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Les cinq sous de Lavar?de

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Vous venez sans doute de visiter le prisonnier?

Sir Murlyton et sa fille firent un d?tour pour ?viter ce g?neur, et poursuivirent leur marche sans lui r?pondre. Mais ce n?tait pas le compte de Bouvreuil. Pivotant sur ses talons, il rejoignit les promeneurs.

Peut-?tre jugez-vous ma conduite un peu s?v?rement. Soyez certains que je ne pr?voyais pas ce qui arrive, je voulais seulement arr?ter M. Lavar?de pour assurer son union avec ma ch?re P?n?lope.

Aurett se retourna comme si elle avait ?t? piqu?e par une vip?re:

Mademoiselle P?n?lope n?pousera pas monsieur Lavar?de, dit-elle s?chement.

Ah! bah! b?gaya lusurier un peu troubl? par le ton dont ces paroles avaient ?t? prononc?es.

On ne donne pas son nom ? la fille dun d?nonciateur, continua lAnglaise, se montant peu ? peu. Il faudrait lexcuse de la passion pour entrer dans une famille aussi pauvre dhonneur, et M. Armand est loin de vous aimer vous et cette demoiselle. Le r?sultat de vos man?uvres est que votre victime vous m?prise un peu plus chaque jour. Et je suis oblig?e de dire que mon p?re et moi nous lapprouvons.

Bouvreuil, suffoqu?, voulut protester. LAnglais ne lui en laissa pas le temps.

Miss Murlyton a bien parl?. Jajoute quaucun rapport ne peut exister entre nous et un personnage de votre sorte. Maintenant ?loignez-vous, et notez ceci: D?sormais, ma bouche ne souvrira plus pour vous r?pondre, mais mes poings se fermeront.

Et le gentleman pr?senta au propri?taire un poing de boxeur si mena?ant que ce dernier fit deux pas en arri?re. Il sabstint de retenir des gens avec lesquels la conversation ?tait si difficile.

Dans le fond, Bouvreuil ?prouvait un tr?s r?el chagrin. Non que le remords ?treignit sa conscience. Depuis longues ann?es, il s?tait d?barrass? de cet impedimentum, propre tout au plus ? arr?ter les honn?tes gens sur le chemin de la fortune; mais il comprenait que le mariage de P?n?lope ?tait plus hypoth?tique que jamais. De plus, il connaissait laimable caract?re de son h?riti?re. Et de rentrer ? Paris sans le fianc? attendu lui paraissait exempt de charmes.

Sans doute, lusurier s?tait frott? les mains ? lid?e de forcer Lavar?de ? payer son passage sur le Heavenway, mais sa joie s?tait transform?e en d?sespoir lorsque les autorit?s chinoises s?taient immisc?es dans laffaire. De suite il s?tait rendu compte de la gravit? de la situation. Il s?tait remu?, visitant les fonctionnaires, offrant de larges pourboires aux secr?taires des mandarins. Ces employ?s avaient accept? largent mais navaient pas rendu le prisonnier. D?courag? par quelques ?checs co?teux, Bouvreuil s?tait rabattu sur les consulats. Alors, il avait entendu prononcer de grands mots qui faisaient fr?mir sa chair. Sacril?ge, violation de s?pulture! On lui avait racont? des choses inexplicables: Lavar?de conspirateur, franc-ma?on chinois, affili? ? la Ligue universelle du Ciel, de la Terre et de lHomme.

Il s?tait enquis des soci?t?s secr?tes, stup?fait de voir le journaliste m?l? ? la politique int?rieure de lEmpire du Milieu.

Si bien que, ny comprenant plus rien, il avait puis?, dans le d?sarroi m?me de son esprit, le courage daborder Murlyton pour t?cher den tirer quelque ?claircissement.

La r?ception du gentleman navait pas r?pondu ? son attente. Aussi le malheureux propri?taire eut-il, quand les Anglais furent trop ?loign?s pour lentendre, un transport de col?re aupr?s duquel les ?piques rages des h?ros dHom?re eussent sembl? de simples mouvements dimpatience.

Les nerfs de tout homme, fut-il usurier, ne peuvent demeurer ?ternellement tendus. Bouvreuil se calma donc. Plus paisible, il tint conseil avec lui-m?me, et d?cida que, les circonstances ne lui permettant pas dagir autrement, le plus sage ?tait dattendre les ?v?nements. Mais, supposant que la pr?sence de miss Aurett dans la prison cachait peut-?tre quelque projet d?vasion, il se d?clara quil convenait de surveiller ?troitement la jeune fille, afin de poursuivre son gendre, sil r?ussissait ? tromper la surveillance des ge?liers de Tak?ou.

Deux semaines s?coul?rent, sans quil d?couvrit le moindre indice propre ? lavertir dune fuite prochaine. LAnglaise sortait avec son p?re. Chaque jour, elle ?tait un peu plus p?le, et autour de ses yeux si doux, le chagrin plaquait une meurtrissure bleut?e. Elle avait fait trois visites ? la prison, mais apr?s chacune elle revenait plus attrist?e.

Sapristi, se disait Bouvreuil, ?a ne marche donc pas. Quest-ce quils attendent?

Le mois doctobre commen?a. Jusquau 15, la vie continua de couler, monotone, fastidieuse, ?c?urante; mais le soir de ce dernier jour une nouvelle terrible arriva.

Ce fut le consul anglais qui lapporta ? ses compatriotes, au moment o? ils prenaient silencieusement le th?, ? lh?tel de la Box-Pacific-Line.

En le voyant para?tre au parloir, Aurett courut ? lui les mains tendues, les yeux dilat?s par une ardente interrogation.

La d?cision de lempereur a ?t? notifi?e au Ti-Tou cet apr?s-midi.

Ah! fit seulement la jeune fille.

Et qua d?cid? Sa Gr?ce? demanda sir Murlyton en se levant.

Le consul baissa la t?te. Une ?motion poignante secoua ses interlocuteurs.

Quoi, balbuti?rent-ils, monsieur Lavar?de?

Doit ?tre conduit ? P?king charg? de la cangue, et d?capit? au lieu ordinaire des ex?cutions, pr?s le pont des Larmes.

Aurett ferma les yeux et chancela. Non seulement celui quelle aimait appartenait au bourreau, mais encore il subirait le supplice de la cangue. Supplice atroce! La cangue est une sorte de carcan form? de planches ?paisses de trois ? quatre centim?tres, r?unies par des lani?res de cuir. Des trous pour passer la t?te et les mains du patient y sont m?nag?s. Le malheureux doit marcher avec ce lourd appareil, qui g?ne ses mouvements, lui d?chire le cou et les poignets.

La jeune fille voyait Armand suivant, ainsi tortur?, les routes poudreuses de la province de Petchi-Li. Durant cinq jours, il devrait, meurtri, pantelant, fournir une longue ?tape avant de gagner P?king. Et l?! Lhorrible chose! La fin de ses maux serait le tr?pas brutal! Un coup de sabre jetterait sur le sol sa t?te intelligente. Ses regards aux douceurs rieuses s?teindraient pour toujours.

Tout ? coup lAnglaise releva le front. Le consul s?tait ?loign? discr?tement, laissant seuls ceux auxquels il venait dapporter une si terrifiante nouvelle.

Mon p?re, dit-elle.

Mon enfant, courage! r?pliqua sir Murlyton dun ton ?mu.

Du courage? Jen ai; mais jai aussi une pri?re ? vous adresser.

Parle, ma fille ch?rie!

Elle regarda le gentleman bien en face, lui d?couvrant les pervenches humides de ses yeux, puis elle poursuivit:

Javais r?v? de devenir l?pouse de monsieur Lavar?de, mon p?re. Depuis longtemps d?j?, jai reconnu que je laime. Pardonnez-moi de ne pas vous lavoir avou? plus t?t. Un pari est engag?, je devais me taire jusqu? ce que le sort e?t prononc?. Aujourdhui, h?las le sort a parl?. Il va mourir, je veux ?tre l?, aupr?s de lui, prot?ger son corps contre les injures de la multitude, lui assurer une s?pulture, et apr?s?

Aurett s?tait arr?t?e, ?trangl?e par l?motion.

Apr?s? r?p?ta anxieusement le gentleman.

Pour toute r?ponse, elle se jeta dans ses bras et ?clata en sanglots.

? force d?loquence, sir Murlyton r?ussit ? lui rendre quelque esp?rance. Lavar?de s?vaderait peut-?tre pendant la route. Dans une prison, au milieu de nombreux gardiens, la fuite est plus difficile que sur les chemins, o? mille incidents surgissent dont un homme d?termin? sait profiter. On irait ? P?king, puisquelle le d?sirait.

Aurett parut oublier sa douleur pour soccuper des pr?paratifs du d?part. Avec son p?re, elle se mit en qu?te dun v?hicule quelconque, mais la ville en comptait peu, et tous ceux quelle poss?dait avaient ?t? retenus par les fonctionnaires ou les riches marchands. Ces gens se rendaient ? P?king pour assister ? des f?tes sans pr?c?dent. Un ballon dirigeable, ils disaient un navire a?rien, devait faire son ascension. Lannonce de cette merveille avait secou? lapathie des habitants, et dans tout le Ken de Petchi-Li, il ne restait voiture ou jonque ? louer.

Cependant, ? force de chercher, lAnglais d?couvrit un coolie cor?en qui, moyennant le prix exorbitant dun ta?l par jour, consentit ? conduire les voyageurs dans sa brouette ? voile. Le ta?l est une pi?ce dor, ? valeur variable. Quant ? la brouette ? voile, elle se compose dune sorte de table carr?e, perc?e au milieu pour laisser passer lunique roue qui la porte. ? lavant, quand le vent est favorable, un m?t permet de hisser une voile. ? larri?re, deux bras entre lesquels trotte le conducteur du bizarre ?quipage servent de gouvernail. Pas tr?s stables, ces v?hicules exposent les touristes ? des culbutes fr?quentes, mais il fallait se contenter de ce que lon trouvait.

Murlyton et Aurett sentendirent avec le Cor?en. Il viendrait les prendre ? lh?tel le lendemain, 16 octobre, ? huit heures du matin. Le gentleman lui remit quelques sap?ques monnaie de billon ? titre davance, et rentra avec Aurett, pour la derni?re fois, ? l?tablissement mont? par la Box-Pacific.

XIX.Le Lotus Blanc

Le jour venait ? peine de para?tre, lorsque Lavar?de fut tir? de son sommeil par lentr?e processionnelle de Chun-Tz?, suivi de son greffier, de Diamba et dun personnage ? uniforme bleu et vert, sp?cial aux agents de la police.

Il sassit sur son lit, et consid?ra les visiteurs. Le directeur s?pongeait le front, Diamba baissait ses paupi?res rougies par les larmes. Le greffier et lagent demeuraient impassibles. La petite Chinoise annon?a au prisonnier quil allait ?tre transf?r? ? P?king pour y ?tre ex?cut?, et que Fonni-Kouen, policier estim?, lescorterait.

Le voyageur accueillit dabord la nouvelle avec satisfaction. La prison lui pesait; mais quand, descendu dans la cour, on lui eut pris le col et les poignets dans les planches de la cangue, il commen?a ? penser que le changement nest pas toujours une am?lioration.

Dix Toas, ou policiers, ?taient pr?pos?s ? sa garde.

Apr?s des adieux amicaux ? Chun-Tz? et ? la pauvre Diamba tout ?plor?e, les portes de la prison souvrirent et le cort?ge se mit en marche. Le guide Fonni-Kouen remonta le fleuve. Bient?t la petite troupe sortit de la ville et sengagea dans la campagne. Des paysans faisaient la r?colte du ma?s et du sorgho; et, d?pouill?e de sa parure de plantes, la terre apparaissait dun jaune dor? particulier ? ces contr?es.

Vers dix heures, on sarr?ta dans un petit village, o? les hommes de lescorte prirent leur repas. Tr?s fatigu?, meurtri par le contact du bois de la cangue, Lavar?de s?tait assis en tailleur, de fa?on que la portion inf?rieure du hideux instrument port?t sur le sol, ce qui soulageait momentan?ment son cou endolori.

Il ?tait seul. Un des policiers sapprocha de lui, tenant sous son bras des planches, que le journaliste jugea devoir former un autre carcan. Le nouveau venu mit un doigt sur ses l?vres pour recommander le silence au prisonnier, et, avec une habilet? merveilleuse, il le d?barrassa de la cangue, quil rempla?a par celle dont il ?tait charg?.

? sa grande surprise, Armand saper?ut que la seconde ?tait beaucoup plus l?g?re. En outre, le tranchant du bois sappuyant sur le cou ?tait garni dun bourrelet de crin qui amortissait la douleur du contact.

Son op?ration termin?e, lagent entrouvrit sa tunique et mit sa poitrine ? nu. Du geste il d?signa une fleur de lotus tatou?e sur la peau et s?loigna pr?cipitamment. Le Parisien eut un sourire. Encore un qui le prenait pour un franc-ma?on, et le soulageait dans la mesure de ses moyens.

Apr?s la sieste, on se remit en marche. Le soir, ? neuf heures, le d?tachement entra dans la ville de Tien-Tcheng, mollement couch?e au bord du Pei-Ho. Apr?s quelques d?tours dans les ruelles, il traversa le pont de marbre, orn? de douze figures g?antes de Bouddha, qui r?unit les deux quartiers de la ville, et il gagna une maison de police situ?e sur la rive gauche. Lavar?de fut enferm? dans une cellule assez spacieuse o? on le d?pouilla de la cangue. Cette parure du supplice ?tait r?serv?e pour la promenade en public.

Le jeune homme s?tira. Malgr? la substitution op?r?e ? la premi?re halte, il souffrait dun violent torticolis; ses poignets ?taient gonfl?s et douloureux.

Encore quatre jours de marche, grommela-t-il, je serai gentil en arrivant.

La porte souvrit ? ce moment, et le policier ? la fleur de lotus se glissa dans la cellule. Il tenait ? la main une bo?te remplie dune pommade rouge?tre.

Zoueg-Ma?, dit-il ? voix basse.

Et comme le prisonnier le regardait sans comprendre, il r?p?ta un peu plus haut:

Zoueg-Ma?!

Un souvenir traversa lesprit du journaliste. Il se rappela un ?pisode du r?cit de Marco Polo vivant ? la cour de Koubila? Khan, o? le c?l?bre voyageur raconte que les condamn?s, dans les bagnes, obtiennent quelques jours de repos en se frottant l?piderme de Zoueg-Ma?.

Cette pr?paration, dit Marco Polo, rend les chairs violac?es, les couvre de pustules et leur donne lapparence de linflammation la plus aig?e. Apparence seulement, car celui qui fait usage du Zoueg-Ma? n?prouve aucune g?ne.

Le policier montra la bo?te, puis les pieds de Lavar?de. Celui-ci comprit: Le truc, vieux de tant de si?cles, servait encore. Dans ce monde chinois, stagnant au milieu des peuples courant au progr?s, tout est ?ternel, les trucs comme les usages, les id?es comme les erreurs. Il fit une action de gr?ces ? la routine. Lui le Parisien avide de demain, pour qui la vapeur ?tait trop lente, il admira le char immobilis? par lorni?re.

Pour prouver ? son protecteur quil avait saisi sa pens?e, il se d?chaussa et enduisit sa chair de pommade. Lagent parut satisfait et se retira.

Au matin, lorsquon vint le chercher pour continuer sa route, Armand montra aux Toas ses pieds gonfl?s, marbr?s de plaques rouges. Ceux-ci hoch?rent la t?te et all?rent prendre les ordres de leur chef. Une demi-heure plus tard, Armand ?tait emport? sur une civi?re et conduit ainsi ? bord dune jonque, au fond de laquelle il fut commod?ment install?. Apr?s quoi, les bateliers d?ploy?rent les voiles de paille tress?e et, pouss?e par un bon vent, lembarcation remonta le cours du Pe?-Ho. Cest ainsi que le prisonnier effectua son voyage, qui e?t ?t? charmant sans linqui?tude de la fin.

Cependant avec sa mobilit? desprit habituelle, Armand sint?ressa au paysage. Il admira les nombreux canaux naturels qui r?unissent le lac Ami-Io au fleuve. Il eut un v?ritable plaisir ? voir d?filer les monuments, les palais, les pagodes de Tien-Tsing, ville dun million dhabitants, capitale de la province de Petchi-Li. Il se rem?mora que P?king, cit? administrative et r?sidence de lempereur, est seulement chef-lieu dun d?partement de cette province, le d?partement de Choun-Tien. Il regretta fort que les troupes anglo-fran?aises ne fussent plus en cet endroit o?, en 1860, la guerre contre la Chine fut close par un trait? qui ouvrait les villes du littoral aux Europ?ens.

Ah! comme on maurait tir? des mains de ces dr?les, murmura-t-il, puis sa robuste confiance en lui reprenant le dessus: Jen sortirai bien tout de m?me, conclut le vaillant jeune homme.

On passa la nuit ? La-Min, un peu au-del? de Tien-Tsing.

Le lendemain, la jonque conduisit lescorte jusqu? Bac-Nou, petit bourg qui sert de comptoir ? limportante cit? de Pao-Ti.

Enfin, au d?clin du troisi?me jour, on aborda ? Toung-Tch?ou.

Les voyageurs devaient parcourir par terre les dix-huit kilom?tres qui les s?paraient encore de P?king. Dans une chaise ? porteurs grossi?re, r?quisitionn?e par le chef de lescorte, Armand fut enferm?; puis, malgr? lheure avanc?e, toute la troupe se mit en marche.

Il ?tait environ minuit quand Lavar?de fit son entr?e dans la capitale officielle.

Ah! pensa-t-il, nous arrivons. Je ne serai pas f?ch? de dormir.

Ce souhait ne devait ?tre exauc? quapr?s deux heures de promenade dans cette cit?. Les rues, d?sertes ? ce moment de la nuit, bord?es de murailles de briques servant de cl?ture aux jardins qui entourent toutes les maisons de la ville imp?riale, avaient un aspect lugubre. ? chacune de leurs extr?mit?s, des cha?nes tendues arr?taient la marche des policiers qui devaient les d?tacher, puis les replacer avant de poursuivre leur route.

Plusieurs fois, des agents de police vinrent reconna?tre les voyageurs. Ils annon?aient de loin leur pr?sence en frappant ? coups redoubl?s un cylindre de bois, dont ces fonctionnaires sont munis. Apr?s un colloque de quelques instants, ils se retiraient. Cest ainsi que Lavar?de traversa lentement la ville chinoise et atteignit la large voie qui borde la muraille de la ville int?rieure ou imp?riale. La rue de la Tranquillit?, Tchang-Nga?-Kini, tel est le nom de cette avenue, do? lon aper?oit, au-del? du mur qui ceint les habitations du fils du Ciel et de sa cour, des toits recouverts de tuiles jaunes ou rouges, suivant quils abritent les membres de la famille imp?riale ou de simples seigneurs. Les tuiles grises sont lapanage des maisons particuli?res.

Devant lune des trois portes qui relient la King-Tchung cit? de la cour ? la Ou??-Tchung ville des sujets , les policiers se prostern?rent. C?tait la Nyang-Ting-Men, ou porte de la Paix, par laquelle entr?rent les alli?s en 1860.

Enfin le v?hicule o? le prisonnier simpatientait p?n?tra sous une vo?te noire et sarr?ta. On ?tait arriv?. Apr?s quelques formalit?s de greffe, Lavar?de, conduit dans un cachot sombre, put s?tendre sur les planches servant de couchette et sendormir profond?ment.

Un choc le r?veilla. On e?t dit quon lui avait port? un coup ? la jambe. Il allongea le bras instinctivement. Sa main rencontra une main.

Qui est l?? demanda-t-il, non sans quelque ?motion!

Un Fran?ais! s?cria une voix avec une inflexion joyeuse.

Deux, si jen juge ? votre langage.

Oui, deux Qui ?tes-vous?

Prisonnier et vous?

Prisonnier aussi et pr?tre catholique.

Lass? du voyage, Armand dans lobscurit? ne s?tait pas aper?u que son cachot contenait d?j? un habitant, et celui-ci dormait, ainsi quil lexpliqua au voyageur.

Il lui dit son histoire. Missionnaire pers?cut? par les autorit?s chinoises. Arr?t? sans motif apr?s que les affili?s du Lotus blanc, dans un jour d?meute, eurent br?l? sa mission et massacr? ses compagnons, on lavait conduit dans cette prison o? lon paraissait loublier. Et comme Armand sindignait, le pr?tre murmura doucement:

Presque tous nous finissons ainsi. Mais les r?criminations seraient injustifi?es. En venant en Chine, nous savons ? quoi nous nous exposons et nous pardonnons davance. Les pauvres gens ne savent pas ce quils font. Croiriez-vous que les lettr?s eux-m?mes nous accusent de recueillir les enfants, non pour les ?lever, mais pour les tuer et employer leurs corps ? des op?rations magiques? Leurs yeux notamment nous servent, au dire des mandarins, ? fabriquer le collodion pour la photographie.

Cest insens?.

Nest-ce pas? Mais cette ignorance qui nous condamne est moins p?nible pour moi que la d?sunion des nations dEurope. Des ?crivains civilis?s nont pas craint dapprouver les actes de sauvagerie commis par la foule, avec le concours tacite des fonctionnaires.

Oh! se r?cria Lavar?de, pas des journalistes fran?ais, je suppose?

Loin de l?. On a ?crit que les massacres ?taient uniquement dirig?s contre les Fran?ais et les catholiques, et jai en poche une copie de la proclamation qui fut affich?e dans le Hou-Nan, quelques jours avant lattaque de notre mission. Voici ce quelle contient:

Incendions les demeures et les temples des ?trangers. Arrachons le christianisme jusqu? la racine; punissons les tra?tres chinois qui ont embrass? cette religion: bannissons leurs familles en Am?rique. LAllemagne est avec nous.

Un silence suivit ces paroles. Le missionnaire le rompit le premier.

Laissons ce sujet sombre. Dieu a son but en permettant ces crimes. Parlons de vous, et si ma question nest pas indiscr?te, apprenez-moi quelles f?cheuses circonstances vous ont amen? dans cet enfer?

Pour raconter son odyss?e, Armand retrouva sa belle humeur. Le pr?tre l?couta avec attention, et quand il eut fini:

Les soci?t?s secr?tes vous prot?gent visiblement, dit-il; la substitution de cangue, le voyage en jonque le prouvent. Peut-?tre serez-vous sauv?, ce que je souhaite, car la France a besoin dhommes de c?ur et desprit.

Faible espoir. Je dois ?tre ex?cut? demain 22 octobre.

Alors prions Dieu que le Chang-I-S?e et le Kin-Tien-Kien d?clarent le jour n?faste et interdisent ? lempereur de sortir.

Comment dites-vous cela?

Cest juste! Vous n?tes pas enchinois?, vous. Les assembl?es que je viens de nommer sont les coll?ges des rites et des astronomes qui, seuls, peuvent autoriser les promenades du souverain.

Quel rapport avec mon affaire?

Ah! si le chef de l?tat demeurait enferm? dans la ville Rouge, il y aurait peu de soldats au pont des Larmes, lieu du supplice un coup de main serait facile, tandis que

Tandis que, termina philosophiquement Lavar?de, si lempereur quitte son palais, il moblige ? quitter la terre. Le syst?me des compensations. ? Aza?s!