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Les cinq sous de Lavar?de

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Quest-ce que vous me chantez-l??

La v?rit? Voici la lettre de mon pauvre cousin.

Il est votre cousin?

Oui venu dIrlande tout expr?s pour me voir.

Le propri?taire ? ces mots eut peine ? r?primer un mouvement de joie. Ses soup?ons vagues prenaient corps. Il devinait quil avait en main un instrument dont le Parisien s?tait servi. Pourquoi? Dans quel but? Voil? ce quil importait de savoir, et ce quil saurait.

Tenez, reprit-il dun ton bonhomme, vous me paraissez aussi affect? que moi-m?me. Voulez-vous accepter un verre de porto? Nous causerons, peut-?tre qu? nous deux nous r?ussirons ? retrouver sa trace; car il nest pas possible quil soit d?j? mort.

Un verre de porto-wine ne se refuse jamais. Vincents accepta. Un instant apr?s, les deux hommes ?taient assis dans la chambre de Bouvreuil, en face dune bouteille dont la panse poussi?reuse attestait l?ge respectable et Vincents racontait et Bouvreuil ?coutait

Cependant, miss Aurett et son p?re, d?livr?s de leur opini?tre poursuivant, s?taient fait conduire dans un restaurant voisin du port, avaient d?jeun? et s?taient ensuite rendus ? bord du Heavenway. Son chargement termin?, le steamer attendait sous pression que la mar?e f?t haute. Tout ?tait dispos? ? bord et les volutes de fum?e qui s?chappaient des chemin?es indiquaient que le navire ?tait pr?t ? prendre le large au premier signal.

La jeune Anglaise ne tenait plus en place. Debout, pr?s de la coup?e, elle fouillait du regard la foule grouillant sur le quai, avec une crainte ?norme de reconna?tre Bouvreuil parmi les promeneurs. ? deux pas, le capitaine du Heavenway, ex-capitaine marchand, que la haute paye offerte par la Box-Pacific-Line avait s?duit, regardait aussi. Il ?tait peu probable quil se pr?sent?t un suppl?ment de chargement ? cette heure; mais on ne sait jamais et le captain ?tait par? ? recevoir limpr?vu.

La t?te massive, le sang ? la peau, la face ?largie par des favoris roux, le ma?tre, apr?s Dieu, ? bord du Heavenway ?tait un Yankee dans toute la force du terme, aimable, peu; bavard, pas; mais pratique au possible, sachant utiliser les ?v?nements et la place. Son navire jaugeait deux mille tonneaux. Il trouvait le moyen dy faire entrer pareil poids de marchandises et par-dessus le march?, les d?funts chinois et les passagers vivants! Lheure du d?part ?tait venue.

Sommes-nous en pression? demanda le capitaine ? son second, debout sur la passerelle.

Oui, monsieur.

? ce moment un homme press?, une valise ? la main, p?n?tra sur le steamer en demandant dune voix anxieuse:

Monsieur Mathew, commandant du Heavenway?

Sir Murlyton et sa fille eurent un geste de m?contentement. Le nouveau venu ?tait Bouvreuil.

Lusurier avait fait parler Vincents, et, de son r?cit, il avait conclu que Lavar?de devait ?tre ? bord du vapeur, car il s?tait trop int?ress? aux Chinois pour que cela ne cach?t pas quelque chose de suspect.

Cette supposition ?tait devenue une certitude lorsquil avait aper?u les Anglais sur le pont.

Monsieur Mathew? r?p?ta-t-il.

Cest moi, monsieur, r?pondit le capitaine en savan?ant vers lui.

Fort bien. Enchant? de faire votre connaissance!

Et lui tendant un imprim?:

Je vais faire la travers?e avec vous Voici qui vous prouvera que je suis en r?gle avec ladministration du Box-Pacific.

M. Mathew sinclina.

Cest parfait, monsieur, seulement

Il y a un seulement?

Oui. Mon navire nest pas am?nag? en vue de passagers. Je ne poss?de que douze cabines.

Cela suffit, d?clara Bouvreuil.

Or, continua imperturbablement lAm?ricain, sept sont occup?es en ce moment

Il en reste donc cinq

Qui sont retenues par des gentlemen qui embarqueront ? lescale dHonolulu.

Le p?re de P?n?lope fit la grimace.

Ce qui signifie? reprit-il avec une visible anxi?t?.

Que jusquaux ?les Sandwich, il mest possible de vous assurer une cabine, mais que, pour le reste du trajet, il vous faudra vous contenter dun hamac dans le poste de l?quipage, ? moins que vous ne pr?f?riez attendre le prochain d?part.

Non, non, je me contenterai de ce quil y a, sempressa de r?pliquer le propri?taire.

Il dut cependant savouer, in petto, que les voyages en mer ne lui r?ussissaient pas, et il ?voqua le p?nible souvenir de la Lorraine.

M. Mathew, portant ? ses l?vres un gros sifflet fix? ? lextr?mit? dune cha?nette dacier, en tira un son aigu et prolong?. ? ce signal, le steamer parut sanimer, tel un monstre marin mugissant et crachant la vapeur. Les pistons gliss?rent progressivement dans les cylindres avec un ronflement sourd. La fum?e fusa par les chemin?es. Et, sous la pouss?e de son h?lice qui se tordait dans un tourbillon d?cume blanche, le Heavenway s?loigna majestueusement du quai.

Lentement, comme pour laisser admirer la ville en son splendide panorama, il traversa le port encombr? comme toujours par une v?ritable flotte marchande; il louvoya par la baie, conduit par le pilote, entre les innombrables navires qui font le service des localit?s voisines: Auckland, Sancelito, Fulton. Plus loin, il d?passa l?lot de la Quarantaine, puis San Rafa?l et le coteau du T?l?graphe. Enfin, apr?s le fortin du Pr?sidio, ayant franchi la passe de la Porte-dOr, le navire stoppa pour laisser rentrer le pilote. Le cotre de ce dernier s?loigna.

Alors, laissant Cliffhouse et l?le des Phoques en arri?re, le Heavenway fendit de son ?trave les flots de loc?an Pacifique.

Les premiers jours de la travers?e s?coul?rent sans incident Le Pacifique restait uni comme un miroir, et les passagers du Heavenway pouvaient se promener sur le pont sans craindre les surprises du roulis.

Miss Aurett et son p?re avaient d?cid? que les autres passagers, marchands de b?ufs am?ricains ou Chinois sans importance, n?taient point gens ? fr?quenter, et ils n?changeaient quelques paroles quavec le capitaine Mathew et son second, M. Craigton. Mais ces gentlemen eux-m?mes, quelque peu embarrass?s en pr?sence de personnes aussi correctes, ne leur ?taient quune faible distraction.

Le dimanche, apr?s une lecture de la Bible, faite ? haute voix par le capitaine entour? de son ?quipage, Bouvreuil avait bien essay? de converser avec les Anglais, mais d?s les premiers mots, la jeune fille lui avait r?pondu si s?chement quil s?tait tenu pour battu et navait plus insist?. Depuis ce moment, il avait ?vit? dapprocher delle, se bornant ? surveiller ? distance tous ses mouvements.

Il avait son id?e, ce propri?taire. Les Murlyton ?tant ? bord, Lavar?de devait y ?tre aussi. Seulement le diable de journaliste ?tait bien cach?, et le p?re de P?n?lope eut beau parcourir le navire, il ne laper??t nulle part. La chambre des machines, la soute aux vivres, le poste de l?quipage, sa demeure future, furent de sa part lobjet dinvestigations minutieuses, qui ne donn?rent aucun r?sultat; mais il y mettait de lent?tement.

Il est ici, se r?p?tait-il, ? un moment quelconque il devra bien se montrer. Il sagit donc de ne pas perdre de vue la jeune miss. Elle est mon indicateur.

Et sur cette ?pith?te polici?re qui e?t fait bondir celle qui en ?tait lobjet, Bouvreuil s?tait mis aux aguets.

Les journ?es des 8 et 9 ao?t se pass?rent sans quil e?t relev? le plus l?ger indice de la pr?sence de son ennemi ? bord, et rentr? dans sa cabine de fort m?chante humeur, il s?tendit sur son cadre en prof?rant contre Armand les plus terribles menaces. Heureusement les forces humaines ont des limites; malgr? son exasp?ration, lusurier sendormit de ce sommeil profond improprement appel? sommeil de linnocence.

Au milieu de la nuit, il fut r?veill? en sursaut par un bruit ?clatant qui retentit sous le plancher de sa cabine. Bouvreuil n?tait rien moins quun h?ros. Il se dressa sur son s?ant et, tr?s ?mu, pr?ta loreille. Mais le silence s?tait fait. Au bout dun instant, le propri?taire se renfon?a dans ses draps en maugr?ant. Il avait eu un cauchemar, voil? tout. Au-dessous des cabines ?tait le compartiment r?serv? aux cercueils. Quelle apparence que le vacarme vint de l?! Les d?funts couch?s dans leurs bi?res sont gens silencieux, de voisinage paisible. Le doute n?tait pas permis, Bouvreuil avait r?v?. Et sur cette affirmation, le d?l?gu? des porteurs de Panama s?tait rendormi beno?tement.

Pour une fois, sa perspicacit? ?tait en d?faut; le bruit venait bien r?ellement de la soute aux tr?pass?s. Lavar?de, une fois enferm? dans sa bi?re, s?tait ennuy? fermement, on le devine. Aux secousses qui agitaient sa prison, il avait compris quon lembarquait. Puis la tr?pidation de larbre de lh?lice lui avait indiqu? le moment du d?part; et, bien quil f?t ? l?troit, il respira ? laise lorsque le mouvement du roulis agitant le Heavenway dun bord ? lautre lui eut apprit que le steamer avait gagn? la haute mer. Nul ne p?n?trait dans le compartiment fun?bre. Le journaliste put donc sortir de sa caisse et se d?gourdir les membres, quelque peu alourdis par sa longue immobilit?. Certes, la promenade entre deux rang?es de cercueils navait rien de fol?tre; certes aussi latmosph?re ?tait impr?gn?e dune senteur musqu?e particuli?re ? la race jaune; mais, comme le jeune homme se le d?clara ? lui-m?me: Il n?tait pas l? pour samuser.

Tant bien que mal, les journ?es du 7 et du 8 ao?t se pass?rent; mais le matin du 9, Armand constata avec inqui?tude que ses provisions emprunt?es ? loffice du China-Pacific-Hotel ?taient ?puis?es. Un peu de chocolat, un cro?ton de pain, voil? tout ce qui lui restait pour accomplir une travers?e de trente-deux jours! Il ne sabandonna pas au d?sespoir et r?solut tout simplement dattendre la nuit pour se glisser vers la cuisine et renouveler ses approvisionnements.

Elle fut longue ? venir, cette nuit. Lestomac vide du voyageur protestait contre la lenteur des heures, mais les objurgations de cet organe ninflu?rent pas sur la d?termination du Parisien. Une imprudence pouvait tout perdre. Il valait mieux souffrir un peu et ne quitter sa cachette quau moment o?, sauf les matelots de quart occup?s sur le pont, tout dormirait ? bord. Enfin, cet instant impatiemment d?sir? arriva.

Armand quitta le compartiment des rapatri?s, se glissa le long des coursives et atteignit sans encombre loffice, qui, sur les b?timents modernes, remplace lancienne soute aux vivres. Biscuits, conserves de b?ufs, bidons de vin furent empil?s ? la h?te dans un morceau de toile que notre explorateur trouva l?.

Son butin empaquet?, il reprit en sens inverse le chemin quil venait de parcourir. Mais la chance qui avait prot?g? son excursion jusque-l?, labandonna soudain. Dans le couloir des cabines, Lavar?de se trouva face ? face avec un homme de l?quipage. Le corridor ?tait ?troit. Le matelot d?visageait Armand et paraissait surpris de ne reconna?tre en lui ni un de ses camarades, ni un des passagers.

What are you doing here? demanda-t-il.

Ce que je fais ici, commen?a le journaliste

Ce quil faisait, il ne pouvait le dire. Un coup daudace seul ?tait capable de le tirer de l?. Brusquement, il se jeta sur le marin sans d?fiance encore, lui passa la jambe et, tandis que lAm?ricain nageait sur le plancher, il s?lan?a en courant dans la direction du compartiment des cercueils. Mais lhomme, furieux, s?tait relev? et se pr?cipitait ? sa poursuite. Armand tourna la t?te sans ralentir son allure. Vingt pas le s?paraient de son ennemi. C?tait suffisant. Dun dernier effort, il atteignit la porte du compartiment, bondit dans sa bi?re et y disparut en faisant retomber le couvercle avec fracas au moment m?me o? le matelot sappr?tait ? entrer dans le hall.

LAm?ricain sarr?ta net. Dun coup d?il il avait reconnu le lieu o? il se trouvait, et ce bruit subit, inexplicable, le terrifiait. Tous superstitieux, les marins. Sans crainte ils bravent les ?l?ments d?cha?n?s mais tremblent au seul nom de linvisible.

Lhomme nalla pas plus loin. Il referma soigneusement la porte de la chambre des morts, dans laquelle, ?mu, il avait jet? un regard un peu troubl?. Rien dinsolite ne lui ?tait apparu. Il remonta sur le pont, assez boulevers?; l?, il confia son aventure aux matelots de quart, et tous, sans h?sitation, d?clar?rent que le camarade avait rencontr? un revenant. Et ils pouvaient bien le dire, par un raisonnement logique: les morts seuls habitent chez les morts; sans nul doute, on se trouvait en pr?sence dune ?me s?par?e de sa guenille terrestre sans ?tre en ?tat de gr?ce.

Impressionn? par les appr?ciations de ses compagnons, celui qui avait poursuivi Lavar?de commen?a ? navoir plus une perception bien nette de l?v?nement. Il en arriva ? se figurer quil avait senti sappliquer sur son mollet un objet plus froid que glace. Son amour-propre, du reste y trouvait son compte. Ce n?tait pas un homme, c?tait un esprit qui lavait renvers?

? cette occasion, on rappela la lutte de Jacob avec lange, mais en d?pit des citations bibliques et de lair d?gag? quaffectaient quelques marins, la peur planait sur le navire.

En passant le quart ? leurs rempla?ants, les matelots leur firent part de lincident merveilleux, en lenjolivant un peu, bien entendu. Les seconds trembl?rent plus fort que les premiers et rapport?rent au poste de l?quipage une nervosit? qui gagna les hommes de proche en proche.

Bref, au matin tandis que Lavar?de, un peu inquiet des suites de laventure, se tenait coi dans sa caisse capitonn?e, il n?tait pas un gabier qui, en suivant les couloirs du steamer, ne se sentit mal ? laise et ninterroge?t dun regard anxieux les coins noy?s dombre, avec la crainte de voir se dresser brusquement l?me en peine du Heavenway.

Or, de bonne heure, sir Murlyton et sa fille ?taient mont?s sur le Pont. Le capitaine Mathew les avait inform?s que ce jour-l?, 10 ao?t, le steamer traverserait le grand courant du Pacifique, d?sign? sous le nom de Kuro-Sivo ou fleuve Noir. Appuy?s au bastingage, ils ?coutaient les explications de lAm?ricain.

Le nom de ce courant, disait-il, est parfaitement justifi?. Il forme un v?ritable fleuve dont les eaux ont une teinte plus fonc?e. Large de huit ? neuf kilom?tres en moyenne, le Kuro-Sivo se fraie un passage ? travers les flots de loc?an. Il est bien le pendant du Gulf-Stream, le courant atlantique.

Mais, demanda Aurett, a-t-il une temp?rature aussi ?lev?e?

Oui, mademoiselle, et si la portion sud du territoire dAlaska est couverte dune v?g?tation abondante, cest uniquement ? linfluence du Kuro-Sivo que ce ph?nom?ne doit ?tre attribu?. Sans cela, comme tout le reste de la presqu?le, la c?te m?ridionale serait obstru?e par les glaces et la flore y serait repr?sent?e par des mousses, des lichens et quelques maigres bouleaux.

Enfin cest quelque chose comme Roscoff en France?

Pr?cis?ment. Seulement le Roscoff am?ricain, qui fut russe autrefois, s?tend sur une longueur de quatre cents kilom?tres.

Sir Murlyton compl?tait ces renseignements par la th?orie connue des courants chauds, quand M. Craigton sapprocha dun air embarrass?.

Quavez-vous donc? demanda M. Mathew ? son second, vous ne semblez pas dans votre assiette.

Cest quil se passe ? bord des choses myst?rieuses.

Le capitaine eut un haut-le-corps.

? mon bord?

Oui, monsieur.

Expliquez-vous.

Je ne demande pas mieux, monsieur Mathew. Voici. Cette nuit, le matelot Fivecreek a rencontr?, dans le couloir des cabines, un ?tre qui avait la forme dun homme.

La forme dun homme, s?cria le capitaine. Quentendez-vous par ces mots: la forme dun homme?

Je veux dire que c?tait seulement une apparence. Fivecreek ne reconnut en lui ni un passager, ni un marin de l?quipage, et il lui demanda ce quil faisait ? cet endroit.

Eh bien?

Mal lui en prit, continua Craigton, car soudain il entendit des paroles dites en une langue inconnue puis un froid terrible. On e?t dit quun bloc de glace lui ?tait appliqu? sur la peau. Limpression fut si forte quil tomba ? terre.

M. Mathew haussa les ?paules.

Fivecreek ?tait ivre Il a r?v?.

Je ne crois pas, monsieur. Le premier moment de stupeur pass?, le gar?on se releva et poursuivit le singulier promeneur, mais celui-ci gagna le compartiment des morts et y disparut avec un fracas de tonnerre.

La jeune Anglaise regarda son p?re, moiti? s?rieuse, moiti? souriante.

Elle devinait bien qui ?tait lauteur de la panique. Elle riait ? la pens?e de Lavar?de devenu un revenant pour l?quipage; mais, comprenant que le jeune homme ?tait sorti de sa cachette pour remplacer ses vivres ?puis?s, elle ?prouvait une sourde inqui?tude. Avait-il r?ussi dans son exp?dition, et dans ce moment m?me ne souffrait-il pas de la faim?

Le capitaine se tut un instant. ?videmment il ?tait embarrass?. Les r?glements maritimes nont pas pr?vu le cas o? un revenant sintroduirait ? bord. Que devait-il faire? La r?ponse ? la question ne vint pas, et plut?t que de rester court, M. Mathew jugea politique daffecter lincr?dulit? la plus compl?te.

Monsieur Craigton, dit-il dun ton goguenard, je ne con?ois pas que vous, un officier s?rieux, vous vous fassiez l?cho de pareils contes. Veuillez pr?venir Fivecreek que sil lui arrive encore des aventures merveilleuses, je le mettrai aux fers pour calmer son imagination.

Le second sinclina, mais, tout ? coup, il demeura courb? en deux, sans achever le mouvement commenc?. Une voix avait prononc? ces paroles:

Mest avis que le matelot na point r?v?. Jai moi-m?me ?t? r?veill? cette nuit par un grand bruit qui paraissait venir de lendroit o? sont les cercueils.

Tout le monde s?tait retourn? vers celui qui avait parl?. C?tait Bouvreuil. Mont? sur le pont depuis quelques minutes, il avait ?cout? sans ?tre remarqu? le rapport du second. Linqui?tude de la jeune Anglaise ne lui avait pas ?chapp? et flairant vaguement une corr?lation entre laventure du matelot et la disparition de son introuvable gendre, il s?tait m?l? ? la conversation. Le capitaine toisa le passager.

Vous pr?tendez avoir entendu?

Oui, capitaine, je vous le r?p?te, jai ?t? tir? de mon sommeil par un bruit ?pouvantable.

Et, questionna le second, avez-vous remarqu? ? quelle heure le fait sest produit?

Il pouvait ?tre environ minuit.

Craigton hocha la t?te.

Cest bien lheure indiqu?e par Fivecreek.

Quant ? M. Mathew, il ne riait plus. Point esprit fort du tout, nayant quune instruction primaire peu sup?rieure ? celle de ses subordonn?s, le capitaine, en dehors de son m?tier quil connaissait bien, ?tait ignorant de toutes choses. Rien d?tonnant ? ce quil partage?t les superstitions de ses matelots. Il avait essay? de railler dabord, mais le t?moignage dun passager donnait ? lincident un caract?re dauthenticit? ind?niable. Le navire ?tait hant?. Et M. Mathew songeait, avec un malaise inexprimable, quavant datteindre Honolulu, premi?re escale du steamer, il faudrait vivre sept jours dans un ?troit espace ou un ?tre de lautre monde avait ?lu domicile. La perspective n?tait rien moins que gaie.

Miss Aurett suivait ses pens?es sur son visage. Elle essaya d?garer lopinion du brave homme et dun ton indiff?rent:

Je crois quun colis mal attach? sera tomb?, dit-elle; cela expliquerait le vacarme qui a r?veill? monsieur.

Elle d?signait Bouvreuil. Celui-ci navait pas quitt? la jeune fille des yeux et ses soup?ons avaient pris corps. Son jeu ?tait de contrecarrer lAnglaise; aussi il sempressa de r?pondre:

En effet, mais la rencontre faite par le matelot Fivecreek nest pas expliqu?e par cette hypoth?se.

Puis dun air bonhomme:

Il me semble dailleurs facile de savoir ? quoi sen tenir.

Ah! fit M. Mathew, et comment, je vous prie?

L?tre fantastique sest dissip? dans la chambre des Chinois. Il suffirait de placer un factionnaire ? la porte de cette pi?ce. Ou la supposition de mademoiselle est la bonne et il ne se produira plus rien danormal, ou le marin a bien vu et alors le visiteur myst?rieux fera encore des siennes. Nos doutes seront ainsi transform?s en certitude, et nous naurons plus, le cas ?ch?ant, qu? faire dire quelques pri?res pour assurer le repos de l?me errante et le n?tre.

Aurett avait p?li l?g?rement. Le compartiment des rapatri?s gard?, Lavar?de ?tait condamn? ? mourir de faim ou ? savouer vaincu. Lune ou lautre alternative lui paraissait d?solante. Et cependant M. Mathew, enchant? de la solution propos?e par lusurier, se tournait vers son second en se frottant les mains.

Vous avez compris, monsieur Craigton?

Parfaitement, monsieur Mathew.

Eh bien! Faites que la porte de la chambre jaune soit constamment surveill?e.

Bouvreuil lan?a un regard de triomphe ? la jeune miss. Celle-ci d?tourna la t?te; mais lusurier avait eu le temps de constater que ses yeux ?taient humides. De fait, Aurett avait ?prouv? une ?motion p?nible en entendant lordre du capitaine. Un d?sir fou de bondir sur le propri?taire et de l?treindre ? la gorge avait poss?d? la douce enfant, et le souci du convenable, toujours pr?sent dans une cervelle britannique, avait failli ?tre vaincu. Ce n?tait plus seulement de lantipathie quelle ?prouvait pour Bouvreuil, mais un sentiment rageur qui ressemblait fort ? de la haine. Sans d?plaisir, elle e?t vu le p?re de P?n?lope aux prises avec les plus abominables aventures. En un mot, la col?re apprenait la f?rocit? ? linnocente cr?ature qui, jusque-l?, navait connu que le sourire et la bont?. Lagneau devenait enrag?. Et par contrecoup, la jeune fille, qui jusqualors, s?tait avou? timidement quelle ressentait une certaine amiti? pour Armand, en arriva ? se d?clarer nettement que le mot amiti? ?tait insuffisant.