.

Les cinq sous de Lavar?de

( 15 39)



? larriv?e dArmand, tous se lev?rent; et lun deux, que le Parisien reconnut sans peine pour le Chinois de la Bourse des Marchands, dit ? ses compagnons:

Voici le brave dont je vous ai parl?.

Le journaliste salua sans para?tre g?n? par les regards scrutateurs que fixaient sur lui trois paires dyeux obliques.

Asseyez-vous, reprit le lettr? au bouton dambre.

Volontiers, fit Lavar?de, profitant de la permission; et ? part lui, il ajouta: Quelle diable daffaire vont me proposer ces faces de safran?

Le guide s?tait discr?tement retir?. Apr?s un silence, le C?leste qui d?j? avait pris la parole sadressa au Parisien:

Vous n?tes pas Anglais, nest-ce pas?

? quoi avez-vous reconnu cela?

Vous vous exprimez bien, mais avec un accent particulier qui ma convaincu que vous ?tes n? en France.

All right.

Cest m?me ce qui ma d?cid? ? vous fixer un rendez-vous.

Armand sinclina, attendant que son interlocuteur voul?t bien sexpliquer. Celui-ci continua:

Cinq cents dollars sont bons ? prendre.

Cinq cents dollars, pensa le Fran?ais! Tous ces Chinois sont avares Leur affaire doit ?tre ?pouvantable.

Le lettr? se m?prit ? lexpression de sa physionomie.

Voyons, dit-il, ne finassons pas. Nous sommes autoris?s ? aller jusqu? deux mille. Cest le dernier prix. Acceptez-vous?

? ce prix-l?, murmura Lavar?de, ils vont me demander de faire sauter toute la ville.

Eh bien?

Eh bien! Cest convenu. Quand toucherai-je la somme?

Dans trois jours, ? minuit.

Ah!

Il y avait du d?sappointement dans cette exclamation. En recevant de suite une portion de la prime promise, le Parisien e?t pu renoncer ? lannonce du Californian-Times qui avait d?plu ? miss Aurett.

Quavez-vous? interrogea le Chinois.

Rien. Je r?p?te: cest convenu. Que faut-il faire?

Attacher un pav? aux pieds dun cadavre, et pr?cipiter le tout dans la mer.

Ah! dit Armand avec un sourire Cest vous qui lavez fait, ce cadavre?

Non, cest la maladie.

Tiens il ne sagit pas de cacher un crime? Alors pourquoi moffrez-vous deux mille dollars?

Puis, se frappant le front:

Jy suis! Toujours le drame Il y a un h?ritage?

Non.

Alors, je ne comprends plus.

Avez-vous besoin de comprendre?

D?s lenfance, je nai su agir que lorsque le but mapparaissait distinct, net et point criminel.

Les Chinois se regard?rent, ils eurent un rapide colloque ? voix basse; puis, celui qui d?cid?ment ?tait le porte-parole reprit:

Soit, vous allez ?tre satisfait.

? la bonne heure!

Mais souvenez-vous que rien au monde ne pourrait vous soustraire ? notre vengeance, si vous nous trahissiez.

Menace inutile, fit Lavar?de tranquillement. Si j?tais poltron, je ne serais pas ici. Pourquoi vous trahirais-je, puisque je nai pas peur de vous?

Son interlocuteur parut go?ter le raisonnement, et, dune voix lente, commen?a:

Notre nom est: Lotus blanc.

Notre nom est: Pas dhypocrisie.

Ah! bien! interrompit Armand, jy suis Il sagit dun complot politique Vous ?tes les r?volutionnaires de lEmpire du Milieu. Jaime mieux ?a!

Le lettr? lui jeta un coup d?il bienveillant.

Vous ?tes au courant, tant mieux. Un mot seulement est inexact dans votre d?finition. Nous ne sommes pas plus r?volutionnaires que les gens de ce pays qui disent: LAm?rique aux Am?ricains! Nous disons nous: La Chine aux Chinois! Conquis par une horde mandchoue, qui aujourdhui d?tient le pouvoir, nous pr?tendons d?livrer notre patrie et ?tablir un gouvernement national chinois.

Et pour vous faire la main vous massacrez des Europ?ens ? Shanghai, Canton, dans le Petchi-Li!

Nous d?plorons ces massacres sans pouvoir les emp?cher. Le bas peuple se souvient quen 1860 les soldats dEurope ont aid? ? l?crasement des Tai-Pings vou?s ? la m?me ?uvre que nous; et dans son ignorance, il englobe tous les Europ?ens dans la m?me haine. Mais, dit le lettr? en souriant, nous ne nous sommes pas rassembl?s pour faire un cours de politique int?rieure. Revenons ? nos moutons, cest, je crois, une expression fran?aise.

En effet, affirma le journaliste que le tour de lentretien amusait.

Voici donc la chose: Dans cette ville habite un nomm? Kin-Tchang, Mandchou dorigine. Autrefois, en Chine, il avait livr? aux autorit?s deux affili?s du Lotus blanc. Sachant que la Soci?t? venge ses membres, il s?tait expatri?. Il ?tait en s?ret? ici. Le gouvernement des ?tats-Unis est mal dispos? ? notre ?gard; une grande r?serve nous est impos?e. Nous tenions cependant ? punir son infamie. Vous savez que nous avons lamour du sol natal. Si nous ?migrons, cest ? la condition expresse quen cas de d?c?s notre d?pouille mortelle sera ramen?e en Chine.

Cest connu cela. Vous avez m?me lhabitude, qui nous para?t singuli?re en Europe, de faire fabriquer votre cercueil de votre vivant. Vous lui donnez une place en vue dans votre logis, et vous mettez une sorte de coquetterie ? lenjoliver de sculptures, de dorures

Lhomme au bouton dambre inclina la t?te dun air satisfait.

Tr?s exact! Eh bien! Nous avons d?cid? que le corps du Mandchou Kin-Tchang ne rentrerait pas dans lEmpire du Milieu.

Diable!

Avec nos usages, une pareille punition semble pu?rile; mais le journaliste comprenait que les id?es chinoises faisaient de cette exclusion une peine terrible. Le lettr? poursuivit:

Il eut sans doute vent de notre projet, car il prit ses pr?cautions Il est mort hier et son corps, imm?diatement enlev?, a ?t? transport? au dock de la Box-Pacific. Vous ignorez peut-?tre ce quest cette Compagnie de navigation?

Le journaliste ne r?sista pas au d?sir de montrer un peu d?rudition et, du ton dun professeur en chaire:

Vous allez voir si je lignore, dit-il Vos compatriotes sont nombreux dans l?tat de Californie. Marcel Monnier en compte plus de cinquante mille. Autrefois, ceux qui succombaient sur la terre dexil ?taient rapatri?s par une jonque chinoise qui faisait la navette entre la c?te am?ricaine et la c?te asiatique. Un d?part tous les deux mois environ. C?tait trop peu. Les d?funts restaient en souffrance. Il y avait une lacune ? combler. Aussi une Soci?t? yankee se forma, fr?ta quatre vapeurs, dotant dun d?part, chaque quinzaine, les feus fils de Han, cest ainsi que vous vous d?signez vous-m?mes, nest-il pas vrai?

Parfaitement, affirma le lettr? ravi.

Comme le macchab?e ne donne pas toujours en quantit? suffisante, les steamers de la Box-Pacific-Line-Company compl?tent leur chargement en acceptant des marchandises et m?me quelques passagers que ces corbillards nautiques neffraient point. Voil?!

Allons, d?clara lhomme au bouton dambre d?cid?ment conquis, je vois que jai eu la main heureuse.

Armand sinclina.

Voici ce que nous attendons de vous. Le cercueil de Kin-Tchang porte le num?ro 49. Il sagit den extraire le Mandchou et de le jeter ? la mer avec une bonne pierre au cou.

Et vous offrez deux mille dollars pour si peu de chose?

Cest plus difficile que vous ne croyez. Aucun de nous ne peut mener ? bien lentreprise. Dabord, pas un Chinois naccomplirait ce sacril?ge. Ensuite la Compagnie est sur le qui-vive, et le gardien du dock doit se d?fier de tout ce qui ressemble ? un sujet du fils du Ciel.

Tandis quil naura pas de m?fiance envers moi, Europ?en, acheva le Parisien et jen abuserai pour d?t?riorer sa cargaison.

Cest cela m?me.

De plus, ajouta Lavar?de, la Soci?t? est am?ricaine, et, en cas dinsucc?s, vous ne vous souciez pas davoir affaire aux tribunaux de lUnion En effet, je commence ? comprendre les difficult?s: effraction, vol, sacril?ge, etc.

Son interlocuteur se mordit les l?vres, mais se remettant aussit?t:

Dame! Deux mille dollars, dix mille francs en monnaie fran?aise

Valent bien que lon coure quelques risques. Cest mon avis. Jaccepte le march? Mais comment la somme me sera-t-elle remise?

Le dock est ? cinquante m?tres du port. Durant toute la troisi?me nuit, ? compter de celle-ci, un des n?tres y sera en faction. En lui pr?sentant le cadavre, vous toucherez largent.

Donnant, donnant. Cela me va. Il ne me manque plus qu? trouver le moyen dentrer dans le dock.

Cela vous regarde. Cependant, je veux vous donner un renseignement utile.

Voyons?

Lemploy? qui sera de garde cette nuit-l? est un nomm? Vincents, Irlandais dorigine; il prend ses repas ? Oxtail-Tavern, dans Susgrave street, ? c?t? des installations de la Box-Line, en face lOceanic-Steamship.

Cest not?.

Jajouterai encore ceci: Il est indispensable dagir au moment fix?; car le lendemain matin, les bi?res seront embarqu?es sur le Heavenway, qui prendra la mer dans la journ?e.

Le visage du journaliste sillumina et ne pouvant se contenir plus longtemps, laimable gar?on s?cria:

Eur?ka!

Vous avez trouv? quoi? interrogea le Chinois, prouvant ainsi quil m?ritait de porter linsigne des lettr?s.

Ce que je cherchais; soyez heureux, vous aurez votre Mandchou.

Et mentalement il ajouta:

Il me g?nerait trop sans cela.

Tout ?tant arr?t?, le jeune homme prit cong? de ses h?tes et regagna lh?tel en fredonnant. Sans doute, il avait rapport? du quartier chinois une gaiet? robuste, car le lendemain, au d?jeuner, sir Murlyton et miss Aurett s?tonn?rent de sa belle humeur. Ils lui en firent la remarque.

Bon, r?pliqua Lavar?de, vous allez comprendre ma joie. Aujourdhui, lundi 3 ao?t, jai lhonneur de vous annoncer que, jeudi 6, je quitterai San Francisco.

Ah! pronon?a derri?re lui une voix qui le fit tressaillir.

Il se retourna. Bouvreuil ?tait aupr?s de lui. Bouvreuil qui, frapp? de son air r?joui, s?tait approch? sans bruit et avait entendu ses derni?res paroles.

Un instant, Armand avait oubli? son ennemi, mais, si d?sagr?able que lui f?t son apparition, il se garda den rien laisser voir.

Tiens! Encore ce brave monsieur Bouvreuil, dit-il en souriant.

Moi-m?me. Vous parliez de votre d?part, et comme lint?r?t que je vous porte minterdit de vous quitter

Voyez un peu combien est vrai laxiome: En amiti?, il en est toujours un qui aime et lautre qui se laisse aimer. Je suis lautre, et je compte bien vous fausser compagnie.

Ne lesp?rez pas. Ma fille P?n?lope attend

Le nom de la fille de lusurier avait le don dexasp?rer Armand.

Monsieur Bouvreuil, dit-il, P?n?lope attendait Ulysse en filant. Par prudence, je vous engage ? en faire autant.

Son pied avait des mouvements inqui?tants. Le propri?taire s?loigna, non sans avoir d?coch? au jeune homme cette phrase saugrenue:

Vous ?tes vif, mais je suis tenace. Nous verrons bien!

D?barrass? de lui. Lavar?de conta ? ses compagnons de voyage son exp?dition chez les semelles de feutre. Il leur fit part du projet qui, tout naturellement, avait germ? dans son cerveau: prendre la place du mandarin Kin-Tchang et gagner la Chine dans le cercueil 49, r?serv? au d?funt Murlyton se r?cria:

Mais alors, ma fille et moi devrons prendre passage sur ce navire fun?bre, le Heavenway et passer une vingtaine de jours au milieu des tr?pass?s.

Aurett avait p?li l?g?rement. Cependant, elle se h?ta dinterrompre lAnglais.

Nous navons pas le droit de mettre obstacle au d?part de M. Lavar?de. Ce serait incorrect, mon p?re.

Sans doute, mais

Vous exag?rez beaucoup ma sensibilit? nerveuse. Je suis plus intr?pide que vous ne semblez le croire, et la travers?e sur le steamer du Box-Pacific-Line ne me para?tra pas autrement insupportable.

Le journaliste comprit tout ce quelle ne disait pas. Il voulut la remercier, mais elle larr?ta, et souriante:

Vous avez vu la mort de pr?s pour moi; ? mon tour, je verrai les morts; je macquitte.

Elle d?bita cela gentiment, avec tant de bonne gr?ce que sir Murlyton fut persuad? que ses craintes n?taient pas fond?es. Rien ne sopposait, d?s lors ? ce quil ret?nt deux cabines ? la Compagnie de navigation, d?s quil aurait re?u largent de Londres. Et lincident fut clos ? la satisfaction g?n?rale. Armand pria seulement ses amis de faire tous leurs efforts pour d?router linsupportable Bouvreuil, et tous attendirent lheure de se pr?senter au Californian-Times pour conna?tre le r?sultat de lannonce parue le matin.

? la nuit, ils se rendirent au bureau du journal. Le nombre des lettres arriv?es ? ladresse de L. P. D. 26 atteignait cinq cents, ce qui, ? 10 cents par missive, repr?sentait 250 francs ou 50 dollars, le double de ce quil leur fallait.

? puissance de la r?clame! d?clara le gentleman ravi qui, ainsi quil avait ?t? convenu, se contenta de pr?lever les vingt-six dollars r?clam?s au t?l?graphe.

Cinquante minutes plus tard, il avait c?bl? ? ses banquiers de Londres et il rentrait au China-Pacific, o? les jeunes gens lavaient pr?c?d?. Il les trouva au parloir et, tout rass?r?n? par lassurance d?tre bient?t muni dargent, il dit ? Lavar?de en lui serrant la main ? la briser:

Je commence ? croire que vous h?riterez de votre cousin.

Nous ne sommes pas au bout du voyage.

Bast! Vous ?tes homme ? ne pas d?penser vos cinq sous et ? faire fortune en route.

Armand lui rendit son shake hand et il murmura:

Nous sommes dix mille comme cela, au boulevard, qui vivons en g?n?ral dans le r?ve Si nous nous mettions en t?te damasser de largent, il nen resterait bient?t plus pour les financiers.

XIII.The Box-Pacific-Line-Company

Susgrave street est une rue ?troite qui aboutit sur le port. Cest l? quest la taverne de la Soupe-?-la-queue-de-b?uf, ? Oxtail-Tavern, o? d?jeune lIrlandais Vincents, lemploy? du Box, signal? ? Armand par son Chinois aux deux mille dollars.

Le mardi, ? midi, ayant bross? son complet de coupe anglaise et liss? sa moustache brune, Lavar?de entra en ce cabaret, les yeux p?tillants de joyeuse esp?rance. Il traversa, sans le regarder, le public de marins, douvriers du port et de bas employ?s entass?s aux tables, sapprocha du comptoir et sadressa ? la patronne, grosse comm?re couperos?e, qui ?clatait dans sa robe.

Pardon, madame, un renseignement, sil vous pla?t?

Tout ce que vous voudrez, gentleman, r?pondit la forte dame en minaudant.

Mille fois bonne. Nauriez-vous pas, parmi vos h?tes, un sir Vincents?

Si bien.

Est-il ici en ce moment?

La taverni?re parcourut la salle du regard, et la bouche en c?ur:

Il y est. Tenez, l?-bas dans le coin. Celui qui est assis ? la petite table ronde.

Tout seul?

Oui, il pr?f?re cela.

Armand lan?a ? laubergiste un coup d?il qui pensa la faire p?mer daise, et se dirigea vers le personnage quelle lui avait d?sign?. Gros, court, les cheveux blonds-roux, Vincents, install? dans un angle de la salle, mangeait gloutonnement en lisant un journal. Ses poings charnus allaient et venaient sans quil lev?t la t?te, et il ?tait ? ce point absorb? par sa double occupation que, seul peut-?tre de l?tablissement, il navait pas remarqu? lentr?e du Parisien.

Celui-ci prit tranquillement un escabeau, sassit en face de lemploy? du Box-Pacific, et appliquant la main sur le journal:

Cest ? M. Vincents que jai le plaisir de parler, demanda-t-il?

Lhomme toisa celui qui le d?rangeait ainsi. S?rement, il ?tait m?content d?tre troubl? dans son repas, mais le journaliste ne s?mut pas pour si peu:

Vous ne me connaissez pas, reprit-il, cest tout naturel jarrive de France. Je cherche un cousin qui habite la ville. Il se nomme Vincents et il a droit ? la moiti? dun h?ritage. Le gaillard a quitt? le pays il y a de longues ann?es je ne lai jamais vu, alors je parcours Frisco, visitant tous les Vincents Peut-?tre ?tes-vous le bon!

Moi? grogna son interlocuteur.

Dame! Cest possible. Au reste, nous allons bien le voir. Mais je d?jeunerai en m?me temps, cela sera plus agr?able pour causer. Y a-t-il du vin pr?sentable ici?

Le visage de Vincents se d?rida.

Oui, seulement, il est cher.

Bah! Je ne vise pas ? l?conomie Vous ne refuserez pas de me faire raison.

Cette fois, la figure de Vincents devint presque aimable. Comment ne pas bien accueillir, du reste, un inconnu qui vous propose un h?ritage et du vin g?n?reux? Sur son ordre le boy qui faisait le service leur apporta un plat quelconque et pla?a devant eux une bouteille cachet?e et deux verres. Lavar?de les remplit aussit?t, et choquant le verre de son vis-?-vis.

? votre sant?, dit-il, et puissiez-vous ?tre mon cousin! Ceci sans compliment, vous avez une physionomie qui me va

Son commensal cligna des yeux, lampa dun trait le vin qui lui avait ?t? vers?, puis faisant claquer la langue:

Fameux tout de m?me, murmura-t-il, dommage que lon nen puisse pas faire son ordinaire.

On le pourrait, reprit le Parisien en baissant la voix, si lon avait la chance dh?riter.

Ah ??! oui, seulement Voyons, parlons donc de laffaire en question.

Je ne demande pas mieux, puisque jai fait le voyage dAm?rique expr?s Mais laissez-moi manger un peu, je meurs de faim.

Le boy venait de servir Lavar?de, et pendant un instant, le journaliste parut sabsorber dans la d?gustation du rago?t au pippermint plac? devant lui. Vincents lobservait en dessous, avec une impatience quil e?t sans doute exprim?e, si Armand navait pris soin de remplir son verre ? plusieurs reprises. On ne bouscule pas lhomme qui distribue si g?n?reusement le lait de la vigne. Enfin il jugea son sujet bien ? point, et, entamant une seconde bouteille que le gar?on lui pr?sentait avec le respect du d?bitant pour le client qui fait de la d?pense:

Mon cher monsieur Vincents, dit-il, vous concevez que mon enqu?te est d?licate et que, pour n?tre pas victime dun aventurier quelconque, jai d? mentourer de pr?cautions.

Sans doute, mais

Vous ne pouvez ?tre confondu avec les aigrefins si nombreux en cette ville. Vous ?tes un citoyen. Honorable, vivant de son travail et auquel mon estime est acquise. Mon entr?e en mati?re avait seulement pour but de vous prier de vouloir bien r?pondre ? certaines questions pr?liminaires indispensables.

Vous navez qu? interroger, je r?pondrai.

Lemploy? ?tait visiblement sur des charbons. Il avait h?te de savoir.

Bon, murmura Lavar?de, le poisson est ferr?, il ny a plus qu? tirer la ligne.

Et gracieusement:

Connaissez-vous le lieu de votre naissance, monsieur Vincents?

Lhomme eut un mouvement d?paules:

By god! En voil? une demande. Je suis rest? jusqu? vingt ans au Pays.

Qui se nomme?

Ladbroke-Hill, ? six milles de Dublin Irlande!

Le Parisien simula une surprise joyeuse, et par r?flexion, le visage de Vincents s?claira:

Vous continuez linterrogatoire, demanda-t-il timidement?

Je crois bien, vous ?tes fils de?

De Jos?-Williams Vincents, de Ladbroke, et de Marie-Paulina Crooks, de Noxleburg.

Tr?s bien.

Tr?s bien, fit lemploy? haletant, suis-je votre cousin?

Presque

Comment presque?

Oui, il ne reste quun point ? ?claircir.

Faites vite.

Affol? ? la pens?e dh?riter, Vincents avait une si ?trange figure que le journaliste fut sur le point d?clater de rire, ce qui, sans nul doute, aurait compromis le succ?s de sa n?gociation Il se contint, non sans peine, et poursuivit:

Navez-vous pas souvenir dune vieille parente qui habitait Dublin? Riche et tr?s avare, elle ne voyait jamais ses parents, craignant sans doute que les pauvres gens ne lui empruntassent quelque chose:

Lemploy? parut chercher:

Non, dit-il enfin avec effort, tremblant que sa r?ponse ne mit fin ? son r?ve dor?; mais cela na rien d?tonnant Le p?re est mort quand javais douze ans, et la m?re la suivi en terre au bout de quelque mois.

Cherchez bien, la tante Margareth?

Margareth, s?cria Vincents triomphant, je connais ce nom-l?.

Parbleu! pensa Lavar?de, il est assez commun en Irlande.

Puis, avec une gravit? parfaitement jou?e, le jeune homme tendit les mains ? son interlocuteur en disant:

Cousin

Lautre ne le laissa pas achever.

Cousin, r?p?ta-t-il.

Nous le sommes, cela ne fait plus de doute pour moi. ?coutez donc: la tante Margareth est d?c?d?e laissant huit mille livres sterling, deux cent mille francs ? partager par moiti? entre vous et moi, ? la condition que nous toucherons tous deux le m?me jour. Elle a voulu s?rement r?parer ainsi ses torts envers les deux branches de la famille.

Et au pauvre diable qui l?coutait bouche b?e, il raconta comment lui-m?me, ?tant quelque peu press? dargent, s?tait d?cid? ? venir en personne retrouver son cousin. Il lui dit ?tre descendu au China-Pacific-Hotel, dans Montgomery street, ce qui fit ouvrir de grands yeux au besogneux Vincents.

De ce train-l?, remarqua ce dernier, vos quatre mille livres ne vous conduiront pas loin. Moi, je ne ferai pas le grand seigneur Jach?terai de la terre en Irlande et je vivrai en fermier.

Lavar?de ne se souciait pas de conna?tre les projets davenir de son pseudo-parent; il linterrompit donc pour demander:

? quelle heure devez-vous rentrer ? votre office?

? deux heures.

Il est moins cinq.

Que mimporte maintenant. Jai envie de leur donner ma d?mission.

Armand sursauta:

Ah! non, pas ?a, s?cria-t-il.

En une seconde, il voyait r?duit en poudre son plan si p?niblement dress?.

Pourquoi pas ?a?

Mais parce que