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Les cinq sous de Lavar?de

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Bien que prononc?es dun ton l?ger, ces paroles assombrirent les deux hommes, et pendant longtemps ils cess?rent de converser.

Lentement les heures de la journ?e tomb?rent du sablier de l?ternit?. La seule distraction dArmand fut d?tre conduit devant un mandarin qui, avec une politesse cruelle, linforma que le lendemain il partirait pour le pays des anc?tres, la t?te s?par?e du corps. Et ? ce prisonnier quil consid?rait d?j? comme mort, le fonctionnaire ne cacha point sa haine pour les hommes dEurope.

Je voudrais, lui dit-il, que tous ceux de ta race fussent entre mes mains, afin de broyer ? la fois tous les ennemis de mon pays.

Sur ces paroles encourageantes, on ramena le journaliste ? la prison. Il ?prouvait une grande lassitude! Le d?couragement pesait sur lui. Le tr?pas en lui-m?me ne leffrayait pas, et cependant sa poitrine ?tait comprim?e par langoisse. Faisant bon march? de sa vie, il regrettait son doux r?ve. L?clair bleu?tre du sabre du bourreau allait le s?parer ? jamais dAurett.

La nuit, il dormit mal, souvent r?veill? en sursaut par des bruits imaginaires, et le matin, quand on vint le chercher pour marcher au supplice, il ?tait bris?; ses membres raidis par la courbature lui refusaient presque le service. Il embrassa le missionnaire qui lui glissa ? loreille des paroles despoir.

Lempereur ne sortira peut-?tre pas! Ayez foi en Dieu, mon enfant, mon fr?re

Puis il suivit les policiers charg?s de le mener au bourreau

On quitta la prison. Dans la rue, Armand comprit quil ?tait perdu. Le ma?tre absolu de quatre cent millions de Chinois allait parcourir la ville. Tout le prouvait: les maisons closes tendues de toiles blanches; le mouvement inusit? des soldats; le carr? d?toffe que les passants portaient ? la main, afin de sen couvrir la t?te au passage de lempereur, dont la vue interdite est punie de mort. Une id?e folle vint au Parisien.

Si je rencontre mon cher cousin dans lautre monde, pensa-t-il, il sera bien heureux de mavoir jou? un pareil tour.

Cependant la cangue au cou, la vraie, cette fois, entour? de ses gardiens au costume bleu et vert, Armand marchait. Comme ? travers un voile, il entrevit les portes de la Soumission et de lAurore. Un instant, la vue du lac Ta?-y-Tch?, couvert de fleurs de lotus, reposa ses yeux.

? mesure que lon avan?ait, la foule devenait plus compacte. Des soldats r?guliers, en uniforme bleu c?leste, formaient la haie, maintenant un espace libre au milieu de la rue, repoussant les curieux contre les maisons.

Ah ??! murmura Lavar?de, serait-ce ma pr?sence qui ?meut ? ce point la ville?

Mais en arrivant au canal qui sert de d?versoir au lac Lien-Koua-Tch?, cette pens?e vaniteuse s?vanouit. Devant lui souvrait le pont des Larmes gard? militairement. Sur la rive oppos?e s?tendait une vaste place dont un des angles ?tait isol? par une palissade. Au-dessus de la cl?ture se balan?ait un ?norme objet jaun?tre, allong? en forme de cigare.

On e?t dit un monstre marin. Mais Armand ne sy trompa pas. Il reconnut dembl?e le ballon dirigeable.

Des guerriers mandchous, aux v?tements multicolores, aux armes luxueusement orn?es, ?taient rang?s autour de la place.

? ce spectacle, le condamn? oublia un instant sa situation; mais une fois le pont franchi, son escorte sarr?tant brusquement, il fut rappel? au sentiment de la r?alit?. ? sa droite, sur un plancher ?lev?, le bourreau de P?king et ses aides, portant la tch?pa bleue ? larges manches, avec le dragon jaune brod? sur la poitrine, attendaient immobiles, le moment de travailler. Pr?s deux, on apercevait le banc sur lequel on ?tend le condamn? ? mort et les cages de bois destin?es ? recevoir les t?tes criminelles. Plusieurs d?j? contenaient leur proie, et de voir ces visages exsangues, grima?ant la mort ? la foule, c?tait lugubre.

Lavar?de p?lit, mais lorgueil gaulois lui fit aussit?t redresser la t?te. Puisque la mort ?tait in?vitable, il fallait laccueillir gaiement, comme une amie attendue et montrer aux fils de Han comment sait mourir un Fran?ais. Sur lordre des Toas de lescorte, il sassit sur le banc des supplici?s.

L?, ?cras? sous le poids de la cangue, les oreilles emplies de bourdonnements, il attendit que linstant fatal e?t sonn?.

Tout ? coup il tressaillit, ses regards devinrent fixes. La ligne de soldats venait de souvrir et, dans lespace r?serv?, miss Aurett avait paru, appuy?e au bras de son p?re.

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La voile de la brouette gonfl?e par un vent favorable, les Anglais avaient quitt? Tak?ou. Lesquif terrestre marchait bon train, et le coolie cor?en trottait dans les brancards.

Le soir du premier jour, ils atteignirent Tien-Tzing o? le r?sident anglais, sir Grewbis, voulut absolument les garder ? d?ner. Cet homme aimable ?tait enchant? de passer une soir?e avec des compatriotes, et lorsquil apprit leur projet de gagner P?king, sa joie devint du d?lire. Lui-m?me se rendait aux f?tes dont le lancement du ballon dirigeable ?tait le pr?texte. Il se ferait un plaisir de donner ? ses h?tes une place dans sa voiture, bon v?hicule construit en Europe et ne ressemblant en rien aux chars primitifs qui cahotent les indig?nes. Seulement, il ne crut pas devoir cacher ? sir Murlyton que la ville imp?riale serait particuli?rement dangereuse.

Les Chinois, lui dit-il, sont gens de routine. Notre compatriote M. Hart, a fond? ? P?king, une usine ? gaz quil a d? fermer faute de client?le. Le docteur Kasper, cet Allemand a?ronaute, la rouverte pour proc?der au gonflement de son dirigeable. De l?, grande effervescence dans le populaire. Les soci?t?s secr?tes ne demandent que pr?textes ? ?meutes

Cest pr?cis?ment ce qui nous int?resse, d?clara nettement Aurett.

En ce cas, je ne retiens quune chose: le plaisir de voyager en bonne compagne.

Sir Murlyton cong?dia donc le coolie et sa brouette, non sans avoir vers? au rus? Cor?en le prix convenu pour le voyage complet.

Au lever du jour, ce dernier reprit le chemin de Tak?ou. ? deux li de Tien-Tzing, lhomme se croisa avec un pi?ton qui paraissait de fort m?chante humeur. C?tait Bouvreuil

Moins heureux que les Anglais, il navait pu se procurer aucun moyen de transport. Il assista ? leur d?part, et tremblant de perdre leurs traces, il se d?cida ? effectuer ? pied les cent trente-cinq kilom?tres qui s?parent P?king de la mer. Au bout de trente kilom?tres, ou pour parler la langue du pays, trente-sept li, il sarr?ta ?puis? dans une bourgade. Au moment o? il rencontra le coolie, il venait de se remettre en route, les pieds et les reins endoloris. Il lui sembla reconna?tre le conducteur de la brouette. Il linterrogea, comprit quil ?tait libre, et s?ance tenante traita avec lui par gestes pour se faire conduire au but de son voyage.

Commer?ant comme tous ses pareils, le Cor?en ne se d?cida qu? l?nonc? du prix exorbitant de deux ta?ls par jour. La somme accept?e, il fit diligence et le 22 octobre, au matin. Bouvreuil entra dans P?king.

Un peu d?figur?, par exemple. Dans sa h?te, le brouetteur avait vers? son client ? plusieurs reprises. Le nez enfl? et le front bossu? du propri?taire faisaient foi de la solidit? des routes du Petchi-Li.

Depuis la veille, Murlyton et sa fille ?taient install?s chez le coll?gue de sir Grewbis. Adroitement, Aurett senquit de Lavar?de; sans p?lir, elle entendit le r?sident lui r?pondre que lex?cution aurait lieu ? dix heures du matin au pont des Larmes. Elle trouva m?me la force de sourire en remerciant son compatriote. Mais elle ne dormit pas de la nuit.

Les projets les plus insens?s naissaient dans sa cervelle. Plus lentes ? s?mouvoir, les femmes du Nord d?passent les M?ridionales en audace dans lex?cution de leurs conceptions. Le sens pratique quelles tiennent de race transforme leurs imaginations en r?alit?s; et tel acte de folle t?m?rit? qui, chez la Napolitaine ou lAndalouse restera ? l?tat de r?ve, sera ex?cut? par lAnglaise ?prise. Et Aurett aimait de toute son ?me, de toute sa jeunesse.

? peine lev?e, elle d?tacha dune panoplie un couteau affil?, sassura que son revolver ?tait en bon ?tat, puis elle p?n?tra dans la chambre de son p?re. Le gentleman, tenu ?veill? par une double inqui?tude, ?tait d?j? pr?t. Il regarda sa fille. Elle semblait calme, mais ses yeux bleus, luisant dun ?clat fi?vreux, exprimaient une volont? froide, implacable.

Que voulez-vous faire, Aurett? demanda Murlyton.

Aller o? il est, mon p?re, dit-elle seulement.

LAnglais hocha la t?te. Il sentait que la vie de sa fille se jouait en ce moment, mais, pris par une sorte de fatalisme, il ne r?sista pas. Il fit signe quil attendait le bon plaisir dAurett. Alors il y eut chez la pauvre enfant comme une d?tente. Elle vint ? son p?re, lembrassa longuement, puis sans prononcer une parole, lentra?na vers la porte.

Dans la rue, grouillait une population agit?e. Le pont des Larmes est proche de la r?sidence. Bient?t les Anglais atteignirent la place, dont le milieu ?tait isol? par une double haie de soldats. En arri?re, s?crasait une foule ?paisse, bruyante, bariol?e, qui semblait toute au plaisir du spectacle attendu. Cependant en y regardant de plus pr?s, on e?t vu que certains curieux ?changeaient des signes rapides. Des regards ardents se fixaient sur les r?guliers; et parfois, sous la blouse courte dun passant, se montrait lextr?mit? dun poignard recourb?.

Aurett ne voyait rien. Elle se dirigeait vers langle de la place, o? se dressait le banc des supplici?s, sans souci des bousculades, ni des r?criminations. On avait murmur? dabord, puis un mot avait circul?.

Lien-Koua! r?p?taient les badauds en lui faisant place.

Lien-Koua! Lotus! En effet, fich?e dans son corsage, l?pingle, qui d?j? lavait prot?g?e ? Tak?ou, brillait au soleil. La rumeur arriva aux soldats. Lun deux ?tendit son sabre pour barrer le passage ? la jeune fille, mais ses regards se port?rent sur la fleur de lotus, et il abaissa son arme. Aurett et son p?re p?n?tr?rent dans lenceinte r?serv?e. Cest ? ce moment que Lavar?de les aper?ut.

Comme la premi?re, la seconde ligne de guerriers souvrit devant eux. Ils atteignirent lestrade, gravirent les trois marches y donnant acc?s, et, passant devant les bourreaux stup?faits, sapproch?rent du banc des supplici?s. On crut ? une permission sp?ciale accord?e ? ces Europ?ens.

Armand s?tait lev?. Aurett lui prit les mains d?passant la cangue, et se donnant tout enti?re avec la simplicit? de celles qui aiment:

Vous mattendiez, nest-ce pas? dit-elle.

Il la consid?ra, h?sitant ? r?pondre; mais ses regards rencontr?rent les regards humides du gentleman, et ainsi quun torrent qui ?ventre ses digues, les paroles s?chapp?rent press?es de ses l?vres.

Oui, je vous attendais, comme au seuil de la nuit on attend la lumi?re. Je vous attendais, parce que

Il sarr?ta mais presque aussit?t il reprit dune voix haletante:

Ici, je puis parler. Le bourreau me guette. Ladieu ne mesure point les termes, car il est la fin Dans un instant, la bouche coupable sera close pour jamais. Lexpiation et la faute se confondront presque. Je vous attendais parce que je vous aime.

Aurett ferma les yeux. Dun jet la rougeur envahit son visage.

Pardonnez-moi, continua le malheureux, vous aussi, sir Murlyton. Cest d?j? un mort qui vous parle. Qu? cette heure jaime ou non, quimporte?

La jeune fille r?p?ta sourdement:

Quimporte?

Ah! grommela Murlyton ce?t ?t? le bonheur de ma fille!

Et, comme le journaliste linterrogeait des yeux, Aurett murmura si bas quArmand lentendit ? peine:

Moi aussi, je vous aime.

Le visage du condamn? se transfigura. Toutes les joies terrestres s?panouirent sur ses traits. Tout ? coup, il redevint sombre.

Le bourreau est all? demander des ordres au commandant des soldats; il revient pour nous s?parer et comme le guerrier mandchou frapp? ? mort, je ne puis que crier: Adieu, Lien-Koua, mon Lotus blanc!

C?tait un cri de douleur, de d?sesp?rance quexhalait le jeune homme.

Lien-Koua! Lien-Koua!

Un ?cho confus r?p?tait ce mot prononc? presque ? mi-voix. Un sourd grondement partit de la foule attentive. Aurett ny prit pas garde. Elle s?tait retourn?e et regardait le bourreau se rapprocher.

D?j? lhomme gravissait les marches de lestrade. C?tait fini. Lheure des s?parations violentes sonnait. Elle eut la vision ?pouvantable du supplice. Un flot de haine pour ceux qui la condamnaient au deuil lui monta au cerveau. Elle saisit le poignard arrach? ? la panoplie du r?sident, trancha les courroies de cuir reliant les diff?rentes pi?ces de la cangue et tendant un revolver au Parisien d?livr?.

Au moins, d?fendons-nous, cria-t-elle.

Dinstinct, Armand tira sur le bourreau, quil abattit.

Stup?fait de lacte de sa fille, Murlyton sarma machinalement, et tous trois parurent mena?ants, pr?ts au combat, dominant le peuple de la hauteur de lestrade que les aides ?pouvant?s avaient laiss?e vide.

Mais, un ph?nom?ne ?trange se produisit. Une houle agita le peuple; la ligne des gardiens fut disloqu?e, un rugissement ?clata dans lair.

Lien-Koua!

Lavar?de entendit. Il comprit.

Le Lotus blanc nous sauve!

Vers le pilori, une foule hurlante se ruait, renversant et tuant soldats et bourreaux. Armand et ses compagnons furent emport?s comme par une mar?e humaine, et ils se trouv?rent, sans savoir comment, ? deux pas du ballon du docteur Kasper.

Gonfl?, pr?t au d?part, tendant ses amarres, lappareil semblait impatient de s?lever. Il invitait ? la fuite. Dun bond, Armand fut dans la nacelle, appelant ses compagnons. Ceux-ci le rejoignirent et se mirent avec lui ? couper les cordages qui retenaient encore le dirigeable au sol.

? ce moment, les r?guliers mandchous, revenus de leur surprise et ramen?s par leurs mandarins, attaquaient les affili?s du Lotus blanc, formant un rempart vivant aux fugitifs. Ceux-ci pliaient. Lavar?de trancha le dernier lien et le ballon s?leva lentement.

Sauv?s! s?cria le Parisien.

Mais le mouvement ascensionnel de la?rostat sarr?ta tout ? coup. Les trois passagers sentre-regard?rent.

Quy a-t-il donc?

Encore une amarre sans doute!

Et, se penchant au dehors, Armand tenta de voir ce qui entravait lessor du ballon. Cramponn? ? lancre appliqu?e au flanc de la nacelle, un homme retenait le navire a?rien. C?tait encore Bouvreuil!

Arriv? le matin ? P?king, il avait assist? ? toute la sc?ne. Il avait suivi les fugitifs; mais ? lid?e d?tre s?par? deux, il perdit la t?te et sattacha d?sesp?r?ment ? cette nacelle qui emportait le bien-aim? de P?n?lope.

Dun coup d?il, Armand comprit le p?ril. Les r?guliers mieux arm?s repoussaient lentement ses sauveurs. D?j? les derniers rangs ?taient refoul?s ? lint?rieur de lenclos r?serv? ? la?rostat. Des cadavres nombreux jonchaient le sol, et parmi eux, plus dhommes du peuple que de soldats. Une minute dh?sitation pouvait tout remettre en cause.

Le jeune homme regarda autour de lui. Une grande caisse occupait le fond de la nacelle. Quel ?tait son contenu? Des armes, des provisions de bouche, sans doute, car le docteur Kasper avait annonc? que son appareil demeurerait plusieurs jours dans les airs. Dun effort surhumain, Lavar?de souleva l?norme colis et le pr?cipita sur la terre.

Subitement d?lest?, le ballon fit un bond de trois cents pieds; et saisi par un courant, il fila vers le sud-sud-est, tandis que la bataille continuait furieuse pr?s du pont des Larmes.

XX.La Chine ? vol doiseau

Bouvreuil avait pouss? un hurlement d?pouvante, lors de la brusque ascension de la?rostat. Dinstinct, ses mains s?taient crisp?es sur lancre, et maintenant, il demeurait suspendu dans le vide, le visage convuls? par la crainte dune chute vertigineuse.

Par humanit?, Lavar?de, aid? de sir Murlyton, hissa le malheureux ? bord de la nacelle, o? lusurier ?vita une explication d?sagr?able en perdant connaissance. On le laissa se remettre sans plus soccuper de lui.

Au surplus il y avait entre les passagers une g?ne visible. Avec le sentiment de la s?curit?, le calme ?tait rentr? dans lesprit dAurett. Son exaltation tomb?e, la jeune fille rougissait en songeant aux aveux ?chang?s pr?s du pont des Larmes. De son c?t?, Armand, d?sireux de ne pas abuser de la situation, ?vitait de lui adresser la parole, et pour se donner une contenance, il prenait tr?s s?rieusement des notes.

P?king, ?crivait-il, a, ? peu pr?s la m?me circonf?rence que Paris, trente-six kilom?tres au lieu de trente-deux, mais comme chacune de ses maisons abrite une seule famille et est entour?e dun jardin spacieux, sa population ne doit pas exc?der six cent mille ?mes.

Les pr?occupations du journaliste ne nuisaient en rien ? la rectitude de son jugement. Son ?valuation ?tait plus pr?s de la v?rit? que celle des voyageurs portant de un ? trois millions le nombre des Chinois qui habitent la ville imp?riale. Cependant ce petit travail lennuya bient?t Il saccouda sur le rebord de la nacelle, et regarda le paysage d?filer sous ses pieds. Le vent avait fra?chi et le ballon, lanc? ? la vitesse dun express, franchissait les collines, les villages, les cours deau, laissant ? peine au touriste le temps de les reconna?tre.

? laide dune excellente carte et dune boussole trouv?es ? bord, Lavar?de se rendit pourtant compte du chemin parcouru. Il aper?ut Tien-Tsing ? lest, nota au passage le Pe?-Ho, puis le canal imp?rial qui relie ce fleuve au Hoang-Ho et au Yang-Tse-Kiang, et sur lequel est jet? le fameux pont de Palikao o?, en 1860, les tigres, guerriers chinois , furent ?cras?s par lartillerie franco-anglaise.

Cette distraction ?puis?e, le Parisien fit linventaire des objets contenus dans la nacelle. C?taient des instruments de physique, la boussole dont il s?tait d?j? servi, des barom?tres, thermom?tres, orom?tres, des v?tements, plus un certain nombre de boutons et de fils ?lectriques, destin?s sans doute ? la man?uvre de la?rostat, mais auxquels, dans son ignorance de la construction de lappareil, il jugea prudent de ne pas toucher.

Du reste, une constatation d?solante r?sultait de son examen. Les vivres manquaient totalement. Il fallait faire part de la situation ? ses amis, et surtout chasser la contrainte qui existait entre eux. Ce n?tait pas au moment o? chacun allait peut-?tre avoir besoin de toute son ?nergie, que lon devait donner carri?re ? de vains pr?jug?s.

Armand se d?cida ? sexpliquer franchement. Aurett ?tait assise aupr?s de son p?re ? une des extr?mit?s de la nacelle. Tous deux semblaient absorb?s par la contemplation du paysage. Lavar?de se rapprocha deux.

Sir Murlyton, dit-il, et vous, ch?re miss, ?coutez-moi.

Son ton grave les impressionna. Ils linterrog?rent du regard.

Je suis contraint daborder un sujet d?licat; ce matin, ? un instant supr?me, nous avons ?chang? des paroles

Et comme lAnglaise esquissait un geste pudique.

Oh! rassurez-vous, je ne pr?tends point en tirer avantage. ? notre retour ? Paris, je men souviendrai avec votre permission, mais jusque-l?, nous sommes adversaires, et seul le ton du d?fi convient.

Le gentleman sourit. Aurett inclina la t?te. Armand poursuivit:

Actuellement, notre int?r?t est le m?me. Nous sommes captifs dans un ballon qui plane au-dessus dune terre inhospitali?re, dont labord nous est interdit. Vous nignorez pas les sentiments des populations ? l?gard des Europ?ens. Dans le Petchi-Li, cela va encore, mais ici, nous avons quitt? les territoires o? fleurit le Lotus blanc. Les ma?tres du pays sont les sectaires de la Soci?t? du Fr?re a?n?, les plus sanguinaires de tous, et si nous tombions entre leurs mains

Un cr?pitement interrompit le jeune homme. Il se retourna. Derri?re lui il vit la face bl?me de Bouvreuil. Son ?vanouissement dissip?, le p?re de P?n?lope s?tait accot? au fond de la nacelle. Il avait tout entendu, et ses dents claquaient de terreur. Telle ?tait la cause du bruit per?u par les voyageurs. Armand haussa les ?paules et revenant ? ses amis:

Maintenant deux solutions soffrent ? nous. Si le vent se maintient, nous arriverons dans la nuit ? Shang-Ha?, ville maritime tr?s europ?anis?e, et alors nous sommes tir?s daffaire. Sinon, nous flotterons au-dessus de contr?es inabordables.

Bah! r?pliqua l?g?rement Aurett, cet a?rostat est construit de telle sorte quil peut demeurer plusieurs jours dans latmosph?re, M. Grewbis me la dit du moins.

Soit! Mais nous ny pourrons pas demeurer.

Pourquoi cela?

Parce que la caisse, dont jai d? me d?barrasser au d?part, contenait les vivres, et que nous navons plus un atome de nourriture.

Sans parler, lAnglais montra sa gourde, remplie la veille ? lh?tel. Cela pouvait soutenir pour un jour, mais pas nourrir. Les visages sassombrirent. Lid?e de la mort possible par la faim, en vue de riches campagnes dont le fanatisme d?fendait lapproche, n?tait pas r?jouissante, et Bouvreuil exprima lid?e g?n?rale en g?missant:

Il ne manquait plus que cela! P?rir dinanition!

La voix de son ennemi rendit sa gaiet? au Parisien.

Non, mon cher monsieur, vous ne p?rirez pas dinanition. Vous me rappelez heureusement votre pr?sence. Plus de vivres, disais-je, je me trompais. Vous ?tes l?.