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Les cinq sous de Lavar?de

( 20 39)



Lhistoire avait int?ress? mis Aurett. Aussi apprenant que le Heavenway passerait au nord du r?cif, elle avait voulu jeter un regard sur ce rocher incessamment battu par les flots, tombeau m?lancolique du voyageur chinois. Et puis c?tait la derni?re terre quelle pourrait apercevoir avant lescale japonaise de Nagasaki, car la route du steamer laissait loin au sud les archipels Anson et de Magellan.

Les jours suivants, aucun incident ne troubla la monotonie de la travers?e. Le ciel uniform?ment bleu semblait une immense coupe de lazuli renvers?e sur le plateau d?meraude de loc?an. La jeune Anglaise se montrait nerveuse, agac?e; vainement sir Murlyton, toujours impassible, ainsi quil convient ? un v?ritable gentleman, faisait de son mieux pour lamener ? la patience: il perdait son temps. Aurett avait d? prendre en grippe le soleil, car son visage ne se rass?r?nait qu? lheure o? lastre radieux, ayant achev? sa course, disparaissait ? lhorizon dans une apoth?ose de pourpre.

Le d?ner termin?, elle ramenait son p?re ? larri?re et l?, pench?e sur le bordage, elle regardait les lames allong?es s?lever sous les pouss?es de lh?lice en bouillons phosphorescents. Elle pr?tendait reconna?tre des lettres dans les rapides lueurs serpentant sur leau sombre. Lesquelles? La jeune fille ne sexpliquait pas ? ce sujet; mais s?rement elle aimait ? les consid?rer, car sa contemplation durait longtemps. Et quand sur le navire endormi, le quart seul veillait ? la s?ret? de tous, elle disait ? son p?re avec un accent intraduisible:

Descendons au compartiment des Chinois, le voulez-vous?

Tous les soirs alors! pourquoi?

Pour savoir ce que nous rencontrerons demain. M. Lavar?de marque la route du b?timent sur la carte que je lui ai donn?e; et sil y a un flot, un rocher, il nous enseignera ce qui a pu sy passer de remarquable. Le capitaine de ce navire ne sait rien.

Le p?re approuvait b?n?volement et tous deux se rendaient ? la salle des cercueils. Durant une heure, ils devisaient avec Armand, oublieux de ces morts que la pi?t? natale ramenait dans leur patrie. Enfin sir Murlyton se levait et avec un flegme tout britannique:

Il se fait tard, disait-il, monsieur Lavar?de doit avoir besoin de repos.

Mais non, r?pliquait le journaliste en regardant miss Aurett.

Je vous demande pardon, prolonger notre visite serait indiscret et je ne me le pardonnerais jamais.

Sur quoi on se serrait la main en se souhaitant bonne nuit et tandis que les Anglais regagnaient leurs cabines, Armand s?tendait philosophiquement dans son cercueil en murmurant ces mots qui ne sadressaient probablement pas au gentleman:

Cest un ange! Jamais, sans ses trop courtes apparitions, je naurais eu le courage de continuer cette fastidieuse travers?e.

Quant ? miss Aurett, ses nervosit?s pass?es ? lendroit des morts la faisaient sourire; et elle savouait ing?nument quaucune partie du navire ne lui paraissait aussi agr?able que la chambre du sommeil.

Cest par cet euph?misme quelle d?signait le compartiment jaune.

Cependant le Heavenway marchait toujours. Le 4 septembre il entra dans le d?troit de Di?men, situ? entre lextr?me pointe de l?le Kiou-Siou, limite m?ridionale du Japon, et les ?les chinoises de Lieou-Kieou. Le lendemain soir, il atteindrait Nagasaki, et la jeune Anglaise se r?jouit ? cette nouvelle que lui donna M. Mathew. Sans encombre la travers?e ?tait presque termin?e.

La nuit venue, une nuit sombre, sans lune, Aurett selon sa coutume avait conduit son p?re sur le pont en attendant lheure o? il serait possible de descendre aupr?s de leur ami. Seulement les passagers ne semblaient pas dispos?s ? saller coucher. Accoud?s sur le bastingage, ils regardaient la surface de loc?an. On eut dit quils attendaient un ph?nom?ne trop lent ? se produire. La jeune Anglaise sinforma; mais, avant que la personne interrog?e par elle eut r?pondu, une voix s?tait ?lev?e:

Voici! voici! criait-elle, all right.

Miss Aurett, jetant les yeux sur la mer, avait compris. Le Heavenway voguait au milieu dun oc?an dor en fusion. Un instant s?par?es par le passage du navire, les eaux se rejoignaient en arri?re formant un tourbillon d?cume lumineuse. Et le remous se propageait, inondant la cr?te des lames dun diad?me ?clatant. La phosphorescence, que la pr?sence dune algue particuli?re rend fr?quente dans ces parages, augmentait dintensit? ? chaque minute, et sur les vagues noires s?tendait un tapis de lumi?re.

Des matelots montaient sur le pont, charg?s dobjets sans valeur; ferrailles, bouteilles vides, et les jetaient par-dessus bord. Au choc, les gouttelettes liquides s?levaient comme une vol?e de lucioles.

Durant plus de deux heures le ph?nom?ne se produisit. Passagers et matelots oubliaient le sommeil en pr?sence du merveilleux spectacle qui soffrait ? leurs yeux. Puis, la mer s?teignit et tous, la t?te un peu lourde, la vue fatigu?e par cette d?bauche lumineuse, regagn?rent, qui leur cabine, qui le poste de l?quipage. Miss Aurett retint son p?re qui aurait volontiers suivi le mouvement.

Attendons, dit-elle, noublions pas que monsieur Lavar?de compte sur notre visite.

Il est bien tard, fit remarquer sir Murlyton, et je crois quil serait mieux de remettre ? demain

Mais elle se r?cria:

Y songez-vous? Enferm? comme il lest, il ne peut soup?onner ce qui arrive. Que penserait-il de nous?

LAnglais haussa imperceptiblement les ?paules, mais il ne r?pondit pas; il savait bien quune femme, pouvant parler deux fois plus vite et plus longtemps quun homme, finit toujours par avoir raison.

De fait miss Aurett ?tait dans le vrai. Lavar?de s?tonnait d?tre d?laiss? par ses compagnons de voyage. Tout dabord il avait cru ? un l?ger retard caus? par un incident sans importance. Mais le temps passant, il ?tait devenu nerveux, puis inquiet, enfin triste. Limagination aidant, il se figura quun accident, une indisposition retenait lun des Anglais dans sa cabine. Au risque d?tre rencontr?, il allait quitter son asile quand sir Murlyton et la jeune fille parurent.

En quelques mots on le mit au courant.

Il ?tait heureux de constater linanit? de ses noirs pressentiments, si heureux quil approuva le gentleman, lorsque ce dernier fit remarquer lheure tardive et la n?cessit? dabr?ger un peu, ce soir-l?, linstant de conversation quotidien. Il serra donc la main dAurett, un peu longuement peut-?tre, et accompagna les Anglais vers la porte. Tout ? coup, il les saisit par le bras et murmura:

?coutez!

Une mince cloison s?parait le compartiment des tr?pass?s du couloir, et ? travers ce fr?le obstacle, les moindres bruits ?taient perceptibles. Or, ce qui avait attir? lattention du Parisien, c?tait un frottement qui se produisait ? lext?rieur. On eut dit quune main glissait sur la cloison.

Les Anglais avaient entendu ?galement. Ils s?taient arr?t?s, retenant leur haleine.

Ah! fit sir Murlyton, on marche sur la pointe des pieds dans le couloir.

Oui, reprit Lavar?de, et on se dirige de ce c?t?.

Quest-ce que cela peut ?tre?

Je nen sais rien. Mais dans lincertitude, il est bon de nous dissimuler au cas o? un matelot p?n?trerait dans cette salle.

Avec des pr?cautions infinies, tous trois se coul?rent entre les cercueils. Alors, la porte souvrit lentement et plusieurs hommes entr?rent, fr?lant presque les Europ?ens cach?s.

La porte referm?e par le dernier, lun des myst?rieux arrivants alluma une sorte de petite lanterne qui projeta dans le compartiment une lumi?re att?nu?e comme eut ?t? celle dune veilleuse.

Miss Aurett retint avec peine un cri de surprise. Cinq individus ?taient l? et elle reconnaissait en eux les passagers chinois embarqu?s ? Honolulu.

Or, jusqu? ce jour, ces personnages avaient feint de ne point se conna?tre. Dans quel but se r?unissaient-ils ainsi, au milieu de la nuit, dans ce lieu o? nul ne p?n?trait?

Sir Murlyton se faisait la m?me question. Quant au journaliste, il regardait curieusement, attendant que le myst?re sexpliqu?t de lui-m?me.

Fr?res, Han, Jap, Toung et Li, commen?a celui qui paraissait ?tre le chef, ?coutez-moi.

Il parlait dune voix couverte, mais qui arrivait jusquaux Europ?ens.

Ah ??! murmura Armand tout interloqu?, voil? que je comprends le chinois maintenant.

Deux dentre vous, continua lorateur, ont ?t? ?lev?s par les Pr?tres blancs. Ils ignorent la langue des fils de Han, je mexprimerai donc en patois hawa?en, car tous doivent entendre.

Bon, bon, souligna le Parisien, lexplication me rassure.

La main dAurett sappuya sur le bras du jeune homme pour linviter au silence. Le Chinois continuait:

Fr?res, demain nous atteindrons Nagasaki o? Jap, Toung et Li descendront ? terre pour gagner la c?te chinoise ? bord de la premi?re jonque marchande qui se pr?sentera.

Les Chinois inclin?rent la t?te.

Vous savez pourquoi notre chef supr?me nous a rappel?s. Notre Soci?t? Pas dhypocrisie m?rite son nom. Le moindre des adeptes sait pourquoi et contre quoi il combat. Chacun de nous repr?sente un d?tachement quil faut r?unir ? P?king ? une date que je vais vous dire.

Ce sera fait, r?pondirent les autres dune seule voix.

Bien. Maintenant voici quels sont les ordres de notre Grand-Ma?tre et les faits qui les motivent: Nous fils de Han, nous voulons rendre la Chine aux Chinois et chasser les envahisseurs mandchous qui d?tiennent le pouvoir. Or, leur chef quils qualifient orgueilleusement de Fils du Ciel, sent son tr?ne trembler sous la pouss?e dun peuple marchant ? la libert?. Apeur?, il tend les bras vers les ?trangers dEurope, esp?rant quils le d?fendront contre nos entreprises. Il leur a d?j? permis d?tablir des comptoirs sur les c?tes, maintenant il r?ve de leur ouvrir lint?rieur du pays.

Un grognement interrompit celui qui parlait. Ses auditeurs avaient eu un m?me geste de menace et leurs faces jaunes, contract?es par la col?re, ?taient effrayantes.

Un homme, continua le chef, un Allemand, le docteur Kasper, est venu vers lempereur. Il lui a dit: Avec un sac de soie que je remplirai de gaz, je m?l?verai et me dirigerai dans lair. Accorde-moi la permission de tenter lexp?rience au milieu de ta capitale et de circuler loin au-dessus des terres soumises ? ta domination. Lempereur a consenti et le 22 octobre, ce Kasper senl?vera avec sa machine quil appelle ballon dirigeable.

Le Chinois prit un temps; puis dune voix insinuante, comme pour faire passer sa conviction dans lesprit des assistants:

Telle est la version officielle. Mais ici comme toujours, on trompe le peuple. Dominant le pays, cet Allemand ?tudiera les routes, les rivi?res, les canaux, de telle sorte quau moment venu, les arm?es dEurope conna?tront exactement tous nos moyens de communication et en profiteront pour nous ?craser. Mais nous veillons! Aux entreprises de nos ennemis nous opposerons la volont? de toute une nation. Nous avons le nombre et le d?vouement, prouvons que nous avons aussi lintelligence. ? lenvahissement loyal, les Europ?ens d?courag?s par les massacres font succ?der linvasion dissimul?e. D?truisons leur appareil et nous d?montrerons ainsi que nous ne sommes point des gens que lon berne.

Oui, oui, nous ob?irons.

Un fr?missement secouait ces fanatiques, jaloux de leur libert? au point de consid?rer la civilisation comme un danger.

Maintenant, fr?res, conclut lorateur, regagnez vos cabines. Jap, Toung et Li vont sortir les premiers. Han et moi nous laisserons passer quelques instants, puis nous partirons ? notre tour.

Les personnages d?sign?s tendirent leurs mains au chef, puis les portant sur leur poitrine et sur leur t?te, ils quitt?rent le compartiment des rapatri?s. Alors, celui qui avait transmis ? ces hommes les ordres du Grand-Ma?tre de la Soci?t? secr?te Pas dhypocrisies se tourna vers laffili? demeur? aupr?s de lui et, doucement:

Han, dit-il, je tai fait rester parce que jai besoin de toi pour autre chose encore.

Ordonnez, r?pondit simplement son interlocuteur.

Dune voix claire, le chef laissa tomber ces paroles qui firent frissonner la jeune Anglaise dans sa cachette.

Il faut, apr?s lescale de Nagasaki, jeter ? la mer le cercueil portant le num?ro 49.

Han haussa les ?paules.

On ly jettera.

Tu ne demandes pas pourquoi?

Que mimporte, vous parlez, job?is.

Je veux que tu saches pourtant Il y a quinze jours, le comit? de San Francisco mavisait quun tra?tre mandchou, condamn? par le tribunal secret ? ne jamais reposer sur la terre chinoise, allait r?ussir ? ?luder la sentence, gr?ce ? la diligence de ladministration de la Box-Pacific-Line, et ? quitter lAm?rique.

Eh bien? interrogea curieusement le nomm? Han.

Je nai re?u depuis aucune communication nouvelle. Le cercueil est donc ? bord et je dois me conformer aux instructions du comit?.

Tout en parlant, il avait pris la lanterne et dirigeait le rayon lumineux sur les cercueils. Chacun, on sen souvient, ?tait marqu? dune plaque de cuivre grav?e, portant un num?ro dordre.

Le voici, reprit le chef en sarr?tant devant la bi?re de Lavar?de; apr?s-demain dans la nuit, nous le pr?cipiterons dans les eaux du golfe de Petchi-Li.

Pourquoi pas tout de suite, fit Han, puisque nous sommes ici?

Parce que cette caisse flotterait et serait peut-?tre rep?ch?e par un autre navire. ? Nagasaki, je me munirai de saumons de plomb qui entra?neront le corps du Mandchou et sa derni?re demeure dans les ab?mes de la mer. Comprends-tu?

Oui, chef!

Bien Allons dormir, et apr?s-demain le tra?tre subira son sort.

Puissent ?tre ainsi frapp?s tous ceux qui lui ressemblent, psalmodia le Chinois Han.

Oui, tous!

Et lEmpire du Milieu revenir ? ses l?gitimes possesseurs.

La porte de la chambre jaune retomba avec un claquement l?ger, les conspirateurs disparurent et, avec un peu de bonne volont?, les trois spectateurs de cette ?trange sc?ne eussent pu se figurer quils venaient de r?ver. Mais la r?alit? de laventure ne faisait doute pour personne et miss Aurett tr?s impressionn?e demanda dune voix tremblante:

Vous avez entendu, monsieur Lavar?de?

Oui, mademoiselle, r?pliqua tranquillement le Parisien. Ces faces de safran pr?tendent plonger le cercueil 49 dans les profondeurs de loc?an. Le comit? dHonolulu retarde sur le comit? de Frisco. Cest tr?s dr?le.

Vous trouvez? interrompit sir Murlyton.

Ma foi!

Vous avez un heureux caract?re, monsieur Lavar?de, je me plais ? le reconna?tre; mais enfin, dans la circonstance, la r?solution de ces gens me para?t tr?s dangereuse pour vous.

Dangereuse Vous croyez?

Au moins au point de vue de la succession de votre cousin.

Comment cela?

Je pense bien que vous ne serez pas dans la caisse 49 lorsque ces conspirateurs lemporteront.

Soyez-en certain, mon cher monsieur Murlyton.

Oui, mais sans cet ustensile, il vous sera impossible de d?barquer ? Tak?ou, et alors

Armand sourit.

Il est ?vident que sils me privaient de ma bi?re, mon voyage serait compromis.

Cest ce que je dis.

Seulement, ils ne men priveront pas.

Et comme les Anglais le regardaient avec stup?faction:

Vous allez comprendre pourquoi, acheva le journaliste, cest simple comme bonjour gr?ce ? ce canif.

Il avait tir? de sa poche un petit canif ? manche d?caille. Il louvrit et, sapprochant du cercueil dans lequel il avait ?lu domicile, il introduisit la lame dans la rainure de lune des vis retenant la plaque de cuivre num?rot?e.

Que faites-vous? questionna miss Aurett.

Vous le voyez, mademoiselle, je d?visse cette plaque.

Au m?me instant la seconde vis c?dait. Le Parisien recommen?a la m?me op?ration sur le cercueil voisin.

Ah! s?cria la jeune fille, je comprends.

Je change de num?ro; la plaque de mon voisin sur mon cercueil et je suis quarante-huit; la mienne sur le sien, il est quarante-neuf. Cest lui que ses compatriotes lesteront de saumons de plomb et enverront faire lexcursion sous-marine dont ils me mena?aient.

Quelques secondes plus tard, la substitution ?tait op?r?e et Lavar?de enchant? souhaitait le bonsoir ? son adversaire. La pression de main de miss Aurett fut plus longue que les autres jours. Ces affreux Chinois avaient fait si grand-peur ? la fille du gentleman quelle ?tait excusable doublier ses doigts effil?s dans ceux dun homme aimable, qui se tirait comme en se jouant des passes les plus difficiles.

Le 5 septembre, sous petite vapeur, le Heavenway doubla le cap Long qui masque et abrite la ville de Nagasaki, chef-lieu du Ken ou gouvernement du m?me nom et lun des sept ports japonais ouverts aux Europ?ens.

Comme toutes les jeunes filles, miss Aurett avait lu l?uvre de Pierre Loti. Elle eut un sourire en apercevant lagglom?ration de maisons minuscules qui composent la ville et qui, entour?es de collines verdoyantes, paraissent dune exigu?t? ridicule Petites habitations, petites gens, appartements form?s de cloisons mobiles en papier; poissons rouges, toujours en papier, suspendus ? des perches en signe de r?jouissance, enfin tout ce qui fait la vie japonaise, d?fila devant ses yeux dans le souvenir dune lecture, et cependant bient?t elle devint s?rieuse.

Cest qu? c?t? de ces d?tails risibles, elle sentait leffort dun peuple intelligent et laborieux, poss?d? du d?sir de rattraper les civilisations dOccident. C?tait dabord, ? lentr?e du port, le phare dOjesaki, dont le feu est visible ? quarante-deux kilom?tres ainsi que le lui expliqua M. Mathew; puis, le long des quais, les docks immenses o? vient sempiler le charbon extrait des mines de Tahasima; tout indique les tendances dune nation qui marche vers le progr?s sous les ordres de son empereur, de ce mikado, autocrate absolu hier, souverain constitutionnel aujourdhui.

Puis, en face, et comme pour servir de repoussoir ? ces ?difices ?lev?s par le Japon nouveau, les paysages ensanglant?s nagu?re par le fanatisme aveugle: l?le Takouboko ou de la Haute-Lance, la pointe Daika et surtout la montagne Papenberg do?, en 1858, quatre mille Chr?tiens furent pr?cipit?s ? la mer.

Une fois d?barqu?s, les Anglais se rendirent compte mieux encore du mouvement desprit qui bouleverse le Japon. Lhomme du peuple, portant la blouse nationale et la coiffure conique, est coudoy? par le fonctionnaire sangl? dans sa redingote noire et coiff? du chapeau haut de forme. Un peu gauches ces fonctionnaires, dans leur costume europ?en , manque dhabitude sans doute. Leurs ?pouses, par?es ? la derni?re mode de Paris ou de Londres, ont meilleur air. L?-bas comme partout, la femme se fa?onne plus vite aux usages nouveaux.

La boutique exigu?, ancien mod?le, confine au magasin moderne, dont les hautes glaces excitent ladmiration du passant.

Laffreuse politique parlementaire elle-m?me sest implant?e dans lempire du mikado. Les voyageurs en acquirent la preuve en voyant des pans de murs bariol?s daffiches ?lectorales multicolores. Un jour, peut-?tre, les Japonais reprocheront cette importation aux Europ?ens; et, pour leur d?fense, ceux-ci devront rappeler quils ont aussi apport? le baiser. La plus tendre des caresses ?tait ignor?e en effet des habitants de Kiou-Siou et de Niphon. Elle ?tait remplac?e par un c?r?monial compliqu?. Ici encore, les femmes ont eu la gloire de comprendre les premi?res.

Les Anglais voulurent d?ner avant de regagner le bord. H?las! La cuisine du pays est, comme le pays lui-m?me, dans une p?riode de transformation; et les d?neurs ne purent manger les croquettes de rhubarbe frites dans lhuile de ricin, le poulet r?ti, piqu? d?ufs de fourmis rouges, le poisson ? la vinaigrette, saupoudr? de cassonade, qui leur ?taient triomphalement servis par un indig?ne en petite veste, les reins ceints du tablier blanc de nos gar?ons de caf? parisiens. Aux mets dimportation ?trang?re les cuisiniers japonais ajoutent quelques condiments autochtones, la cassonade dans la vinaigrette, les ?ufs de fourmis dans le r?ti, de telle sorte que, dans cette ville infortun?e, habitants et voyageurs sont ?galement incapables de faire un bon repas. Au nom du progr?s, on serre sa ceinture.

Pays singulier, au surplus, qui montre en m?me temps un soldat de police, un samoura?, frappant le prince europ?en quil est charg? de prot?ger, et la petite Japonaise, assise dans sa tchaia coquette, b?tie sur pilotis, souriant ? tous les ?trangers, quelle salue dun rouitshiva, bonjour gracieux; o? il y a bien des chemins de fer d?j?, mais o? cest en chaise ? porteurs que lon sy fait conduire. La transition des m?urs se manifeste encore dans la tenue des soldats de la garde imp?riale, imit?e des uniformes du second empire.

Nous aurions tort, au surplus, de railler ce petit peuple vaillant, intelligent et passionn?; car, malgr? nos d?faites r?centes, ce nest pas linfluence allemande qui y domine, la France y est toujours laim?e, la pr?f?r?e.

Assez las de leur excursion, sir Murlyton et sa fille regagn?rent le port. Le canot du Heavenway ?tait ? quai. Ils y prirent place. Presque aussit?t deux hommes accoururent. Miss Aurett ne put r?primer un tressaillement en reconnaissant les deux passagers chinois, dont elle avait entendu la conversation dans le compartiment des morts. Chacun ?tait charg? dun paquet long, dun poids assez consid?rable, ? en juger par les efforts des porteurs.