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Les cinq sous de Lavar?de

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Nous entrevoyons Mlle P?n?lope. Franchement on ne pouvait pas reprocher ? Lavar?de de ne vouloir point unir sa destin?e ? celle de cette jeune personne. Trop grande pour ?tre ?l?gante, plut?t osseuse que maigre, le teint bilieux, lexpression du visage hautaine et suffisante, ce que le peuple appelle dans sa langue vigoureuse lair puant, telle apparaissait la demoiselle du bon M. Bouvreuil. Elle se savait riche, en tirait une assez sotte vanit?, et son orgueil avait ?t? bless? du refus de Lavar?de. C?tait elle-m?me qui avait conseill? ? son p?re de prendre le jeune homme par la famine.

Le vieux finaud lisait attentivement un journal, les ?chos parisiens, qui venait de para?tre, et, dans ce journal, la chronique de Lavar?de. Comme il sy trouvait d?sign? sous le nom de M. Chardonneret, propri?taire de la race des vautours non apprivois?s, il parcourut le reste de larticle et lut entre les lignes. Et il passa le journal ? sa fille, en lui faisant part de ses r?flexions.

Comment! dit-elle apr?s avoir lu, ce monsieur qui ne veut pas de moi h?riterait de quatre millions, sil r?ussit ? faire un tel voyage sans argent?

Tu vois bien quil est fou, rien que de lentreprendre.

Aussi, jesp?re quil ny parviendra point.

Sois tranquille, avant peu il reviendra ? Paris, penaud et repentant. Et il sy trouvera traqu? de telle sorte dans mon r?seau de papier timbr?, quil sera bien heureux daccepter la paix, avec ta main.

P?n?lope soupira. D?j? pas tr?s belle au repos, elle ?tait fort laide quand elle soupirait.

Cest quil est charmant, le monstre, fit-elle en roulant vers le ciel des yeux de carpe p?m?e.

? ce moment, des hommes d?quipe transportaient dans le fourgon des bagages une caisse dont la forme et les proportions inusit?es attir?rent tous les regards.

Tiens, dit Bouvreuil, voil? un colis qui va faire le m?me voyage que moi.

Il va ? Panama? demanda P?n?lope.

Oui, cest ?crit dessus.

Ce doit ?tre un piano, hasarda la demoiselle.

Quelque ing?nieur de l?-bas qui veut charmer ses loisirs, sans doute.

Prends bien garde aux fi?vres, papa.

Rassure-toi, avec de largent on ach?te une hygi?ne parfaite. Au surplus, je naurai pas ? y demeurer. Le temps dinspecter les chantiers, de v?rifier lutilit? des d?penses et l?tat des travaux. Je ne ferai que prendre des notes et je r?digerai mon rapport pour mon syndicat sur le bateau, en revenant Quinze jours me suffiront largement.

Avec les deux voyages daller et de retour, et le s?jour que tu pr?vois, cela fait une absence de six semaines environ.

Six semaines au plus. Je te t?l?graphierai par le c?ble la date de mon arriv?e l?-bas et celle de mon d?part.

Ce disant, Bouvreuil sinstalla dans un compartiment de premi?re classe, o? ne tard?rent pas ? le rejoindre deux autres personnes.

Sir Murlyton, escort? de sa fille, miss Aurett, et de la gouvernante, mistress Griff, ?taient arriv?s ? la gare ? lheure dite, avec la pr?cision et lexactitude des insulaires de la Grande-Bretagne.

Cherchant de tous c?t?s, ils ne virent point Lavar?de. Celui-ci, nous le savons, ne pouvait ?tre ? la gare des voyageurs.

Est-ce quil aurait d?j? renonc? ? laventure? se demanda lAnglais.

Ce nest pas probable, r?pondit miss Aurett.

Cependant lheure passait, le moment du d?part approchait, et Lavar?de ne paraissait toujours pas.

Aoh! fit sir Murlyton m?content.

Tu dois laccompagner.

Pour cela, il faudrait quil f?t l?.

Mais peut-?tre a-t-il trouv? prudent de partir de Paris pour Bordeaux, seul, avant toi.

Cest cela, afin que je ne puisse pas v?rifier sil a pris son ticket qui co?te plus de vingt-cinq centimes, ajouta-t-il en riant.

Ils firent une rapide inspection des wagons d?j? bond?s de voyageurs. Lavar?de n?tait pas parmi eux. Tout ? coup, miss Aurett eut une id?e.

Mon p?re, ? Paris, dans le mouvement de la gare, tu cours le risque de le perdre de vue. Mais en allant lattendre ? Bordeaux, l?, tu es s?r de ne pas le manquer. Pour embarquer dans le packet-boat, il ny a quun seul chemin, la planche. Il a dit que le train correspond ? Pauillac avec la ligne des vapeurs, tu devrais quand m?me aller jusque-l?.

Oh! nous autres Anglais, grands voyageurs, ce nest pas cela qui peut nous g?ner beaucoup. Une simple promenade, apr?s tout.

Oui, et si tu ?tais bien gentil, je ty accompagnerais, pour te donner le baiser dadieu avant ton d?part pour le tour du monde.

Mais, si ce monsieur arrive tout ? lheure, en retard, apr?s le d?part de lexpress, comment le saurai-je?

Mistress Griff la vu dans la rue, hier, et aussi chez le notaire. Elle na qu? rester ici et ? attendre. Elle le reconna?tra bien et nous enverra une d?p?che ? Bordeaux-Pauillac, en gare, ou bien ? la tente des Messageries maritimes.

Cest juste.

On expliqua ? la gouvernante le r?le quelle avait ? jouer, et lon prit deux tickets. Miss Aurett, avec la gaiet? de ses vingt ans, ?tait ravie de cette courte excursion qui ressemblait ? une escapade de pensionnaire. Gravement mistress Griff lembrassa.

? apr?s-demain, nest-ce pas, miss?

? demain peut-?tre. Le bateau part ce soir, on ne couche m?me pas ? Bordeaux; je reprendrai donc un train de nuit, et il est plus que probable que je serai de retour demain et non apr?s-demain.

Alors je reviendrai ici vous attendre.

Un t?l?gramme vous pr?viendra.

Le p?re intervint:

Une derni?re recommandation, mistress. D?s que ma fille sera de retour, vous quitterez Paris, et vous retournerez chez nous, en Devonshire. Je ne peux savoir si mon absence sera longue ou courte, ni m?me si je membarquerai; cela ne d?pend pas de moi, mais de lautre. Dans tous les cas, je pr?f?re vous savoir ? la maison, at home, en Angleterre.

Mistress Griff sinclina respectueusement. Murlyton et Aurett mont?rent dans le seul compartiment encore disponible en partie. Ils ?taient assis en face de M. Bouvreuil quils ne connaissaient point.

Celui-ci avait tir? de sa poche un portefeuille ?norme, le portefeuille de lhomme daffaires; et, en attendant le d?part du train, il prenait quelques notes, pendant que Mlle P?n?lope cherchait des yeux sa bonne qui avait disparu. Bouvreuil ?crivait sur une feuille blanche:

1 Choisir de pr?f?rence les h?tels anglais: ils sont plus confortables;

2 ?viter la soci?t? des Fran?ais, except? celle des ing?nieurs de la Compagnie;

3 Ne parler politique avec personne;

4 En cas de difficult?s, aller voir dabord le consul de France.

Il en ?tait l? de ses sages pr?visions lorsque sa fille accourut vers le compartiment; son visage semblait boulevers?, mais rayonnant.

Papa, dit-elle, papa! en voil? une nouvelle!

Quy a-t-il?

Il y a que M. Lavar?de doit ?tre dans le m?me train que toi.

Dans le train! je ne lai pas vu.

Ni toi ni personne. Il est dans la caisse.

Quelle caisse?

Tu sais bien, la grande caisse ? destination de Panama.

Celle que nous croyions renfermer un piano?

Murlyton et sa fille ne purent semp?cher d?changer un regard et une parole.

Aoh! M. Lavar?de

Je te le disais bien, fit miss Aurett.

Bouvreuil les regarda, tout ?tonn? dentendre prononcer par ces ?trangers le nom de Lavar?de. Mais il avait le temps de les interroger l?-dessus, tandis que les contr?leurs fermaient d?j? les porti?res des compartiments, et quil allait ?tre s?par? de P?n?lope. Se penchant ? la fen?tre, sa fille ?tant debout sur le marchepied, il demanda encore:

Mais comment sais-tu cela?

Par la bonne.

Ah bah!

Un des hommes d?quipe est son pays, de Santenay, dans la C?te-dOr. Ils se sont reconnus l?, et cet homme lui a racont?, en riant, quil avait vu un individu entrer dans la caisse, au d?p?t des marchandises. Le signalement est celui de M. Lavar?de, impossible de sy tromper. Un sous-chef de bureau est venu, tr?s gaiement, refermer les planches qui forment la porte et a recommand? ? lemploy? t?moin de garder le silence

Quil sest empress? de rompre.

Oh! Avec sa payse, cela lui a sembl? sans importance. Mais il para?t que personne ne sait cela dans la gare.

Tr?s bien, je le tiens! Je le ferai pincer ? Bordeaux; ses quatre millions sont flamb?s.

Merci, papa, et dis-lui quil na qu? venir ? la maison, que je lautorise ? me faire sa cour, et que nous nous marierons dans cinq semaines, ? ton retour.

Cest entendu.

Miss Aurett et son p?re navaient pas perdu un mot de cette conversation, tenue, du reste, ? voix haute.

Un coup de sifflet, un signal. Le train s?branle. Bouvreuil, toujours pench? ? la porti?re, fait un geste dadieu. Et voil? tout notre monde parti pour Bordeaux-Pauillac: Lavar?de dans sa caisse; Murlyton, Aurett et Bouvreuil dans leur compartiment.

On sait la discr?tion des Anglais, qui ne parlent jamais les premiers aux gens quils ne connaissent point. Ce fut donc Bouvreuil qui commen?a.

Je vous demande pardon, fit-il ? ses voisins, mais tout ? lheure vous avez paru conna?tre ce M. Lavar?de, dont ma fille me parlait.

Nous le connaissons en effet, dit sir Murlyton. Mais ? qui ai-je lhonneur?

Bouvreuil, propri?taire, financier, pr?sident du syndicat des porteurs dactions du Panama, r?pondit-il en pr?sentant sa carte.

Parfaitement, honorable gentleman. Moi je suis sir Murlyton, et voici ma fille Aurett.

Ah bah! Est-ce que cest vous lAnglais d?sign? dans larticle des ?chos sous le nom de Mirliton Esquire.

Je ne connais pas cet article.

Tenez, lisez-le.

Apr?s un rapide examen, lAnglais reprit:

Oui, ce doit ?tre moi. Et vous, cest loiseau de lesp?ce vautour?

Juste Ah! le gredin!

Vous n?tes pas de ses amis, ? ce que je vois

Oh! non.

Miss Aurett interrompit avec son gentil sourire:

Pourtant mademoiselle votre fille, tout ? lheure Est-ce quil n?tait pas question de mariage entre elle et lui?

Ma fille le d?sirait; mais cest lui, le pendard, qui nen veut pas entendre parler.

Aoh! pardon

Et un sourire bizarre, ?nigmatique, se dessina sur ses l?vres, ? la place du sourire courtois et de bonne compagnie quelle esquissait dabord. Miss Aurett avait vu le visage et la personne de Mlle P?n?lope. Miss Aurett, dans son for int?rieur, donnait raison ? ce M. Lavar?de. Dans sa petite id?e, ce pauvre gar?on, qui lui avait sauv? la vie, elle nen d?mordait pas, m?ritait mieux que cette ?pouse peu avenante.

Mais les deux hommes continuaient de causer.

Oui, disait Bouvreuil, je vais lui faire manquer son h?ritage; d?s ce soir, il sera arr?t?; cela doit vous satisfaire, puisque vous ?tes son concurrent; et vous allez my aider.

Oh! moi, je ne puis rien contre lui. Cest une question dhonneur, pr?vue par le testament. Je dois v?rifier seulement, sans lui cr?er moi-m?me dobstacle.

Qu? cela ne tienne, jagirai seul, et il ne d?passera pas Bordeaux.

Apr?s un voyage de quatorze heures, les bagages sont descendus pr?s du quai dembarquement aux bateaux. Bouvreuil na pas perdu de vue la caisse o? est son ennemi. Et, en se frottant les mains, il se dirige vers le bureau de la douane. Au m?me instant, tout ? c?t? de la caisse, on entend frapper sur les planches, et une jolie petite voix bien douce appelle:

Monsieur Lavar?de! monsieur Lavar?de!

C?tait miss Aurett qui, dinstinct, sans r?flexion, prenait le parti de Lavar?de contre Bouvreuil. Ce faisant, elle se mettait bien aussi contre son p?re. Mais elle ny songeait m?me pas. Son premier mouvement, le bon, le meilleur, a dit Talleyrand, la poussait ? prot?ger le jeune contre le vieux, le beau contre le laid, le pauvre contre le riche. Ne lui reprochons pas cette g?n?rosit? naturelle. Elle est si rare dans la vie! Mais elle est assez commune au bel ?ge de miss Aurett. La vingti?me ann?e nest-elle pas celle des illusions?

Il est certain que, si la petite Anglaise avait ?t? une personne de sens rassis, si elle avait pris en pension lhabitude de compter, si on lui avait enseign? la valeur de largent, elle se serait dit:

Voil? un gaillard qui me semble assez d?cid?. Si on ne lemp?che, il est capable de gagner les millions du voisin Richard. Or, ces millions doivent me revenir un jour, ou peut-?tre me servir de dot. Tandis quen laissant faire ce vilain oiseau qui a nom Bouvreuil, le jeune voyageur sera arr?t?, mis en prison, condamn? au moins ? une amende, quil lui faudra payer. De toute fa?on, il sera oblig? de perdre du temps, de revenir, de sexpliquer, de plaider, de gagner de largent par son travail. Pendant ce temps, les jours passeront, peut-?tre les mois. Et les beaux millions voyageront tout seuls, sans lui, pour revenir bient?t au papa Murlyton.

Ce raisonnement, logique et sens?, nentra pas dans sa virginale cervelle. Son esprit honn?te se refusa m?me ? la muette et tacite complicit? du laisser faire. Et, tout naturellement, comme si ce?t ?t? son devoir, elle sen vint toquer de ses doigts mignons sur la caisse receleuse et r?p?ta:

Monsieur Lavar?de!

Aucun bruit, aucune r?ponse. Toujours ? mi-voix, elle reprit:

Nayez pas de d?fiance, je vous en prie. Un danger vous menace, et je viens vous en avertir.

Alors, du dedans, surgit un organe ?touff?:

On dirait votre voix, miss Aurett.

Oui! fit-elle joyeuse. Sortez bien vite de l?.

Non, mademoiselle; je nen sortirai que lorsque ma chambre ? coucher sera embarqu?e ? bord du paquebot et que le mouvement maura indiqu? que le bateau est en marche vers Colon.

Mais on ne lembarquera m?me pas, votre ce que vous venez de dire de shocking.

H?! pourquoi donc, mademoiselle? demanda-t-il, frapp? du ton d?sesp?r? de la jeune Anglaise.

Parce que monsieur je ne sais pas son nom, loiseau de la race des vautours

M. Bouvreuil

Justement vient daller chercher les douaniers et les employ?s pour vous faire pincer dans la bo?te

Pincer! Fichtre!

Ce disant, il entrouvrit la porte. Miss Aurett ?tait toute rouge.

Oh! fit-elle confuse, pincer est peut-?tre un mot pas joli Cest lui qui la prononc? tout ? lheure, il a dit aussi la bo?te, quand il a pr?venu mon p?re.

Mais que diable fait-il ici?

Mon p?re? mais il vous escorte, comme il le doit!

Non, pas monsieur votre p?re lautre.

Lui, il nous a racont? quil allait ? Panama.

Bien, bien, merci, miss Ainsi M. Murlyton est du complot?

Oh! non papa est correct. Il sest engag? ? ne rien faire. Aussi il sest ?loign?.

Pour laisser faire lautre?

Il ne peut lemp?cher, monsieur Mais moi

Vous! s?cria Lavar?de en sautant sur le pav? du quai vous, vous ?tes la Providence; cest peut-?tre pour remplir ce r?le que le bon Dieu vous a faite si jolie

Pas de compliments, monsieur mon sauveur. Et cachez-vous vite, car les voici.

Merci, mon bon ange!

Et, lan?ant un baiser du bout des doigts, Armand se dissimula derri?re des ballots et des baraques qui formaient une pile ?norme non loin de l?. Miss Aurett, l?g?rement troubl?e au fond, mais le visage calme, vit venir Bouvreuil avec un douanier et un employ? de chemin de fer. Elle avait eu la pr?caution de refermer la caisse.

Il est l?, dit Bouvreuil, avec un geste qui n?tait pas sans analogie avec celui que dut faire Napol?on ? Marengo.

L?-dedans, fit lemploy? un peu ahuri, vous dites quil y a un homme?

Peut-?tre un malfaiteur qui se cache, ajouta Bouvreuil.

En tout cas, viande vivante, chair humaine, marchandise non d?clar?e, proc?s-verbal, articula le pr?pos? des douanes.

Les deux hommes ne savaient comment ouvrir pour v?rifier le contenu. Bouvreuil non plus. Tous trois lessay?rent vainement, devant miss Aurett qui avait peine ? garder son s?rieux. Mais leurs tentatives eurent un r?sultat, celui de bousculer la caisse, ce qui fit aussit?t reconna?tre ? ces hommes accoutum?s ? manier des colis quelle ?tait l?g?re et partant quelle devait ?tre vide.

Vous ?tes fou, mon brave, dit ? Bouvreuil lemploy? de la gare. Il ne peut pas y avoir un homme l?-dedans.

Mais si! affirma-t-il.

Mais non, insista lautre, tenez, je la retourne dune main sans effort.

Cest juste, opina le douanier.

Pourtant, je vous atteste, comme je lai d?clar?, qu? Paris

? Paris, mes coll?gues se sont moqu?s de vous.

Enfin, il ny a qu? louvrir, on verra bien.

Seulement, nous navons pas doutils ici, et puis je noserai d?clouer les planches quen pr?sence dun de mes chefs. Je vais aller chercher des camarades pour transporter ce colis suspect au bureau.

Et moi, ajouta le pr?pos?, je vais chercher mon brigadier, nous assisterons ? lautopsie.

Cest cela! fit Bouvreuil en levant les bras au ciel dun air navr? et, pendant ce temps-l?, le brigand qui est l?-dedans senfuira de sa caverne!

Eh bien! Restez en faction devant, et vous verrez bien sil sortira, dirent les deux autres en sen allant.

Bouvreuil ?tait donc seul ? faire les vingt pas dans un petit espace de terrain demeur? vide entre des monticules de caisses, de tonneaux, de ballots, de paniers, de marchandises de toutes les provenances et de toutes les esp?ces, venant des Am?riques ou y allant.

Nous disons quil y ?tait seul, car miss Aurett, un peu avant, s?tait approch?e de la cachette de Lavar?de qui lui avait fait un signe de d?tresse.

Je vous en supplie, miss, dit-il ? voix basse, ne restez pas l? Il ne faut pas quil y ait un seul t?moin de ce qui va se passer.

Sans r?pondre, elle salua Bouvreuil et s?loigna pour retrouver son p?re qui s?tait dirig?, lui, vers lappontement du paquebot.

Eh bien, ma fille? demanda-t-il.

Eh bien, rien de d?finitif.

Aoh! Et M. Lavar?de?

Je crois quil va sembarquer.

Alors je vais r?gler le prix de mon passage.

De notre passage, mon p?re.

Sans s?mouvoir, sir Murlyton dit:

Vous voulez aussi venir avec moi?

Aussi froidement, en v?ritable Anglaise, elle r?pondit:

Oui, mon p?re; cette petite excursion ? Panama peut ?tre instructive; je nai pas encore parcouru le centre de lAm?rique.

Les voyages forment la jeunesse Mais quel bagage avez-vous?

Ma valise de promenade et mon n?cessaire de toilette.

Pensez-vous que cela suffise?

Non; mais je vais rapidement faire les achats indispensables.

All right! Mais mistress Griff?

Je profiterai de mes courses pour lui t?l?graphier quelle doit retourner tout de suite et seule dans notre cottage du Devonshire.

Alors tout est pr?vu. Cest bien.

Ils ?chang?rent une poign?e de main et se s?par?rent, elle pour aller aux abords de la gare maritime de Pauillac, lui pour monter sur le bateau et y retenir deux cabines. Ni lun ni lautre ne s?taient un instant d?partis du classique flegme britannique. Ils allaient en Am?rique comme ils seraient all?s ? Asni?res, toujours avec le m?me calme.

Pendant que cette petite sc?ne se passait devant la Lorraine, le transatlantique command? par le capitaine Kassler, voici celle qui se passait devant la caisse coupable. Brusquement Lavar?de, souriant, apparut aux yeux de Bouvreuil rageant.

Ah! Je savais bien! fit celui-ci dun air triomphant.

Vous saviez quoi? interrogea gracieusement le jeune homme.

Que vous ?tiez l?! et il d?signait la bo?te.

Vous vous trompez, cher monsieur, j?tais autre part.

Je sais ce que je dis.

Pas aussi bien que moi, croyez-le. Je me prom?ne en attendant de faire un petit tour en Am?rique, comme vous, dailleurs Seulement, moi, cest pour fuir vos huissiers, vos aimables huissiers.

Bouvreuil eut un air dironique piti?.

Oui, vous voulez, comme vous dites, filer en Am?rique, mais en voyageant dune mani?re frauduleuse, ? laide dune machination t?n?breuse.

Le fait est, dit Armand gouailleur, quon ny voit pas tr?s clair dans ces planches. T?n?breux est le mot.

Tandis que moi, continua le financier dun ton suffisant, je voyage au grand jour, en payant ma place, moi, monsieur! en retenant la cabine num?ro 10, moi, monsieur! en ne menfouissant pas dans les profondeurs dun inavouable colis, moi, monsieur!

Et, chaque fois quil appuyait sur ce moi, monsieur! sa voix senflait, prenant des inflexions majestueuses, prudhommesques et m?lodramatiques. Timidement, Lavar?de riposta:

Je fais ce que je peux, moi, monsieur!

Et, dun mouvement rapide et brusque, il ouvrit la porte de la caisse, y fit entrer de force linfortun? propri?taire, et repoussa les planches avec vivacit?. Seulement, il fit d?clencher le secret de la fermeture sous un effort violent, de telle sorte que M. Bouvreuil ne pouvait plus sortir de cette bo?te infernale. Il commen?a par crier, par appeler. Mais bient?t sa voix sestompa. Une ombre lalt?rait. Est-ce que la col?re lavait ?touff?? Ou bien ?tait-ce la rar?faction de lair respirable?

Lavar?de ne se posa m?me pas cette question. Prestement, il d?campa au plus vite, et, tout courant, sen alla vers le pont o? sembarquaient les passagers de la Lorraine. Il ?tait temps. Deux minutes plus tard, quatre hommes d?quipe, ou portefaix de la marine, arrivaient sur le quai des marchandises, pr?c?d?s du douanier de tout ? lheure.

Tiens, fit-il ?tonn?, le vieux nest plus l?.

Il se sera impatient?, dit lemploy?, il sera parti. Il a aussi bien fait.

Et les porteurs se mirent en mesure de charger la caisse.