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Le sergent Simplet

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Allons, dit-il.

Il se d?barrassa du sac de toile quil portait en bandouli?re depuis son d?part du boutre, et en tira la b?che d?mont?e. Il ajusta manche et fer, puis marcha vers larbre indiqu?. Comme pour faciliter sa t?che, la lune rempla?ait le soleil ?teint, et glissait ? travers les branches des rayons argent?s.

L?g?rement oppress?, Canet?gne commen?a ? creuser la terre. Bien quelle e?t ?t? fra?chement remu?e, elle lui semblait lourde ? retourner. Ses bras engourdis par lappr?hension ne donnaient pas leffort dont ils ?taient capables. Le Hova regardait impassible, les traits contract?s par un ironique sourire.

Ce fut un coup de fouet pour son associ?. Brusquement il retrouva le calme; lanxi?t? dont il ?tait ?treint s?vanouit, et il attaqua sa besogne avec une sorte de rage.

En peu dinstants un trou profond dun pied, long de deux m?tres se creusa devant lui. Un choc sonore le fit tressaillir. La b?che avait heurt? le cercueil. Bient?t celui-ci fut d?gag?.

Assez, commanda Ikara?nilo. D?cloue le couvercle.

Sans h?sitation maintenant, le commissionnaire glissa son couteau entre les planches. Une pes?e les ?carta. Par louverture il introduisit la b?che, et gr?ce ? ce levier improvis? la partie sup?rieure de la bi?re se souleva lentement.

Une odeur ?cre saisit le n?gociant aux narines. Les aromates, dont le cadavre ?tait enduit, d?gageaient leur senteur p?n?trante. Mais il ninterrompit pas son travail. Un dernier effort et le couvercle joua sur ses charni?res, d?couvrant le mort enroul? dans un pagne de lin.

La lune frappait en plein son visage bronz?, lui pr?tant un caract?re presque surnaturel. On e?t dit une de ces apparitions ?tranges que relatent les l?gendes. Et de fait, ces deux hommes pench?s sur la fosse viol?e, face ? face avec le malheureux dont ils troublaient le dernier sommeil, formaient un tableau terrifiant.

? sa droite, au fond. Largent est dans un sac de peau.

Prononc?s presque ? voix basse par le Hova, ces mots sonn?rent lugubrement. Canet?gne promena autour de lui un regard effar?. Il lui semblait que, sur laile du vent, le son s?loignait grossissant toujours, allant porter au loin la nouvelle du crime.

? droite, au fond, r?p?ta le g?n?ral.

Les l?vres serr?es, le c?ur tournant follement dans sa poitrine, lAvignonnais se pencha; sa main fr?la le corps. Il laissa ?chapper un g?missement ?pouvant?. Pour un peu il se serait relev? et ? toutes jambes aurait fui.

Eh bien? demanda Ikara?nilo.

Le n?gociant tendit ses nerfs, honteux de son trouble. Il empoigna la sacoche de cuir et la tendit ? son complice. Puis il rabattit le couvercle et se mit en devoir de combler le trou. Mais soudain il resta immobile, comme p?trifi?.

Un faible cri avait retenti aupr?s de lui.

Cest le mort, b?gaya-t-il, le mort qui se plaint.

Quelquun nous ?piait! gronda le g?n?ral.

Quelquun?

Oui.

Navez-vous pas entendu? Et tenez, il s?loigne, emportant notre secret.

Un bruit de branches bris?es arrivait aux deux hommes.

Il faut emp?cher ce curieux de nous trahir.

Dun bond le Malgache gagna le fourr?, et apr?s un long cri dappel, il s?lan?a ? la poursuite de lennemi inconnu quil venait de d?pister.

Une seconde Canet?gne h?sita sur la conduite ? tenir. La crainte de rester seul lemporta. Abandonnant ses outils, il suivit son associ?.

Du reste, la poursuite ?tait ais?e. Lespion, si c?tait un espion, devait ?tre embarrass?; car il se frayait bruyamment un chemin ? travers les arbustes.

Un cri r?sonna dans la nuit, aigu, ?perdu, cri de femme apeur?e. Des exclamations gutturales r?pondirent, suivies dun bruit de lutte. Les poursuivants sarr?t?rent. Puis dune allure plus lente, ?vitant de froisser les feuillages, ils ramp?rent vers lendroit o? des voix confuses s?levaient.

Bient?t ils atteignirent la lisi?re dune clairi?re que la lune inondait de clart?. Leur escorte ?tait r?unie en cet endroit. Des soldats achevaient de garrotter des prisonniers: deux hommes et une femme. Dautres entravaient un mulet portant une selle grossi?re.

Dun coup d?il le Hova se rendit compte de la situation, et entra dans lespace ?clair?. Canet?gne limita. Aussit?t le chef du d?tachement vint ? eux. Avec de grands gestes il leur expliqua ce qui venait de se passer: les Sakalaves ?tendus sur lherbe, dormant pour la plupart; la brusque irruption des ?trangers, leur attitude belliqueuse. Heureusement le mulet sur lequel ?tait juch?e la femme avait but?; il ?tait tomb? sur les genoux, et tandis que les hommes seffor?aient de le relever, on avait pu les entourer et sen rendre ma?tre. En terminant, le Malgache d?clara que c?taient des gens dEurope.

Des gens dEurope? redit lAvignonnais.

Le g?n?ral fron?a le sourcil. Des Europ?ens connaissaient son secret. Seul avec eux en cet endroit, il e?t charg? son poignard de le garantir contre toute r?v?lation dangereuse.

La pr?sence des soldats le g?nait. Alli?s des Fran?ais, ils neussent pas emp?ch? le crime, mais ils le publieraient ensuite; et alors il serait n?cessaire dentrer dans des explications qui ne satisferaient s?rement pas tout le monde.

Des r?flexions du m?me genre tracassaient le n?gociant. Sans avoir conscience de son mouvement, il se rapprochait peu ? peu du groupe form? par les captifs. Il les d?vorait du regard. Soudain il se passa la main sur les yeux:

Je r?ve, dit-il.

Il fit encore un pas, regarda de nouveau. Un hurlement de triomphe s?chappa de ses l?vres, et appelant le g?n?ral stup?fait:

Les criminels que jattendais! cria-t-il.

Ceux quil d?signait ainsi s?taient retourn?s.

Monsieur Canet?gne? firent-ils dune seule voix.

Lui-m?me, qui vous tient, mademoiselle Yvonne Ribor; qui vous tient aussi, messieurs Marcel Dalvan et Claude B?rard.

C?taient en effet les fugitifs que le hasard venait de jeter dans les griffes de leurs ennemis.

La Providence nous abandonne! g?mit Yvonne.

Elle regardait Claude, semblant attendre de lui un exp?dient, un moyen d?chapper ? la fatalit?. Le Marsouin secoua la t?te avec d?couragement, et ce fut Simplet qui r?pondit ? la jeune fille:

Tu voudrais bien ?tre libre?

Cette question?

Tu le seras dans cinq minutes.

Ne plaisante pas.

Je suis tr?s s?rieux. M. Canet?gne nous arr?te, il est tout naturel quil nous remette en libert?.

Et avec lexpression narquoise qui lui ?tait habituelle:

Monsieur Canet?gne, appela-t-il.

Hein? fit le n?gociant, qui parlait avec animation ? son associ?.

Venez donc, jai ? vous dire deux mots.

Tout ? lheure, quand jaurai le temps.

Non, tout de suite Si vous refusez, je prie mon ami Claude, qui a ?t? en garnison ? Madagascar et ?corche le malgache tout comme un autre, de narrer notre rencontre sous un ravenala.

Je suis ? vous, exclama lAvignonnais.

Et, dun pas press?, il courut vers les prisonniers.

L?, plaisanta Marcel. Tu vois bien, petite s?ur, il fait d?j? des concessions.

IX.DANS LA BROUSSE

Comment les voyageurs s?taient-ils trouv?s ? huit kilom?tres de Port-Longuez, tout expr?s pour se faire arr?ter par les Sakalaves dIkara?nilo?

En quittant Obok, le yacht Fortune, laissant de c?t? les escales des Comores, avait piqu? droit vers la c?te orientale de Madagascar. Avertis quils ?taient signal?s ? lautorit? judiciaire dans les diverses colonies fran?aises, les jeunes gens navaient pas voulu atterrir ? Diego-Suarez.

On nous guette du c?t? de la mer, avait dit Marcel. Faisons une chose toute simple, arrivons par terre.

Le steamer avait donc d?pos? ses passagers ? la Pointe-aux-?les, un peu au sud de Port-Louquez. Apr?s des adieux touchants ? miss Diana Pretty, ceux-ci avaient bravement fait route vers Antsirane, les hommes ? pied, Yvonne assise tant bien que mal sur une mule achet?e ? un fermier Betsimisarak.

Ils marchaient de nuit, sans perdre de vue la mer. De cette fa?on ils ?vitaient toute chance dinsolation et ne risquaient point de s?garer.

Or, ils avaient pass? la journ?e du 31 d?cembre ? lautre extr?mit? du plateau bois?, sur lequel Canet?gne avait d?but? comme vampire, et la lune ayant allum? son flambeau, ils s?taient mis en route vers le nord. Comme aux ?tapes pr?c?dentes, Mlle Ribor veillait sur son fr?re de lait. Pour elle, il ?tait rest? enfant en quelque sorte. Elle le plaignait davoir ? supporter de telles fatigues.

Monsieur B?rard, expliquait-elle, a fait son cong? dans linfanterie de marine; il est habitu? ? la vie coloniale, tandis que Simplet ny conna?t rien. Jai peur de tout pour lui: les serpents, les ca?mans, les b?tes f?roces et surtout la maladie. Ah! si cela avait ?t? possible, je laurais laiss? ? bord du navire. Mais ce?t ?t? trop exiger de la gracieuse Am?ricaine. Elle avait d?j? chang? sa voie pour nous ?tre agr?able. La forcer ? attendre l?, la fin de nos d?marches aurait ?t? un comble dindiscr?tion.

Et elle sermonnait Marcel, qui la laissait dire. Toujours calme, il continuait ? penser que tout est simple. De fait, apr?s les marches nocturnes ? travers les rochers ou les mar?cages, il sendormait au matin dun sommeil aussi paisible que sil e?t ?t? couch? sur le plus doux des lits. Il conservait son teint ros? et sa confiance.

Contournant les massifs darbustes, la petite caravane avan?ait all?grement. De temps ? autre, Yvonne donnait un conseil ? son fr?re de lait pour escalader un bloc de granit ou pour ?viter une plante ?pineuse. Il la remerciait tranquillement, nullement agac? par sa surveillance protectrice.

Claude, lui, haussait parfois les ?paules. Autrement que la jeune fille, il jugeait son compagnon de voyage; mais il navait point ? intervenir, Dalvan ne se plaignant pas.

Chut! fit-il en sarr?tant soudain. Nentendez-vous rien?

Simplet pr?ta loreille.

Si, et la supposition est folle sur ce plateau d?sert on jurerait quun ouvrier travaille la terre.

Encore une de tes id?es, railla Yvonne.

Encore, petite s?ur. Et plus j?coute, plus je me persuade que je ne me suis pas tromp?.

Avec prudence, tous savanc?rent dans la direction du son. Bient?t le doute ne fut plus possible. Le choc du fer sur le sol se percevait distinctement.

Qui diable cultive ? cette heure? grommela B?rard.

Allons voir, r?pliqua Simplet.

La mule attach?e ? un arbre, tous trois se faufil?rent entre les broussailles et arriv?rent ? quelques pas de lendroit o? Canet?gne, surveill? par Ikara?nilo, accomplissait sa lugubre besogne.

Tout dabord, ils ne comprirent pas. Mais lAvignonnais, tenant le sac de monnaie, d?masqua le mort dont la face immobile se montra sous un rayon de lune.

Yvonne ne put retenir un cri dhorreur. Brusquement Marcel la saisit par la main, la ramena en courant ? la place o? avait ?t? laiss?e sa monture, la mit en selle et, tenant lanimal par la bride, fila droit devant lui, dans une course folle, acc?l?r?e encore par lappel dont Ikara?nilo fit retentir la brousse. Ni les uns ni les autres navaient reconnu le travailleur.

Le tonnerre emporte les femmes! maugr?ait Claude. Nous voil? sur les bras une affaire avec des gens qui, ? en juger par leur occupation, sont exempts de scrupules.

Il galopait comme son ami. Avec lui, il d?boucha dans une clairi?re, o? une dizaine dhommes arm?s de fusils ?taient ?tendus.

Des Sakalaves! fit-il et en service encore. Tout va bien.

? ce moment, la mule sabattit sur les genoux. Avant que les sous-officiers eussent pu la remettre sur pied, ils furent saisis, garrott?s et couch?s sur lherbe ? c?t? de leur compagne de voyage. Les Malgaches avaient per?u le signal lanc? par le Hova, et ils traitaient en ennemis ces inconnus qui semblaient fuir.

Tandis que Claude et Yvonne d?sesp?raient, Simplet, ayant reconnu Canet?gne, venait de lui intimer lordre davoir ? l?couter.

Tu vois bien, petite s?ur, avait-il d?clar? en riant; logre fait d?j? des concessions.

C?tait vrai. LAvignonnais se souvenait du petit soldat, qui lavait si joliment bern? ? Lyon. Il avait d?m?l? dans son accent comme une menace, et il sempressait de le joindre. Sans plaisir dailleurs, ? en juger par le ton rogue dont il demanda:

Quest-ce que vous voulez?

Vous voir, monsieur Canet?gne.

Je vous pr?viens que je ne suis pas en humeur de plaisanter.

Moi non plus. Causons donc. Il est probable que nous nous entendrons.

Vous croyez?

Lair d?gag? du prisonnier d?plaisait ? son interlocuteur.

En tout cas, faisons vite.

? vos ordres, monsieur Canet?gne. Une question dabord: ? quoi devons-nous le plaisir de cette rencontre inattendue?

Le commissionnaire h?sita. ? ce sous-officier qui paraissait le d?fier, il aurait eu joie ? conter le pi?ge tendu; mais le jeune homme allait ?tre mis en pr?sence de juges; on linterrogerait. Il ?tait inutile de l?clairer, car le proc?d? de M. Canet?gne e?t sembl? inexplicable aux magistrats. Il se d?cida donc ? biaiser.

Ma foi! jai lu une d?p?che du Petit Journal annon?ant larriv?e, ? Diego-Suarez, de M. Antonin Ribor.

Comme nous! soupira Yvonne.

Et vous ?tes accouru pour quil nous soit plus facile de vous confondre?

Le n?gociant grima?a:

Pour l?loigner uniquement. Ce ? quoi jai r?ussi. Si bien que je puis sans crainte vous conduire ? Diego-Suarez et vous remettre aux mains des autorit?s.

Lesquelles, continua Dalvan, nous renverront en France o? lon nous emprisonnera comme voleurs, complices d?vasion, etc.

Pr?cis?ment!

Tr?s bien imagin?, monsieur Canet?gne.

Nest-ce pas? Les choses se passeront comme vous le dites, ? moins

? moins cher monsieur Canet?gne?

Que Mlle Ribor ne consente ? maccorder sa main.

Vous pensez encore ? cela?

Toujours. Dans ce cas, jarriverais ? ?touffer laffaire et tout le monde serait content.

Except? ma s?ur de lait.

Oh! vous savez, je laime beaucoup. Elle serait heureuse et

Malheureusement, monsieur Canet?gne, elle pr?f?re sa libert?

La seule chose que je ne puisse lui offrir.

Oh! que si.

Oh! que non.

La preuve est que vous allez la lui donner.

Moi? Si je vois cela

Pas de propos t?m?raires. Asseyez-vous, cher monsieur Canet?gne, et pr?tez-moi, pas dargent, cest trop cher chez vous, simplement un peu dattention.

Domin?, lAvignonnais ob?it. Quant ? Yvonne, elle paraissait stup?faite. Ses regards allaient de Marcel au n?gociant; elle pensait r?ver. Comment! c?tait son fr?re de lait qui parlait ainsi, qui se faisait ?couter?

Cher monsieur, reprit Simplet, vous raisonnez faux, parce que votre point de d?part est faux. Vous nous consid?rez comme vos prisonniers.

Mais il me semble, hasarda le commissionnaire ahuri

Il vous semble mal, voil? tout. Cest vous qui ?tes mon prisonnier.

Moi?

Yvonne leva les yeux au ciel. Le sous-officier lui paraissait senferrer.

Vous m?me, continua celui-ci, et vous allez ?tre de mon avis.

Pour cela, non.

Supposez que jappelle les soldats sakalaves qui mont arr?t?, que je leur dise, par lorgane de mon ami Claude, il parle le malgache, ? quelle op?ration vous vous livriez quand nous vous avons aper?u.

Canet?gne ne r?pondit pas:

Il est ais? de prouver. Votre compagnon la t?te de pain d?pice a le sac dargent. On vous arr?te tous deux. Vous ?tes jug?s, condamn?s pour violation de s?pulture. Votre cas est plus grave que le n?tre; vous avez plus ? perdre que nous. Donc, cest vous qui ?tes en notre pouvoir.

Bravo! souligna Claude.

Mais cest quil a raison, murmura Mlle Ribor. Qui laurait cru capable de trouver cela?

Monsieur Canet?gne, fit Marcel dune voix insinuante, vos soldats ont serr? les cordes qui me lient les bras et les jambes; d?liez-moi.

Et comme le commissionnaire, mat? par son raisonnement, sempressait de le satisfaire, le sous-officier ricana:

?a me rappelle la Tour de Nesle. Buridan encha?n? et Oh! non, vrai, il na rien de Marguerite de Bourgogne!

Puis, plus gracieusement encore:

Rendez donc le m?me service ? mes amis.

Le n?gociant eut un geste de r?volte. Cela lennuyait d?tre jou?.

Violation de s?pulture! susurra Simplet.

LAvignonnais sex?cuta puis, rouge de col?re:

Enfin, o? voulez-vous en venir?

Cest bien simple, cher monsieur Canet?gne. Le jeune homme lan?a un coup d?il ? Yvonne; elle navait pas sourcill? cette fois en entendant la locution favorite de son fr?re de lait. Cest bien simple, nous pouvons r?ciproquement nous faire emprisonner; il est moins b?te de nous rendre mutuellement la libert?. Expliquez ? vos Sakalaves quil y a erreur, que nous sommes des gens paisibles. Nous tirons de notre c?t?, emportant le secret dangereux pour vous.

Les poings du n?gociant se crisp?rent. Il ?tait pris dans la logique du jeune homme, comme la mouche dans la toile de laraign?e. Mais si sa raison rendait pleine justice ? celle de ladversaire, le sentiment de son impuissance le rendait furieux. Apr?s tout, il ny avait pas ? h?siter.

Soit, dit-il. Mais vous garderez le silence?

? une condition cependant.

Encore?

Vous ne nous d?noncerez pas, jen suis certain. Seulement, votre complice serait peut-?tre moins bienveillant. Je tiens ? le conna?tre et ? le tenir.

Cela se peut. Vous vous livreriez en nous livrant; aussi jai confiance. Mon associ? est le g?n?ral hova Ikara?nilo, commandant la garde de la l?proserie dAntananarivo.

Bien.

Le n?gociant fit un pas vers les soldats qui assistaient de loin ? la conf?rence. Marcel larr?ta:

Un petit mot.

Dites vite.

Vous avez ?loign? Antonin Ribor. Vous lavouiez tout ? lheure?

Oui.

Soyez assez complaisant pour mindiquer o? vous lavez exp?di?.

Un instant Canet?gne garda le silence, puis un sourire ?trange flotta sur ses l?vres.

Cela, non. Vous comprendrez les motifs de ma r?serve. Tout ce que je puis vous apprendre, cest quil a quitt? Diego-Suarez, quil sest rendu ? Antananarivo, et que maintenant il navigue vers une colonie o? il esp?re retrouver sa s?ur.

Vous lavez satur? de mensonges. Ce bon monsieur Canet?gne! Cela suffit. Faites que nous nous s?parions, notre rencontre a trop dur?.

Sans relever limpertinence du sous-officier, lAvignonnais rejoignit ses compagnons et, apr?s une courte conf?rence, s?loigna avec sa troupe, laissant les jeunes gens seuls dans la clairi?re.

Mais tout en marchant, il racontait au g?n?ral ce qui venait de se passer.

Tu es puissant ? Antananarivo, conclut-il. Je leur ai d?sign? cette ville dans lespoir que tu maiderais ? les ?craser. Je pars avec toi.

Tu as bien fait, r?pondit tranquillement le Hova. Dans notre capitale ils trouveront la mort.

Et sur un signe interrogateur:

Tu es li? ? moi par notre crime commun. Je nai rien ? te cacher. Nous sommes las de la domination fran?aise. Dans un mois, nos guerriers seront arm?s, gr?ce ? nos amis dAngleterre, et alors pas un de nos ma?tres n?chappera ? notre vengeance.

Bigre! interrompit le commissionnaire, je ne taccompagne plus.

Non. Tu sais et tu dois par cons?quent rester aupr?s de moi. Tu nas rien ? craindre dailleurs, je te prot?ge.

Tandis que Ikara?nilo faisait planer sur les Fran?ais cette menace de soul?vement, Marcel et ses amis tenaient conseil. Se rendre ? Diego-Suarez, maintenant ?tait inutile. Autant gagner Antananarivo. Le r?sident, install? dans la capitale Hova, aurait s?rement vu Antonin. Peut-?tre saurait-il vers quelle contr?e lexplorateur s?tait dirig?.

Le mieux ?tait de revenir ? la Pointe-aux-?les. Si le Fortune y ?tait encore, les voyageurs demanderaient ? miss Pretty de les conduire ? Tamatave, do? ils atteindraient en huit jours la ville dAntananarivo.

Et si le yacht est parti? demanda Yvonne.

Nous suivrons la c?te et chercherons une embarcation indig?ne qui nous transporte, voil? tout!

Sur ces mots, la jeune fille fut hiss?e sur sa mule, et la petite troupe quitta la clairi?re.

Marcel voulut repasser pr?s de la s?pulture viol?e, et Yvonne elle-m?me lapprouva lorsquil lui montra la b?che oubli?e par Canet?gne, et surtout le sac o? linstrument avait ?t? enferm?. Sur la toile des caract?res latins se dessinaient en bleu, formant des mots que B?rard traduisit ainsi:

Ikara?nilo, XVIe honneur.

Seizi?me honneur, r?p?t?rent les amis du Marsouin, cela signifie?

G?n?ral, tout simplement. Au lieu de grades, on a des honneurs. Les g?n?raux vont de douze ? vingt-deux. Les Tsimandos, ou courriers royaux, qui en r?alit? font la police, sont neuvi?me honneur. Le premier ministre et son ?pouse la reine occupent le sommet de l?chelle avec trente trois honneurs.

Apr?s cette explication, sac et b?che, plac?s sur la mule, la marche fut reprise.

? la Pointe-aux-?les, une premi?re d?sillusion attendait les voyageurs. Le yacht Fortune n?tait plus au mouillage. Les indig?nes des environs d?clar?rent navoir pas de pirogues assez grandes pour tenir la mer.

Ils semblaient afflig?s de ne pouvoir rendre service aux Europ?ens. On sentait dans leurs paroles comme une h?sitation. En r?alit?, ils ob?issaient ? un mot dordre donn?. Depuis quelques jours, les Tsimandos de la reine Hova parcouraient le pays, annon?ant aux populations les plus terribles repr?sailles si elles entraient en contact avec les blancs. Ils disaient ces derniers atteints dun mal redoutable, dont serait frapp? quiconque les recevrait. Sous couleur dhygi?ne ils faisaient le vide autour de nous.