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Le sergent Simplet

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Les voyageurs ignoraient cette situation. Ils crurent donc les Malgaches. La route de la mer leur ?tait ferm?e, ils se contenteraient de la voie de terre. Bravement ils se mirent en route ? travers la for?t continue, qui va de la c?te aux premi?res rampes des plateaux du centre. Sous le feuillage des baobabs, des tecks, des ?b?niers, ils allaient, arr?t?s ? chaque instant par lun des innombrables ruisseaux qui se jettent dans loc?an entre Diego-Suarez et la baie dAntongil.

Plus ils avan?aient, plus le mauvais vouloir des indig?nes saccentuait. Maintenant on les fuyait; on leur refusait les vivres dont ils avaient besoin.

Pendant la cinqui?me journ?e de marche, une fl?che lanc?e par un ennemi invisible frappa la mule dYvonne au d?faut de l?paule. Marcel et B?rard battirent le fourr? sans d?couvrir aucune trace. La pauvre b?te ?tant morte, Mlle Ribor dut suivre ses compagnons ? pied.

Tout le jour suivant elle chemina sans une plainte; sa fatigue se trahissant seulement par la contraction de son visage. Au soir elle se coucha sur le sol, bris?e, grelottant de fi?vre.

Dans le sac l?ger quil portait sur le dos, Marcel avait heureusement une petite provision de quinine, ce rem?de universel dans les pays intertropicaux. Cette fois encore, la panac?e triompha du mal. Quand laurore se montra, la fi?vre avait disparu; mais il ?tait ?vident quelle guettait sa victime, et qu? la moindre fatigue elle repara?trait. Il fallait ? tout prix trouver une monture ? la jeune fille.

Celle-ci se lamentait, d?sol?e d?tre un embarras pour ses amis. Alors Marcel la gronda doucement, lui fit promettre d?tre bien sage; et la laissant ? la garde du campement, ?tabli au bord dun ruisselet murmurant, se mit avec Claude en qu?te dun moyen de transport.

Un bois de pandanus vacoua, dont la fibre se pr?te au tissage, s?levait ? peu de distance. Ils senfonc?rent sous son ombre. Autour des troncs, de grandes orchid?es aux fleurs ?clatantes senroulaient en interminables spirales, lan?ant des rejets dune branche ? lautre, formant au-dessus de la t?te des Fran?ais un d?me odorant. Un battement dailes, un bruissement rapide dans les herbes indiquaient seuls la pr?sence d?tres vivants, d?rang?s dans leur tranquillit? par le passage des jeunes gens.

Puis les arbres sespac?rent, se firent plus rares, et les voyageurs d?bouch?rent dans une prairie dont un ?tang occupait le centre.

? la surface de leau, louvirandrona balan?ait ses feuilles d?coup?es ? jour en fine dentelle, et dans les joncs g?ants de formidables froissements d?celaient la pr?sence de ca?mans.

Les sous-officiers ne sarr?t?rent pas. Au fond dun vallonnement ils avaient aper?u une ferme. L?, ils trouveraient des porteurs, ou bien on leur vendrait un z?bu de selle; car ici comme dans lHindoustan, leur pays dorigine, ces superbes buffles sont des b?tes de somme appr?ci?es. On les ?l?ve par centaines de mille, et ils repr?sentent une des principales richesses de la grande ?le africaine.

Des travailleurs ?taient ?pars dans la plaine.

Marcel avait h?t? le pas. Soudain un cri d?pouvante d?chira lair:

A?bar Imok!

Et les indig?nes senfuirent ? toutes jambes vers les huttes de bois et de limon, dont lensemble repr?sentait la ferme.

Quest-ce qui leur prend? fit Simplet.

Je ne sais, riposta B?rard. A?bar Imok signifie: la peste. Pourquoi ce cri? Pourquoi cette ?pouvante? Myst?re.

Approchons toujours; ils nous le diront.

Mais ? cinquante m?tres des habitations il fallut sarr?ter. Les Malgaches, debout sur le seuil des cabanes, brandissaient des fusils dun air mena?ant. Un homme, qui paraissait ?tre le chef, savan?a, et ? distance respectueuse, adressa aux voyageurs un discours dont ils ne comprirent pas un mot. Les gestes en revanche ?taient clairs. Ils signifiaient nettement:

Allez-vous-en, ou nous tirons sur vous.

Ils sont tous fous dans l?le, murmura Dalvan tout en ob?issant ? cette injonction peu parlementaire. Eh bien! je les trouve gentils, les prot?g?s de la France! Apr?s cela, cest lhistoire universelle; les protecteurs sont partout d?test?s.

Et sur cette r?flexion empreinte de philosophie il prit le large, suivi de Claude qui m?chonnait furieusement sa moustache.

Dans deux autres agglom?rations des sc?nes identiques se renouvel?rent. C?tait ? se briser la t?te contre un arbre. Vouloir acheter un z?bu, et nobtenir que des impr?cations ou des menaces!

Avec cela la journ?e savan?ait. Les jeunes gens ?prouvaient une vague inqui?tude en songeant ? leur compagne rest?e seule, sans d?fense, dans cette r?gion agit?e par un d?mon hostile.

Ils reprirent le chemin du campement. Comme ils atteignaient le bois de Pandanus travers? le matin, un bruit sourd les cloua sur place. On e?t dit la chute dun corps pesant. Presque aussit?t une exclamation gutturale parvint jusqu? eux, ?touff?e par un formidable grincement de dents. Les voyageurs arm?rent leurs revolvers.

Que se passe-t-il? fit Marcel.

Des grondements, des cris humains bourdonnaient ? leurs oreilles.

Allons voir.

Tous deux s?lanc?rent ?ventrant les buissons, et subitement ils sarr?t?rent.

Sur le sol un groupe hurlant se tordait. Au bout dun instant ils distingu?rent un indig?ne enlac? par un l?murien g?ant. Quadrumane comme le singe, mais arm? de griffes redoutables, lanimal cherchait ? ?touffer lhomme.

Celui-ci seffor?ait d?viter son ?treinte, et les bras lac?r?s, le visage sanglant, luttait. Mais d?j? la fatigue lavait abattu sur le sol o? son ennemi lappuyait de tout son poids.

Sans h?siter, Marcel savan?a et d?chargea son arme dans loreille du l?murien. Foudroy?e la b?te eut une contraction qui la fit bondir ? plusieurs pas, puis elle saplatit ? terre sans mouvement. Rapide comme l?clair, le Malgache s?tait relev?:

Des blancs! dit-il en consid?rant ses sauveurs.

Il fit mine de fuir, mais se ravisant il vint ? Marcel, le flaira c?r?monieusement cest ainsi que les Hovas se saluent et dans un fran?ais ?maill? de mots anglais et malais:

Tu as sauv? la vie de Roum?vo, courrier de la reine; tu es blanc, donc ennemi. Cependant, tu nas plus rien ? craindre, car Roum?vo est reconnaissant. Il veut faire avec toi le serment de sang.

Accepte, souffla B?rard ? son ami. Ce moricaud va nous sauver.

Faisons le serment de sang.

? la halte, chez le chef, afin quil soit garant que nous devenons fr?res. Viens chercher la jeune fille blanche qui voyage avec toi, puis nous gagnerons le village tout proche de Sambeco?r?.

Le sous-officier avait tressailli.

Tu sais quune jeune fille

Taccompagne? Oui. Roum?vo sait beaucoup de choses. Sans plus, il courut au l?murien, sorte de maki haut de un m?tre cinquante, au pelage noir et gris. ? laide de son couteau il leut t?t ?corch?. Il choisit alors quelques morceaux de viande les plus savoureux sans doute les enroula dans la d?pouille sanglante quil jeta sur son ?paule et sadressant aux Fran?ais:

Venez, il nous faut arriver avant la nuit.

Tout en marchant, il expliquait ? Dalvan comment il avait ?t? surpris par le maki. Suivant lhabitude de ses cong?n?res Madagascar en compte dix-huit esp?ces dont la plus petite a la taille dune souris lanimal ?tait perch? sur une ma?tresse branche lorsque Roum?vo lavait aper?u. Lui envoyer une fl?che avait ?t? laffaire dun instant. Mais sur une liane le projectile avait d?vi?, blessant la b?te sans latteindre dans les ?uvres vives.

Furieux, le l?murien s?tait laiss? tomber. Surpris par son mouvement, le Hova s?tait senti ?treint par ses bras vigoureux avant davoir song? ? l?viter. Il ?tait perdu sans lintervention du blanc. Des confidences lindig?ne passa ? linterrogation:

O? vas-tu?

? Antananarivo.

Bien. Jy retourne moi-m?me; tu verras quun fr?re peut aplanir la route de son fr?re.

D?cide les habitants ? nous vendre des provisions et

Je les d?ciderai.

Tu sais pourquoi ils refusent?

Roum?vo eut un rire railleur.

Oui.

Et cest?

Je ne dois pas parler avant le serment de sang. Apr?s je naurai plus de secrets pour toi, car ta langue se refuserait ? r?p?ter les confidences de ton fr?re malgache.

Vois-tu, expliqua Claude ? son compagnon, le serment dont il te parle est sacr?. Fourbe, menteur, voleur, le Hova devient loyal quand il la pr?t?. Il accorde ? son fr?re la confiance la plus absolue, et lui-m?me m?rite quon ait foi enti?re en lui.

Quest ce serment?

Tu le verras.

On atteignait le campement, et Yvonne, inqui?te de la longue absence de ses fid?les, accourait au-devant deux.

En dix minutes la petite troupe fut pr?te ? partir. Longeant le lit du ruisseau voisin, elle se dirigea, guid?e par Roum?vo, vers le village de Sambeco?r?. Une promenade de trois quarts dheure la conduisit en face dune cinquantaine dhabitations, aux toits pointus couverts en ravenala et support?s par des poutres formant v?randa tout ? lentour.

?tablies au fond dune vall?e riante, o? le ruisseau ?largi formait un lac miniature, les maisons coquettement group?es sabritaient sous des cocotiers au tronc flexible, des arbres ? pain, des sagoutiers dont la moelle s?ch?e fournit une excellente farine. Des rafias ?normes, au tronc trapu, aux palmes d?coup?es en mille folioles, suspendaient ? dix m?tres de hauteur leurs grappes de fruits lourdes de cent ? cent cinquante kilogrammes. Et sans craindre la chute de ces r?gimes dangereux pour le promeneur, des indig?nes couch?s ? lombre ?coutaient un sekaste, qui chantait en saccompagnant de la guitare ? une corde.

V?tu ainsi quune femme, le visage fard?, le musicien prenait des attitudes bizarres, faisait des effets de hanches.

Un troubadour, murmura Claude.

Ce singe?

? lexclamation de Marcel le Marsouin r?pliqua:

Comme tu le dis. Ce singe va de village en village. Il improvise un chant de guerre, damour; il conte les luttes des dieux. Tu le sais, les Malgaches sont superstitieux en diable. On lh?berge, on lui fait des pr?sents. Avec les troubadours, cela ne se passait pas autrement.

Un certain mouvement se manifesta parmi les auditeurs du sekaste. Les blancs avaient ?t? aper?us. Mais Roum?vo partit en avant, parla longuement au chef et enfin fit signe ? ses compagnons dapprocher.

Cette fois personne ne les insulta. Plusieurs hommes d?barrass?rent une cabane. On loffrit aux voyageurs. Puis des jeunes filles leur apport?rent des noix de coco emplies de vin de palme, du filet de sanglier, des boules vertes de larbre ? pain cuites sous la cendre. De bon app?tit ils d?n?rent. Comme le repas touchait ? sa fin, Roum?vo sadressa ? Marcel:

Viens, cest lheure du serment.

Sur un signe de B?rard, Marcel tendit la main au Malgache, et tous deux, suivis par leurs amis, se dirig?rent vers la place centrale du village.

D?j? tous les habitants y ?taient rassembl?s. Assis en cercle, ils avaient laiss? libre un assez large espace, au milieu duquel ?tait un vase de terre.

? larriv?e des h?ros de la c?r?monie tous pouss?rent un cri guttural.

Puis il se fit un grand silence. Le chef du village se leva. Pour faire honneur ? ses h?tes il avait nou? sur ses ?paules la fourrure du maki, dont Roum?vo lui avait fait pr?sent. Il pronon?a quelques paroles et aussit?t un ombiache esp?ce de sorcier drap? dans une pi?ce d?toffe rouge, entra dans le cercle. ? sa ceinture une sagaie, un couteau triangulaire et une petite pochette de cotonnade jaune se balan?aient. Il portait une cruche ? la main. Dans le vase pos? ? terre il vida leau contenue dans le r?cipient. Deux fois il en fit le tour en pronon?ant une incantation bizarre, et prenant la sagaie, il en trempa la pointe dans le liquide. Sur son invitation, Marcel et Roum?vo saisirent la hampe de larme ? pleines mains.

La foule semblait p?trifi?e. Pas un mouvement, pas un murmure.

Le silence impressionnait le sous-officier. Il avait craint de rire dabord, maintenant, ? lattitude de tous, il comprenait que B?rard lui avait dit vrai: le serment du sang est chose sacr?e.

Cependant lombiache, puisant dans son sac jaune, en tirait des pi?ces de monnaie dargent, de la poudre, des pierres ? fusil, des balles, de petits morceaux de bois. Apr?s quoi, il se prosterna dans la direction de chacun des points cardinaux, ramassant chaque fois une pinc?e de terre, quil jeta avec tout le reste dans leau.

? cet instant, les guerriers de la tribu entre-choqu?rent leurs armes, et le sorcier, empoignant son couteau triangulaire, en frappa ? petits coups la hampe de la sagaie que tenaient Roum?vo et Marcel. Son visage se contracta; ses yeux eurent des lueurs, et, comme inspir?, dune voix surhumaine, il appela les divinit?s de la nuit, les chargeant de punir celui des deux contractants qui enfreindrait les obligations du serment.

Les assistants courbaient la t?te. Sous les arbres, les ?chos endormis s?veillaient pour renforcer les impr?cations de lombiache. Il se tut enfin.

Alors Roum?vo prit le couteau, sincisa l?g?rement la poitrine et fit tomber quelques gouttelettes de sang dans un cornet contenant de leau puis?e au vase. Marcel proc?da de m?me. ?changeant alors leurs cornets, ils burent leur contenu, sinfusant ainsi le sang lun de lautre.

Une clameur joyeuse s?leva. Le serment du sang ?tait jur?. Dalvan et le Hova devenaient fr?res. Quant ? B?rard, il se frottait les mains, expliquant ? Yvonne toute ?mue par la solennit? de la repr?sentation, que les liens ainsi form?s sont plus respect?s que ceux de la fraternit? de naissance. Deux fr?res de sang doivent partager leur fortune, se soutenir dans le danger, mettre en commun tous les biens et les maux de la vie. En cas de guerre, alors m?me quils appartiennent ? deux tribus ennemies, ils sont tenus de se prot?ger, de sentraider. Si lun pensait que lautre p?t tomber dans une embuscade tendue par les siens, il le pr?viendrait, trahissant la tribu plut?t que la fraternit?.

Des danses termin?rent la c?r?monie, et chacun sen fut dormir.

Au jour la caravane, augment?e de Roum?vo et dun superbe z?bu vendu par le chef du village, prit cong? de ses h?tes.

Le buffle portait Yvonne, toute joyeuse maintenant. Sa joie devait cro?tre encore. Partout on les recevait avec d?f?rence. Il suffisait au Hova de montrer le cachet rouge, insigne des courriers de la reine, pour que tous les indig?nes se missent en frais damabilit?. Ils montraient une sorte de respect effray?. Cest que tous connaissaient les Tsimandos. Ils savaient la terrible puissance de ces ?missaires qui parcourent les provinces, correspondent directement avec le premier ministre hova et condamnent sans appel lhomme quils d?signent comme suspect.

On passa la nuit dans un village dont la plus belle case fut donn?e aux ?trangers.

Dans vingt-quatre heures nous atteindrons la baie dAntongil, dit Roum?vo au moment du d?part. L? nous trouverons de grandes pirogues pour aller ? Tamatave.

Un seul incident se produisit dans la journ?e. De peu dimportance en soi, il amena une conversation dont Marcel tira profit.

Vers midi, la petite troupe avait fait halte ? lombre dun bouquet de bananiers. Engourdis par la chaleur, tous sabandonnaient au sommeil, quand des chants appel?rent leur attention. Des Betsimisaraks savan?aient processionnellement, braillant ? tue-t?te ce refrain:

Kalamak?! Kalamak?! Aroun?!

Roum?vo imposa silence aux chanteurs qui s?loign?rent.

Pourquoi les renvoyer? demanda Dalvan.

Le courrier secoua la t?te:

Parce quils insultaient mon fr?re de sang.

Eux?

Sans doute. La complainte quils r?citaient se nomme: les Ennuis du peuple.

Jen suis donc?

Les ennuis sont les blancs.

Ah!

Et leur refrain est: Il sera bon de les manger avec des haricots.

Lamour de la musique! Attends un peu; je vais leur montrer quun blanc ne se mange pas comme cela.

Le jeune homme s?tait lev?. Roum?vo lobligea ? se rasseoir.

Ne t?loigne pas, tu serais en danger.

En danger?

De mort.

?coute, interrogea Dalvan, il se passe quelque chose dinsolite dans cette r?gion. On nous fuit, on nous tracasse. Toi, au contraire, tu es choy?. R?ponds. Quy a-t-il?

La question parut embarrasser le Tsimando. Pourtant apr?s un instant:

Tu es mon fr?re, commen?a-t-il, je te dois la v?rit?. Mais laisse-moi tapprendre dabord que si tu avouais la tenir de moi, je serais d?capit?.

Il avait un ton solennel. Marcel r?pliqua:

Tu es mon fr?re. Jamais par ma faute le malheur ne tatteindra.

Je parle donc.

Et baissant la voix:

Fr?re, depuis trois si?cles les Fran?ais se sont ?tablis dans l?le pour asservir les peuples qui lhabitent. Les noms de leurs chefs rappellent de sanglants combats. Pronis, La Case, de Flacourt, de Maudave, Benyouski, lamiral Pierre. Ils nous ont canonn?s, fusill?s. Sous la terre, nos morts nous appellent aux armes. Un seul na pas fait couler le sang; cest M. Le Myre de Vilers, mais il nous a diminu?s plus que tous les autres. Alors la reine a appel? ses courriers et leur a dit: Il faut que les Hovas soient ma?tres de Madagascar. Je vais rassembler mes guerriers. Vous, partez. Allez chez les Sakalaves, les Betsimisaraks, les Antankares. Ordonnez-leur de cesser toutes relations avec les envahisseurs. Et sils h?sitent, apprenez-leur que les blancs r?pandent la peste autour deux, que leur contact est mortel.

Et? fit Marcel stup?fait mais prodigieusement int?ress?.

Nous avons ob?i. Les populations que nous avons visit?es sont plus nombreuses que nous. Elles aiment les Fran?ais, mais elles nous craignent. Par peur elles ob?issent. Tu as pu ten convaincre.

Cest vrai. Et que compte faire la reine?

Le Tsimando h?sita encore:

Bon! murmura Marcel dun air bon enfant, tu peux parler sans crainte. Tout cela ne me regarde pas.

Que veux-tu dire?

Je ne suis pas Fran?ais.

Pas Fran?ais, toi qui parles leur langue?

Dans mon pays on lapprend; je suis n? en Suisse.

Quest-ce que la Suisse?

Une r?gion montagneuse, o? lon vit pauvre mais libre.

Ah! fr?re, tu me causes une grande joie. J?tais triste de devoir trahir ma souveraine; tu me rends le repos de lesprit. Pas Fran?ais! Sache donc quun jour prochain notre reine Razatindrahety donnera le signal du massacre des Fran?ais. Tous seront extermin?s et les Hovas ach?veront la conqu?te de Madagascar.

Pas un muscle du visage de Marcel ne bougea. Il renfon?a son ?motion, apaisa les battements de son c?ur et souriant par un prodige de volont?:

Cest tr?s bien imagin?, tout cela. Mais, sapristi! vous devriez bien faire des distinctions entre les blancs. Si je ne tavais rencontr?, nous ?tions expos?s ? mourir de faim.

Le soleil descendant vers lhorizon ?tait moins chaud. La marche fut reprise.

Nous approchons de la mer, s?cria tout ? coup B?rard. Je sens cela.

Il aspirait bruyamment lair.

Ton compagnon a raison, affirma le courrier. Dans une heure nous serons sur la c?te dAntongil.

Le vent arrivait par bouff?es fra?ches charg?es deffluves salins. Le sol devenait rocailleux.

Les voyageurs sengag?rent dans une sente pierreuse, qui descendait en pente rapide ? travers une v?ritable for?t de foug?res. Soudain Marcel glissa et disparut ? moiti? dans un trou que la verdure lavait emp?ch? dapercevoir. Un cri de douleur lui ?chappa et il bondit hors de la cavit? en secouant ses mains avec une sorte de rage. Le courrier s?lan?a vers lui, sa face bronz?e devenue grise.

Un serpent? interrogea-t-il.

Je ne sais pas, mais je souffre. Cest intol?rable; jai du feu sur les mains.

Il les tendait au Tsimando. Celui-ci les consid?ra et poussa un soupir de soulagement.

Ce nest rien que le zapankare.

Le zapankare?

Oui. Tu vois ces petites ?pines blanches, presque transparentes, implant?es dans la peau; je les retire, la douleur cesse aussit?t. Elles appartiennent ? une ortie sur laquelle tu es tomb?. De danger, aucun. Seulement il te viendra, ? lendroit des piq?res, des taches rouges semblables ? celles qui indiquent le d?but de la l?pre. Au bout dun mois, elles dispara?tront.

Puis avec un regard ironique:

Un ami ? moi, condamn? aux fers, sest servi de cette apparence pour se faire enfermer ? la l?proserie dAntananarivo. La nuit il sest enfui. Il ny avait pas de gardes alors; on en a mis depuis et on a creus? des foss?s.

Brrr! jaimerais mieux les fers que la soci?t? des l?preux.

Tu ignores ce que cest, attends avant de te prononcer.

Quelques pas encore en avant et le rideau darbres souvrit, d?masquant la surface verte de loc?an.

La baie dAntongil, pronon?a lentement Roum?vo.