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Les cinq sous de Lavar?de

( 19 39)



Tr?s curieux, d?clar?rent les passagers dune commune voix.

LAnglais, enchant? de leffet quil produisait, continua:

Le cat?chum?ne savance en tremblant dans lenceinte myst?rieuse. Le voici arriv? au pavillon des Fleurs Rouges, o? les fid?les purifient leur ?me dans les eaux puis?es au fleuve Sam-Ho, sur les bords duquel se sont r?fugi?s les cinq anc?tres, pers?cut?s par lingratitude de lempereur et les intrigues de son indigne favori Tan-Sing. Le n?ophyte parcourt ensuite le cercle du Ciel et de la Terre et traverse le Pont ? deux Planches gard? par le Jeune Homme rouge arm? dune lance destin?e ? transpercer les profanes qui ont ?chapp? ? l?il vigilant du gardien de la Porte de lOrient. De lautre c?t? de ce redoutable passage se trouvent le March? de la Paix universelle, le Temple du Bonheur, la Cit? des Saules et le Jardin des P?chers; cest l? le si?ge du Grand-Ma?tre. Au moment o? commence la c?r?monie, le spectacle devient imposant, la vo?te des ?p?es se forme de nouveau sur la t?te du n?ophyte. Il se met ? genoux, pr?te un serment en trente-six articles et d?clare que tous ses parents sont morts. Dans la langue des initi?s cette formule signifie quun membre de la ligue ne reconna?t plus de liens terrestres. Apr?s avoir fait cette d?claration, le cat?chum?ne se prosterne au pied du tr?ne du Grand-Ma?tre, et les huit ?p?es qui ?taient entrelac?es au-dessus de sa t?te sappuient sur son ?paule nue. On lui pr?sente une coupe darack, il m?le ? ce breuvage quelques gouttes de sang quil fait couler de son bras dont l?piderme vient d?tre effleur? dune l?g?re piq?re, puis il boit le tout dun seul trait et la Tien-Ta? compte un fid?le de plus.

Bon, interrompit Aurett, je constate que le ridicule est de tous les pays.

Le sourire des auditeurs prouvait quils partageaient lappr?ciation de la jeune fille, mais sir Murlyton secoua la t?te.

Vous avez tort, Aurett, dit-il, vous jugez l?g?rement. Ces m?meries, destin?es ? frapper lesprit des simples, cachent des projets terribles pour le gouvernement chinois. Tout adh?rent ? la Tien-Ta? sengage ? navoir jamais recours aux autorit?s chinoises, ? ne compara?tre m?me comme t?moin devant aucun tribunal. Il ne doit r?clamer justice quau Grand-Ma?tre de sa loge. Les sentences prononc?es par ce dignitaire sont ex?cut?es par les affili?s; et la puissance de la Soci?t?, qui chiffre ses adh?rents par millions, est telle que les mandarins nosent s?vir contre elle. Comprenez-vous quil ne faut pas railler une association dont le but av?r? est de chasser les conqu?rants mandchous et qui a d?j? inspir? ? ses ennemis une crainte telle que ses membres sont assur?s de limpunit??

Ma foi, s?cria le capitaine, je ne saurais mieux vous remercier de votre conf?rence quen priant mademoiselle de conserver ce document; il a un int?r?t de curiosit?, sans compter que le facteur qui la apport? ? bord nest pas banal.

Aurett accepta sans se faire prier.

Le parchemin chinois ferait bien dans la collection de souvenirs quelle avait r?unis, comme toute Anglaise voyageuse, et M. Mathew avait raison, la fa?on dont il ?tait parvenu ? bord lui donnait un v?ritable prix.

Huit heures plus tard, les passagers entendaient avec joie annoncer la terre.

Le Heavenway ?tait en vue du port dHonolulu, le meilleur mouillage des ?les Sandwich ou Hawa?.

XVI.Des sandwich ? la c?te chinoise

Guid? par un pilote, le Heavenway embouqua la passe dangereuse trac?e au milieu des r?cifs et jeta bient?t lancre dans le port dHonolulu.

La ville s?tage en demi-cercle autour de la rade. Cest un spectacle ravissant pour les yeux fatigu?s de linvariable horizon de la haute mer.

Les maisons apparaissent au milieu de massifs de cocotiers, daleuristes, de kalapepe, donnant limpression moins dune cit? que dune agglom?ration de villas de plaisance.

Le steamer ne devant reprendre le large que le lendemain, sir Murlyton et sa fille r?solurent de passer la journ?e ? terre. Une longue promenade leur ferait du bien. Ils pouvaient dailleurs se livrer sans danger au plaisir de la marche dans ce pays fortun? o? les reptiles sont inconnus. Les batraciens eux-m?mes nexistent pas aux Sandwich; et tout le monde sy souvient de ce missionnaire allemand que les indig?nes d?clar?rent fou, parce quil avait fait une allusion ? lancien usage f?odal de faire battre leau des foss?s des castels pour imposer silence ? la gent coassante.

Donc, les Anglais, apr?s avoir parcouru quelques rues de la ville, gagn?rent la rivi?re Kanaha dont lembouchure est voisine et remontant son cours, sengag?rent dans la vall?e de Nouhouhanou. Ils allaient dun bon pas, admirant les champs cultiv?s, limit?s par des rang?es de pandanus, darbres ? pain, de cassia, de sida. Lair ti?de incessamment rafra?chi par les brises de mer ?tait charg? de parfums aromatiques.

Apr?s une heure de marche, ils trouv?rent un v?ritable bois de foug?res arborescentes. Ces plantes l?g?res, qui dans nos climats restent toujours de petite dimension, s?lan?aient ici ? huit et dix m?tres du sol, formant une vo?te de verdure sous laquelle r?sonnait le bourdonnement grave des scarab?es. Du feuillage pendaient de longues chevelures blondes, floraisons des foug?res, m?l?es aux touffes ?clatantes du haos, arbuste ?trange dont les fleurs, blanches le matin, deviennent jaunes au milieu du jour et rouges le soir. Au-del?, le sol s?levait. Les voyageurs avaient atteint les premi?res assises de la montagne qui, aux Sandwich except?s, comme dans toutes les ?les de lOc?anie, occupe le centre des terres ?merg?es.

? ce moment ils rencontr?rent un Papolo, un Canaque de la classe pauvre. Lindig?ne, encore que son visage f?t tatou? de rouge et de bleu, portait avec aisance un complet de toile et un superbe panama. Il salua les voyageurs de ces mots:

Good Morning, signor se?orita, je vous salue.

Cette salutation en diverses langues fit sourire Aurett. Elle ignorait que les Canaques hawa?ens, sans cesse en contact avec les Am?ricains et les Europ?ens qui d?tiennent tout le commerce de larchipel, ont accept? leur langage comme leur monnaie. De m?me que les louis fran?ais, les livres sterling, les dollars et les aigles am?ricains, les lires dItalie, les roubles russes et les piastres mexicaines tintent ensemble dans leurs poches, de m?me les mots de nationalit?s diverses se confondent dans leurs discours, ce qui, en y ajoutant le dialecte autochtone, donne naissance au plus r?jouissant patois. Un voyageur a pu dire avec raison que la langue hawa?enne moderne est un volapuk oc?anien. En tout cas elle constitue une sorte de sabir, facile ? parler et ? comprendre, comme est pour les Latins le sabir des rives m?diterran?ennes.

Dans cet idiome panach?, le Papolo continua:

Vous allez voir les Kakounas?

Les Kakounas? r?p?ta sir Murlyton.

Eh oui! les pr?tres de la d?esse P?l?.

Il en existe donc encore? demanda le gentleman. Je croyais que lancienne religion avait compl?tement disparue, remplac?e par le protestantisme, et m?me, depuis le roi Kalakaua, par lath?isme.

Lindig?ne hocha la t?te.

Nous ne sacrifions plus ? P?l? depuis que notre reine Kahaoumanou, veuve de Kametamahou, d?cida son fils le prince Liboliho, ? violer le tabou le jour m?me o? il rev?tait le manteau de plumes royal. Mais les pr?tres consacr?s au culte de la d?esse nont pas d?sert? ses autels et nous leur faisons comme autrefois des offrandes.

Oui, murmura sir Murlyton, je comprends. Vous ?tes chr?tiens de nom et adorateurs de P?l? au fond de vous-m?mes.

Le Papolo eut un geste de d?n?gation ?nergique.

Non, non, monsieur, ne croyez pas cela. Nous respectons les Kakounas parce que cela fait plaisir aux anciens, mais notre amiti? est au Christ; car cest lui qui a mis fin ? la tyrannie des chefs et qui nous a donn? le suffrage universel.

Sous une forme bizarre, le Canaque disait la v?rit?. Les habitants de ce pays lointain, perdu en plein oc?an, jouissent du suffrage universel que la Belgique na pas encore pu obtenir.

Tout en devisant ainsi, les voyageurs escaladaient les flancs de la montagne. Aux arbres de la plaine avaient succ?d? des myrtes gigantesques, aux branches noueuses, couvertes de blanches floraisons.

Nous sommes arriv?s, dit le Papolo.

Il d?bouchait avec ses compagnons sur un plateau couvert dune herbe courte et drue, que bornait une muraille perpendiculaire de rochers. Dans le granit, le ciseau patient des g?n?rations disparues avait creus? des figures enlumin?es docre rouge. Une vo?te irr?guli?re souvrait au pied du roc, crevant dun trou dombre la paroi inond?e de lumi?re.

Le temple de P?l?, dit simplement lindig?ne.

Et comme les Anglais sarr?taient, regardant curieusement les lignes rouges trac?es sur le rocher:

Venez, ajouta-t-il, le tabou nest plus observ? et les Kakounas font bon accueil aux visiteurs.

Il y a encore soixante ans, un ?tranger ne?t pas travers? impun?ment le plateau o? se trouvaient miss Aurett et son p?re. Le tabou, ou talus, cons?cration dun lieu ? la Divinit?, punissait le profanateur datroces tortures; mais aujourdhui les coutumes dhier sont d?j? tomb?es en d?su?tude et, de lantique religion canaque, il ne reste quun temple, demeure d?serte dun dieu d?tr?n?.

? la suite du Papolo, les Anglais p?n?tr?rent dans le temple. Cest une succession de cavernes qui s?tendent sous la montagne, r?unies par des couloirs ?troits, tant?t plans, tant?t en pente raide o? des marches ont ?t? grossi?rement taill?es. Partout des aiguilles de granit trouant le plafond, s?levant au-dessus du sol, des blocs aux formes ?tranges auxquels les enlumineurs sacr?s ont donn? lapparence de monstres fantastiques; et, dans les coins obscurs, des silhouettes de guerriers, appuy?s sur leur lance, semblant monter l?ternelle faction dans cette demeure de l?ternit?. Autrefois, le soldat vainqueur consacrait ? la d?esse les armes gr?ce auxquelles il avait remport? la victoire.

Sir Murlyton et la jeune fille suivaient leur guide, silencieux, recueillis, ?prouvant, si lon peut ainsi sexprimer, une ?motion r?trospective. Il leur paraissait que brusquement la roue des ann?es ?tait revenue en arri?re, et quils allaient assister ? un de ces terrifiants sacrifices dont les vo?tes du temple avaient ?t? si souvent t?moins. ? leurs oreilles emplies de bourdonnements, arrivait comme un ?cho lointain du tambour sacr? et ils se figuraient apercevoir, dans la p?nombre, la th?orie myst?rieuse des pr?tres et des vierges se rendant processionnellement ? la salle du supr?me sacrifice.

Ils sarr?t?rent soudain. Au d?tour dun couloir obscur, ils se trouvaient sur le seuil de cette salle, nomm?e aussi caverne des victimes. Plus vaste, plus peupl?e de monstres de pierre que les pr?c?dentes, elle apparaissait grandiose. De la vo?te, une crevasse bord?e de v?g?tations rubescentes, laissait filtrer une lumi?re rose qui ajoutait ? lapparence surnaturelle du lieu.

Presque aussit?t, une voix leur souhaita la bienvenue. Un Kakouna v?tu de la kalauwi, sorte de chasuble ouverte dun seul c?t?, s?tait lev? du banc de pierre o? il r?vait aux splendeurs disparues et venait ? eux. Ah! Il ?tait bien loin des farouches sectateurs de P?l?. Il conduisit les touristes ainsi que le?t fait un cic?rone de profession, et la visite termin?e, il r?clama prosa?quement un pourboire que sir Murlyton lui octroya ? langlaise, cest-?-dire suffisant, mais pas g?n?reux. Le Papolo restait au temple, mais avant de prendre cong? des Anglais, il leur dit:

H?tez-vous de gagner la plaine, car le vent moumoukaou pourrait bien souffler ce tant?t, et dans la montagne, il est dangereux.

Quappelez-vous moumoukaou? demanda Aurett.

Lindig?ne ?tendit le bras dans la direction du nord-est. Cest de ce c?t?, en effet, que soufflent les temp?tes qui ravagent parfois larchipel. Le nom hawa?en de ce vent en dit long sur les d?sastres quil cause. Moumoukaou signifie destruction.

Les Anglais reprirent dun bon pas le chemin de la ville. Comme ils se rapprochaient de la r?gion cultiv?e, ils aper?urent devant eux, au bord de la mer, un vaste terrain, piqu? de petites cases, v?ritables cottages, et ?gay? par des bouquets darbres et des all?es bien ratiss?es. Seulement le tout ?tait enclos de hautes palissades et de foss?s. Sur une question quils firent, un passant eut un geste d?pouvante et murmura dans son idiome.

Mo?-pak?!

Ces paroles canaques napprenaient rien aux Anglais; mais la mimique se joignit aux explications de lindig?ne et il retrouva dans son vocabulaire polyglotte le mot horrible quil cherchait.

Les l?preux!

La l?pre, en effet, cette terrible affection qui d?sola lEurope au moyen ?ge, s?vit, depuis une trentaine dann?es, sur le petit peuple dor? dHawa?, qui lappelle le mal de Chine. Deux centi?mes de la population en sont frapp?s. Autrefois, on se contentait dattacher des grelots au cou des malades pour avertir de leur pr?sence et ?viter tout contact. Mais depuis que la population blanche a ?t? atteinte elle-m?me, les pr?cautions sont devenues plus rudes, f?roces presque. Les l?preux, quune commission annuelle recherche avec soin, sont parqu?s, les uns, les prot?g?s dans la l?proserie voisine dHonolulu, les autres dans l?le Molokai, la Terre de Mis?re, do? lon ne revient jamais. Cest le seul moyen que la civilisation ait trouv? pour emp?cher la contagion.

? Molokai, un pr?tre fit ladmiration de tous, le P?re Damien, Belge dorigine, qui passa au milieu de ces malheureux seize ans dun h?ro?que apostolat et mourut de leur mal, ? l?ge de trente-trois ans, comme le Christ. Marcel Monnier a vu les plus indiff?rents, les protestants fanatiques les plus acharn?s dans leur haine contre le papisme se d?couvrir ?mus en pronon?ant le nom du consolateur des pestif?r?s.

Cest fort bien ? eux, mais aucun anglican na pris sa succession, libre depuis trois ans.

Les pauvres gens! dit lAnglaise, ? qui son p?re venait de donner rapidement ces explications, ne trouvez-vous pas bien cruel de les traiter ainsi et de leur enlever tout espoir?

Certaines cruaut?s simposent, mon enfant, dans lint?r?t de tous, r?pondit le gentleman. Il y a cinq cents ans, la l?pre avait envahi les pays chr?tiens. Si les malades navaient ?t? parqu?s dans des endroits sp?ciaux, do? ils ne pouvaient sortir quarm?s dune cr?celle dont le son mettait leurs concitoyens en fuite, lEurope serait aujourdhui un vaste ossuaire. Lhumanit? passe son temps ? se d?fendre. Un danger ?cart?, un autre surgit. Ainsi la plaie actuelle de notre civilisation, cest lalcoolisme; il faudra avant peu prendre des mesures ?nergiques pour lenrayer; car il am?ne l?pilepsie, la folie et les d?compositions sanguines de toute esp?ce.

Tout attrist?s par ces r?flexions moroses, les promeneurs atteignirent la ville. Il ?tait temps. Le ciel s?tait soudainement obscurci, une chaleur lourde pesait sur la terre, do? s?levait comme une sorte de bu?e qui r?tr?cissait ? chaque instant lhorizon. Un bruit lointain, ayant quelque analogie avec une canonnade, se fit entendre, et tout ? coup, une rafale furieuse passa, d?capitant les arbres, secouant les maisons. Le vent moumoukaou se levait.

Il ne fallait pas songer ? regagner le port par la tourmente. Sir Murlyton et sa fille furent projet?s contre une muraille, tout pr?s dune porte. Tout ?tourdis du choc, les voyageurs demand?rent asile dans lhabitation.

C?tait une modeste villa occup?e par un pasteur r?form?; ? des compatriotes on fit le plus amical accueil; mais ils arrivaient en plein pr?che, on leur fit signe de se taire et d?couter. Devant une douzaine dauditeurs, le r?v?rend Zacharias, brandissant un papier, tonnait contre un invisible ennemi.

Oui, mes fr?res, ce soir tout Honolulu impie ira assister ? ce spectacle damnable et risquer son salut ?ternel Vous, du moins, vous ne verrez pas cette envoy?e du d?mon, ce supp?t de lenfer, cet ?tre apocalyptique qui na dune femme que la forme, et dont le nom, aux consonances h?bra?ques et hollandaises, ne mappara?t qu? travers les ?pouvantes bibliques.

Le papier imprim?, sur lequel frappait incessamment la main du r?v?rend, n?tait autre quun programme du th??tre, o? la troupe de Sarah Bernhardt donnait le soir m?me une des repr?sentations de sa tourn?e ? travers le monde.

Miss Aurett trouva le moyen de se le faire offrir en prenant cong? de leur h?te de quelques instants.

Cela amusera monsieur Lavar?de, dit-elle ? son p?re. Du fond de son tombeau chinois, il croira revoir un peu son cher Paris.

Le lendemain quand le Heavenway quitta le port de Honolulu, filant vers le Japon, derni?re escale avant la c?te chinoise, il comptait quelques passagers de plus: les Chinois annonc?s au d?part de San Francisco par le capitaine Mathew. Et selon les conventions pass?es, Bouvreuil vivait maintenant avec l?quipage.

Or, si la pr?sence des C?lestes laissait indiff?rents sir Murlyton et sa fille, l?loignement relatif du propri?taire leur causait une certaine satisfaction. Ce dernier du reste se montrait peu. On e?t dit quil seffor?ait d?viter ? ses compagnons de voyage le d?plaisir de le voir. Sil montait sur le pont, il se tenait loin de lendroit o? ils r?vaient, absorb?s dans la contemplation de lhorizon fuyant. Aux repas, il nouvrait la bouche que pour manger. Enfin sa physionomie elle-m?me s?tait modifi?e. Elle avait rev?tu une expression paterne et, dans laspect de lusurier, on ne voyait plus trace dinqui?tude.

Il nen avait plus dailleurs, ainsi que lon peut sen convaincre en lisant le texte du c?blogramme, dat? dHonolulu, que Mlle P?n?lope Bouvreuil re?ut ? Sens, le 19 ao?t, au soir, comme elle finissait de d?ner. Cette d?p?che lui causa une joie si profonde que l?moi de son c?ur de vierge anguleuse se communiqua ? son estomac et quelle en pensa mourir dindigestion. En voici le libell?:

Faisons route pour Tak?ou (Chine). Impossible aller plus loin. Mariage assur?.

Au moment pr?cis o? P?n?lope, fort malade, se mettait au lit, miss Aurett, de lautre c?t? de la terre, quittait le sien et montait sur le pont pour donner un coup d?il ? l?le Graduer, aux r?cifs Maus et Krusenstein que c?toyait la route du steamer. La veille au soir, la jeune fille accompagn?e de son p?re, avait rendu visite ? Lavar?de. Elle lui avait montr? le document chinois apport? ? bord, bien malgr? lui, par le requin captur?; et le journaliste s?tait fait fort den d?chiffrer certains signes.

De m?me que les hi?roglyphes ?gyptiens, dit-il, les premiers caract?res chinois furent de simples reproductions de formes naturelles. Puis le temps marcha et la n?cessit? de rendre par des signes les choses impalpables amena une premi?re complication. Un m?me caract?re repr?senta un ?tre et sa qualit? dominante, le cheval et la vitesse, le vieillard et lexp?rience. Pour ?viter la confusion, le signe primitif subit une l?g?re alt?ration. Suivant les cas, on ajouta ou on retrancha. L?volution de lesprit humain continuait. Chaque jour les id?es plus nombreuses enfantaient de nouvelles inventions graphiques, si bien que les types primitifs, tortur?s, mutil?s, contorsionn?s devenaient m?connaissables. Pourtant, avec de la patience, on arrive parfois ? retrouver le dessin origine, le dessin racine, ? d?m?ler ainsi la filiation du caract?re que lon a sous les yeux, et ? deviner ? peu pr?s le sens de l?nigme pos?e par l?crivain.

Ma foi, avait r?pliqu? lAnglaise, je veux massurer de la justesse de votre th?orie. Je vous laisse ce papier ? deux conditions.

Elles sont accept?es davance.

Dabord, vous me ferez part du r?sultat de vos recherches.

Avec joie, vous le savez bien, mademoiselle.

Puis, avait continu? la jeune fille sans para?tre remarquer lintonation caressante de son interlocuteur, vous prendrez soin de ne point ?garer mon document c?leste, car ? mon retour ? Londres, je veux le placer dans une vitrine avec cette mention: Pi?ce franc-ma?onnique chinoise trouv?e dans lestomac dun requin pr?s dHonolulu.

Et toutes vos amies envieront un pareil souvenir.

Vous lavez dit.

Ainsi engag?e, la conversation s?tait port?e tout naturellement sur la Chine, ce myst?rieux empire des fils de Han, o? quatre cent millions dhommes de race jaune emp?chent, par la seule force du nombre, la p?n?tration europ?enne.

Peuple ?trange, dit Armand. Tout dabord il sest ?lev? jusqu? un haut degr? de civilisation; puis il est demeur? stationnaire, permettant ? lOccident barbare de le d?passer. Je ne vous parlerai ni de la boussole, ni de la poudre, connues dans lEmpire du Milieu plusieurs si?cles avant que la race blanche les d?couvrit. On peut pr?tendre que ces inventions sont le r?sultat du hasard; mais lhypoth?se de la sph?ricit? de la terre indique un raisonnement scientifique avanc?, nest-ce pas? Comme moi, vous savez que le pressentiment de cette v?rit? ne se fit jour dans le monde chr?tien quau quinzi?me si?cle, et quen 1492, lorsque Christophe Colomb quitta lEspagne avec ses trois caravelles, pour en fournir la d?monstration exp?rimentale en allant chercher ce quil croyait ?tre lInde asiatique, la plupart des savants du temps le raill?rent agr?ablement Eh bien, la preuve ?tait faite en Chine d?s lann?e 203 de notre ?re. Le Colomb asiatique, Li-Pa?-Chun, parti aventureusement sur une jonque grossi?re, avait abord? dans le golfe de Californie. S?duits par ses r?cits, ses compatriotes form?rent une seconde exp?dition en lan 206; mais les navires qui la composaient furent dispers?s par la temp?te, et Li-Pa?-Chun vint ?chouer sur le r?cif Krusenstein, voisin des ?les Hawa?, o? il mourut mis?rablement.