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Les cinq sous de Lavar?de

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Nous avons la vie sauve, murmura Jos? bas ? Bouvreuil, rien nest perdu encore Je connais le pays, et je vous r?ponds que nous nous retrouverons face ? face avec ce trop confiant Fran?ais.

Un peu remis de la bourrasque passag?re, sir Murlyton se rendit compte du service quArmand venait de lui rendre, ainsi qu? sa fille. Celle-ci, de son c?t?, lavait compris de suite. Aussi, leur reconnaissance sen accrut avec leur amiti? pour le bon diable au destin de qui ils ?taient attach?s pour toute une ann?e. Et ce fut pour eux une simple question de conscience de rappeler ? Lavar?de quil n?tait pas en route uniquement pour renverser don Jos? de son tr?ne pr?fectoral.

Votre voyage, dit lAnglais, ne doit pas souffrir de tels retards. Honn?tement, je suis pr?t ? d?compter de sa dur?e les jours perdus ici pour notre salut personnel.

Non pas, fit Armand, ce sont l? menus incidents quil faut pr?voir lorsquon voyage sans argent. Cest la compensation n?cessaire.

Soit, mais que comptez-vous faire maintenant?

Parbleu, continuer ce que jai commenc? ici.

Le r?volution!

Certes de ce coin perdu de la Cordill?re am?ricaine, o? irais-je pour trouver mieux et mavancer un peu? Je ne puis ex?cuter de besogne plus avantageuse que celle de r?volutionner le pays. Dailleurs, je ne le voudrais point que jy serais forc? Ces gens nont dautre objectif que de marcher sur la capitale; je suis leur chef, je dois les suivre, ainsi que disait chez nous Ledru-Rollin, en 1848 R?fl?chissez-y; au surplus, en agissant de la sorte, je reste dans mon programme; la capitale, San-Jos?, est dans la direction du nord. Je dois aller vers le nord, pour mefforcer de rejoindre San-Francisco. Par cons?quent, je marche ? la t?te de ma troupe; je madresse au nouveau pr?sident, une fois arriv? l?-bas, et, ? titre de r?compense, je lui demande le moyen de continuer mon voyage.

Avez-vous song? aux difficult?s qui vous attendent pour atteindre San-Francisco?

Non. Je les rencontrerai toujours assez t?t.

Mais il vous faudra traverser tout listhme am?ricain qui nest pas riche en voies carrossables, ni en chemins de fer; franchir le Nicaragua, le San-Salvador, le Guatemala; ensuite, cest le Mexique ? parcourir dans toute sa longueur jamais vous narriverez.

Surtout, interrompit gaiement Lavar?de, surtout si je ne commence pas Donc, commen?ons.

Et, ayant donn? ? ses partisans le signal du d?part, le g?n?ral enfourcha sa mule et se mit en route. Fid?le historien de cette aventure, nous devons reconna?tre quil ne courait pas grand p?ril. ? son arriv?e, ce n?tait partout quacclamations et vivats. Sur son passage, on tirait des co?tes, des p?tards; on se disputait lhonneur de le loger, de lh?berger, lui et sa suite, cest-?-dire Murlyton et Aurett. D?j? m?me, parmi les gens de son arm?e et dans les contr?es que lon parcourait, le bruit s?tait r?pandu que ces deux personnes ?taient sa femme et son beau-p?re.

Et quelques-uns des siens r?p?taient cela aux autres, avec un petit air entendu, des hochements de t?te significatifs, que seuls nos trois voyageurs ne comprenaient pas. ? la fin miss Aurett voulut en avoir le c?ur net. La troupe se dirigeait vers le pays des Guetarez; on suivait un chemin au pied de la montagne Dota, et le hasard de la route avait log? l?tat-major de la petite colonne dans une hacienda, la Cascante, dont Mlle Luz, une aimable se?orita, faisait les honneurs. Pendant que Lavar?de pansait sa blessure de l?paule avec laide accoutum?e de sir Murlyton, les deux jeunes filles caus?rent, et Aurett apprit tout de la bouche de Luz:

Un article de la Constitution du 22 d?cembre 1871 porte que le pr?sident de la R?publique costaricienne est ?lu pour quatre ans, non r??ligible; il doit justifier dun capital de 50 000 francs, ?tre ?g? dau moins trente ans et ?tre mari?.

Bon, pensa la petite Anglaise, M. Armand a l?ge n?cessaire; il est en train de gagner quatre millions, et ses amis le croient mari? Je ne dois pas les dissuader Je continuerai de passer pour sa femme, et ce sera tr?s plaisant, tr?s humbug, de le faire acclamer pr?sident.

Elle accompagnait ses r?flexions dun sourire mutin, qui, involontairement, en disait plus long m?me quelle ne pensait. Cest quelle se prenait tout de bon ? tendrement aimer damiti? certes, mais damiti? profonde son jeune et courageux d?fenseur.

Le voyage se continua sous les m?mes auspices. Moins de vingt jours apr?s le d?part du golfo Dulce, notre ami fit une entr?e triomphale ? San-Jos?, o? la rumeur publique avait annonc? son arriv?e. Les d?p?ches t?l?graphiques aidant, un coup de th??tre inattendu guettait ici le g?n?ral La Bareda. Les cloches sonnaient ? toutes vol?es, les deux canons de la ville tonnaient, le peuple clamait, et les bourgeois, petits et grands, attendaient r?sign?s, sentant quil ny avait pas ? lutter contre la pouss?e populaire.

Partis de Cambo deux cents, les amis du Lib?rateur des peuples ?taient six mille en arrivant ? San-Jos?. Sur la place Mayor lattendaient larm?e rang?e sur un c?t?, cent cinquante hommes environ, les d?l?gations des villes de Puntarenas, dOrosi, dAngostura, rang?es sur une autre face du carr?; on remarquait surtout les d?l?gu?s de Cartago, la cit? rivale, qui ?taient venus saluer le Lib?rateur. En face de larm?e se tenaient les autorit?s de toutes sortes, et les g?n?raux et colonels en grand nombre. Le quatri?me c?t? appartenait aux chefs de la troupe victorieuse.

Le peuple se pressait ? toutes les issues, criant ? pleins poumons. Une foule hurlante grouillait sur les toitures des palais de justice, pr?sidentiel et national, des ?glises de la Soledad, de la Merced, des Dolor?s du Carmen, des temples protestant et ma?onnique, du s?minaire, de lUniversit?, du coll?ge de Sion, de lOrphelinat, de partout enfin o? il y avait place pour un manifestant. La population ordinaire de la capitale ?tait doubl?e, et trente mille voix criaient:

Viva le g?n?ral La Bareda! Viva le Liberador des peuples! Viva notre pr?sident!

Mais quest-ce quils disent donc? fit Armand inquiet.

Le pr?sident des douze d?put?s de la R?publique savan?a:

Ils disent, illustrissime g?n?ral, que, par ton origine fran?aise, tu es latin comme eux, comme nous; et que lacclamation populaire ta d?sign? pour ?tre le pr?sident de cette R?publique de Costa-Rica, que tu as d?livr?e des tyrans Vive le pr?sident La Bareda!

Cette fois, notre ami tombait des nues.

Allons bon! me voil? pr?sident ? pr?sent Quel dommage que je ne sois pas mont? sur un cheval noir, ce serait complet!

Que voulez-vous dire? demanda miss Aurett, qui ne le quittait pas.

Rien, miss un souvenir de mon pays.

Les corps constitu?s all?rent ensuite pr?senter leurs hommages ? la petite Anglaise. On lappelait Madame la pr?sidente gros comme le bras. Elle ?tait ravie et samusait infiniment; Murlyton allait esquisser une protestation qui, du reste, e?t ?t? vaine: elle se serait perdue dans le brouhaha et le tumulte universel. Aurett larr?ta:

Papa, vous ne devez en rien contrecarrer les actions de M. Lavar?de Ne dites donc pas un mot, ce serait une d?loyaut?.

Murlyton, un peu abasourdi, demeura bouche b?ante en face de ce spectacle multicolore, chatoyant et archi-bruyant, fait pour ?tonner ses yeux et ses oreilles dAnglais calme, gris et terne. Un officier sapprocha respectueusement dArmand.

Excellence, larm?e attend que vous lui fassiez lhonneur de la passer en revue.

Jy vais, fit dignement Lavar?de en piquant des deux au trot de sa mule Matagna.

Le petit nombre des soldats sous les armes le surprit tout dabord; il se souvenait de la le?on donn?e par Concha.

Mais le Costa-Rica, dit-il ? lofficier, peut mettre cinq cents hommes sur pied en temps de paix o? sont donc les autres?

Excellence, il ne reste plus que ceux-ci Les autres sont en face, colonels ou g?n?raux, suivant quils ont eu plus ou moins de chance dans les pr?c?dents pronunciamientos.

Parfait, r?pondit le pr?sident en gardant son s?rieux, nous allons arranger cela.

Et s?tant plac? face ? la troupe, il dit en pur et sonore castillan:

Soldats, vous navez pas voulu tirer sur le peuple, vous ?tes nos fr?res Il faut que ce jour soit heureux pour tous Demandez-moi ce que vous voudrez Comme je nai rien promis davance, je tiendrai plus que les autres Dites, quest-ce que vous d?sirez?

De lavancement! r?pondit un ch?ur unanime.

Tr?s bien! Je vous nomme tous g?n?raux, passez ? droite, et vive la Libert?!

Viva La Bareda!

Ce cri ?tait pouss? non seulement par les soldats, qui prenaient le pas de course pour traverser la place, et rejoindre les autres veinards, ceux des premi?res promotions, mais aussi par tout le peuple, qui, du haut des maisons, des terrasses, des fen?tres, des balcons, avait vu et compris cette sc?ne o? l?galit? n?tait pas un vain mot. Lavar?de, ayant satisfait aux v?ux des soldats, p?n?tra avec sa suite dans le palais pr?sidentiel o? ses appartements ?taient pr?par?s. Vers le soir, toute la ville flamboya des rayons blancs de l?lectricit?. Il crut dabord ? une illumination sp?ciale. Non pas, San-Jos? est ?clair? ? la lumi?re ?lectrique depuis cinq ans.

Eh! mais, dit-il au conseiller Rabata qui occupait les fonctions de secr?taire aupr?s de sa personne ma capitale nest pas aussi arri?r?e quon pourrait le croire.

Elle lest beaucoup moins que vous ne le supposez; car, si Votre Excellence veut bien ?couter ce que va lui dire le t?l?phone, elle saura que d?j? un complot sourdit contre elle.

Un complot pour me tuer?

Ici oh! jamais! Pour vous faire partir.

Ah! par exemple, jen suis de ce complot! jai fait aujourdhui le bonheur de tous ceux qui mont approch?, je nai point perdu ma journ?e Mais, puisque je peux tout, je pense que je puis aussi men aller.

Tout except? ?a le pr?sident ne quitte pas le territoire cela lui est interdit.

Armand fit la grimace. Au lieu de faciliter son voyage, sa grandeur devenait un obstacle.

Voyons, mon cher secr?taire, voil? le soir venu, mes nouveaux sujets sentassent ? lhippodrome de Mata-Redonda, ensuite tout le monde ira se reposer Vous mavez conduit en ce palais, je vais faire comme les autres, apr?s le banquet, car je pense que lon est nourri comme pr?sident? et nous reparlerons de mon d?part aussit?t apr?s, car je nai pas lintention de moisir chez vous.

Cependant la Constitution?

Comme celle de tous les pays, elle est faite pour ?tre viol?e Dabord, je ne suis pas naturalis?

Les d?put?s ont vot?.

Ensuite, je ne suis pas mari?

Le peuple a ratifi?.

Nom dun chien! jura plaisamment Lavar?de. Je ne veux cependant pas rester ici jy perdrais trop quatre millions! Enfin, la nuit porte conseil; venez causer avec moi demain, ? mon r?veil!

Job?irai, Excellence; mais avant de passer dans la salle du banquet, o? vous attendent les autorit?s et votre famille

Pas ma famille, mes amis.

Soit! Auparavant, dis-je, ne voulez-vous pas conna?tre le complot? Le directeur de votre police na pas encore coup? la communication.

Ah! cest vrai ?coutons le t?l?phone.

Le messager ?lectrique, imagin? par Edison, communiquait du palais ? lhabitation de lex-pr?sident, le Dr Guzman, situ?e pr?s de la promenade du Parc Central. Dans une salle ?taient r?unis trois hommes qui discutaient avec animation; leurs voix r?sonnaient sur la plaque m?tallique.

Cest votre faute ? vous, Guzman! disait le g?n?ral Zelaya! Si vous naviez pas fait des concessions au parti noir, si vous naviez pas r?v? de faire rentrer les j?suites, chass?s de chez nous depuis tant dann?es, vous nauriez pas ?t? renvers? si ais?ment.

Mais cest bien plus votre faute, ? vous, g?n?ral! ripostait le docteur Si vous naviez pas pr?par? le mouvement, pensant quil tournerait ? votre profit, si vous naviez pas soulev? les ouvriers et d?moralis? larm?e, cet aventurier ?tranger naurait pas r?ussi en un tour de main.

Et moi, geignait Hyeronimo dun ton lamentable, si je ne lui avais pas confi? ma mule Matagna, que tout le peuple conna?t, si javais donn? moi-m?me le signal, cest moi qui serais aujourdhui pr?sident ? sa place!

Tout ? coup ils sinterrompirent, la sonnette dappel tintait r?solument.

All?! All?! disait une voix, vous ?tes en communication avec le palais pr?sidentiel.

Les m?contents p?lirent. Ils se crurent perdus.

Quy a-t-il? demanda Zelaya venant de son c?t? ? lappareil.

Il y a quil vous arrive un appui pour renverser La Bareda.

Vous ?tes donc de lentourage du pr?sident?

Jy touche de tr?s pr?s.

Qui ?tes-vous?

La Bareda lui-m?me.

IX.Les Guatusos

Le lendemain matin, M. le conseiller Rabata, en sa qualit? de secr?taire de la pr?sidence, fut admis au petit lever. Son Excellence avait admirablement dormi dans les draps de l?tat; on lui avait d?j? servi le chocolat des contribuables, et il s?tait enquis de sir Murlyton et dAurett qui, de leur c?t?, avaient pris un repos bien gagn? dans les appartements r?serv?s. Rabata venait, suivant lusage, apporter au pr?sident un mois de son traitement. Lavar?de eut un beau mouvement et un geste dramatique.

Je nai que faire de cet argent, dit-il; jai servi la cause de la libert? pour elle-m?me, et non pour quelques m?chants dollars; consacrez cette somme au budget de linstruction publique.

La belle r?ponse du g?n?ral La Bareda ne tarda pas ? ?tre connue dans la ville, et sa popularit? ne fit que sen accro?tre. La Chambre se r?unit en s?ance publique. ? lunanimit? des douze repr?sentants, on lui vota, comme r?compense nationale, le plus haut grade dans lordre de l?toile de Costa-Rica, un sabre dhonneur, un muletier ?galement dhonneur, charg? de servir la mule Matagna et, au besoin, le pr?sident. ? Agostin, lIndien du rancho, ?chut ce poste et on lenvoya aussit?t, avec le secr?taire Rabata, demander ? La Bareda sil ne d?sirait rien de plus.

Si, r?pondit-il apr?s r?flexion, je d?sire quon me donne un bon revolver avec cent cartouches. Si lon veut y ajouter une caisse de biscuits de mer, cela me fera plaisir, maintenant que jai une mule pour la porter. Enfin, ce que je demande avant tout, cest de men aller.

En apprenant ce v?u intempestif, les pouvoirs publics sourirent et le peuple gronda.

Magnanime Liberador, avait-on dit lorsquil refusait le traitement. Mauvais citoyen, disait-on lorsquil voulait quitter le palais. Les partisans de Guzman et de Zelaya commen?aient m?me a r?pandre des bruits ?tranges, ?chos du t?l?phone que nous avons entendus. Le h?ros de Cambo, comme on lavait surnomm? le 23 juin, ?tait soup?onn? de f?lonie et de haute trahison le 25, deux jours apr?s son ?l?vation ? la pr?sidence. Il ?tait accus?, tout bas, mais avec persistance, de conspirer contre la s?ret? de la R?publique.

Cette rumeur l?g?re, allant rinforzando et crescendo, ainsi que tout bon air de calomnie, prit bient?t de telles proportions que la Chambre, c?dant au mouvement, d?cr?ta quune garde sp?ciale, command?e par le patriote g?n?ral Zelaya, surveillerait ?troitement et sans cesse le pr?sident La Bareda. Comme Masaniello, il connaissait en tr?s peu dheures les redoutables revirements de lopinion populaire. Et notre ami, ainsi gard? ? vue, en compagnie des deux Anglais, maudissait sa grandeur lattachant ? sa capitale.

Que faire pour que vous vous en alliez, puisquils refusent votre d?mission? demanda miss Aurett.

Men rapporter ? la Providence, qui ma d?j? tir? de plus dun mauvais pas.

? peine avait-il prononc? cette sentence philosophique et fataliste ? la fois que, malgr? la noblesse de sa fonction, M. le pr?sident de la R?publique costaricienne s?tala tout de son long par terre dans le salon o? il causait avec ses amis. Dans cette posture peu majestueuse, sir Murlyton grognant et miss Aurett riant le rejoignirent incontinent.

What is?

Parbleu, cest un tremblement de terre, une des soixante oscillations annuelles dont je vous ai parl?.

Le palais semble mollement berc?.

Ils essay?rent de se relever. Mais il leur fut impossible de se tenir debout. Secou?s comme une salade en son panier, ils s?taient assis ? la turque, loin des meubles chancelants ou renvers?s. Un bruit rapproch? de vaisselle cass?e se mariait avec un lointain grondement de foule affol?e. Le seul serviteur rest? d?vou?, lindien Agostin, entra en ce moment et trouva toute la soci?t? pr?sidentielle accroupie.

Excellence, dit-il, ne reste pas une minute de plus dans ce palais, qui va s?crouler.

Sortir dici! s?cria Armand, mais je ne demande pas mieux! Seulement la garde du g?n?ral Zelaya va men emp?cher.

La garde sest dispers?e, et le g?n?ral est loin Nous connaissons cela, nous autres du pays: les mouvements de la terre vont augmenter en nombre et en dur?e! Regarde, tout le monde fuit et court, les volcans fument plus que jamais Cest un tremblement de terre plus fort peut-?tre que les trois derniers!

Avec une promptitude que lon comprend, nos trois voyageurs senfuirent, laissant l? la capitale San-Jos? et la pr?sidence de Costa-Rica. Agostin avait sell? les mules, amarr? la caisse de biscuits, don national. Chacun, arm? et ?quip? en quelques secondes, avait saut? sur les montures; et la petite caravane prit du large, guid?e par lIndien. Il avait eu raison, ce fils de la terre am?ricaine: le palais s?croula derri?re eux avec un effroyable fracas.

B?tes et gens avaient perdu la t?te. Les mules dressaient les oreilles devant ce danger quelles ne voyaient point et dont leur seul instinct les avertissait. La catastrophe fut si soudaine que nul, dans le p?ril g?n?ral, ne saper?ut du d?part du pr?sident; on ne soccupait que des col?res de la nature. Lhomme, en pareil cas, se fait petit, et plus dun brave tremble.

Apr?s deux heures dun galop effr?n?, ayant saut? par-dessus des crevasses nouvelles, franchi des torrents devenus des routes dess?ch?es et des chemins transform?s en torrents, reconnaissant ? peine le paysage boulevers? par ce rapide changement ? vue, Agostin fit ralentir lallure ?chevel?e que lon gardait depuis San-Jos?. Il ?tait ?vident que lon ?tait sorti de la zone o? se produisait le bouleversement cosmique. On pouvait respirer un peu et examiner la situation. Pour se reconna?tre, Armand ne pouvait compter que sur lexp?rience dAgostin.

Dans quelle direction marchons-nous? lui demanda-t-il.

Au sud-est, pour tourner le dos aux volcans.

Cest-?-dire que nous nous dirigeons vers lAtlantique.

Oui, vers notre oc?an ? nous, la mer Indienne.

Quelle ville voyons-nous devant nous, l??

Cartago.

Le chemin de fer ny passe-t-il pas?

La route des Ing?nieurs, en effet.

Que veux-tu dire?

Je parle du chemin trac? par les Anglais sur des lignes de fer et dacier Rien ne temp?che de la prendre et de gagner Limon par Orosi et Angostura. L?, tu pourras tembarquer, puisque tu veux partir.

Certes, je le veux; mais ce nest pas cette route que jaurais d?sir? prendre.

Et, se tournant vers ses amis, il ajouta:

Je ne vais pas ?tre plus avanc? quen arrivant ? Colon, puisque nous allons nous retrouver sur la rive de lAtlantique.

Le principal ?tait pourtant de quitter San-Jos?, r?pondit sagement Murlyton.

? Cartago, les effets du tremblement de terre s?taient fait sentir avec un peu moins de violence. Mais le public nen ?tait pas moins agit?. Et, dans le p?ril universel, dont chaque habitant prenait sa part, on ne remarqua pas plus que les autres ces quatre voyageurs. Laffolement g?n?ral ?tait tel quAgostin put faire monter les mules et les bagages dans un wagon vide, quArmand et ses amis les y rejoignirent sans attirer lattention, et quil ?chappa ? cet autre danger d?tre reconnu et arr?t?, comme Louis XVI ? Varennes.

Le train s?branla. Au pied de l?norme volcan de Turrialba, qui na pas loin de douze mille pieds anglais, ? la station de Tucurrique, miss Aurett se rejeta vivement au fond du wagon. Elle ?tait p?le et tremblait. Et, d?signant du doigt un groupe de gens venant aux nouvelles:

Don Jos?! dit-elle dune voix ?trangl?e.

Lui, le gredin! s?cria Lavar?de en voulant s?lancer.

Mais elle larr?ta doucement.

Vous navez pas peur de lui, je le sais Mais, sil est encore en ce pays, sil est revenu, cest pour se venger de vous Comme tout le monde, il a d? apprendre par les d?p?ches t?l?graphiques que vous ?tiez gard? ? vue dans le palais pr?sidentiel Sil voit lun de nous, vous serez signal?, pris, et ramen? dans la capitale.

C?tait raisonner avec justesse. Armand se rendit ? ces observations, et l?tape fut franchie sans obstacle. Seulement, Lavar?de r?solut de quitter le chemin de fer construit par les ing?nieurs anglais, ? quelque station interm?diaire. Agostin fut consult?. Il ?tait facile, selon lui, de sarr?ter pr?s de Calabozo; et, comme il avait compris quon voulait surtout ?viter d?tre rencontr? et reconnu, il indiqua que lon reprendrait le voyage ? mulets et que lon traverserait le pays des Indiens Talamancas.

Cest, dit-il, la contr?e la plus d?serte de tout le territoire.