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Les cinq sous de Lavar?de

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Un instant le journaliste h?sita. La douce image dAurett passa devant ses yeux, puis il secoua la t?te.

Je vous suis oblig?, mais je ne souhaite encore annoncer ma mort ? personne Si, cependant, ? ce bon monsieur Bouvreuil, qui nous ?coute; comme je lui ai sauv? la vie, la nouvelle lui fera plaisir.

Saluant lusurier visiblement troubl?, il se remit aux mains des agents et sortit sous leur escorte, pour gagner la prison. Durant la travers?e de la ville de Tak?ou, quelques groupes se form?rent sur le passage du cort?ge, mais ils furent aussit?t dispers?s par le b?ton que les policiers maniaient avec une dext?rit? indiquant une grande habitude.

Les cit?s chinoises sont malpropres. Les rues, coup?es au milieu de la chauss?e par une rigole o? les habitants jettent les immondices, affectent d?sagr?ablement la vue et lodorat. En sa qualit? de port, Tak?ou est encore un peu plus sale que les villes de lint?rieur.

De monuments, aucun. La plupart des maisons sont construites de boue et de torchis. De loin en loin, une habitation plus riche montre sa fa?ade orn?e de fa?ences multicolores, figurant des arabesques compliqu?es, des animaux, des fleurs. Une seule promenade existe, au bord du fleuve Pei-Ho, ? lembouchure duquel s?l?ve la morose bourgade chinoise. Et encore cet unique endroit de plaisir est-il attrist? par la prison dont il est bord?. Cest l? aussi, du reste, que le Ti-Tou, gouverneur dun Hsien, ou ville de troisi?me ordre, fait ex?cuter les criminels.

Armand ignorait ces d?tails; aussi, en arrivant aupr?s du fleuve, il poussa un soupir de satisfaction. Dans les ruelles ?troites et puantes il ?touffait. Ici il pouvait respirer ? pleins poumons. Devant lui s?tendait lestuaire du Pei-Ho, large de trois kilom?tres, avec ses eaux jaun?tres, coulant entre des rives basses, grises, ternes, mais au moins lespace ne manquait pas et l?il pouvait parcourir le pays environnant. Sous les branches entrecrois?es des platanes ?normes qui abritent la promenade, Armand marchait avec une impression de soulagement. Pourquoi? Sa situation n?tait pas moins critique, ses gardiens n?taient pas moins attentifs; mais un air plus pur arrivait ? ses poumons, et cela suffisait pour que la confiance revint au vaillant Parisien.

Par exemple il p?lit en apercevant ? quelques pas de lui deux visages connus. Miss Aurett et son p?re, touristes quand m?me, visitaient la ville en attendant lheure o? Lavar?de avait promis de les rejoindre ? lh?tel; et le hasard, ce malencontreux hasard les avait conduits sur les bords du Pei-Ho ? point nomm? pour sy croiser avec le captif.

La jeune fille porta la main ? son c?ur. Elle voulut parler, mais l?motion ?tait trop forte, les paroles ne d?passaient pas ses l?vres. Sir Murlyton, toujours calme, demanda, en anglais pour ne pas ?tre compris des gardiens:

Vous avez ?t? pris?

Oui, sur la d?nonciation de monsieur Bouvreuil.

Oh! le vilain homme, s?cria Aurett, retrouvant subitement sa voix.

Lun des policiers mena?a le journaliste de son sabre.

C?tait une invitation au silence. Tout le monde la comprit et lAnglais entra?na sa fille d?faillante.

Du courage, mon enfant, fit-il, sachons o? lon conduit notre compagnon. Peut-?tre notre consul pourra-t-il agir en sa faveur.

Et Lavar?de qui se retournait pour apercevoir encore ses amis, les vit suivre ? distance son escorte dagents. Quand la porte de bois aux traverses rouges, agr?ment?e de blocs de bronze figurant de fabuleux animaux, se referma sur lui, son regard rencontra celui de la blonde Anglaise, fixe, ?gar?, et ? ce moment terrible o? tout le s?parait delle, il comprit que dun mutuel consentement, ils auraient pu, par un mariage, annuler le testament dun parcimonieux cousin.

Tr?s occup? par cette pens?e, il traversa distraitement ? la suite de ses gardes du corps, la cour pav?e de briques, gravit les degr?s dun perron de bois, couvert dun auvent peint en bleu, franchit une porte basse encadr?e de jaune et se trouva dans une pi?ce sombre ou un jeune Chinois ?crivait au pinceau sur une longue bande de papier.

Le chef de lescorte sapprocha du scribe et lui dit quelques mots. Ce dernier se leva aussit?t et sortit, pour rentrer un instant apr?s avec un gros homme tellement bouffi de graisse que ses yeux brid?s souvraient ? peine. Les policiers sinclin?rent profond?ment en portant alternativement les mains ? la hauteur des oreilles.

Bon! pensa Lavar?de, cest le directeur de la prison.

Le poussah demanda quelques explications aux agents, puis il fit un geste comme pour dire: Allez! Deux policiers maintinrent aussit?t Armand, tandis que le Chinois ?crivain vidait ses poches avec une dext?rit? merveilleuse.

Voil? un greffier, murmura le prisonnier, que les pickpockets ne renieraient point.

Ce fut tout; il sapercevait que dans lEmpire du Milieu comme en Europe, le captif est d?pouill?, d?s son entr?e, de tout ce quil poss?de.

Le fouilleur avait ?tal? les objets sur son bureau, si lon peut nommer ainsi une sorte de chevalet supportant une tablette inclin?e. Le canif, les cinq sous, fortune du voyageur, furent lobjet dun examen prolong?; puis les regards du directeur sarr?t?rent sur la bo?te de fer-blanc apport?e par le requin dans les eaux dHonolulu. Lavar?de fit un geste pour la reprendre:

Ce nest pas ? moi, commen?a-t-il

Mais ses surveillants le secou?rent brutalement. Il songea aussi que le fran?ais se parle peu en Chine, et il sabstint. Le greffier ouvrit la bo?te, et en tira le parchemin quArmand s?tait engag? ? d?chiffrer. Tranquillement, avec un geste pr?tentieux, les gratte-papier sont les m?mes sous toutes les latitudes, il le d?roula, mais ? peine y eut-il jet? les yeux quil le laissa tomber sur la table en faisant une ?pouvantable grimace.

Le directeur ramassa la feuille et la reposa aussit?t en gonflant ses joues. Apr?s quoi, il se passa la main sur la t?te, regarda son greffier, puis le chef des policiers, et fit quelques pas en soufflant:

Peuh! Peuh!

Il revint encore ? lhomme qui avait arr?t? le Fran?ais. Un colloque anim? sengagea. De ses bras courts, le fonctionnaire d?crivait de grands gestes, mais le policier impassible, ne paraissait pas sen ?mouvoir. Il r?pondait bri?vement, conservant une attitude froide. ?videmment il refusait une chose que son interlocuteur demandait avec insistance. Cela dura un quart dheure sans que Lavar?de p?t deviner de quoi il sagissait. Les deux hommes tomb?rent sans doute daccord, car on conduisit le captif dans une chambre o? on lenferma.

Rest? seul, Armand se prit ? r?fl?chir ? sa triste situation. Un instant, amus? par les grotesques qui avaient d?fil? devant lui, il songeait maintenant quil ?tait enferm? dans une prison chinoise et accus? de sacril?ge. Il connaissait, par les r?cits des missionnaires et des voyageurs, linflexibilit? de la loi du pays, la cruaut? des supplices, et il ?tait oblig? de savouer qu? moins dun miracle, son affaire ?tait claire. Le vieil adage des fils de Han lui revenait ? lesprit:

Punir un coupable est bon, mais frapper un barbare dEurope est d?licieux!

Ces r?flexions moroses mettaient sur le visage du prisonnier un masque m?lancolique, et il ne s?tonna pas quune larme obscurc?t vaguement ses yeux tandis quil pronon?ait douloureusement un nom:

Aurett.

Ce doux nom, joyeux, pimpant comme un rayon daurore ou le pr?lude du pinson, prenait dans cette ge?le laspect dune raillerie. Plus infortun? que Tantale, qui au moins pouvait d?vorer des yeux les fruits ?ternellement ?loign?s de ses l?vres, Armand ne verrait plus la jeune fille.

Donc, le gai Parisien broyait du noir quand la porte de sa prison, en souvrant, le fit sursauter. Gravement, avec des gestes courtois, le gros directeur parut, conduisant par la main une jeune fille. Fermant la marche, le scribe se montra portant une table charg?e de plats.

Il la posa c?r?monieusement devant le captif, avec deux bouteilles contenant un liquide semblable ? du vin. Le directeur sourit et du geste invita Lavar?de ? manger. Puis il poussa devant lui la petite Chinoise. Celle-ci, tr?s intimid?e, fixa un instant ses yeux noirs sur le journaliste et, rougissant, ce qui donna ? sa jolie peau citron la teinte dune orange, elle dit, dune voix basse, en excellent fran?ais:

Je suis Diamba!

Hein? fit Armand surpris.

Je suis Diamba, r?p?ta-t-elle.

Je comprends bien, mais comment se fait-il que tu parles la m?me langue que moi?

Les bonzes blancs mont appris.

Bien! Tu as ?t? ?lev?e par les missionnaires.

Elle inclina la t?te pour affirmer.

Et on ta permis de venir d?sennuyer un peu le prisonnier?

Ce nest pas cela.

Alors, je ne comprends plus.

La fillette baissa les yeux:

Je dois te parler.

Je t?coute, mon enfant, va.

Diamba regarda le directeur et ?changea quelques mots chinois avec lui.

Apr?s quoi, elle sadressa ? Lavar?de:

Chun-Tz?, directeur de la prison de Tak?ou, te dit ceci: Je regrette de te tenir captif; mais humble fonctionnaire, je dois ob?ir au Ti-Tou qui gouverne la ville. Sans cela on menverrait le sabre avec lequel je serais contraint de mouvrir le ventre. Sauf la libert?, je te donnerai tout ce que tu demanderas: bons repas, vins exquis, eau-de-vie de premi?re qualit?, th? de lempereur, cueilli par des vierges, aux mains gant?es, afin que la feuille en reste immacul?e. Enfin, si tu d?sires ?crire ? tes amis, tes lettres leur seront fid?lement remises.

Les yeux ?carquill?s, la bouche ouverte en O, Armand ?coutait avec stup?faction.

Et le directeur Chun-Tz? sinclinait, souriait de la fa?on la plus engageante. Diamba poursuivit:

Chun-Tz? sachant qui tu es, qui sont tes fr?res, a voulu te remettre en libert?; il en a r?f?r? au Ti-Tou. Celui-ci a refus?.

Ah! put enfin s?crier le journaliste.

Les tiens, a-t-il pr?tendu, montrent trop daudace. Un express partira demain pour P?kin, et le fils du Ciel lui-m?me statuera sur ton sort. Chun-Tz?, ici pr?sent, te prie de remarquer quil sest employ? ? te sauver. Il te prie aussi, lorsque tu correspondras avec tes amis, de leur affirmer quil les admire et que, malgr? sa fonction, il fait des v?ux pour eux.

De quels amis parles-tu? questionna le captif, tout interloqu? par l?tranget? de lentretien.

Diamba croisa les mains sur sa poitrine, courba son corps en une inclination tr?s respectueuse, puis se redressant, elle d?crivit du doigt un triangle sur son front.

Du coup Lavar?de frappa le sien. Il avait compris. Le dipl?me de franc-ma?on trouv? sur lui faisait son effet.

Le prisonnier b?n?ficiait de la terreur inspir?e par les soci?t?s secr?tes; on le m?nageait pour n?tre pas victime de la secte ? laquelle on le supposait affili?.

Toute sa bonne humeur lui revint. Dun mouvement noble, il tendit la main ? la Chinoise, et montant son ton au diapason de la com?die o? il se trouvait m?l?:

Diamba, dit-il, Chun-Tz? ne pouvait choisir plus gracieuse messag?re. Reporte-lui mes paroles. Que la crainte s?loigne de son esprit. Ceux qui respectent les membres de la Loge universelle nont point ? trembler. Elle les prot?gera, au besoin. Quil continue ? se montrer attentif et courtois, et loin de le menacer, on veillera sur lui.

Le visage du directeur s?panouit. Le poussah esquissa m?me une g?nuflexion, et il se retira avec forces protestations, que Diamba avait peine ? traduire.

De nouveau, le journaliste resta seul. Mais lespoir ?clairait maintenant la nuit de son esprit. Son ge?lier se transformait en domestique.

XVIII. Les angoisses dAurett

En voyant dispara?tre Armand dans la prison de Tak?ou, Aurett avait demand?:

Quelle est cette maison?

Probablement la prison, r?pondit Murlyton.

La jeune fille pi?tina.

La prison! Et vous dites cela avec tranquillit?. Les Chinois osent enfermer un citoyen dune nation libre dans les cachots r?serv?s aux seuls criminels; si lon ny met bon ordre, demain cela nous arrivera, ? vous, ? moi.

Non, interrompit le gentleman, puisque nous voyageons correctement.

Un regard indign? de sa compagne lui coupa la parole.

Je pense, mon p?re, reprit Aurett dune voix ?trangement calme, que vous nallez pas reprocher ? ce jeune homme certaines irr?gularit?s dont vous ?tes seul coupable.

Moi! se r?cria lAnglais.

Sans doute, vous. En acceptant la clause ridicule dun testament insens?, vous avez contraint notre ami ? faire de m?me. Vous lavez en quelque sorte mis hors la loi, et jestime

Elle sarr?ta un instant.

Vous estimez? r?p?ta le p?re, tr?s ?mu par ces reproches, encore quil les sentit imm?rit?s.

Jestime quil serait convenable de nous efforcer dobtenir l?largissement de monsieur Lavar?de.

Murlyton regarda son interlocutrice dun air ?bahi.

Et comment? Je ne connais personne dans ce diable de pays. Je suis incapable de me faire entendre des habitants

Oh! parce que vous ne voulez pas

Comment? Je ne parle pas chinois, parce que je ne veux pas?

Ce nest point l? ce que je veux dire.

Alors, explique-toi.

Il c?dait visiblement. Aurett cessa de gronder. Elle se fit persuasive et douce.

Voyons, mon p?re, continua-t-elle dune voix caressante, quand un Anglais est embarrass? en quelque point du monde, que fait-il?

Il en appelle ? son consul.

Justement. Eh bien! Ne trouvez-vous pas que jamais son intervention naura ?t? plus justifi?e?

Si, seulement Lavar?de nest pas Anglais!

Il est notre ami, cela suffit Depuis le d?part il ma sauv? dix fois la vie.

Au fait, pourquoi pas? Allons au consulat.

Au fond, sir Murlyton aurait ?t? tr?s heureux de tirer daffaire son compagnon de tour du monde, pour lequel il ?prouvait une tr?s vive amiti?. Aussi mit-il aussit?t ? ex?cution lid?e de sa fille.

Le consul ?couta son r?cit, sengagea ? faire les d?marches n?cessaires pour obtenir la mise en libert? du journaliste, et fixa ? ses compatriotes un rendez-vous pour le lendemain. Il lui fallait bien le temps de proc?der ? une rapide enqu?te, afin d?tablir nettement les faits.

Une heure avant le moment d?sign?, la jeune Anglaise et son p?re se pr?sentaient au consulat. Bien entendu, cet empressement intempestif devait ?tre attribu? ? miss Aurett. Le r?sultat dailleurs fut une longue attente sur les si?ges de bambou de lantichambre. Enfin, ils furent introduits aupr?s du consul. Le visage de celui-ci ?tait renfrogn?.

Je me suis occup? de votre affaire, dit-il ? sir Murlyton; mais votre prot?g? sest mis dans un mauvais cas. Le directeur de la Compagnie de navigation ma tout cont?, et le gouverneur, que jai visit?, ma d?clar? que le sacril?ge aurait ?t? d?capit? d?s ce matin, sil navait le bonheur d?tre affili? ? la Ligue universelle du Ciel, de la Terre et de lHomme.

Pouss? par sa fille, le gentleman raconta alors comment lacte dadh?sion ? la Ligue ?tait tomb? entre leurs mains; comment des Chinois embarqu?s ? bord avaient commis le sacril?ge imput? ? Lavar?de. Mais le consul larr?ta:

Gardez-vous de parler de tout cela. Laissez croire que le prisonnier fait partie dune soci?t? secr?te. Tous les fonctionnaires tremblent devant elle. Le gouverneur en a eu peur. Il na pas os? prendre la responsabilit? de lex?cution, et il a envoy? demander des ordres ? P?king. Ah! si la famille Pali-Ma navait pas ?t? riche, puissante, soyez s?r que votre prot?g? serait libre ? cette heure. Malheureusement, un des Pali-Ma est mandarin T?-Tchong, cest-?-dire chef militaire Vous comprenez? Pris entre les Pali-Ma et les francs-ma?ons, le gouverneur a d?cid? quil ne d?ciderait rien lui-m?me. Il pr?f?re laisser toute la responsabilit? au Tsong-li-Yamen, conseil des ministres et du souverain.

Mais alors, demanda lAnglaise, que faut-il faire?

Attendre, mademoiselle.

Longtemps?

Trois, quatre semaines peut-?tre.

Elle leva les yeux au ciel avec une expression si d?sol?e que le consul crut devoir lui adresser quelques paroles encourageantes:

Je pense, mademoiselle, que tout finira bien; dans ce pays, quand on ne tue pas tout de suite un coupable, il y a de grandes chances pour quil ?chappe ? la mort. Jen ai parl? ? mon coll?gue le consul de France, qui pense comme moi. Je vous promets de minformer, et de vous tenir au courant de ce qui adviendra.

Et sur cette promesse vague, il cong?dia les visiteurs.

Tous deux reprirent le chemin de lh?tel en silence, absorb?s par leurs pens?es, ne sapercevant pas que des jeunes gens les suivaient. Arm?s de b?tons, foulant le sol de leurs pieds nus, les Chinois avaient lair mena?ant. Comme sir Murlyton et sa fille sengageaient dans une ruelle, un b?ton siffla en lair et vint sabattre rudement sur l?paule du gentleman. En m?me temps une clameur furieuse s?levait, et le groupe compact des assaillants se rapprochait rapidement?

Quest-ce que cest? interrogea la jeune fille.

Lhospitalit? chinoise, fit flegmatiquement lAnglais; la devise en est simple et belle: Mort aux ?trangers.

Tout en parlant, il avait tir? son revolver et faisait face aux ennemis. M?me arm?, la partie ?tait in?gale maintenant. Deux cents forcen?s hurlaient la menace. Il allait tirer quand m?me, Aurett retint son bras. Comme un ?clair, le souvenir de Han, le C?leste rencontr? sur le Heavenway, lui ?tait revenu. Elle entendait ses paroles, lorsquil lui avait jet? la fleur de lotus.

Avec cet insigne, vous trouverez des amis partout.

Cette fleur, elle la portait dissimul?e dans les plis de son corsage. La prendre et la pr?senter aux assaillants fut laffaire dune seconde, et soudain les clameurs sapais?rent, les b?tons lev?s pour frapper sabaiss?rent lentement. Avant que le gentleman eut pu demander lexplication de ce brusque revirement, la rue ?tait vide, les ennemis ?vanouis.

Aurett samusa de son ?tonnement, puis elle lui raconta son aventure. Elle la lui avait cach?e jusque-l?, mais vraiment elle venait davoir un si utile ?pilogue, quun p?re bien plus s?v?re que sir Murlyton eut pardonn?. Il ne reprocha point ? sa fille son ?quip?e ? la chambre des morts, et grommela seulement:

Ce pays ne me convient pas. Trop de soci?t?s secr?tes.

La r?flexion ne manquait pas de justesse. Les affiliations sont la plaie de lEmpire du Milieu. ?tat dans l?tat, elles entretiennent une perp?tuelle agitation et les courageux missionnaires qui, par la religion, le langage, cherchent ? ?tendre l?-bas linfluence europ?enne, voient leurs efforts paralys?s par un pouvoir occulte. Heureux encore quand eux et leurs ?l?ves ne sont pas d?chir?s par l?meute sauvage.

? dater de ce jour, les Anglais purent circuler ? travers la ville. Nul nentravait leur marche, mais instinctivement ils se sentaient surveill?s, prot?g?s. Ils eurent la preuve quils ne se trompaient pas. Dans une de leurs promenades, ils s?gar?rent. Tr?s embarrass?s, ils cherchaient leur route. Un indig?ne sapprocha deux, les invita par gestes ? le suivre, et les ramena ? leur h?tel. Arriv? l?, il s?loigna sans accepter la pi?ce dargent que lui offrait le gentleman.

Cependant la jeune fille sennuyait et surtout sinqui?tait. Que devenait Armand? Quand seule elle sinterrogeait, c?tait toujours ainsi quelle lappelait. Tous ses pr?jug?s britanniques avaient fondu en face du danger de mort quil courait. Au lieu de r?sister ? son sentiment, comme le veut le cant, elle se laissait entra?ner par lui, heureuse et un peu fi?re de l?me nouvelle quelle se d?couvrait, et doucement elle r?p?tait linterrogation du philosophe:

Pourquoi la tendresse, si la mort? Pourquoi la mort, si la tendresse?

Le huiti?me jour, elle voulut voir Lavar?de. Puisque son ?pingle en fleur de lotus apaisait les masses, il fallait essayer son pouvoir sur les fonctionnaires. Avec sir Murlyton, tr?s affect? par les derniers ?v?nements, elle se rendit ? la prison.

Mais toute son ?loquence se brisa contre la passivit? de Chun-Tz?. Le directeur ventru se retrancha derri?re les ordres du Ti-Tou; tout ce quil pouvait faire ?tait de permettre ? la jeune dame d?crire au prisonnier. Il lui porterait la missive et reviendrait avec la r?ponse.

Diamba, naturellement, servit dinterpr?te. Sur lordre du directeur, elle demeurait ? la prison afin que le captif p?t causer avec une personne parlant sa langue. Nul ne remarqua lattention avec laquelle la Chinoise consid?ra lAnglaise; mais apr?s le d?part de la visiteuse, elle alla sasseoir dans la chambre dArmand, et de sa voix concentr?e:

Elle est belle, ta fianc?e, murmura-t-elle.

Et comme Lavar?de tressaillait:

Elle est jolie, continua lenfant, et son ?me est ? toi.

Ce fut tout. Dans ces simples paroles tintait comme une tristesse r?sign?e. Peut-?tre la Chinoise avait-elle associ? le journaliste ? un r?ve rouge, couleur des r?ves dhym?n?e en Chine et seule employ?e pour la toilette des mari?es. Pressant dans sa main ferm?e le papier sur lequel Armand avait crayonn? en h?te quelques lignes affectueuses, miss Aurett sortit de la prison. Sir Murlyton paraissait m?content du demi-succ?s de sa d?marche.

Sur le quai du Pe?-Ho, ils se trouv?rent face ? face avec M. Bouvreuil. Lusurier sembla g?n? tout dabord, mais se remettant, il salua c?r?monieusement les Anglais et dun ton p?n?tr?: