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Les cinq sous de Lavar?de

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Comment je suis l?? demanda lusurier interloqu?.

Envoy? par le ciel, mon bon monsieur Bouvreuil, pour sauver du tr?pas trois chr?tiens dans lembarras.

Et sadressant ? Aurett, sur les l?vres de qui reparaissait le sourire:

Rassurez-vous, mademoiselle, cet excellent homme nous fournira bien cinquante kilos de chair un peu coriace sans doute, mais dans notre situation, nous ne devons pas ?tre trop exigeants sur la qualit?.

Le p?re de P?n?lope bondit sur ses pieds:

Ah ??, cria-t-il dune voix ?trangl?e, est-ce que vous voudriez me manger?

Le plus tranquillement du monde, Armand r?pliqua:

Parfaitement! Monsieur Bouvreuil.

Il interrompit lusurier qui allait protester:

Vous n?tes pas un passager r?gulier ici, mais un intrus. De plus, si je vous avais laiss? en dehors de la nacelle, vous seriez tomb? au bout de quelques minutes. Je vous ai sauv? la vie, donc elle mappartient, et le cas ?ch?ant, je nh?siterai pas ? reprendre ce que je vous ai conserv?.

Mais ce nest pas possible! clama d?sesp?r?ment Bouvreuil, cela ne se fait pas, cest de la sauvagerie!

Cest de la faim, mon brave monsieur. Apr?s tout, naccusez que vous-m?me. Nous ne vous avons pas invit? ? prendre passage sur la nacelle de la M?duse?

Aurett et Murlyton avaient peine ? contenir leur envie de rire. Au fond ils admiraient le journaliste, auquel linqui?tude nenlevait pas lamour si parisien de la blague. Mais le propri?taire ne samusait pas, lui. ? ce nom fatal de la M?duse, ?voquant le souvenir du radeau populaire, peupl? danthropophages, il sentit ses cheveux se dresser sur sa t?te. Il promena autour de lui un regard effar?. Ah! quil aurait donc voulu sen aller.

Une chose cependant aurait d? le rassurer. Loin de tomber, le vent devenait de plus en plus fort. La?rostat laissait derri?re lui limportante cit? de Tsi-Nan, quarrosait autrefois le Hoang-Ho, et que le changement de lit du fleuve capricieux na pu faire d?choir. ? lhorizon, le vaste lac de Ka?-Foung, trois fois plus ?tendu que le lac de Gen?ve, ?talait la nappe bleue de ses eaux.

Bien que lheure du repas sonn?t dans tous les estomacs, personne ne se plaignit. Le visage de Bouvreuil passa seulement du blanc au vert. Lusurier s?pouvantait davoir faim.

Chaque tiraillement que j?prouve, se disait-il, doit ?tre partag? par les autres et rapproche le moment o? Lavar?de m?gorgera.

Il ne lappelait plus son gendre maintenant, et il maudissait le caprice de P?n?lope.

Elle en aurait ?pous? un autre, voil? tout Il y en a de plus beaux que lui et au moins je serais tranquille au coin de mon feu, au lieu d?tre ballott? entre ciel et terre, avec la perspective d?tre d?vor? par ce sauvage.

Tout ? coup il eut une inspiration.

Je suis sauv?, fit-il Faisons un sacrifice.

Et sadressant ? Lavar?de:

Monsieur, je ne suis pas un convive de trop, comme vous le croyez Vous navez rien ? manger, et le hasard veut que jaie dans ma poche le g?teau que voici, achet? ce matin ? un marchand ambulant dans la foule Cest un devoir dhumanit? de le partager avec vous.

Il tendait en parlant une galette de manioc et de riz.

Armand la soupesa.

Quatre parts, une goutte de rhum cest deux jours encore ? vivre Bouvreuil, fit-il majestueusement, je vous fais gr?ce pour quarante-huit heures.

Bon, pensa lhomme daffaires, qui a terme, ne doit rien.

Chim-Ara, Yung-V?, Ba?-Tzem, We?-Lion d?fil?rent sous les yeux des voyageurs. ? la nuit, Armand reconnut les marais de Ken-Tchao, o? le canal imp?rial coupe le delta du Hoang-Ho. Mais le ciel s?tait couvert. Sous la pouss?e du vent, ils continuaient leur voyage dans le vide noir.

Tous se sentaient ?mus. Priv?s de points de rep?re pour juger du chemin parcouru, il leur semblait que le ballon s?tait subitement immobilis? au centre dune sph?re dombre. Nul ne dormit. Les yeux fix?s dans la direction de la terre, ils cherchaient vainement ? surprendre une lueur. Un moment ils entrevirent de nombreux points lumineux. Sir Murlyton consulta sa montre, il ?tait deux heures du matin.

Nous planons probablement au-dessus de Tchin-Kiang, d?clara Lavar?de. Avant une heure nous devons ?tre ? Shang-Ha?.

Mais Aurett fit un mouvement.

?coutez, dit-elle.

Armand pr?ta loreille et poussa une exclamation inqui?te. Den bas, l? o? devait ?tre la terre, montait un clapotement r?gulier.

Cest le bruit de la mer, murmura le gentleman, comme effray? de ses propres paroles.

Soudain un d?chirement strident vibra dans lair, l?blouissante ligne bris?e dun ?clair fendit la nue, et ? sa clart? fugitive les a?ronautes aper?urent au-dessous deux des vagues ?chevel?es montant les unes sur les autres dans un ?lan furieux, comme pour escalader le ciel.

Nous sommes entra?n?s au large, rugit Armand; co?te que co?te il faut monter et trouver le courant inverse pour revenir ? terre.

Lobservation ?tait juste. Chaque fois quun vent s?l?ve, le d?placement des couches atmosph?riques et leur densit? diff?rente d?terminent l?tablissement dun courant de direction oppos?e. Le tout ?tait darriver assez haut pour atteindre le point o? se produisait s?rement le ph?nom?ne.

En un instant la nacelle fut au pillage. Tout le monde avait compris. Bouvreuil lui-m?me se mettait de la partie. Effar?, affol?, le propri?taire saisissait tout ce qui se trouvait ? sa port?e et le pr?cipitait dans le vide. ? grand-peine, Lavar?de put lui arracher la boussole qui servait de guide ? leur marche a?rienne.

D?lest?, le ballon montait, montait. Il entrait dans la r?gion des nuages. Au milieu dune brume ?paisse, sillonn?e d?clairs, ?tourdi par des d?tonations dont aucune artillerie humaine ne saurait donner lid?e, Armand constata que la?rostat demeurait immobile en plein centre ?lectrique de la temp?te. Sur les cordages couraient des flammes bleu?tres et la pluie qui frappait le taffetas de lenveloppe rejaillissait en ?claboussures de feu. ? chaque seconde, on risquait d?tre foudroy?. ? tout prix il importait de fuir ce point particuli?rement dangereux.

D?lestez encore, ordonna le jeune homme dune voix rauque.

Sir Murlyton r?pondit:

Il ny a plus rien!

Plus rien!

Le Parisien regarda Aurett. Il la vit p?le, les yeux agrandis par l?pouvante, cramponn?e des deux mains ? une corde

Plus rien! C?tait la mort pour elle. Non, jamais, il la sauverait. Dun mouvement rapide, il enjamba le bord de la nacelle. Mais lAnglaise avait compris; dun bond elle fut aupr?s de lui et le retenant:

Ensemble ou pas, dit-elle simplement.

Tous les trois alors, fit-on aupr?s deux.

Ils tressaillirent. Sir Murlyton, aussi calme que sil se f?t trouv? dans un salon, ?tait l?.

Quen pensez-vous? ajouta-t-il paisiblement.

Lavar?de eut un regard d?sesp?r?, mais ses yeux rencontr?rent Bouvreuil. Il alla ? lui, le saisit au collet, et lui cria:

Sautez, monsieur Bouvreuil! Le salut commun lexige.

Il le secouait, le poussant vers le bord de la nacelle. ?perdu, le propri?taire ne put r?pondre, mais son attitude parlait pour lui. Il se cramponnait aux parois, toute son ?nergie concentr?e sur cette seule pens?e: Ne pas ?tre jet? dans le vide.

? cette minute d?cisive, il laissa ?chapper un cri de joie.

Pas encore sauter le plancher

Quel plancher?

Voyez vous-m?me.

Armand se baissa et, ? son tour, il ?prouva un plaisir intense. Sur le fond dosier de la nacelle, un plancher volant ?tait pos?, supportant les banquettes. Plus vite quil ne peut ?tre pens?, le plancher fut tir? de son alv?ole et jet? par-dessus bord.

Une secousse ?branla la?rostat et il s?lan?a au-dessus de la zone orageuse. Maintenant les a?ronautes involontaires dominaient la temp?te. Ils regardaient en bas les nuages se ruer les uns sur les autres, dans un assourdissant fracas. Autour deux lair ?tait calme, sans une brise. Mais comme ils soubliaient dans la contemplation du spectacle sublime que leur donnait louragan, il se produisit comme un choc violent.

Tous furent pr?cipit?s, p?le-m?le, au fond de la nacelle et la?rostat, rencontr? par le courant dair de r?action, fut emport? vers louest avec une rapidit? vertigineuse, incalculable, pendant un temps dont ils ne purent se rendre compte.

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Aucun des voyageurs neut le courage de se relever. Une sorte de torpeur les clouait ? leur place. Les yeux clos, p?n?tr?s par un froid terrible, ils demeuraient immobiles. Leur respiration ?tait haletante, lair semblait manquer ? leurs poumons. Ils navaient pas la force de porter ? leurs l?vres la gourde, o? presque plus rien ne restait.

Ah! b?gaya Lavar?de, reconnaissant ? ces sympt?mes le mal des hauteurs, nous sommes au moins ? six mille m?tres daltitude.

Il sagita, essayant de vaincre son engourdissement, mais il retomba inerte ? c?t? de ses compagnons. Tous semblaient morts. P?les, rigides, des gouttelettes de sang perlant aux narines et aux oreilles, ils restaient couch?s, ?vanouis, au fond de la nacelle, quune irr?sistible puissance entra?nait vers lAsie centrale.

Le jour succ?da ? la nuit sans quils fissent un mouvement. De nouveau, lombre s?pandit sur la terre. Alors un fr?missement parcourut les passagers du ballon, leurs paupi?res se rouvrirent et des voix faibles demand?rent:

O? sommes-nous?

Je nen sais rien, d?clara le jeune homme qui avait r?ussi ? sasseoir, mais s?rement nous descendons.

? quoi voyez-vous cela?

? ce que nous respirons plus ais?ment. Nous sommes en ?tat de parler.

Sir Murlyton approuva:

Tr?s juste!

Il avait pris sa fille dans ses bras et cherchait ? la r?chauffer. Ce fut elle qui but les derni?res gouttes du cordial, sous lenvieux regard de Bouvreuil. Mais le danger de p?rir de froid ?vit?, un autre se pr?sentait. Vers quelle contr?e la temp?te avait-elle entra?n? la?rostat? Quel accueil attendait les voyageurs ? la surface du globe? Points dinterrogation qui se dressaient mena?ants.

En vain Lavar?de cherchait ? percer le voile dombre qui emprisonnait lappareil. Aucun indice nannon?ait lapproche de la terre. Et cependant, dune seconde ? lautre, un rocher, un arbre pouvaient se dresser sur la route suivie par le ballon, ?ventrer son enveloppe, et transformer la descente en une chute mortelle.

Enfin le soleil parut sur un horizon de hautes montagnes. LAnglais adressa un regard questionneur ? Armand. Celui-ci haussa les ?paules.

Partout, de tous c?t?s, aussi loin que se portait la vue, c?tait un chaos de granit. Les pics couronn?s de glace succ?daient aux pics, les rochers sentassaient. Tout attestait que ce point de la sph?re terrestre avait ?t? le th??tre dune des plus effroyables convulsions de la vie de la plan?te.

Le ballon descendait lentement dans une vall?e aux pentes couvertes de sapins, ferm?e par un lac dont la rive oppos?e ?tait marqu?e par de hautes falaises. Des glaciers refl?taient la lumi?re du soleil et jetaient un manteau ?blouissant sur la croupe des montagnes. Mais les rocs g?ants, le panorama s?v?re et grandiose seffac?rent lorsque Aurett dit dune voix concentr?e:

Des hommes!

Dans la vall?e, plusieurs centaines dindig?nes, les nez en lair, suivaient tous les mouvements du ballon. V?tus de longues robes, sur lesquelles ?taient jet?es des casaques ? larges manches, coiff?s de bonnets fourr?s, ces gens se montraient la?rostat avec forces gestes. ? chaque minute, de nouveaux curieux venaient grossir la foule. Le ballon descendait toujours. Il n?tait plus qu? trois cents m?tres du sol.

Ce nest pas possible! murmura Lavar?de qui consid?rait avec attention les singuliers personnages.

Les Anglais et le p?re de P?n?lope lui-m?me linterrog?rent:

Quest-ce qui nest pas possible?

Cest une ressemblance fortuite.

Quelle ressemblance?

Armand secoua la t?te.

Je me figure cela; mais cest invraisemblable Nous aurions donc travers? la Chine de lest ? louest pendant la tourmente?

Ah ??! sexclama le gentleman avec une pointe dimpatience, vous expliquerez-vous?

Volontiers. Vous savez que Gabriel Bonvalot, lillustre explorateur, accompagn? du missionnaire Deken, du prince Henri dOrl?ans, et guid? par un fils de roi Tekk?s, du nom de Rachmed, a travers? les hauts plateaux du Thibet.

Oui, d?clara miss Aurett, jai lu la relation de ce voyage dans le d?sert glac?, ? quatre ou cinq mille m?tres au-dessus du niveau de la mer, comme disent les g?ographes.

Vous avez lu cela dans mon journal, continua le Parisien. Eh bien! Cette relation ?tait illustr?e de photographies prises par le prince. Lune repr?sentait un groupe de mandarins de Lha?a, la capitale du pays

Bien, et?

Et il me semble que je les reconnais.

Une salve de mousqueterie interrompit la conversation et ramena lattention des a?ronautes sur la terre. Les curieux se livraient ? de grandes d?monstrations de joie, tendant les mains vers la nacelle avec des cris prolong?s, que r?p?taient les ?chos de la terre. Quelques-uns, arm?s de fusils, les d?chargeaient en lair sans cesser de gambader. Aurett avait eu un mouvement deffroi.

Rassurez-vous, sempressa de dire le journaliste, les dispositions de ces braves gens paraissent excellentes. Ici, comme en Afrique, on fait parler la poudre pour honorer les h?tes que le hasard envoie. Tout cela est du meilleur augure.

Et, hasarda Bouvreuil, ils ne sont pas anthropophages?

Non, monsieur Bouvreuil, ces Thib?tains, je crois d?cid?ment quils le sont, se nourrissent, comme tous les pasteurs, de la chair de leurs bestiaux, le mouton et le yak, ce b?uf ? queue de cheval, qui est ? la fois b?te de somme et animal comestible. Ils nont pas encore ?lev? les propri?taires ? ce dernier grade.

Lusurier ne releva point lironie. La peur ?cart?e, il sentait la faim. Il y avait plus de cinquante heures que ses compagnons et lui ?taient priv?s de toute nourriture.

Vous pensez que ces Thib?tains nous donnerons ? manger? fit-il seulement.

Cest certain! ? ce propos, un conseil. Si vous tenez ? votre pr?cieuse existence, mangez peu. Apr?s le je?ne que nous venons de subir, la moindre indigestion serait mortelle!

? ce moment, le vent ?tant compl?tement tomb?, la nacelle touchait mollement le galon qui tapissait la vall?e.

XXI.Le pays des lamas

Aussit?t les voyageurs furent entour?s par une foule bruyante, gesticulante. Mais au milieu des cris r?p?t?s, des mouvements d?sordonn?s, il y avait une nuance de v?n?ration dans la fa?on dont les indig?nes sapprochaient des voyageurs. M?me ce respect se manifestait dune assez plaisante mani?re. Tous les assistants, ? la vue des a?ronautes, leur tiraient la langue en baissant la t?te. Aurett faillit en rire aux ?clats. Une observation de son ami larr?ta ? temps.

Ne riez pas! ce sont des Thib?tains, le doute nest plus possible; cette grimace enfantine est, chez eux, une profonde r?v?rence.

Des pr?tres, que Lavar?de d?signa aussit?t ? ses amis sous le nom de lamas, usit? dans la contr?e, les aid?rent ? sortir de leur prison a?rienne. Apr?s que leur main avait servi dappui aux nouveaux venus, ils la portaient ? leurs l?vres et se livraient ? des r?v?rences compliqu?es, entrem?l?es de g?nuflexions.

Armand regarda les Anglais. Les Anglais regard?rent Armand.

Ces hommes parlant une langue inconnue, se livrant ? une pantomime incompr?hensible, leur faisaient leffet de maniaques.

Peuh! dit le journaliste en mati?re de conclusion, point nest besoin d?tre au courant. Ces gens paraissent bien dispos?s, profitons-en pour t?cher de d?jeuner.

Et frappant sur l?paule dun lama, qui se prosterna aussit?t, il porta ? plusieurs reprises sa main ? sa bouche, pour montrer quil avait faim. Le pr?tre d?signa au jeune homme une vaste construction en bois, situ?e ? peu de distance, et linvita par signes ? le suivre avec ses compagnons.

Ceux-ci ne se firent pas prier. Laissant le ballon sous la garde de guerriers, qui s?taient d?j? plac?s en faction autour de la nacelle, ils s?loign?rent pr?c?d?s par le lama, tandis que, sur leur passage, les habitants courbaient leurs fronts dans la poussi?re.

Introduits dans le palais quils avaient aper?u, ils travers?rent plusieurs cours entour?es de b?timents. Une derni?re, plant?e en jardin, ?tait born?e par une maison plus ?lev?e, ? la fa?ade plus richement orn?e. Une porte sculpt?e ? jour souvrit devant eux. Ils p?n?tr?rent dans un vaste hall o? la lumi?re se glissait, tamis?e par des fen?tres dont les vitres ?taient remplac?es par des planchettes d?coup?es en fines dentelles.

Au fond, un ?norme cube de marbre vert se dressait, dominant deux degr?s de granit.

Le lama le d?signa du doigt avec une sorte dembarras. Lavar?de marchait le premier. Il crut deviner que le pr?tre d?sirait le voir grimper sur ce pi?destal, et supposant ob?ir ? une coutume du pays, il y prit place.

Le Thib?tain poussa un hagh guttural, qui attira plusieurs de ses coll?gues, et tous tir?rent de leurs poches des bonbonni?res o? ils puis?rent une poudre blanche dont ils remplirent un godet creus? dans le marbre. Cela fait, ils allum?rent leur pr?paration et une ?paisse fum?e de myrrhe et dencens fit ?ternuer Armand. Puis, sans soccuper davantage des Anglais et de Bouvreuil, les lamas disparurent en annon?ant par gestes quils allaient apporter de la nourriture aux voyageurs.

Quest-ce que tout cela signifie? s?cria le journaliste apr?s leur sortie. Ex-pr?sident de la R?publique costaricienne, est-ce que ma renomm?e serait venue jusquici?

Ne lesp?rez pas. Dailleurs, lencens ne fait pas partie de la r?ception des pr?sidents.

Cest vrai. On leur offre un banquet arros? de mauvais vins cest m?me cet usage qui me conviendrait le mieux aujourdhui tandis que les vapeurs dencens, bien d?sagr?ables ? respirer, sont r?serv?es

Aux dieux.

Uniquement aux dieux Lavar?de signifie peut-?tre Bouddha en thib?tain.

Ils ignorent votre nom.

Alors je donne ma langue aux chats.

Deux par deux, leur marche rythm?e par le gong, les pr?tres rentraient. Ils portaient avec une gravit? sacerdotale des plats et des aigui?res dargent.

Un vrai d?fil? de la Porte-Saint-Martin, marmotta le Parisien.

Les lamas nentendirent pas cette r?flexion irrespectueuse. Suivant un rituel extraordinairement compliqu?, ils pr?sent?rent les unes et les autres ? Armand, en bousculant assez brutalement ses compagnons autour du pi?destal.

Le journaliste, avant de se servir, exigea que les Anglais prissent leur part du miel, des fruits, de la venaison dont se composait la collation. Il ny toucha quapr?s eux et tendit enfin les reliefs ? Bouvreuil. Raisonnablement, le propri?taire ne pouvait demander ? son d?biteur de se mettre en frais damabilit? ? son ?gard.

Mais lacte si simple de Lavar?de eut une r?percussion bizarre dans lesprit des pr?tres. D?s ce moment, ils reprirent leur attitude obs?quieuse ? l?gard du gentleman et de sa fille, mais ils ne se g?n?rent plus pour bousculer lusurier fort m?content de cette in?galit? de traitement.

Armand samusait ?norm?ment de la mine d?confite de son ennemi. H?las! Il devait bient?t envier son sort. Le repas termin?, on apporta une grande grille circulaire, qui fut fix?e dans des trous m?nag?s au milieu des dalles recouvrant le sol, et lh?te respect? des lamas se trouva en cage.

Oh! Il se f?cha, jura, temp?ta. Mais les pr?tres couvrirent sa voix en psalmodiant un chant liturgique ?trange, et recommenc?rent ? lencenser au point de presque lasphyxier. Puis les fid?les emplirent la pagode. Tous se courbaient vers la terre, ?levant au-dessus de leur t?te leur main gauche arm?e dun b?ton de bois, sur lequel pivotait un cylindre couvert de signes bizarres.

Plus de doute, g?mit le Parisien, entre deux ?ternuements provoqu?s par la fum?e odorante dont on le comblait, je suis pass? bon Dieu. Voil? les moulins ? pri?res.

Et ce fut ainsi jusquau soir ? la nuit, Lavar?de, ext?nu?, fut d?barrass? de sa prison grill?e et laiss? libre de go?ter un repos bien gagn?.

Si javais su, dit-il ? ses amis, avant de sendormir, comme jaurais hiss? M. Bouvreuil sur la table de marbre! Il jouerait les bouddhas ? ma place Au fait, pourquoi mimpose-t-on ce r?le?

Ah! voil?!

Et je nose pas d?sabuser mes adorateurs. Si jessayais de les d?tromper, ils me traiteraient en imposteur Cest atroce d?tre ador? comme ?a. Le mieux est de d?guerpir sans tambours ni trompettes.

Un regard jet? au dehors lui prouva malheureusement que la chose serait difficile. Des guerriers veillaient autour de la pagode Toutes les pr?cautions ?taient prises pour emp?cher une ?vasion.

Le lendemain, le journaliste, ne trouvant quune satisfaction insuffisante ? traiter Bouvreuil en domestique, voulut refuser de se laisser encager. Mais alors ? grands renforts de salamalecs, les lamas sempar?rent de sa personne, lui garrott?rent les chevilles et les poignets et lexpos?rent ainsi ? ladmiration des bouddhistes.

Plusieurs jours se pass?rent ainsi. Tant que le journaliste se pr?tait aux admirations de la foule sans cesse grossissante, il ?tait choy?, bourr? des mets les plus d?licats, abreuv? dexcellents vins de la vall?e du Gange. Mais sil essayait de se soustraire aux pri?res, sil pr?tendait sortir de la pagode, les lamas le ligotaient respectueusement et surtout ?troitement.