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Les cinq sous de Lavar?de

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Abattez les perches, dit ? voix basse Lavar?de.

Dun coup de pied, linterpr?te jeta ? terre les pi?ces de bois. Libre maintenant, le ballon tendait les cordes qui le liaient ? la nacelle. Avec une tige de fer, Armand activa la flamme. Soudain une sorte de fr?missement secoua lappareil; une seconde encore, la?rostat parut h?siter ? quitter la terre, puis, brusquement, il s?leva ? la hauteur du toit de la pagode.

Un hurlement retentit. Les agents, devinant enfin quils avaient ?t? bern?s, couraient en tous sens dans la cour, prenant leurs fusils et leurs arcs pour tirer sur les fugitifs.

Pourvu quils ne d?chirent pas lenveloppe, grommela le Parisien.

Mais les clameurs cess?rent, ou plut?t chang?rent. Un craquement sinistre ?branla latmosph?re une portion de la toiture du temple seffondra et, par louverture b?ante, s?lan?a une gerbe de flammes. Autre chose que la montgolfi?re allait occuper les hommes de police.

Le feu! s?cria Lavar?de, nous sommes sauv?s.

Alors par une des lucarnes m?nag?es ? la partie sup?rieure de l?difice, trois personnages, sommairement v?tus, surgirent et se mirent ? courir sur le fa?te en poussant des cris d?pouvante.

Le lama! dit Armand.

Et le chef chinois! ajouta miss Aurett.

Et le seigneur Bouvreuil! sexclama lAnglais.

Ces malheureux, en chemise par une nuit glaciale, ?taient en effet les ennemis des voyageurs. Dans sa courte lutte avec lofficier, Lavar?de avait renvers? le brasier servant ? chauffer la pi?ce. Press?s de s?loigner, ni lui ni ses compagnons navaient fait attention ? cet accident; et le feu, trouvant en ce palais de bois un aliment, s?tait propag? avec rapidit?.

Aux cris des Chinois, garrott?s mais mal b?illonn?s, Bouvreuil r?veill? ?tait venu. Il avait d?livr? les deux pauvres diables Les murs, la porte acc?dant ? la cour br?laient d?j?. D?tage en ?tage, les trois hommes avaient mont?, poursuivis par les ronflements de la flamme, et ils atteignirent le toit juste ? temps pour assister au d?part des auteurs de leurs maux.

Tandis quon organisait le sauvetage, la?rostat s?levait toujours, et sengouffrant dansles nuages qui ouataient le ciel, disparaissait ? tous les yeux.

Au matin, il ne restait du temple quun monceau de d?bris calcin?s, fumant encore sur la rive gel?e du Tengu-Nor. On chercha Bouvreuil, il avait disparu. Sentant bien quapr?s les ?v?nements accomplis sa position ne serait plus tenable, le propri?taire semparant de v?tements sacerdotaux, avait pris la fuite se dirigeant toujours tout droit vers le sud, avec lespoir de gagner lHindoustan ou la Birmanie anglaise. Son portefeuille ?tait rest? dans ses v?tements consum?s par le feu, ? peine avait-il pu ramasser quelques papiers, et, tout en courant pour combattre le froid intense de la nuit, il songeait:

Vol? par Jos?, d?pouill? par lincendie, mon voyage me reviendra ? cent mille francs Et mon insaisissable gendre chevauche ? pr?sent sur les chemins du pays des oiseaux! Et moi je vais peut-?tre mourir de faim, ou ?tre assassin?! Non, ma pauvre P?n?lope ne saura jamais combien il est difficile d?tablir une jeune fille!

Laissant Lha?a ? lest, Bouvreuil traversa le lit glac? de lIrarudnambo et senfon?a dans les gorges de Palh?, seffor?ant ? laide des ?toiles de ne pas perdre sa direction.

XXII.Les hauts plateaux du Thibet

Pouss?e par un vent mod?r?, la montgolfi?re flottait au-dessus dun oc?an de nuages qui cachaient la terre.

Pourvu que nous marchions vers le sud, dit Rachmed, bient?t nous nous trouverions dans les admirables campagnes qui s?tendent entre Calcutta et les monts Boura?l, le pays de Manipour.

Tout pr?s de la mer, acheva Murlyton, tandis qu? lest nous retomberions en Chine et ? louest nous aurions ? franchir les plateaux du Kachmyr et du Pamyr, le toit du monde.

Cela vaudrait encore mieux quau nord, monsieur.

Pourquoi cela?

Parce que, dans cette direction, on ne rencontre que le Gobi et linterminable d?sert glac?.

Avec Bonvalot, il nous a fallu deux mois pour le traverser, ce pays de la faim.

Une exclamation joyeuse de Lavar?de interrompit la conversation. Il avait approch? la boussole du chauffoir de la?rostat et, ? la clart? vacillante de lalcool, il la consultait.

Nous filons vers le sud-est, mes amis, d?clara-t-il Demain, sans doute, nous serons en vue des ?tablissements anglais.

Tout le monde ainsi rassur?, on d?cida que lon pouvait se reposer ? tour de r?le; les passagers se relaieraient pour entretenir le feu, car le ballon ne se maintenait dans latmosph?re qu? la condition d?tre toujours gonfl? dair chaud. Le refroidissement est rapide ? ces hauteurs, et il fallait ?viter datterrir au milieu des montagnes do? la marche sur lInde e?t ?t? longue et p?nible. LAnglais soffrit ? prendre le premier quart de veill?e. Ses compagnons saccot?rent tant bien que mal contre les parois de la nacelle, entass?rent sur eux des fourrures et le navire a?rien, emportant son ?quipage endormi, vogua sous la garde du gentleman.

Le froid ?tait cinglant. La respiration de Murlyton se figeait sur sa barbe en stalactites glac?es et, bien que le digne homme f?t emmitoufl? dans une peau de yak, il se sentait p?n?tr? jusquaux moelles par la bise aigu?.

Lun apr?s lautre, ses compagnons ensommeill?s ?prouv?rent les m?mes impressions, et ce fut un soulagement pour tous quand le soleil levant parut ? lhorizon. Ils ressentirent toutefois une p?nible surprise en se voyant suspendus entre les nu?es et la vo?te bleue p?le du ciel.

O? sommes-nous? au-dessus de quelles r?gions? r?p?taient-ils.

On laissa tomber le feu du br?loir, et lentement la?rostat descendit, traversant les vapeurs ?paisses qui cachaient le sol.

Anxieusement pench?s, tous cherchaient du regard ? percer la brume. Enfin la terre apparut.

Les a?ronautes ?chang?rent un regard inquiet. Au loin, ? perte de vue, s?tendait un plateau rocheux, do? de longues aiguilles tant?t isol?es, tant?t group?es, s?lan?aient vers le ciel. Pas une tache verte indiquant la v?g?tation. Rien que la teinte grise du granit partout. Soudain Armand ?tendit la main.

L? ? louest, dit-il, de leau! On dirait un grand lac rond!

En effet, dans la direction indiqu?e, se trouvait une nappe deau, de forme circulaire, dont la surface glac?e r?fl?chissait les rayons du soleil, avec un insoutenable ?clat.

Rachmed ne parlait pas. Les yeux ?carquill?s, il se tournait vers tous les points de la rose des vents. Son visage exprimait une surprise indicible. Il se pencha vers le journaliste.

Vous ?tes certain, bien certain, que nous avons fait route vers le sud?

Sans doute! Pourquoi cette question?

Parce que je suis le jouet dune ressemblance inou?e. Il me semble ?tre ? c?t? du lac Montcalm, au point central des hauts plateaux du Thibet Ces masses de rochers, l?-bas, qui affectent lapparence dun ?l?phant couch? abritaient les tentes de lexp?dition Bonvalot contre le vent sib?rien.

Lavar?de linterrompit:

Ce nest pas possible Nous navons pu remonter au nord de Lha?a Du reste, voyez la boussole!

Le Tekk? consid?ra linstrument. Il indiquait bien la route au sud-est.

Je me suis tromp?, murmura le guide; pourtant, il est ?trange que deux pays soient semblables ? ce point.

Et ?trange aussi, murmura Murlyton, que nous ne soyons pas encore en vue dune terre anglaise.

Cependant, le ballon, chauff? ? petit feu, se maintenait ? trois ou quatre cents m?tres du sol. Tous les reliefs avaient une vigueur singuli?re. Ce ph?nom?ne, d? ? la rar?faction de lair, inqui?tait Armand, car il d?montrait que le sol ne sabaissait pas. Or, dapr?s son calcul approximatif, la montgolfi?re e?t d? dominer ? cette heure les plaines fertiles qui s?tendent ? lest du delta du Gange.

Vers midi, un volcan en ignition se montra ? la droite de la ligne suivie par la?rostat. Hochant la t?te, Rachmed le d?signa au jeune homme.

Volcan de Reclus, dit-il seulement.

Vous ?tes s?r?

Impossible de se tromper, cest le seul c?ne ?ruptif connu entre la fronti?re sib?rienne et lHimalaya.

Mais alors le vent nous emporte au nord?

Oui.

Rachmed, vos yeux vous trompent, mais la boussole ne se trompe pas, elle!

Qui sait?

Laiguille marquait imperturbablement le nord en arri?re de la nacelle. Malgr? leur confiance en la pointe aimant?e, les voyageurs ?taient troubl?s par linsistance du Tekk?. De temps ? autre ce dernier d?signait un point du pays.

L? nous avons camp?, l? un des n?tres est mort de froid et du mal des hauteurs Ici je me suis ?gar? Mes compagnons ont allum? un grand feu sur ce pic pour mindiquer leur position

Personne ne r?pondait plus. Tous sentaient que Rachmed avait raison. Depuis de longues heures d?j?, on aurait d? ?tre sorti de ce d?sert montagneux.

Mais alors comment expliquer lindication inverse de la boussole? En vain lun ou lautre la prenait, la secouait laiguille revenait toujours au m?me endroit.

Le jour baissait et le paysage ne se modifiait pas. La?rostat franchit une colline qui masquait lhorizon. Tous ensemble, les Europ?ens pouss?rent un cri de joie. Devant eux s?tendait un lac, dont les eaux libres ne portaient aucun gla?on.

Hourra! s?cria le journaliste, nous entrons dans une contr?e plus cl?mente Voyez les effets dune temp?rature douce, leau ? l?tat liquide! Mais le Tekk? secoua la t?te et laissa tomber ces seuls mots:

Lac qui ne g?le jamais.

Murlyton, Aurett, Lavar?de avaient lu la r?daction du voyage de lexplorateur Bonvalot. Ils avaient remarqu? cette bizarrerie: un lac que la composition de ses eaux rend r?fractaire ? la gel?e. Et ce lac se trouve ? plus de huit cents lieues de lInde! Ils ?taient donc fatalement entra?n?s vers le nord. Du reste, sils avaient pu douter encore, leur conviction e?t ?t? rapidement faite maintenant.

Comme un oiseau, le ballon avait travers? la surface liquide et, sur la rive oppos?e, le chaos granitique se reproduisait. En m?me temps, le vent devenait plus fort.

Eh bien! dit Armand rompant le silence, nous rentrerons en France par la Russie, voil? tout. Pour linstant, il sagit de monter. La nuit vient et une rencontre avec un pic serait d?sastreuse.

Il reste ? peine deux litres dalcool, r?pliqua lAnglais.

Bon, la brise a fra?chi, cela suffira peut-?tre pour atteindre la Sib?rie.

Le calme du Parisien r?conforta ses compagnons, qui crurent pourtant remarquer que le vent tournait. On d?na, par quatorze cents m?tres daltitude, et lon sappr?tait ? dormir quand Lavar?de poussa un v?ritable rugissement.

Quavez-vous? demanda Aurett, tr?s ?mue.

Je vous demande pardon, jai trouv?.

Trouv? quoi?

Pourquoi la boussole est affol?e! car, il ny a pas ? dire le contraire, elle est folle, absolument folle.

Cette affirmation parut int?resser le gentleman, car il se rapprocha vivement en disant:

Et quelle est la raison?

La foudre, cher monsieur. Souvenez-vous de la temp?te qui nous a conduits ? Lha?a. Nous avons pris un v?ritable bain ?lectrique en traversant les nuages orageux et depuis laiguille aimant?e ne sait plus ce quelle fait, ni ce quelle marque.

Tr?s juste en effet Le ph?nom?ne a ?t? souvent constat?.

Oui, soupira comiquement le journaliste, si nous-m?mes lavions constat? plus t?t, nous aurions pu chercher un courant plus propice. Enfin ne pleurons pas sur lInde, la Sib?rie nous appelle!

Et, fredonnant lHymne russe, il s?tendit au fond de la nacelle et ferma les yeux. Cette fois encore, Murlyton avait pris le premier quart de veille, Armand lui succ?da et passa la consigne ? Rachmed.

Soyez ?conome de notre alcool de riz, lui dit-il, il reste un demi-litre ? peine t?chons que cela nous m?ne jusquau matin.

Inclinant la t?te, le Tekk? sinstalla sous le chauffoir. Avec lombre, le froid avait redoubl? dintensit? et le guide ?tait comme engourdi.

Sa faction durait depuis une demi-heure lorsque la flamme du r?cipient devint plus p?le et plus courte. Il fallait lalimenter. Non sans peine Rachmed secoua la torpeur qui lavait envahi et se baissa pour ramasser lentonnoir dont on se servait pour verser lalcool. Il eut un grognement et retira vivement sa main. La peau des doigts ?tait rest?e coll?e sur le m?tal, laissant la chair ? vif, avec une sensation de br?lure presque intol?rable.

Le froid et la chaleur produisent des effets identiques. Dans toutes les exp?ditions au p?le, on cite des accidents analogues ? celui dont le Tekk? venait d?tre victime. Lapplication de la main nue sur un morceau de m?tal refroidi par lair provoque la m?me souffrance quune aspersion deau bouillante.

Douloureusement surpris, Rachmed perdit un peu la t?te. Le plus simple e?t ?t? de senvelopper la main et de prendre lentonnoir. Il ny songea pas. Le r?cipient ?tait presque vide, les langues bleu?tres de lalcool s?levaient et retombaient brusquement, indice de lextinction prochaine. Le guide sans r?fl?chir prit la fiole contenant le reste du liquide, et, pour verser, la pencha sur le chauffoir. Presque aussit?t, un claquement strident le fit tressaillir. Sous linfluence de la chaleur, le flacon s?tait bris? et le feu se communiquait ? son contenu. Effar?, le Tekk? le l?cha, jetant ainsi dun seul coup un demi-litre dalcool.

Un vif gr?sillement se produisit et une claire lame de feu vint l?cher les bords de louverture inf?rieure de la?rostat. La soie senflamma aussit?t. ? cette vue, Rachmed se jeta sur ses compagnons, les tirant de leur sommeil par ces terribles paroles:

Le ballon br?le!

Tous furent debout en une seconde et leurs regards se port?rent sur lenveloppe. Le terrible agent de destruction gagnait du terrain, d?coupant dans l?toffe un cercle irr?gulier. Personne ne parlait. Lincendie est terrible sur terre, mais encore il permet la lutte. Lespoir de fuir subsiste, tandis quen plein espace, avec lab?me sous les pieds, pris entre la peur du feu et l?pouvante de la chute, lhomme perd tout courage, toute initiative. Une sorte de fatalisme encha?ne sa pens?e. La mort est l?, il sabandonne ? elle. Tous demeuraient comme clou?s sur place.

Adieu, p?re, adieu, monsieur Lavar?de! fit miss Aurett dune voix faible.

Ces mots quelle avait prononc?s les dents serr?es, appel supr?me de sa faiblesse de femme, rompirent le charme. On chercha ? se d?fendre. La corde qui reliait la soupape ? la nacelle avait ?t? respect?e par la flamme. Armand la saisit et dun coup sec fit man?uvrer lappareil. Un mouvement de descente accentu? se fit aussit?t sentir.

Mais le courant dair qui se produisait de bas en haut activait le travail de la flamme. Toute la partie inf?rieure du ballon ?tait consum?e. La?rostat devenait un simple parachute bord? dun cercle flamboyant.

Immobiles, la poitrine contract?e, les passagers assistaient au sinistre. Leur situation ?tait ?pouvantable. Ils ?taient perdus dans les t?n?bres, sans moyen de conna?tre leur distance de la terre, soutenus par une fr?le enveloppe de soie dont le diam?tre diminuait ? chaque instant. Aucun supplice ne peut donner une id?e de la torture morale de lhomme suspendu dans le vide et attendant d?tre pr?cipit?.

Un choc se produisit enfin, le parachute oscilla une minute, puis sous la pouss?e du vent sabattit dardant ? une hauteur consid?rable une flamme aussit?t ?teinte. Mais, si rapide que?t ?t? la lueur r?pandue, les voyageurs avaient eu le temps dentrevoir une plaine ? la surface lisse et brillante.

Un fleuve gel?, d?clara Rachmed.

Alors, r?pliqua Lavar?de, d?j? ma?tre de son ?motion, gagnons la rive et attendons le jour.

Ce disant, il coupait les cordages reliant la nacelle aux d?bris de lenveloppe, et, invitant ses compagnons ? limiter, il tirait ce v?hicule dun nouveau genre.

Il ne sagit pas de perdre la t?te, dit-il Nos provisions, nos armes, nos fourrures, les tentes, tout est l?-dedans

Avec laide de Murlyton et du Tekk?, il amena la nacelle jusquau rivage, au prix de quelques chutes in?vitables sur une glace unie ne pr?sentant aucune asp?rit?. La berge offrait une pente douce, couverte de neige durcie, qui facilitait lascension des voyageurs. Un sentier serpentait le long de la cr?te, ?trangl? entre celle-ci et une haute muraille de rochers.

Apr?s quelques recherches, on d?couvrit quelle conduisait ? lentr?e dune caverne. Rachmed improvisa une torche avec des d?bris de planches, et ? la lueur douteuse de ce luminaire, sengagea dans la grotte.

D?s les premiers pas, les Europ?ens sarr?t?rent p?trifi?s dadmiration. La haute vo?te arrondie au-dessus de leurs t?tes et les parois sur lesquelles elle sappuyait semblaient tapiss?es de topazes. Des milliers de facettes refl?taient la lumi?re, piquant lobscurit? d?tincelles jaunes.

Merveilleux, murmura Aurett en joignant les mains!

Quest-ce que cela? interrompit Lavar?de tr?s ?tonn? lui-m?me.

Ce fut encore le guide qui r?pondit avec son laconisme ordinaire:

Sel gemme.

Il avait raison. C?tait en effet une de ces cavernes que lon rencontre, suivant une ligne sinueuse, partant de la fronti?re polonaise pour aboutir ? la grande muraille de Chine.

Le sol recouvert dun sable fin offrait une couche tentante pour des gens bris?s de fatigue. Aussi, les yeux encore pleins de rayonnements, tous senroul?rent dans leurs fourrures et perdirent bient?t le sentiment de lexistence.

Alors des ombres p?n?tr?rent sans bruit dans la caverne et sapproch?rent successivement des dormeurs. Arriv?es aupr?s de miss Aurett, elles la soulev?rent avec mille pr?cautions et lemport?rent au dehors. Puis la jeune fille fut attach?e sur un cheval qui, en compagnie de plusieurs autres, attendait ces myst?rieux inconnus.

Un l?ger coup de sifflet se fit entendre, chaque b?te eut aussit?t son cavalier et la petite troupe s?loigna au galop.

Le journaliste et ses amis navaient rien entendu. Un cri per?ant, lanc? par Aurett brusquement r?veill?e par la course furieuse de sa monture, ne r?ussit pas ? les tirer de leur engourdissement. Seul Murlyton se retourna sur le c?t?, bailla et reprit son somme.

Au matin, une vague clart? reculait le mur dombre qui voilait le fond de la caverne lorsque Lavar?de ouvrit les yeux. Malgr? ses pelleteries, malgr? la protection de son abri de rochers, il se sentit engourdi.

Au nez, aux oreilles, il ?prouvait des picotements, comme si des milliers daiguilles, sous la pouss?e dun moteur invisible, se fussent livr?es ? travers ses cartilages ? un mouvement de va-et-vient.

Brrr! dit-il en se secouant, il fait frisquet.

Il se leva et rajusta sa fourrure. ? ses pieds, sir Murlyton et Rachmed, recouverts dun monceau de peaux de b?tes, demeuraient encore immobiles.

Tiens! reprit le jeune homme, o? donc est miss Aurett? D?j? sortie? Quelle honte pour notre sexe r?put? fort!

Sur ces mots, il marcha vers lentr?e de la grotte.

Un instant il sarr?ta. Au passage brusque de lombre ? la lumi?re, ses yeux s?taient ferm?s.

Le paysage ?tait ?blouissant. Tous les reliefs du sol recouverts de cristallisations glac?es, le fleuve voisin semblable ? une coul?e dargent en fusion, r?fl?chissaient en d?cuplant leur intensit? les rayons mats du soleil p?li de lhiver. On e?t dit un amoncellement f?erique de diamants chatoyant sous la flamme dune lampe. C?taient des ?clairs, une d?bauche de raies flamboyantes, s?lan?ant du sol; et par une ?trange illusion doptique, la terre paraissait ?teindre le soleil.

Armand regarda, puis la pens?e de lAnglaise lui revint. Le sentier qui longeait les rocs ?tait d?sert. D?serte ?tait la rive du fleuve.

O? donc la jeune fille se cachait-elle? Il fit quelques pas et, mordu au c?ur par une soudaine inqui?tude, il appela sa gracieuse compagne de voyage. Sa voix s?teignit sans ?veiller d?cho.

Il appela plus fort. Cette fois on lui r?pondit. Sir Murlyton, r?veill? par ses cris, parut et senquit de la cause de ses appels. Aux premiers mots, il partagea la crainte du jeune homme. Sa voix sunit pour lancer dans lespace le nom de sa fille.

Aurett! Aurett!

Ils sarr?taient parfois pour reprendre haleine. La face p?lie, les sourcils contract?s, ils ?coutaient. Mais ils avaient beau pr?ter loreille, ils nentendaient que le cr?pitement incessant de la glace en travail.

Ils ne pouvaient plus douter. Aurett ?tait sortie, elle avait voulu faire une courte promenade et, dans ce pays bizarre, offrant toujours les m?mes apparences, elle s?tait perdue. Il fallait lui indiquer lemplacement du campement. Un grand feu remplirait cet office en produisant une colonne de fum?e visible de loin. Mais comme ils revenaient vers la caverne, afin de d?chiqueter la nacelle et de la transformer en combustible, Rachmed se pr?senta devant eux.

Miss Aurett? interrogea le silencieux personnage.

Perdue ?gar?e

Il secoua la t?te.

Non!

Comment non! se r?cria Lavar?de.

Pas ?gar?e, enlev?e.

Enlev?e! quand par qui?

Pour toute r?ponse, le Tekk? montra un petit sac de soie brod?e quil tenait ? la main.

Quest cela?

Des pierres sacr?es.

Des amulettes?

Oui.

Eh! s?cria Murlyton avec impatience, laissons Rachmed et ses f?tiches! Monsieur Lavar?de, songez que ma fille nous cherche, quelle nous appelle en vain et que ses yeux parcourent lhorizon sans trouver un point de rep?re qui la puisse guider.