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Les cinq sous de Lavar?de

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Dire son exasp?ration est impossible. Les Anglais la partageaient du reste, ?tant aussi prisonniers que lui. Seul Bouvreuil sesbaudissait; il ?tait libre daller et de venir. Personne ne sinqui?tait de ses faits et gestes.

Allons! Mon cher monsieur, disait-il, lorsque le Parisien semportait, un peu de patience. Lann?e fix?e par feu votre cousin est d?j? fortement entam?e. Aussit?t quelle sera ?chue, jemploierai ma libert? ? vous rendre la v?tre. Figurez-vous que vous faites un peu de prison pour dettes.

Bien entendu, le propri?taire ne se livrait ? ces fac?ties que lorsque les barreaux de la cage sacr?e lui assuraient limpunit?.

Une fois cependant mal lui en prit. Sir Murlyton, tr?s mont? pour son compte, lui d?cocha un de ces coups de poing dont ses compatriotes ont le secret. Les lamas jugeant aussit?t que ce serviteur, dont ils ne daignaient pas soccuper, avait offens? les puissants seigneurs gr?ce auxquels la pagode r?alisait de brillants b?n?fices, lui administr?rent, au pied de lautel de marbre o? tr?nait Armand, un nombre consid?rable de coups de matraque.

Ce fut une aimable distraction pour Lavar?de, mais cela ne lemp?cha pas de demeurer captif.

Aid? de ses compagnons, il tenta de griser ses gardiens, de tromper la vigilance des factionnaires; et ne r?ussit qu? rendre plus obs?dante la surveillance dont il ?tait lobjet.

Une tristesse m?l?e de rage impuissante semparait de lui, et lon ne sait ? quelles extr?mit?s il se serait port? quand, le soir de la vingt-deuxi?me journ?e, un incident vint lui rendre lespoir.

La nuit tombait. Un ? un, les fid?les s?taient retir?s, et le grincement des moulins ? pri?res ne troublait plus le religieux silence de la pagode. Armand calculait quavant une demi-heure sa cage souvrirait et quil aurait enfin licence de regagner son appartement, o? du moins il pouvait s?tendre sur des coussins et reposer ses membres fatigu?s.

Un homme p?n?tra dans le sanctuaire. Il portait la katpalba, blouse fonc?e serr?e ? la ceinture et le pantalon large des Ilioks des fronti?res sib?riennes. ? la main, il tenait un bonnet dastrakan.

Tiens, pensa Lavar?de habitu? aux costumes thib?tains, do? vient celui-ci?

Aurett et son p?re consid?raient le nouvel arrivant avec curiosit?. Lentement lhomme sapprocha du pi?destal. Ses traits r?guliers, ses yeux noirs expressifs, le collier de barbe grisonnante qui encadrait le bas de son visage d?celaient son origine japh?tique.

Arriv? pr?s du cube de marbre vert, il se prosterna, fit tourner son moulin ? pri?res et pronon?a ? demi voix les quelques paroles que voici:

Quelle contr?e de lEurope vous a vu na?tre?

Lavar?de fut saisi. Le personnage parlait fran?ais.

Qui ?tes-vous? demanda-t-il.

Rachmed de la race Tekk?.

Rachmed? r?p?ta le journaliste, Rachmed le guide de

Du grand savant Bonvalot, oui.

Comment ?tes-vous ici?

En le quittant, je suis revenu minstaller dans ce pays.

Mon habitation est ? cinq jours de marche de Lha?a. Or, jai appris par des p?lerins que dans une pagode de Tengri-Nor, le grand lac que vous apercevez, Bouddha ?tait descendu du ciel.

Bouddha! s?cri?rent le Parisien et ses amis!

Le Tekk? inclina la t?te.

Oui. ? la description de votre char a?rien, je reconnus un ballon et, certain que des voyageurs dEurope ?taient prisonniers des lamas, je me suis mis en route pour les aider ? s?chapper. Bonvalot et son compagnon, un fils de roi comme moi, mont fait aimer tous les hommes dEurope.

Aurett adressa un gracieux sourire ? ce sauveur inattendu et, apr?s s?tre assur?e dun rapide regard quaucun pr?tre ne paraissait, elle interrogea:

Mais comment avez-vous su notre captivit??

Rachmed la consid?ra avec douceur.

Je connaissais la l?gende sacr?e.

Quelle l?gende?

Vous ignorez donc la proph?tie?

Absolument.

Un texte dit ceci: Dans un avenir prochain, Bouddha descendra du ciel parmi les Thib?tains. Tant quil r?sidera sur les hauts plateaux, le pays sera prosp?re et il dominera les nations. Que les lamas retiennent le Dieu par de riches pr?sents, des sacrifices agr?ables ? sa grandeur, mais que jamais ils ne lui permettent de s?loigner! Les plus effroyables malheurs sabattraient sur le peuple priv? de son divin protecteur.

Tous ?coutaient. Maintenant laventure devenait claire. L?nonc? du texte sacr? avait suffi pour faire le jour dans lesprit des voyageurs.

Des pas lointains gliss?rent sur les dalles. Rachmed reprit lattitude de la pri?re en murmurant:

On vient. Vous me reverrez demain!

Les pr?tres d?livr?rent Armand, le reconduisirent dans les salles dont ils avaient fait sa demeure et le laiss?rent, avec les Anglais commenter la singuli?re r?v?lation du Tekk?.

Bouvreuil ?tait absent. On convint de ne lui parler de rien. ?tant donn?es ses dispositions, lusurier e?t peut-?tre cherch? ? mettre un obstacle aux projets des prisonniers. Mieux valait les lui laisser ignorer.

Le lendemain, Rachmed, apr?s une courte conf?rence avec les Anglais, se pr?senta au Tag-Lama, ou chef de la communaut?, et soffrit ? tenter de parler au dieu descendu du ciel. Lors de son voyage avec M. Bonvalot et le prince Henri dOrl?ans, le Tekk? avait servi dinterpr?te, et les mandarins de Lha?a en avaient con?u pour lui une haute estime. Les pr?tres lui accord?rent donc la permission dentretenir Lavar?de, et bient?t la nouvelle se r?pandit dans le pays que Bouddha, gr?ce au concours dun lettr? asiate, habile ? se servir de la langue du ciel, pouvait entrer en conversation avec les humbles habitants de la terre thib?taine. D?s lors, une procession interminable sengouffra dans la pagode. On venait consulter le dieu sur tout et encore sur autre chose. Lun avait ? c?ur de gu?rir sa femme malade; lautre craignait pour ses yaks ou ses chevaux; un troisi?me, chasseur des hauts plateaux, senqu?rait de la longueur de lhiver qui commen?ait. Et le journaliste, toujours ? la r?plique, ?tait tour ? tour m?decin, v?t?rinaire ou astronome.

Cette derni?re charge lui semblait plus facile ? remplir que les autres. La neige tombait plus fr?quemment et ? la surface du Tengri-Nor flottaient d?j? de nombreux gla?ons. Annoncer un hiver rigoureux ?tait ais? dans ces conditions.

Et ses consultations lui ?taient ch?rement pay?es. Le guerrier lui offrait ses plus belles armes; le pasteur, les peaux des yaks; le citadin, des v?tements; les chasseurs le priaient daccepter leur tente de feutre la plus ?paisse et la plus chaude.

Armand faisait fortune, comme il disait plaisamment, mais il ne faisait pas un pas vers la libert?. Rachmed lui-m?me se d?courageait. Les lamas connaissaient trop bien la proph?tie sainte et les pr?cautions les plus inusit?es ?taient prises pour emp?cher l?vasion du faux Bouddha.

Les fid?les devenaient les complices des pr?tres. Le d?part du c?leste voyageur devant lancer toutes les infortunes sur le Thibet, ses moindres mouvements ?taient remarqu?s par des yeux inquiets et comment?s par des gens qui, en fait de ruses, en remontreraient au plus adroit Europ?en.

Le Tekk?, par exemple, ne p?n?trait dans le temple quapr?s avoir ?t? minutieusement fouill?. ? la sortie la m?me c?r?monie se reproduisait.

Deux nouvelles semaines avaient pass?. Sir Murlyton, Aurett, Rachmed ?taient dune irritabilit? excessive. La lutte contre limpossible les ?nervait, et la tranquillit? de Bouvreuil qui, depuis sa correction, ne se hasardait plus ? plaisanter ouvertement, les mettait hors des gonds.

Chose bizarre, Lavar?de se montrait plus calme que ses amis. ?videmment, son imagination avait d?couvert une piste. De temps ? autre, un sourire ?nigmatique voltigeait sur ses l?vres, il avait ? ladresse de la foule des regards railleurs; mais aux questions des Anglais il ne r?pondait rien.

Comme finissait la cinqui?me semaine de captivit?, il appela Rachmed au moment o? ce dernier, selon sa coutume, allait regagner sa demeure derri?re les derniers fid?les.

Dites au Tao lama que je d?sire vous avoir ? ma table ce soir Vous ne partirez quapr?s le repas.

Pourquoi cela? demanda le Tekk? surpris.

Ob?issez et vous le saurez.

Le grand-pr?tre se pr?ta volontiers au caprice de son Bouddha doccasion, et quelques instants plus tard, le Parisien, les Anglais et linterpr?te, assis sur des nattes autour dune table ronde laqu?e, d?naient de grand app?tit. Dans un coin de la salle, le p?re de P?n?lope mangeait seul.

Les mets ?tant dress?s en face des convives, les a?manas, ou novices charg?s des gros ouvrages, s?taient retir?s.

Armand d?signa Bouvreuil du regard et, se penchant vers ses amis, pronon?a quelques mots rapides ? voix basse. La surprise se lut visiblement sur les visages de Murlyton et dAurett. Quant ? Rachmed, il secoua la t?te.

Jamais ils ne se prendront ? cela!

Un sourire incr?dule du dieu accueillit cette appr?ciation.

Vous vous trompez. Ils consentiront.

Comment cela?

Traduisez bien mes paroles demain, et vous verrez!

Que direz-vous?

Je nen sais rien encore. Mais je suis d?cid? ? circonvenir ces bons lamas et il ferait beau voir quun citoyen du boulevard des Italiens ne triomph?t pas de ces magots parchemin?s.

Le d?ner achev?, le Tekk?, peu convaincu, prit cong? des voyageurs et tous ?prouv?rent une ?motion singuli?re en se disant:

? demain!

Lhiver est le plus terrible ennemi du Thib?tain. Sur les plateaux dont les portions les plus basses se trouvent ? la hauteur du sommet du Mont-Blanc, le froid s?vit en ma?tre de novembre ? avril. Les rivi?res g?lent, les sources obstru?es se frayent un chemin souterrain. La temp?rature descend la nuit jusqu? moins 40 degr?s et ? quelques lieues autour de Lha?a la v?g?tation dispara?t.

Lhomme assez audacieux pour sengager dans le d?sert glac? ne rencontre aucun arbre pour alimenter le feu de son campement. Il lui faut chercher les traces des caravanes d?t? et recueillir p?niblement la fiente des yaks, seul combustible connu en ce pays maudit.

Les rares vall?es perdues dans la solitude des hauts plateaux souffrent aussi du froid. Les arbres, peupliers creux et sapins, ?clatent et meurent sous laction de la gel?e; le b?tail d?p?rit et les habitants manquent parfois du strict n?cessaire, car les caravanes qui les ravitaillent attendent les premi?res chaleurs davril pour se mettre en marche. Aussi les Thib?tains ont-ils coutume, au commencement de la p?riode d?sol?e, dimplorer la cl?mence de Bouddha.

Le 1er d?cembre, Lavar?de rev?tu de superbes habits, coiff? dun bonnet orn? dun diamant presque aussi beau que le R?gent de France, fut expos? sur lautel de marbre vert aux supplications de la foule. Le dieu vivant avait d?termin? une recrudescence de pi?t? dans la contr?e. La pagode regorgeait de monde et les lamas impassibles ? la surface, r?jouis au fond, encaissaient les pr?sents entass?s aux pieds du journaliste. Tout ? coup celui-ci ?tendit la main.

Rachmed, dit-il, transmettez mes paroles ? ce peuple aim? du ciel.

Au bruit de sa voix, toutes les t?tes se lev?rent; les moulins ? pri?res cess?rent de tourner, et les pr?tres, stup?faits de voir se produire un incident non pr?vu dans les onze mille sept cent quarante articles du rite, pr?t?rent loreille. Armand parlait et fid?lement le Tekk? traduisait ses paroles:

Vaillants hommes du Thibet et vous femmes, leurs incomparables compagnes, ?coutez. De votre accueil, de votre foi, ma divinit? est heureuse. Roul? dans les voiles bleus de l?ther infini, je voyais approcher ? regret le temps pr?dit de mon exil volontaire sur le globe terrestre. Maintenant je ne regrette plus le c?leste s?jour; le feu de vos ?mes croyantes illumine pour moi cette terre d?blouissantes clart?s.

Malgr? la saintet? du lieu, un murmure approbateur accueillit cet exorde flatteur.

Le Parisien ?changea un regard avec miss Aurett, assise, comme son p?re, aupr?s du cube de malachite et reprit:

Je veux de cette saison affreuse o? nous entrons faire un doux printemps, des bises glaciales de ti?des z?phyrs. Je veux rendre aux arbres d?nud?s leur parure verte, semer le sol durci de riants parterres et r?pandre sur vous la joie, labondance et lamour.

? ce tableau enchanteur un long fr?missement secoua lauditoire. Rachmed attacha sur Armand un regard inquiet. Celui-ci neut pas lair de sen apercevoir et grossissant sa voix:

Les Djinns, r?volt?s contre mon autorit?, se sont arm?s des fl?aux qui d?solent le monde. Lheure est venue o? ils seront an?antis. Lamas qui mentendez, faites porter dans la pagode le char a?rien qui ma amen?. Avec mes compagnons je le remettrai en ?tat deffectuer le grand voyage, et mon serviteur il d?signa Bouvreuil ahuri, sen ira dans lespace et rapportera les talismans invincibles accumul?s pendant des si?cles, en pr?vision de cette lutte par les esprits bienfaisants.

Comment comment? protesta le propri?taire, moi, en ballon, tout seul, jamais!

Un coup de b?ton lui coupa la parole. Le Tag-Lama le rappelait aux convenances.

Un brouhaha s?tait ?lev? et, dans le bourdonnement des voix, Armand put murmurer de fa?on ? ?tre entendu dAurett seule:

Comme Bouddha, je crois ?tre assez symboliste!

Cependant les promesses du dieu circulaient. Au dehors ?clataient en fus?es de grands cris dall?gresse.

Sceptiques par caract?re, les pr?tres durent n?anmoins c?der ? la pression populaire. Le soir m?me Lavar?de rentrait en possession de son a?rostat. Lenveloppe ?tait en piteux ?tat. De longues d?chirures z?braient sa surface brillante; mais un examen attentif d?montra que les avaries ?taient r?parables avec du fil, des aiguilles, de la gomme et de la patience.

? dater de ce moment, tandis que le journaliste frimait le ma?tre du ciel, miss Aurett et le gentleman pass?rent leur temps ? repriser la soie de la?rostat. T?che ingrate et peu faite pour ?gayer. Pourtant, le soir, quand, r?unis autour du brasier de cuivre qui chauffait les appartements, nos voyageurs se regardaient, ils avaient dans les yeux des p?tillements joyeux.

Le 24 d?cembre, le ballon ?tait pr?t. Lenveloppe support?e par une corde tendue entre deux perches se balan?ait dans la cour, dominant sa nacelle pourvue darmes, de v?tements chauds, de provisions diverses, dons des pieux Thib?tains. Sous louverture inf?rieure ?tait fix?e une sorte de r?cipient, destin? ? recevoir lalcool de riz dont la combustion produirait lair chaud n?cessaire ? lascension. ? d?faut de gaz hydrog?ne, le journaliste avait indiqu? ce moyen primitif. La?rostat devenait montgolfi?re.

Le faux Bouddha avait annonc? dans la journ?e que son serviteur s?l?verait le lendemain dans les airs, et on avait convi? les fid?les ? assister ? cette c?r?monie.

Les lamas, tr?s inquiets dabord, s?taient rassur?s. Ils croyaient maintenant aux fallacieuses promesses dArmand et le lui prouvaient par des saluts plus profonds, des agenouillements plus prolong?s. Enferm? avec les Anglais et Rachmed, le jeune homme leur disait:

Nul ne se d?fie de nous, maintenant. Les pr?tres vont regagner leurs cellules et lint?rieur de la pagode sera d?sert. ? minuit le Tag-Lama se rendra pr?s de moi, sur la pri?re que je lui en ai faite.

Et avec un sourire:

Nous devons nous concerter sur les plus s?rs moyens de vaincre les Djinns.

Mais, objecta Murlyton, arrivons au c?ur de la question Le ballon est pr?t, seulement nous sommes enferm?s dans nos chambres

Cest justement pour nous ouvrir que le Tag-Lama viendra.

Ah! s?cria Aurett, je comprends maintenant.

Voici mon plan: j?trangle un peu ce v?n?rable personnage, juste assez pour nous assurer de sa neutralit? Nous nous glissons dehors Dans la nacelle sont les flacons dalcool de riz que jai r?clam?s; nous remplissons le r?cipient, nous allumons et faussons compagnie ? nos ge?liers.

Rachmed ?coutait. Il passait la nuit ? la pagode afin de servir dinterpr?te au Tag-Lama dans son entrevue avec Bouddha.

Pourrez-vous memmener? dit-il non sans inqui?tude. Vous partis, je ne serai pas en s?ret? ici.

Lavar?de devint pensif.

Diable! fit-il, nous sommes d?j? quatre.

Puis, se ravisant.

Au fait, nous ne serons que quatre en vous comptant Bouvreuil a horreur des excursions au pays des nuages, il restera.

Ces derniers mots ?taient ? peine prononc?s que lusurier entrait. Il venait supplier son ex-d?biteur de le dispenser de lascension dont il se croyait menac?. Sur toutes les l?vres cette requ?te appela le sourire; et le gentleman dut lui-m?me se contraindre pour conserver sa gravit? lorsque le dieu assura avec bont? au p?re de P?n?lope quil verrait ? lui donner satisfaction. La nuit savan?ait. Au dehors le vent hurlait, chassant devant lui d?pais nuages qui ne laissaient filtrer aucun rayon lunaire.

Dix heures, puis onze avaient sonn?. Bouvreuil s?tait retir? dans sa chambre et les autres, ?mus, le c?ur sautant dans la poitrine, attendaient minuit. Sils r?ussissaient dans leur entreprise, ils ?taient libres! Sinon ils se verraient condamn?s ? une captivit? plus ?troite encore dans cette r?gion d?sol?e

Tout ? coup ils demeur?rent immobiles, comme fig?s. La porte grin?ait en tournant sur ses gonds.

Le Tag-Lama parut. Mais il n?tait pas seul. Derri?re lui marchait un officier de la police chinoise, reconnaissable ? son uniforme bleu et vert.

Lavar?de ne sy trompa pas, et une subite p?leur se r?pandit sur son visage. Que venait faire ce policier?

Bouddha, le tr?s bon, dit le grand pr?tre, errer est le propre des humains Pardonne donc ? lavance ce que jai ? te dire.

J?coute, r?pliqua le Parisien, reprenant tout son sang-froid.

Le lama continua apr?s une salutation.

Un franc-ma?on blanc comme toi, condamn? ? mort par le Tsong-Li-Yamen, sest enfui de la capitale imp?riale en d?robant une machine ? voler dans les airs.

Ah! Et vous voulez le retrouver?

La question jet?e par le dieu parut interloquer les visiteurs.

Ce nest pas cela

Non, d?clara dun ton piteux le Tag-Lama, mais le mandarin Sandyama, ici pr?sent, chef de la police de la route secr?te du Yunnan, a re?u lordre de faire des recherches pour retrouver le fugitif Le bruit de ton arriv?e miraculeuse est parvenu jusqu? lui et il est accouru. Malgr? les rites qui d?fendent lentr?e nocturne des pagodes aux profanes, je lai re?u tant sa pri?re ?tait pressante. Ses soldats sont dans la cour. Permets que je lui montre ton char a?rien afin d?carter le doute de son esprit.

Armand r?fl?chissait. Soudain, il regarda fixement Rachmed et lAnglais, puis, sapprochant du Tag-Lama, il lui mit la main sur l?paule.

? quoi bon cette visite? dit-il. Il suffisait de me demander o? est le voleur, je te laurais appris.

Rachmed s?tait dress? ?galement. Pour traduire les paroles du faux Bouddha il s?tait gliss? entre le pr?tre et le policier.

Cest vrai, murmura le Tag-Lama, tu consentirais donc?

? vous mettre sur la voie, oui, certes.

Sandyama se frotta les mains.

O? se cache-t-il, puissant seigneur?

Pr?s dici.

Vraiment?

Lavar?de adressa un coup d?il au gentleman qui, ? son tour, fut debout aussit?t.

D?signez lendroit, implorait le policier.

Volontiers, car il est ? port?e de ton bras.

Oh! Bouddha, prouve-moi cela.

Tu le veux?

Je ten conjure!

Et bien, sois donc satisfait.

Et lan?ant brusquement en avant ses poings ferm?s, il atteignit en pleine poitrine lofficier qui poussa un sourd g?missement. Avant quil f?t revenu de sa surprise, le Parisien lavait renvers? sur le sol. Rachmed de son c?t? avait terrass? le Tag-Lama.

Des cordes, vite! ordonna Armand ? Murlyton.

Depuis le raccommodage du ballon, des cordelettes trairaient dans tous les coins. Le Thib?tain et le Chinois furent bient?t garrott?s et b?illonn?s.

Quallons-nous faire? questionna Murlyton. Vous lavez entendu, la cour est pleine de policiers.

Endossez le costume du pr?tre, je rev?tirai celui du policier et vous, miss, retournez-vous.

La jeune fille ob?it. En quelques minutes les deux hommes furent m?tamorphos?s.

Maintenant, commanda Lavar?de, descendons Miss Aurett, s?ur de Bouddha, va donner les explications n?cessaires au Tag-Lama et au m?fiant policier Sandyama.

Il fit passer devant lui le gentleman tout boulevers?, lAnglaise et le Tekk?, puis referma soigneusement la porte et gagna la cour.

Trente ou quarante hommes ?taient group?s autour du ballon. Dans lobscurit? on distinguait leurs silhouettes.

Ils vont d?couvrir la supercherie, fit doucement le gentleman.

Mais non, mais non, r?pondit le journaliste Nous allons les prier de s?loigner afin de faciliter notre petite manipulation.

Et, sadressant ? Rachmed:

Commande ? ces gens de se retirer ? lextr?mit? de la cour. La s?ur de Bouddha ne consent pas ? parler devant des profanes. Seul Sandyama est autoris? ? sapprocher.

Le Tekk? sourit. Il comprenait lid?e dArmand. Il transmit dune voix sonore lordre donn?. Les agents, croyant reconna?tre dans la p?nombre leur chef et le Tag-Lama, sempress?rent dob?ir et d?gag?rent les abords de la?rostat.

Un instant apr?s, les fugitifs ?taient install?s dans la nacelle; miss Aurett versait dans le r?cipient dispos? ? cet effet le contenu dun litre dalcool et allumait le liquide. Une flamme bleu?tre illumina le quadrilat?re de bois dune lueur fantastique. Prudemment Lavar?de et Murlyton tournaient le dos au groupe des policiers. Ceux-ci regardaient sans comprendre, pensant assister ? quelque c?r?monie magique. Cependant, sous linfluence de lair chaud, lenveloppe se dilatait. La soie se gonflait avec de l?gers craquements. Bient?t un mouvement doscillation se produisit.