.

Les cinq sous de Lavar?de

( 28 39)



Le flegme du gentleman avait disparu. C?tait le p?re qui parlait avec des accents rauques et des larmes dans la voix. Le Parisien cependant lui prit le bras et le contraignit ? demeurer aupr?s de lui; puis sadressant au Tekk?.

Expliquez-vous vite. Vous voyez quil souffre.

Voici: ce sachet ? amulettes appartient ? un guerrier en campagne. Il contient les trois cailloux de guerre. Il ?tait tomb? dans la caverne pr?s de lendroit o? reposait la jeune fille.

LAnglais avait tressailli. Il comprenait maintenant les paroles du guide.

Continuez, fit Armand.

Ils sont venus cette nuit. Ils ?taient une douzaine. Ils ont emport? la demoiselle, lont attach?e sur un cheval et ont fui avec elle vers louest en c?toyant la rivi?re.

O? voyez-vous cela?

Rachmed sourit, d?couvrant ses dents blanches, et, le doigt tendu vers la terre:

Les traces, dit-il simplement.

En effet, sur la cro?te de glace qui emprisonnait le chemin, de l?g?res ?gratignures indiquaient le passage d?tres vivants. Mais de l? ? reconna?tre leur esp?ce, il y avait un ab?me et le visage des Europ?ens exprima si clairement cette id?e que lAsiatique crut devoir ajouter ces mots:

Ancien chasseur du Lob-Nor, jai suivi la piste de tous les animaux. Aujourdhui encore, je me sens capable de vous conduire vers celle que vous regrettez.

Lavar?de et lAnglais tressaillirent. S?lancer ? la poursuite des ravisseurs dAurett leur semblait un all?gement ? leur douleur.

Laction console, elle suppose lespoir.

Ils voulaient se mettre en route ? linstant m?me, mais le Tekk? secoua la t?te. Pour saventurer ? pied dans ce pays o? le froid r?gne en ma?tre, o? tout homme est un ennemi, il est indispensable de se munir darmes et de munitions pour se d?fendre, de tentes de feutre pour sabriter la nuit, de provisions pour n?tre point ? la merci dune chasse probl?matique.

En quittant Lha?a, ils avaient empil? dans la nacelle toutes les choses utiles choisies parmi les pr?sents offerts aux dieux. Rien de plus facile que de s?quiper. Encore quils comprissent les exigences de Rachmed, sir Murlyton et Armand pr?par?rent, en rechignant, les ballots quils devaient emporter.

Sur les conseils de leur compagnon, ils les dispos?rent de fa?on ? pouvoir les porter sur le dos, ? la mani?re du sac des soldats. Ainsi, ils avaient les mains libres et, en cas de rencontre f?cheuse, leur charge ne les g?nerait pas pour manier leurs armes.

Une heure se passa en pr?paratifs. Enfin le poignard et le revolver ? la ceinture, le fusil en bandouli?re, les trois hommes furent pr?ts.

Abandonnant dans la caverne la nacelle et les objets quelle contenait encore, ils sengag?rent dans le chemin parcouru par les ravisseurs de la jeune fille. Rachmed marchait le premier. Les yeux fix?s ? terre, il avan?ait dun pas rapide, sans une h?sitation. De m?me quun pal?ographe sait traduire un manuscrit ancien, le Tekk? savait d?chiffrer le sol.

Ici, disait-il, les bandits se sont arr?t?s la demoiselle a mis pied ? terre.

LAnglais se penchait avec ?motion sur une ?raflure de la glace ? peine visible, que le guide indiquait comme la trace du pied de son enfant.

Plus loin Rachmed d?clarait quun cheval ?tait tomb?.

Plus loin encore, les ennemis inconnus avaient pris leur repas.

Prenons aussi le n?tre, ajouta lAsiatique; par cette temp?rature, il faut m?nager ses forces et les entretenir.

Non, marchons, marchons! Chaque minute perdue est une torture pour ma fille, marchons!

Les regards brillants de fi?vre, Murlyton ?tendait le bras vers louest comme pour atteindre les guerriers qui entra?naient Aurett. Mais d?cid?ment, le guide avait pris le commandement de lexp?dition, car, aux supplications du gentleman, il r?pondit seulement:

Il faut sarr?ter et manger; sinon, dans une heure, lessoufflement nous ?treindra la poitrine et nous ne pourrons continuer notre marche.

Il sinstallait tout en parlant. Force fut ? ses compagnons de limiter. Au fond, du reste, ils comprenaient la justesse de lobservation de Rachmed. D?j? ils avaient ?prouv? les premiers sympt?mes de la fatigue, la difficult? de respirer, la faiblesse des jambes, produits par la rar?faction de lair. Ils avaient conscience quils devaient faire des pauses fr?quentes sous peine d?tre contraints ? renoncer ? leur entreprise.

Le repas, compos? de lani?res de viande de yak s?ch?e et de galettes de ma?s, les remit. Ils s?tonn?rent de manger avec avidit?, oubliant que le froid acc?l?re la combustion humaine comme celle dun foyer et cr?e le besoin dune nourriture abondante.

Au signal du Tekk? la poursuite recommen?a. Jusqu? la nuit on marcha et les voyageurs sarr?t?rent ?puis?s aupr?s dune source chaude, comme il en existe un certain nombre dans le pays.

Dune sorte de cuvette creus?e dans le rocher s?chappait une eau bouillonnante, dont le cours ?tait marqu? par une ligne de fum?e flottante. Lair en ?tait ?chauff? et, dans un p?rim?tre restreint, des herbes p?les et maigres couvraient le sol. Pr?s du courant dans la terre d?lay?e, Rachmed montra ? ses amis les traces des chevaux et des guerriers. ? un endroit m?me il d?couvrit lempreinte des brodequins de la jeune Anglaise. Murlyton ne dit pas une parole, mais il serra la main du guide.

Le campement fut ?tabli, la tente de feutre dress?e; tous sy gliss?rent avec plaisir. La temp?rature avait baiss? brusquement, le thermom?tre dont le gentleman s?tait muni marquait 32 degr?s au-dessous de z?ro. Cependant, berc?s par le murmure de la source voisine, les voyageurs commen?aient ? sendormir, quand un bruit ?trange les fit se dresser brusquement. C?tait un roulement sourd, entrecoup? de grincements aigus qui d?chiraient les oreilles.

Whats? murmura lAnglais.

Un chariot, r?pliqua le Tekk? ? voix basse.

Du coup, Lavar?de se trouva debout:

Un chariot! Alors il y a un conducteur.

Et d?j? il se pr?parait ? sortir de la tente. La main de Rachmed le cloua sur place.

Tu es donc las de vivre que tu veux texposer ? lair la t?te nue. Mets ce bonnet de fourrure Autrement tu tomberais foudroy?.

Le conseil ?tait bon. Par ces gel?es excessives, la congestion guette lhomme. Les voyages aux p?les le prouvent. Que de matelots, pour avoir n?glig? les pr?cautions recommand?es aux ?quipages, dorment dans la banquise! Armand ne lignorait pas; il ne quitta la tente avec ses compagnons quapr?s s?tre chaudement couvert. Au dehors le froid s?vissait en ma?tre. Sur les joues, quaucune fourrure nabritait, les voyageurs ?prouv?rent une douleur cuisante; on e?t dit quun couteau fouillait leur chair.

Cependant le chariot approchait. Il devait passer pr?s de la source. Immobiles, Lavar?de et ses amis attendaient, les mains crisp?es sur leurs fusils. Ceux qui arrivaient seraient-ils bienveillants ou hostiles? Enfin dans lombre apparut une masse noire.

Qui va l?? demanda Rachmed que sa connaissance de la langue du pays d?signait naturellement aux fonctions dinterpr?te.

Une s?rie dexclamations gutturales r?pondit et le chariot sarr?ta.

Qui va l?? r?p?ta le Tekk? sur un ton mena?ant.

Cette fois le conducteur r?pliqua:

Un pauvre homme que lon a retenu ? la ville kirghize de Beharsand et qui regagne sa demeure.

Approche; si tu dis vrai, tu nas rien ? craindre de nous.

Il se fit un silence, puis des pas r?sonn?rent sur la terre durcie et un homme se montra. C?tait un vieillard courb? dans la peau de yak qui le couvrait. Sous son bonnet fourr?, on apercevait son visage maigre, termin? par une longue barbe grise.

Je nai pas peur, disait-il, que pourrait-on enlever ? un malheureux comme moi? Autant gratter le rocher pour y chercher de la nourriture.

Mais soudain il sarr?ta:

?coutez, dit-il, lenvoy? de la mort vient ? nous!

Lenvoy? de la mort, murmura le Parisien, de qui parle-t-il?

Rachmed secoua la t?te.

Lours gris des plateaux. Si son oreille ne la pas tromp?, nous allons subir lassaut dune des plus terribles b?tes de la cr?ation.

En effet, cet ours, assez semblable ? son cong?n?re de lAm?rique du Nord, le grizzly, atteint la taille dun b?uf. Errant sur les hauteurs d?sol?es, les entrailles d?chir?es par la faim, il attaque tout ?tre que sa mauvaise ?toile place sur son chemin. Sa vigueur ?gale sa voracit?. Quand on le rencontre il faut combattre, car la fuite nest pas permise. Avec son apparence pesante, le f?roce carnassier force ? la course le cheval le plus rapide. Voil? ce que le Tekk? expliqua rapidement ? ses compagnons.

Pendant ce temps, le conducteur du chariot se lamentait.

Maudite soit cette nuit! Il a ?vent? mes yaks, il va les d?vorer! Mes deux b?ufs, ma seule fortune! Qui donc maintenant tra?nera la voiture ? la ville? Ah! jai trop v?cu, puisque je devais arriver ? mourir de faim.

Lavar?de se sentit ?mu par ce d?sespoir. Il vint ? lhomme:

Tais-toi, ordonna-t-il, nous avons des fusils pour recevoir lours.

Vous me d?fendriez?

Oui, mais o? est-il?

?coutez!

Au loin on entendait une sorte de ronflement saccad?.

Cest lui, reprit le charretier, il se d?p?che; il a flair? sa proie.

Sir Murlyton et le Tekk? avaient rejoint le Fran?ais.

Prenez garde, fit le guide, lours gris est plus dangereux que le tigre lui-m?me. Visez bien ? la t?te.

Le grognement devenait distinct, lanimal ne devait plus ?tre ?loign?.

? ce moment, la lune voil?e jusque-l? se d?gage des nuages et inonde de lumi?re argent?e le paysage rocheux. ? cinquante pas, une forme noire se meut rapidement ? la surface du sol.

Le voil?! s?crie le conducteur avec ?pouvante.

Les trois hommes arment leurs fusils. Au claquement de lacier, lours r?pond par un grincement de dents. Une seconde il sarr?te, consid?rant ses ennemis, puis, avec un grondement formidable, il se rue sur eux.

Trois coups de feu retentissent. Un hurlement de douleur prouve que lanimal est touch?; pourtant sa course nen est pas ralentie.

LAnglais et Armand se jettent de c?t? pour laisser passer lours. Rachmed veut les imiter, mais une pierre glisse sous son pied, il chancelle. Il reprend son ?quilibre. Trop tard! La b?te est sur lui et, dun coup de patte, lenvoie rouler sans connaissance ? dix pas.

Un cri s?chappe des l?vres des assistants! Le guide est perdu.

Rendu furieux par ses blessures, le carnassier est aupr?s du corps inanim? du Tekk?. Il le flaire, le retourne, choquant ses m?choires. Il va broyer le malheureux. Alors Armand oublie le p?ril. Il ne songe qu? sauver lhomme qui, sans h?siter, sest mis ? son service.

Il court au grizzly. Le f?roce animal veut faire t?te ? ce nouvel ennemi, il nen a pas le temps. Le Parisien latteint et lui plonge au d?faut de l?paule son long couteau thib?tain. Un soubresaut soul?ve le corps du carnassier projetant Lavar?de ? plusieurs m?tres.

Rapide comme la pens?e, le jeune homme se rel?ve et se met en d?fense. Inutile! Son coup a ?t? port? dune main vigoureuse. Le grizzly vacille un instant sur ses pattes ?normes. Puis il roule sur la terre, que ses griffes labourent profond?ment. Il est mort.

Le Tekk? nen vaut gu?re mieux. Le sang coule ? flots de son ?paule d?chir?e. Mais le conducteur du chariot est reconnaissant. Il offre de transporter le bless? ? son habitation. La tente et les objets quelle contient sont entass?s dans la voiture o? Rachmed est install?; et, dans la nuit, la caravane s?loigne abandonnant le cadavre de lours d?j? durci par la gel?e.

XXIII. Les amazones kirghizes

Au fond dune ?troite vall?e s?levait la maison de Dagrar, tel ?tait le nom de lindig?ne. Une habitation basse en ?querre, avec l?table destin?e aux yaks, un hangar pour remiser le chariot, voil? ce que Dagrar appelait pompeusement sa ferme. Du moins on y ?tait ? labri du froid et le foyer primitif, plac? sous un trou arrondi d?coup? dans la toiture, r?chauffait les h?tes tout en les enfumant.

Rachmed avait repris ses sens. La violence du coup lavait ?tourdi, mais sa blessure en elle-m?me ne pr?sentait aucune gravit?.

Une nuit de repos, dit-il, et demain nous repartirons.

Dailleurs, les soins ?clair?s de Lavar?de ne lui firent pas d?faut.

Le lendemain on tint conseil. Quallait-on faire? Le Fran?ais poussait ? gagner Beharsand que leur h?te avait indiqu? comme proche.

Vous avez relev? la trace dune bande de guerriers, disait-il au Tekk?. Il est probable que les ravisseurs de miss Aurett habitent la ville. Dans ce pays, il nest pas dusage et cela se con?oit, de s?loigner beaucoup de lagglom?ration ? laquelle on appartient. Cest donc l? quil faut chercher.

Murlyton se rallia ? cet avis. Dagrar interrog?, leur apprit que Beharsand se trouvait ? trois heures de marche.

Les Kirghizes, ajouta-t-il, sont assez durs aux ?trangers; mais, aujourdhui, vous navez rien ? craindre deux; ils c?l?brent la f?te des Amazouns.

Des amazones! se r?cri?rent les voyageurs surpris.

Je pensais que les derni?res ?taient au Dahomey, termina le journaliste.

La tribu dont Beharsand est la forteresse pr?tend, comme plusieurs autres du reste, descendre dune nation scythe de femmes guerri?res, habiles au maniement de larc et de la lance. La l?gende dit que, dans une guerre tr?s ancienne contre un peuple venu de lOccident, presque toutes furent extermin?es. Quelques-unes ?chapp?rent au massacre et, fuyant vers lest, atteignirent les hauts plateaux du Turkestan chinois, o? nous nous trouvons. En souvenir de ces anc?tres, les femmes kirghizes, un jour par an, deviennent ma?tresses absolues de la cit?. Elles portent les armes des guerriers, et ceux-ci vaquent au soin du m?nage. Vous mavez rencontr? au milieu de la nuit parce que javais ?t? employ? jusquau soir aux pr?paratifs de la f?te. Ne craignez pas dy assister, cela vous int?ressera et vous ne courrez aucun danger.

Armand secoua la t?te.

En dautres temps, nous aurions ?t? heureux de nous r?jouir avec les Kirghizes; mais, aujourdhui, nous avons une t?che ? remplir. Il nous faut retrouver la fille de mon ami, enlev?e par des cavaliers inconnus.

Il d?signait lAnglais. Une larme roula lentement sur la joue de ce dernier.

Sa fille, redit Dagrar ? voix basse.

Il semblait se consulter.

Tu sais quelque chose, interrogea Lavar?de?

Lhomme avan?a les l?vres en signe de doute.

Parle donc!

Non, je me trompe peut-?tre! et puis Lamfara est un chef puissant qui ne pardonne pas une trahison!

Il regardait autour de lui avec crainte comme si celui dont il venait de prononcer le nom e?t pu lentendre. Mais le Fran?ais n?tait point dispos? ? se contenter dune demi-explication. Il saisit Dagrar par le bras et dun ton bref, mena?ant, qui rendait presque inutile la traduction par le Tekk?:

?coute, reprit-il, nous tavons sauv? la vie, nous avons le droit de te la reprendre et je jure Dieu que je nh?siterai pas si tu refuses de r?pondre.

Puis sadoucissant soudain:

Je menace et jai tort. Nous ne demandons pas ton concours. ? quoi bon? Apprends-nous ce que tu soup?onnes. Nous partirons. Et jamais ton nom ne sortira de nos l?vres, fussions-nous captifs, attach?s au poteau des tortures.

Les Asiatiques sont clairvoyants. Dagrar comprit quil devait avoir confiance, et sans h?sitation:

Je parlerai donc, mais tu te souviendras de ta promesse. Celle que tu poursuis a-t-elle les cheveux dor?s comme les herbes des plateaux ? la fin de l?t??

Oui.

Elle ne conna?t pas la langue du pays?

Non. Mais o? las-tu rencontr?e?

En sortant de la ville. Dans la plaine, des guerriers avaient dress? leurs tentes autour dun grand feu. Je men ?tonnais quand une femme s?lan?a ? ma rencontre en disant des mots que je ne compris pas. Soudain, Lamfara parut ? son tour, for?a la femme ? rentrer et mordonna de m?loigner. Il attendait sans doute que tout dorm?t dans Beharsand pour conduire la prisonni?re ? sa demeure.

Armand ?changea un regard ?tincelant avec le gentleman.

Et qui est ce Lamfara?

Il commande ? cent guerriers. Il est riche et poss?de plus de cinq cents yaks. Et puis il est savant, autant que nos m?decins. Il a ?t? ?lev? loin dici, de lautre c?t? des grands lacs, dans le pays du P?re Blanc.

En Russie, souligna Rachmed, le tzar est le P?re Blanc pour toutes les populations dAsie.

Lavar?de linterrompit. Il ne tenait plus en place. Aussi impatient que lui, sir Murlyton sarmait ? la h?te. ? peine laiss?rent-ils au Tekk? le temps dindiquer ? Dagrar en quel endroit ?taient cach?s la nacelle et les nombreux objets quils y avaient abandonn?s.

C?tait le prix du service rendu.

Apr?s un rapide adieu, ils se mirent en marche vers Beharsand. Ils repass?rent aupr?s de la fontaine chaude. D?j? les grands vautours avaient d?pec? le cadavre de lours gris; apr?s une nuit, du terrible carnassier il ne restait quun squelette auquel pendaient quelques lambeaux sanguinolents.

Personne ne sarr?ta. Tous avaient h?te datteindre la ville kirghize.

Enfin, apr?s avoir escalad? un monticule, ils laper?urent se d?veloppant dans un cirque form? par des collines peu ?lev?es.

Beharsand est une bourgade peupl?e de trois ? quatre mille habitants; mais dans la steppe glac?e de lAsie centrale, elle repr?sente lun des centres les plus importants.

LAnglais retint Armand.

Nous allons p?n?trer dans cette cit??

Pourquoi non?

Mais il me semble que cest nous jeter dans la gueule du loup.

Lavar?de se prit ? rire.

Hier, vos craintes auraient ?t? fond?es, demain elles le seraient encore. Aujourdhui cest autre chose.

Et comme le gentleman ouvrait la bouche:

Inutile. La f?te des Amazones commence. Profitons-en.

Sur ce, le Parisien se d?gagea et se dirigea vers les premi?res maisons. Force fut ? ses compagnons de le suivre. ? leurs questions, il ne r?pondait que par monosyllabes. Il avait son id?e sans doute, mais le moment de lexprimer ne lui paraissait pas venu.

La distance qui les s?parait des murailles diminuait. La ligne des fortifications coup?e de tours carr?es se dressait devant eux. Le Fran?ais alla droit vers une porte o? des femmes montaient la garde, le casque en t?te, le bouclier rond pendu ? la ceinture.

Voil? de solides comm?res, remarqua le jeune homme. N?taient leurs cheveux natt?s et quelques autres indices, on les prendrait pour de v?ritables guerriers.

Le poste f?minin fit mine darr?ter les voyageurs; mais Rachmed, souffl? par le journaliste, senquit de la demeure du chef Lamfara. Aussit?t ces dames esquiss?rent leur plus aimable sourire, ouvrant la large bouche qui coupe leur visage aplati aux pommettes saillantes.

Il vous faut traverser la place Ame?ra?khan, dit enfin lune delles; mais vous devrez attendre, car lassembl?e des amazones y est r?unie en ce moment.

Armand eut une exclamation joyeuse.

Lassembl?e des femmes? Courons, mes amis!

Mais pourquoi, hasarda Murlyton?

Pourquoi? D?cid?ment vous ne comprenez pas le parti que lon peut tirer de l?mancipation des femmes.

Saisissant Rachmed par le bras, le journaliste lentra?na en lui parlant avec volubilit?. Essouffl?, se maintenant ? grand-peine ? dix pas en arri?re, le p?re dAurett ne parvint pas ? saisir un mot.

Dans les rues, mesdames les Kirghizes se pavanaient majestueusement, escort?es de leurs ?poux, qui, ce jour-l?, ?taient charg?s de tous les objets encombrants, depuis les larges miroirs chinois jusquaux petits enfants trop jeunes pour marcher. Ces promeneurs lan?aient des regards curieux aux ?trangers, puis reprenaient leur conversation commenc?e.

Enfin Lavar?de et ses compagnons d?bouch?rent sur la place Ame?ra?khan. Un spectacle ?trange les y attendait.

Assises sur des blocs de pierre dispos?s suivant une circonf?rence, des femmes, engonc?es dans leurs fourrures, ?coutaient une de leurs compagnes. Celle-ci, juch?e sur un si?ge plus ?lev?, parlait dune voix gutturale dure ? loreille. Les autres opinaient gravement de la t?te, en fumant ? petits coups des pipes aux longs tuyaux couverts dornements de m?tal.

Sans souci dinterrompre lorateur, Lavar?de p?n?tra dans le cercle. Une clameur de stup?faction s?leva aussit?t. Debout, mena?antes, les Kirghizes semblaient pr?tes ? s?lancer sur lintrus. De m?moire damazoun, jamais un homme navait os? troubler le Patich reproduction du conseil des cheffesses dans la tribu m?re.

By god! Quavez-vous fait l?! s?cria lAnglais en rejoignant le Parisien.

Celui-ci, aussi calme quun conf?rencier ? la salle des Capucines, se tourna vers Rachmed et doucement:

Va! dit-il.

Aussit?t linterpr?te commen?a de haranguer lassistance dans une langue inconnue du gentleman. Il r?p?tait la le?on que venait de lui apprendre Lavar?de.

Mesdames, clama-t-il, si nous avons troubl? la d?lib?ration de vos puissantes seigneuries, cest pour vous signaler un crime de l?se-coutumes commis par un homme de cette ville.

Murlyton ne comprit pas le sens des paroles, mais il constata que lassembl?e devenait attentive.

En ce jour, continua le Tekk?, toute femme est libre. Aucune ne peut ?tre retenue contre sa volont?.

Vo?! Vo?! r?pondirent des voix nombreuses.

Elles disent oui, glissa rapidement le guide ? Armand.

Puis, reprenant le dialecte des plateaux:

Pourtant une jeune fille est prisonni?re ? Beharsand. Voici son p?re et son fianc?. Ils vous demandent justice. Vous la leur accorderez, vous qui ? travers les si?cles perp?tuez le souvenir de vos vaillantes anc?tres.