voil? toute lhistoire.

Je disais bien, fit lAnglais vous ?tes un gentleman fort ing?nieux.

Un sourire de la jeune fille confirma lopinion de son p?re.

Accoud? sur le bastingage, sir Murlyton promenait sa jumelle marine sur le passage de terre qui commen?ait ? dispara?tre dans la brume du lointain.

Pourtant quelque chose frappa son regard.

Voyez donc, monsieur Lavar?de, dit-il en lui passant la longue-vue Ne distinguez-vous pas quelque chose qui sagite sur le m?le, au bout de la jet?e?

Armand regarda.

Oui, un homme court, en faisant de grands gestes Mais il est poursuivi On peut m?me se rendre compte quil y a des uniformes parmi ceux qui lui donnent la chasse. Ce sont des gendarmes sans doute.

Quest-ce que cela peut ?tre?

Oh! sans h?siter, je pense que cest Bouvreuil Il nest pas mort dapoplexie sur le coup Allons, tant mieux, tant mieux.

Cependant la Gironde fut vite descendue et aucun signal ne rappela la Lorraine. Lavar?de se croyait donc tranquille pour tout le temps du voyage.

III.Escales

Les deux premiers jours de ce voyage furent des plus agr?ables pour Lavar?de. Chaque matin, il se retrouvait sur le pont en compagnie de sir Murlyton et de miss Aurett. Et c?taient avec la jeune fille de douces causeries, o? se r?v?lait l?me d?licieuse et fra?che de la petite Anglaise. Seulement, sils parlaient un peu de tout, si les nombreux voyages dArmand et du p?re fournissaient ample mati?re ? dint?ressantes conversations, il ?tait un sujet que miss Aurett ?vitait avec soin.

Jamais le nom de Mlle P?n?lope ne fut prononc?. Jamais ne fut faite la moindre allusion aux projets de mariage que Bouvreuil avait avou?s, en wagon, au d?part de Paris. Il semblait que cette id?e r?pugnait ? la jeune Anglaise. Ny avait-il pas l? un de ces petits secrets que renferment les c?urs myst?rieux des jeunes filles?

Lavar?de ne pouvait pas songer ? cela, pour deux raisons: la premi?re est quil ignorait compl?tement que miss Aurett f?t au courant des id?es con?ues par Mlle P?n?lope Bouvreuil; la seconde est que celle-ci noccupait pas du tout son esprit, et que, tout entier au charme amical quil subissait inconsciemment et involontairement, il ne pensait pas le moins du monde ? cette longue et d?sagr?able personne.

Un matin, apr?s avoir ?chang? le bonjour quotidien, il dit:

Comment se fait-il, mademoiselle, que vous, qui ?tes ?trang?re de naissance, vous parliez si purement notre langue?

Rien d?tonnant, cher monsieur. Comme la plupart des jeunes filles bien ?lev?es de mon pays, une fois mes ?tudes termin?es ? Londres, jai ?t? envoy?e sur le continent pour me perfectionner dans la langue fran?aise. Mon p?re mavait plac?e dans une institution de Choisy-le-Roi, celle de Mme Laville, o? je rencontrai une douzaine de mes compatriotes, pensionnaires comme moi, mais assez libres, vu leur ?ge et l?ducation anglaise; et nous venions ensemble presque tous les jours ? Paris.

En sorte que vous ?tes presque une petite Parisienne?

Avec, en moins, la coquetterie, ce mot qui na pas de traduction litt?rale en anglais.

Mais avec, en plus, laplomb et le calme que donnent linitiative et la libert?, un c?t? sp?cial de la fa?on dont sont ?lev?es les jeunes personnes de votre nationalit?.

Cest cela Dailleurs, Paris nous est une ville tr?s connue. Mon p?re la longtemps habit?e; il ?tait ? la t?te de la succursale quavait, rue de la Paix, notre maison de Londres; et jai fait, ? diverses reprises, dassez longs s?jours dans votre capitale.

Eh bien, je vous avoue, miss, que vous m?tes plus sympathique encore depuis que je peux vous consid?rer comme une compatriote.

Lexpression sympathique, dont il s?tait servi navait pourtant rien que de tr?s poli, de tr?s convenable. Cependant, miss Aurett rougit et parut embarrass?e. Elle ne r?pondit rien. Et les deux jeunes gens eussent ?t? peut-?tre un peu g?n?s de reprendre la conversation si le p?re, M. Murlyton, n?tait venu fort ? propos les avertir que lheure du d?jeuner avait sonn?.

On sait que la table des voyageurs de premi?re classe est plantureusement servie ? bord de nos grands bateaux transatlantiques. Le luxe y est, pour ainsi dire, princier. Et cest merveille de trouver, en pleine mer, o? lon pourrait se croire loin des ressources culinaires abondantes et d?licates, un menu et un service dignes des premiers restaurants parisiens. Ce confortable est appr?ci? et admir? par les voyageurs de tous les pays.

La table est pr?sid?e par le capitaine. Les officiers du bord sont en fr?quentation quotidienne avec les passagers et les passag?res; et rien nest plus agr?able que ces relations mondaines et rapides avec nos courtois marins.

? Lavar?de, on donnait du Bouvreuil chaque fois quon lui parlait. Pour tout le monde, ? bord, il ?tait M. Bouvreuil, titulaire de la cabine n 10. Et il avait fait ? ce nom une excellente r?putation. Plein desprit, la r?partie toujours vive, la riposte alerte et point mordante, la m?moire bourr?e de faits piquants et danecdotes int?ressantes, il avait plu ? tous. Cest dun aimable sourire que le commandant et son second saluaient, deux fois par jour, lapparition de Lavar?de ? la table commune.

Quel joyeux compagnon vous ?tes! lui dit une fois le second de la Lorraine. Quand je pense que vous avez failli manquer le d?part ? Bordeaux!

Ah! le fait est que, si j?tais arriv? cinq minutes plus tard, le bateau partait sans moi. Mais aussi qui pouvait pr?voir?

Et la cause de ce retard, monsieur Bouvreuil, est-il indiscret de la demander?

Pas le moins du monde, et je vais vous la dire.

Alors, avec son merveilleux aplomb qui faisait sourire miss Aurett et son grave p?re, Lavar?de fit le petit r?cit et le gros mensonge suivant:

Imaginez-vous que je suis poursuivi ? Paris, et cela depuis assez longtemps, par une esp?ce de toqu?, un journaliste, ou du moins se disant tel, du nom de Lavar?de, je crois, qui a la manie de se faire passer pour moi.

La manie?

Oui. Cest au point quil est arriv? ? se convaincre que sa folie est devenue la raison. Il est persuad? que Bouvreuil est lui-m?me. Cest une forme particuli?re de lali?nation mentale. Au demeurant, pour tout le monde, sa folie est douce, et il nest pas n?cessaire de lenfermer. Apr?s tout, cela ne g?ne que moi, et jen ai pris mon parti.

Mais cela doit vous causer maints d?sagr?ments?

Oh! peu de chose jusquici, et men voil? d?barrass? pour ce voyage. Seulement, lorsquil me voit, lorsque je maintiens que je suis bien, moi, Bouvreuil, et quil est, lui, Lavar?de, il entre quelquefois dans des col?res tr?s vives. Une simple douche, dailleurs, et quelques jours de repos viennent facilement ? bout de ces violents acc?s. Au surplus, devant ces rages folles, je ne me suis jamais d?parti de mon calme.

Cest la seule conduite quun homme sens? puisse tenir en pr?sence dun malheureux dont les id?es sont d?s?quilibr?es.

Nest-ce pas? telle est bien mon opinion. Mon individu ma relanc? jusqu? Bordeaux et jai eu beaucoup de peine ? men d?faire. Sans quelques douaniers et employ?s de la ligne, je naurais pu men d?barrasser ? temps pour embarquer Mais cest assez parler de ces choses, tristes malgr? leur apparence plaisante. O? se dirige la Lorraine pour le moment? Vers Lisbonne?

Non, Lisbonne est lescale des Messageries; notre premi?re escale, ? nous, est Santander.

Est-ce que nous prendrons des passagers l??

Oh! non, il ny a plus de cabines. Une seule est disponible, mais elle a ?t? retenue t?l?graphiquement par un voyageur qui nous attend aux ?les A?ores, o? nous toucherons apr?s avoir vu le Portugal.

Ce voyageur est-il Fran?ais? Est-ce un compatriote?

Je ne le pense pas du moins ? en juger par son nom, ou plut?t par ses noms Don Jos? de Courramazas y Miraflor.

Oh! oh! cela sent en effet son hidalgo.

La travers?e se poursuivit sans encombre; le surlendemain du d?part, on ?tait en vue de la c?te dEspagne; on atterrissait ? Santander, o? lon devait rester un jour, et nos amis d?barqu?rent.

La belle floraison de ce pays, le ciel dun limpide azur n?taient pas ce qui les ?tonna le plus. Cest en visitant la cath?drale-mayor de Santander quils trouv?rent leur plus curieuse impression de voyage.

Moyennant un franc vingt-cinq, Murlyton acheta au bedeau une indulgence, portant absolution pour le crime dassassinat. Il avait le droit de tuer un homme et daller au ciel tout de m?me, mais ? la condition de ne pas quitter Santander; hors du dioc?se, lindulgence nest plus valable.

Lavar?de sen amusait fort en revenant de visiter la ville pour se rembarquer avec les deux Anglais. Mais au moment o? la Lorraine, accost?e ? quai, allait virer vers la pleine mer, un incident se produisit, qui ne laissa pas de linqui?ter et de lui faire oublier la pittoresque acquisition.

Une voiture du pays, basse, avec de grandes roues, accourait ? fond de train. Elle contenait un voyageur ? l?il hagard, ? lair ?gar?, aux cheveux en d?sordre, ? qui sa barbe, pouss?e depuis trois ou quatre jours, donnait une singuli?re apparence. On e?t dit un fou ou un malfaiteur.

C?tait Bouvreuil.

Il sauta de voiture, s?lan?a sur la planche, et parut sur le pont du paquebot, en criant:

Le capitaine? O? est le commandant?

Le commandant est encore ? terre, dit un matelot, il fait signer les papiers par le correspondant. On d?marre d?s quil sera rentr? ? bord.

Mais je veux parler ? une autorit?.

Eh bien, voici le second. Adressez-vous ? lui.

Lavar?de causait pr?cis?ment avec cet officier.

Cest mon fou, fit-il ? voix basse.

Comment? Il est venu jusquici?

Mais Bouvreuil s?tant approch? du second, sans voir encore Lavar?de, s?cria aussit?t:

Monsieur, je suis Bouvreuil!

Lautre lui rit au nez.

Connu, mon pauvre homme. M. Bouvreuil est ? bord depuis Bordeaux.

Dans la cabine n 10, sans doute?

Naturellement, puisque cest la sienne.

Ah! cest trop fort Mais la cabine est ? moi, mais je suis Bouvreuil de Paris, moi!

Alors, dit le second dun air goguenard, lui, notre passager, qui est-il?

Est-ce que je sais!

Lavar?de, peut-?tre?

Bouvreuil bondit; il avait vraiment laspect dun fou.

Lavar?de! cria-t-il, le brigand Cest lui. Ah! je le retrouve Au voleur!

Il fallut le calmer. Deux marins le tinrent solidement.

Mais jai mes papiers! hurlait-il.

Lofficier se tourna vers Lavar?de et les autres passagers que le bruit avait attir?s, parmi eux sir Murlyton et sa fille.

Il a un acc?s, dit lofficier. Je vais le faire doucher.

Non, interc?da Lavar?de, laissez-moi lui parler.

Comme il vous plaira. Mais la douche vaudrait mieux.

Pendant que s?changeaient ces mots, Bouvreuil venait dapercevoir lAnglais.

Ah! Voici du moins quelquun qui me conna?t et pourra affirmer si je suis ou non un imposteur.

Miss Aurett se pencha vers son p?re et, rapidement, ? voix basse:

Papa, vous ne pouvez rien dire vous ne devez pas prendre parti contre M. Lavar?de question dhonneur.

Mais, cependant

Ou bien, rappelez-vous que vous perdez vos droits aux quatre millions.

Cest juste.

Bouvreuil sadressa ? sir Murlyton:

Voyons, monsieur, dites-leur donc qui je suis.

Moi mais je ne vous connais pas.

Un cri de rage lui r?pondit, lanc? par Bouvreuil.

Mais cest ? devenir fou! cria-t-il.

H?las! cest fait depuis longtemps, mon bonhomme, riposta le second du bord.

? ce moment, lange de Lavar?de, sa Providence, comme il appelait miss Aurett, eut une id?e pr?cieuse.

Lavar?de se tenait ? c?t? de lofficier.

Se tournant vers le jeune homme:

Monsieur Bouvreuil, lui dit-elle, t?chez donc de savoir comment ce pauvre homme a fait pour arriver ? Santander. Cela peut ?tre int?ressant, ajouta-t-elle avec intention.

Tiens, au fait, vous avez raison, miss.

Cette intervention de la jeune Anglaise avait pour premier r?sultat denfoncer plus que jamais dans lesprit des officiers lid?e que le faux Bouvreuil ?tait bien le vrai. Mais elle ?tait utile aussi ? Lavar?de au point de vue de sa d?fense future. Le danger quil avait cru ?cart? reparaissait plus fort que jamais.

Seulement, pendant le temps quavaient dur? ces sc?nes diverses, le commandant Kassler ?tait revenu, avait donn? lordre du d?part, et la Lorraine ?tait d?j? en marche, emportant les deux Bouvreuil, lorsque leur entretien commen?a en pr?sence des Murlyton et du second, qui sarr?tait chaque fois que son service le lui permettait.

Linfortun? Bouvreuil, le vrai, avait eu tous les malheurs ? Bordeaux. Dabord, il lui avait fallu payer le transport de la caisse; puis, le retour du colis ? Paris; ensuite, le prix de son propre voyage. Car, dans la bagarre, il avait perdu son ticket de premi?re classe, et jamais personne navait voulu croire ? son invention. Enfin, il avait tout sold?, en maugr?ant et en maudissant Lavar?de.

Il se croyait quitte et navait quune pens?e: courir ? bord du bateau, lorsque, ? leur tour, intervinrent les douaniers.

La Compagnie du chemin de fer ne lui r?clamait plus rien, soit. Mais la douane? Et puis le commissaire sp?cial? Il y avait un bon proc?s-verbal. ?a ne pouvait pas se passer comme ?a. Bouvreuil envoie tout promener et s?lance.

Voil? les gendarmes qui se mettent de la partie. On crie. On lui court apr?s. On le rattrape. Il renverse un agent des douanes, bouscule un gendarme; et, finalement, il est appr?hend? au corps, mis en prison, et poursuivi pour r?bellion envers les agents de la force publique. La journ?e s?coule ainsi. Et Dieu sait si Bouvreuil ?cumait en songeant que Lavar?de lui ?chappait.

Enfin, un commissaire de police survint qui, apr?s interrogatoire, se laissa fl?chir.

Il demanda par d?p?che ? Paris des renseignements sur linculp?.

Gros propri?taire, financier consid?rable.

Telle fut la r?ponse.

Au nom des porteurs dactions du Panama, Bouvreuil fut ? la fin relax?, non sans quon lui inflige?t une forte amende. Encore ne put-il ?chapper au proc?s et ? la mise en jugement, cest-?-dire ? une grosse perte de temps, quen versant une somme consid?rable dans les caisses de bienfaisance de la ville. Apr?s quoi, s?tant inform?, il avait pris le chemin de fer du Midi, afin de retrouver la Lorraine ? son escale de Santander. En r?sum?, transports, amendes, proc?s-verbaux, versements, voyages, etc., le tout lui revenait ? plus de trois mille francs.

C?tait sal?.

Et plus Lavar?de riait en ?coutant ce r?cit lamentable, plus Bouvreuil semportait. Plus il semportait, plus il donnait raison ? la lugubre fumisterie de son ennemi, plus il avait lair dun ali?n?. M?me il finit par prof?rer de telles impr?cations que sir Murlyton lui lan?a un coup de poing, un de ces coups de poing anglais ? assommer un homme.

Il a parl? en termes inconvenants devant ma fille C?tait trop shocking.

Mais Bouvreuil, qui avait croul? ? terre sous la secousse, nen revenait pas.

Oh! disait-il gravement, assis sur son derri?re, lui aussi il est contre moi! Lui que je croyais mon alli? Mais ce Lavar?de cest donc le diable!

Bon diable, en tout cas, r?pondit miss Aurett, car il soccupe de vous avec un officier du bord.

De moi! Grand Dieu! Quest-ce quil va encore faire?

Et il se releva prestement.

En effet, Lavar?de et le second avaient ?t? pr?senter une requ?te au commandant.

La Lorraine ?tait en route, on ne pouvait vraiment pas jeter ce pauvre fou ? leau. Ils demandaient quon le gard?t ? bord. On le ferait coucher ? linfirmerie, par mesure de prudence, en cas de crise; et on le ferait manger avec les matelots. Pour lutiliser, il donnerait un coup de main aux chauffeurs; il y a bien toujours une pelle disponible dans la soute aux charbons.

En apprenant, par Lavar?de froidement gouailleur, le sort qui lui ?tait destin?, Bouvreuil entra dans une col?re extr?me.

Allons, bon! dit le second, voil? que ?a le reprend.

Mais, criait le malheureux, je ne veux pas ?tre trait? en passager indigent. Je suis Bouvreuil et jai de largent!

Ce disant, il brandissait un portefeuille.

Votre portefeuille, sans doute? dit un marin ? Lavar?de Nous allons le lui reprendre.

Armand larr?ta.

Non, dit-il, laissez-le-lui un peu, puisquil y tient; cela occasionnerait encore un acc?s Constatez seulement que mon ticket est bien l?.

Miss Aurett et sir Murlyton eurent un geste de satisfaction. Lavar?de mystifiait son adversaire, mais il ne le volait pas.

Il faut sept jours pour aller de Santander aux ?les A?ores. Le pauvre Bouvreuil neut pas la force de passer une semaine ? faire le m?tier de chauffeur. Il avait essay? de protester dabord. Rien ny fit. Il dut prendre son mal en patience. Mais avant le troisi?me jour, il ?tait fourbu, ?reint?, et navait m?me plus la force de se plaindre. Il narticulait plus que de faibles g?missements, lorsquil ?tait en pr?sence dun officier.