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Le sergent Simplet

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Le gouverneur ?tait mari?. Sa femme, gracieuse mais loquace personne, se surpassa. Elle ?tait enchant?e de pouvoir d?biter comme nouvelles de vieilles histoires us?es dans le cercle habituel de la colonie.

Elle mit les petits plats dans les grands. Loutarde et la gazelle figur?rent sur la table, assaisonn?es de r?cits incroyables, o? la faune du pays jouait un r?le un peu exag?r? sans doute. Rencontres avec les gu?pards, tigres minuscules; chasses ? l?ne sauvage, ? lautruche, au chacal, ? lhy?ne; tout y passa.

La flore m?me eut son tour. Madame la gouverneur la d?crivit, ne faisant gr?ce daucun d?tail. Elle vanta le mimosa dont le feuillage court, sous le nom de kabata, nourrit les troupeaux; les pal?tuviers, les gen?ts, les euphorbes. Et pour finir en artiste qui m?nage ses effets, elle laissa tomber cette phrase:

Ah! mes chers h?tes, que je suis heureuse de vous savoir Am?ricains! Dire que si vous ?tiez Fran?ais, je ne pourrais vous recevoir sans arri?re-pens?e.

Marcel lan?a un regard ? Yvonne.

Et pourquoi donc? demanda-t-il tranquillement.

Je vais vous lapprendre. Mon mari me fait les gros yeux, mais cela mest ?gal. Voil?-t-il pas un myst?re! Figurez-vous que le parquet de Lyon nous a envoy?, en m?me temps quaux fonctionnaires de toutes les colonies fran?aises, lordre darr?ter trois Fran?ais: deux hommes et une femme, accus?s de vol, d?vasion.

Mais, ma ch?re amie, interrompit le gouverneur, cela na aucun int?r?t.

Aucun int?r?t. Est-ce la fonction dun r?sident darr?ter les voleurs? Mes chers h?tes, je vous fais juges.

Tous demeuraient immobiles, p?trifi?s par la r?v?lation de laimable femme. Canet?gne, quils avaient cru vaincu, les pourchassait au del? des oc?ans, ayant la justice fran?aise pour servante!

Et comment se nomment ces mis?rables? questionna Simplet.

Sa voix ?tait calme.

Je ne me souviens plus. Ah si! Yvonne Ribor, Marcel Dalvan et Claude B?rard.

Pauvres diables! je vous remercie, madame.

Le repas termin?, on se s?para avec de grandes effusions. Le gouverneur accompagna ses h?tes jusqu? leur canot. Lembarcation quitta le rivage se dirigeant vers le Fortune, dont la silhouette ?l?gante se d?coupait dans la p?nombre bleut?e de la nuit. Alors Marcel murmura:

Nous sommes gentils maintenant! La police nous guette sur toutes les terres fran?aises, et pr?cis?ment nous navons ? faire que l??

La main de la justice est sur nous, g?mit Yvonne. Le sous-officier lemp?cha de continuer sur ce ton.

Tu sais ce que lon fait pour ?viter une main mena?ante?

Non!

Cest bien simple. On glisse entre ses doigts.

VIII . CANET?GNE SOCCUPE

Sous une v?randa de bois, dont les piliers l?gers ?taient emprisonn?s dans un fouillis de vanilles, dibokas, de haricots odorants, M. Canet?gne ?crivait.

Sur la table de bambou, plusieurs feuillets de papier couverts dune ?criture commerciale, r?guli?re et froide, attestaient le labeur du n?gociant.

Enfin sa plume cessa de courir. Il prit son mouchoir, s?pongea le front et, se renversant dans son fauteuil de rotin, il promena les yeux autour de lui.

Certes, le panorama ?tait fait pour s?duire. S?tageant en gradins, les toitures des maisons dAntsirane semblaient un escalier g?ant descendant jusqu? la mer.

Plus bas s?tendait le golfe de Diego Suarez, ce port merveilleux creus? par la nature au nord de l?le de Madagascar.

Du vaste lac bleu, profond, ?mergeaient des ?les verdoyantes, allant rejoindre avec des serpentements de farandole l?lot de la Lune, Nossi-Volane, sentinelle avanc?e qui garde le chenal du port. De larges estuaires souvraient ? droite, ? gauche, baies creus?es dans le pourtour du golfe o? pourraient sabriter les marines du monde: Dourouch-Foutchi, Dourouch-Varats, Dourouch-Vasah, baies des Cailloux, du Tonnerre, des Fran?ais. Plus loin, le bassin de la Ni?vre et enfin le cap de Diego que dominent lartillerie, lh?pital, le casernement des disciplinaires, la gendarmerie de la colonie.

En se tournant vers la droite, M. Canet?gne apercevait la hauteur de Madgindgarine, couronn?e dun fortin, et les baraquements primitifs o? campent les volontaires sakalaves, nos alli?s malgaches.

De temps ? autre, un coup de sifflet aigu d?chirait lair. Il annon?ait le d?part dun convoi. Car Antsirane poss?de un chemin de fer, ? voie ?troite et ? traction de mules, il est vrai, mais qui compte douze kilom?tres et met la ville en communication avec Mahatsinso.

LAvignonnais hocha la t?te, sessuya le front derechef, puis rassembla les feuilles ?parses sur la table et les classa. Apr?s quoi, il se mit ? lire ? haute voix, de lair satisfait dun bon ?l?ve dont le devoir est prim?.

Antsirane, ce 29 d?cembre 1892.

Ma ch?re demoiselle DOCTROV?E,

Jesp?re que cette nouvelle lettre vous trouvera en bonne sant?. Pour moi, je ne suis pas encore revenu de mon ?tonnement.

Comme je vous l?crivais ? lescale dObok, cest ? ne pas croire combien les pays que je vois sont diff?rents du n?tre. ? ne pas croire, je vous dis. Moi, qui fais la commission coloniale, je ne me doutais pas de ce que sont nos colonies.

Si on le savait en France, je vous donne mon billet quun tas de gens, qui tra?nent la mis?re, sexpatrieraient et viendraient chercher la fortune o? elle est, cest-?-dire ici.

Mais proc?dons avec ordre.

Apr?s notre d?part dObok, quelques jours de pleine mer; puis les escales successives des Comores, chapelet d?les qui r?unit Madagascar ? la c?te dAfrique.

La grande Comore avec son ?norme volcan actif Caratala ou Djoungou-dja-Dsaha (marmite de feu).

Jai lair tr?s fort en g?ographie. Ne vous en ?tonnez pas, cest le capitaine qui ma enseign? tout cela.

Nous avons re?u la visite dune princesse du pays, noire mais superbe. V?tue de nattes multicolores, la t?te couverte dune sorte de capuchon perc? ? hauteur des yeux dun trou carr?, elle est venue ? bord, sur son boutre.

Quest-ce quun boutre, direz-vous? Cest un bateau ? la poupe tr?s ?lev?e, en usage dans toute la r?gion.

La princesse voulait surveiller lembarquement dune ?quipe de femmes ma?ons. Vous avez bien lu, les limousins du pays appartiennent exclusivement au sexe joli.

Il faisait chaud sur le pont. Aussi bient?t cette grande dame se d?pouilla de ses nattes. Elle portait, tatou? sur le dos, un soleil rayonnant.

Cet enjolivement, ma appris linterpr?te, indique que la personne est de souche royale et descend dune certaine Douhani, de la race des B?-Tsi-Mitsaraks, qui eut, dapr?s la l?gende, linsigne honneur d?tre distingu?e par le dieu-Soleil Zanahar, lequel s?tablit sur la terre pour l?pouser. Mais apr?s quelques jours de m?nage, Zanahar dut retourner au ciel, parce quil incendiait tout autour de lui. Cest de cette ?poque que datent les d?serts.

Nous avons pris dans l?le un passager qui se rend ? Sainte-Marie. Djazil est son nom. Retenez-le, car notre rencontre est des plus heureuses. Je vous dirai le pourquoi dans une prochaine lettre.

Puis nous avons gagn? Anjouan o? furent d?port?s, en 1801, Rossignol et ses complices dans le complot de la machine infernale. Aper?u de loin, l?le Moheli; fait une promenade dans l?le Mayotte, une autre ? Nossi-b?.

Pays merveilleux, verdoyants, bien arros?s, o? r?ussissent ? souhait le caf?, la canne ? sucre.

Nous avons doubl? le cap dAmbre ou dAmb ? lextr?me nord de Madagascar, et tandis que nous voguions vers Diego Suarez, le capitaine nous parla cyclones. Cest tr?s rassurant. Ainsi le 24 f?vrier 1885, au moment o? la France s?tablissait ? Antsirane, un ouragan d?truisit ou jeta ? la c?te le transport lOise, le vapeur Arya et le voilier la Cl?mence de la flotte de la R?union, le navire am?ricain Sara-Burk et lArmide de l?le Maurice. Plus r?cemment le naufrage du Labourdonnais est d? ? la m?me cause.

Enfin je foule le sol malgache, et de suite les habitants me deviennent sympathiques. Ils sont processifs comme nos paysans normands.

Quand ils sabordent, au lieu de se dire:

Comment vous portez-vous?

Pas mal et vous?

Ils se saluent c?r?monieusement et prononcent:

Akour? kabar?

Tsichi kabar.

Ce qui peut se traduire par:

Avez-vous des proc?s?

Je nai pas de proc?s.

Une nation anim?e de cet esprit est appel?e ? un brillant avenir. Jesp?re laider ? latteindre. On ma entretenu dune affaire de premier ordre. Je vous en parlerai longuement plus tard. Jattends en ce moment le personnage avec lequel je dois op?rer.

Travaillez bien; car nos ennemis pris, je compte s?journer quelque temps ? Diego Suarez avant de rentrer en France, et la maison ne saurait p?ricliter.

Avec mes sentiments tr?s distingu?s, recevez, ma ch?re demoiselle Doctrov?e, mes meilleurs souhaits de sant?.

Sign?: CANET?GNE.

P. S. Pourvu quils aient lu les journaux, et que bient?t je sois d?livr? du cauchemar qui me hante.

Sa lecture termin?e, le n?gociant demeura pensif.

Oui murmura-t-il, lid?e de faire annoncer larriv?e de Valentin Ribor ? Madagascar ?tait bonne. Maintenant le num?ro est-il tomb? entre leurs mains? Tout est l?. Si oui, ils arriveront s?rement par le prochain paquebot. Si non

Il donna un coup de poing sur la table.

Si non, mes transes redoublent, car, il ny a pas ? se le dissimuler, il suffit dun rien pour me perdre.

Canet?gne s?tait lev?. ? grands pas il arpentait la veranda.

Mousi?, fit une voix, le vertueux Ikara?nilo demande sil peut parler avec toi?

Un Cafre, reconnaissable ? sa toison laineuse, ? ses l?vres ?paisses, ? son nez ?cras?, venait de para?tre.

C?tait le domestique du n?gociant. Domestique sans livr?e; un simple pagne, fix? par une ficelle ? la ceinture, le couvrait des reins aux genoux.

Ikara?nilo, r?p?ta Canet?gne dont le visage s?claira. Am?ne-le ici. Apporte aussi du vin de palmier.

Le cafre sortit et reparut au bout dun instant, charg? dun plateau sur lequel vacillaient des verres et un carafon empli dune liqueur ros?e du plus all?chant aspect. Un homme dune cinquantaine dann?es le suivait. Malais de type, les cheveux grisonnants, le nouveau venu ?tait sec, nerveux; ses yeux vifs, per?ants, ?taient toujours en mouvement. Aussi le regard insaisissable ne se pr?tait jamais ? lobservation.

Tout d?celait en lui lastuce, la fourberie. Il toucha la main de Canet?gne et sassit, entrouvrant sa veste soutach?e. Il allongea b?atement ses jambes, autour desquelles flottait une sorte de pantalon large, fait dune lamba, jupe serr?e aux chevilles.

LAvignonnais avait pris place en face de lui. Tous deux demeur?rent un instant sans parler, chacun attendant lautre. Le premier, le n?gociant rompit le silence.

Ikara?nilo a ? me parler?

Le Hova Ikara?nilo a ? te parler, r?pliqua le visiteur.

Une nouvelle pause eut lieu. Agac?, Canet?gne commen?a.

Sur le bateau qui ma amen? ici, dit-il, jai rencontr? ton associ? Djazil.

Il l?tait, en effet.

Oblig? de partir pour se fixer ? l?le Sainte-Marie, il ma vant? les op?rations quil faisait avec toi.

Cest bien l? ce quil ma affirm?.

Il ma promis de nous mettre en rapport. Il a tenu parole. Maintenant jouons cartes sur table.

Ikara?nilo avan?a un peu son si?ge.

Va, j?coute.

LAvignonnais eut un vague sourire:

Tu es puissant parmi les Hovas, reprit-il. Tu crains de risquer ta situation car, g?n?ral commandant les troupes qui cernent la l?proserie dAntananarivo, capitale des pays Hovas, et emp?chent les l?preux den sortir, tu gagnes s?rement de vingt ? vingt-cinq mille thalaris.

Le Malgache ne bougea pas.

Dautre part, comme la loi des tiens admet que toute la terre appartient ? la reine, et que nul autre na le droit de poss?der, tu nes pas f?ch? davoir des ressources ignor?es pour acheter du terrain dans la grande Comore. Tu r?ves de r?silier un jour tes grades, tes honneurs, comme vous appelez cela, pour devenir propri?taire et ind?pendant.

Un imperceptible signe de t?te encouragea lorateur ? continuer. Le commer?ant ne se fit pas prier.

Or, avec Djazil, tu as eu lid?e ing?nieuse dexploiter une superstition de tes compatriotes. Ils se figurent quun mort a de grosses d?penses ? faire dans lautre monde. Ils enterrent donc leurs d?funts avec une forte somme. Souvent ils nont pas largent n?cessaire, et ils lempruntent ? gros int?r?ts. Tu fais le pr?t aux h?ritiers.

Tu es au courant, murmura le Hova.

N? malin, tu as perfectionn? la profession. Pr?ter, toucher des int?r?ts exorbitants, cest bien. Tu vas plus loin. Les s?pultures sont au milieu des for?ts, nul ne les surveille. Alors que fais-tu? Au milieu de la nuit qui suit linhumation, tu d?terres le mort; tu lall?ges de la somme dont ses parents lont, avec pi?t? et b?tise, inutilement charg?; si bien que tu supprimes tous les risques de lop?ration.

Tais-toi, si on entendait.

On nentend pas. Tandis que tu paradais ? Antananarivo, Djazil accomplissait la besogne utile que je viens de dire. Lui parti, tu d?sires un autre associ?. Laffaire me convient, jaccepte.

Un instant le regard dIkara?nilo se fixa sur lEurop?en.

Tu acceptes?

Oui, aux m?mes conditions. Partage par moiti? des b?n?fices. Gr?ce ? ta situation, tu fournis les meilleurs clients, tu me prot?ges au besoin.

Oseras-tu commettre le sacril?ge?

Tiens! Bon pour les esprits faibles dh?siter. Les morts nont besoin de rien, et les vivants doivent lutter pour la vie.

Alors tu veux remplacer Djazil?

Oui.

Le Malgache sembla r?fl?chir. On eut dit quil h?sitait encore. Pourtant il se d?cida:

?coute.

Je ne demande pas mieux, cela me reposera de parler.

Notre association commence d?s ce moment.

Adjug?!

Mais je veux te voir ? l?uvre.

Le plus t?t sera le mieux.

Jai un pr?t ? deux jours de marche, ? Port-Louquez, sur les bords de la rivi?re Andrezijama. Veux-tu partir avec moi ce soir?

Je serai revenu pour larriv?e du prochain paquebot?

S?rement.

Car tu le sais, je dois livrer au gouverneur des criminels venant de France.

Je le sais.

Partons donc. Puis ma t?che remplie ici, je te rejoindrai ? Antananarivo.

Le g?n?ral de la l?proserie se leva.

? ce soir.

? ce soir.

Nous voyagerons par mer en suivant la c?te. Mon boutre attendra ? la pointe Diego.

De nouveau les dignes associ?s se serr?rent la main, et Canet?gne, se frottant les paumes, reconduisit jusqu? la porte ext?rieure le seigneur Ikara?nilo.

Comme lAvignonnais lavait ?crit ? Mlle Doctrov?e, sa rencontre avec Djazil ?tait heureuse. Lex-associ? du Hova, apr?s avoir visit? ses propri?t?s des Comores, s?tait embarqu? sur le m?me steamer que le n?gociant; car la course du navire se terminait ? Sainte-Marie de Madagascar, o? il se rendait pour ses propres affaires.

Le loup sent le loup, le vautour appelle le vautour. Avant m?me de s?tre adress? la parole, Canet?gne et Djazil s?taient reconnus. Ils diff?raient de couleur, de coutumes, de langage; mais ils ?taient confr?res en affaires louches. Lintimit? s?tablit vite, et la conversation qui pr?c?de en a fait concevoir les bienfaisants r?sultats.

? la nuit, lAvignonnais quitta sa demeure, traversa les rues endormies dAntsirane et, longeant le bord de la mer, contourna le cap Diego. ? la pointe du promontoire une pirogue lattendait. Elle le conduisit ? bord du boutre du g?n?ral Ikara?nilo.

Le navire, tanguant lourdement sous sa voilure, se mit en marche. On fit une station assez longue, le lendemain, dans la rade dAmbavarano; et le second jour, vers deux heures, le boutre jeta lancre ? Port-Louquez. Ikara?nilo chargea lAvignonnais dun sac de toile contenant une pioche et une b?che d?mont?es. C?taient les armes du fossoyeur.

Sur le rivage, une vingtaine de volontaires sakalaves, garnison de la ville, command?s par un sous-officier dinfanterie de marine, se tenaient sur deux rangs, larme au pied.

Que font-ils? demanda Canet?gne en prenant place dans la pirogue avec le g?n?ral.

Ils sappr?tent ? me rendre les honneurs.

? vous?

Sans doute. La flamme blanche ? cercle bleu qui flotte au m?t du boutre indique ma qualit?; il est dusage que vos soldats nous re?oivent comme leurs officiers, et alors

Je comprends.

En effet, quand les voyageurs d?barqu?rent, les sakalaves pr?sent?rent les armes, tandis quun mauvais clairon sonnait aux champs. Puis le sous-officier savan?a vers Ikara?nilo, et lui demanda sil d?sirait ?tre escort? pendant son s?jour ? terre.

? la grande surprise du n?gociant, le g?n?ral r?pondit affirmativement. Aussit?t dix soldats se d?tach?rent et le suivirent, tandis que lautre moiti? de la garnison regagnait les baraquements, pompeusement d?cor?s du nom de casernes.

Pourquoi t?tre embarrass? de ces hommes? grommela lAvignonnais.

Pour n?tre pas d?trouss? par des r?deurs. Les populations sont tr?s hostiles aux Hovas qui les ont vaincues.

Oui, mais pour notre affaire?

Eh bien?

Les Sakalaves nous g?neront.

Du tout, ils nous aideront.

Eux? Tu veux leur confier?

Rien du tout. Seulement, ?coute. Lendroit o? lon a enterr? notre client est ? deux heures de marche de la c?te. Cest un bois de ravenalas et de foug?res arborescentes. Lescorte montera la garde autour; comme cela nous ne serons pas d?rang?s.

Mais que leur diras-tu?

Que je vais saluer la tombe dun fr?re.

Canet?gne fit la grimace. Au fond, il aurait pr?f?r? moins nombreuse compagnie, mais il ?tait trop tard pour discuter. Il se r?signa.

Comme son associ?, il se rendit chez les parents du mort, leurs d?biteurs! Ceux-ci parurent reconnaissants de la visite, et selon lusage du pays, convi?rent les voyageurs ? venir insulter la veuve du d?funt.

Dans une case isol?e la malheureuse ?tait enferm?e, rev?tue de ses plus beaux atours. Lakantzou de soie brod?e, sorte de veston court, le lamba de m?me ?toffe, les gorgerins, les bracelets contrastaient avec sa tignasse ?bouriff?e, ses joues tach?es de meurtrissures. Elle frissonna en entendant les visiteurs.

Il y avait de quoi. Chacun ? son tour lui administra un soufflet. Pour ne pas se faire remarquer, Canet?gne frappa aussi fort que les autres; puis la bande se retira en insultant la pauvre cr?ature.

Cest ainsi que lon traite les veuves ? Madagascar? interrogea lAvignonnais.

Sans doute.

Cest pour leur faire regretter leur mari?

Non, pour marquer que la femme est l?tre pernicieux qui abr?ge les jours de lhomme. Ainsi elle porte le deuil pendant des semaines, des mois, parfois des ann?es. Apr?s quoi les parents prononcent le divorce, afin quelle nait plus rien de commun avec le tr?pass?.

Le n?gociant murmura:

? leur place je ne me marierais pas.

Personne ne les y contraint, r?pliqua Ikara?nilo. Jusquau jour o? il lui pla?t de se choisir un ma?tre, la jeune fille malgache est aussi libre que les jeunes hommes. Si elle se marie, cest que la libert? lui p?se, voil? tout.

Avec de grandes d?monstrations les visiteurs prirent cong? de la famille en larmes, et reprirent ostensiblement le chemin de Port-Louquez. Mais lorsque le village eut disparu ? leurs yeux, le Hova donna un ordre, et la petite troupe, obliquant ? droite, suivit une sente difficile qui serpentait au flanc dun massif rocheux.

Des lianes aux fleurs rouges, dont la corolle mesurait au moins vingt centim?tres de diam?tre, poussaient dans les interstices et se d?roulaient sur les parois de granit. Canet?gne allongea la main pour cueillir un de ces superbes calices rubescents, mais un Sakalave lui saisit le poignet et le repoussa en arri?re avec ce mot:

Freadilavar!

?tonn?, le n?gociant linterrogea du regard.

La plante-tonnerre, expliqua Ikara?nilo. Quand on la touche, on ressent une commotion ?lectrique quelquefois assez forte pour d?terminer la mort.

Bigre! fit le commissionnaire en s?cartant prudemment des lianes.

Dans la saison s?che, continua le g?n?ral, la freadilavar jaunit, s?tiole. On peut alors en faire la r?colte. Elle sert ? combattre la fi?vre sous forme dinfusion.

Une infusion de tonnerre! Merci, je pr?f?re la bourrache.

? lhorizon le soleil ?tait pr?s de dispara?tre.

Le cr?puscule nexistant pas dans les contr?es intertropicales, la nuit allait venir dans quelques minutes.

On ny verra plus, et on risquera de fr?ler une de vos satan?es plantes, grommela le n?gociant.

Nous sommes arriv?s, r?pondit le Hova.

Le sentier d?bouchait sur un plateau bois?. Des foug?res lan?aient ? sept ou huit m?tres de haut leurs panaches verts d?coup?s en dentelle; des ravenalas aux larges feuilles, dont les naturels tirent leurs toitures et leur vaisselle, s?talaient en parasols sombres support?s par des troncs trapus. Sur le sol une herbe courte, ?paisse, raide, s?crasait sous les pieds avec un claquement sec.

Destre malo! ordonna le g?n?ral.

Lescorte fit halte. Puis apr?s un colloque rapide avec Ikara?nilo, lun des Malgaches prit le commandement, et les soldats, se d?ployant en tirailleurs, disparurent dans le fourr?.

Maintenant, fit le Hova, ? louvrage, mousi? Canet?gne.

Et d?signant un arbre voisin:

Notre client dort sous son ombre.

Le n?gociant ne put se d?fendre dun frisson. Il allait d?buter dans la carri?re de violateur de s?pultures. Si peu charg? de scrupules quil f?t, il se sentit mal ? laise. Mais le g?n?ral le regardait. Il fallait faire bonne contenance. Et puis lapp?t du gain facile lencourageait.