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Le sergent Simplet

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Alors, pour ?chapper ? la meute des affam?s, elle avait eu lid?e de vivre sur mer, entour?e dun ?quipage s?r. Elle allait de port en port, jetant lancre o? il lui plaisait. Elle avait ainsi trouv? le bonheur relatif. De la soci?t? elle prenait le plaisir en ?cartant les ennuis. Son intendant se rendait dans les gares, sur les promenades, choisissait des gens de visage agr?able. Elle les recevait ? d?ner sans les conna?tre, les renvoyait de m?me.

La premi?re fois, d?clarait-elle, les personnes bien ?lev?es sont toujours supportables. J?cr?me le meilleur de lhumanit?, jignore le reste.

Tant pis pour vous, fit Claude ? ce point de ses confidences.

Elle linterrogea du regard.

Parce que vous ne connaissez pas tout ce que cette humanit? a de bon au fond. Vous avez vu les agents daffaires, les parasites, et vous avez jug? lhomme sur ces tristes mod?les. Il y a de braves gens, miss, et plus quon ne le croit. Seulement ceux-l? restent chez eux, et pour les rencontrer, il faut prendre la peine de les chercher.

Elle souriait sans trop dincr?dulit?.

Peut-?tre, poursuivit-il, navez-vous pas besoin daffection.

Oh si! si!

Alors acceptez un conseil. Livrez-vous ? la recherche des nobles, des courageux, des droits; de ceux qui pr?f?rent lid?e au coffre-fort, l?toile au louis. R?veurs, disent les autres. Honneur dun pays, r?pondrai-je. Ceux-l?, cest lofficier qui meurt pour le drapeau; le marin qui sengloutit avec son navire; le savant qui use sa vie ? r?soudre un probl?me; lartiste qui jette son ?me sur le papier, sur la toile, dans le marbre; les modestes qui se privent de tout pour apprendre ? leurs enfants le moyen de vivre avec probit?.

O? sont-ils ceux-l??

Partout o? lon travaille, non pas ? empiler des ?cus, mais ? cr?er, ? inventer, ? arracher un secret ? linconnu.

La conversation devint g?n?rale, tant?t gaie, tant?t s?rieuse, et vers onze heures, quand les voyageurs rentr?rent dans leurs cabines, ils eurent une impression de vide, de r?veil p?nible apr?s un songe heureux.

Au jour, ils sappr?t?rent ? partir. Ils devaient quitter le yacht sans revoir sa propri?taire. Sans se lavouer, ils en ?prouvaient un regret. Claude surtout avait peine ? cacher son m?contentement, et grommelait sans cesse des aphorismes comme celui-ci:

Quand on ne veut pas recevoir les remerciements des gens, on ne les d?range pas pour leur faire un tas damabilit?s.

Comme on le voit, les premi?res minutes dentrevue ?taient oubli?es; les derni?res en avaient effac? la trace.

Munis de leur mince bagage, les Fran?ais mont?rent sur le pont et vinrent se poster pr?s du canot, en attendant le moment du d?part. La brume s?tait envol?e. Il faisait froid; mais le soleil p?le dhiver animait le paysage et permettait de distinguer la flottille de navires de commerce, de ferry-boats sillonnant dans tous les sens le grand bassin de Birkenhead. ? lest le cours de la Mersey se dessinait, et sur la rive droite, une for?t de m?ts indiquait lemplacement des divers bassins de Liverpool.

Cest un superbe port! fit derri?re eux une voix.

C?tait William Sagger d?j? v?tu de noir, d?j? cravat? de blanc.

Apr?s une inclination, il reprit:

Mais, h?las! combien de mis?res ? c?t? de cette prosp?rit?! Croiriez-vous, gentlemen, que sur les cinq cent quatre-vingt mille habitants de la ville, un trenti?me demeure dans les caves, sans air et sans clart?? Croiriez-vous que cette cit? si riche l?sine pour se procurer de bonne eau potable; que sur dix mille enfants qui naissent, la moiti? ? peine atteint l?ge de cinq ans?

Et dun ton p?n?tr?:

Aussi la d?bauche, le crime fleurissent. Chaque ann?e la police op?re, ? Liverpool, cinquante mille arrestations. Songez un peu, un cinqui?me de la population totale. En aucun pays du monde on ne rencontre pareille proportionnalit?.

Lanc? sur ce terrain, le licenci? ?s sciences g?ographiques aurait continu? longtemps. Par bonheur, un domestique parut sur le pont et vint lui murmurer quelques paroles ? loreille. William laissa ?chapper un geste d?tonnement, regarda les voyageurs en roulant des yeux effar?s, s?loigna de quelques pas avec le laquais et, finalement, revint aux passagers.

Gentlemen, lady, une communication invraisemblable, mais vraie cependant. Miss Diana Pretty vous prie de vous rendre au salon darri?re o? elle vous attend.

Cela vous ?tonne? interrompit Claude dont le visage sillumina. Il me semble tout naturel d?tre admis ? pr?senter nos adieux ? votre ma?tresse.

Cest que vous ne savez pas?

Quoi donc?

Cela ne sest jamais fait!

Ne prolongeons pas lattente de miss Pretty, dit Yvonne. R?pondre par quelque empressement ? une exception flatteuse est obligatoire.

Cest juste!

Et les voyageurs se dirig?rent vers larri?re. LAm?ricaine ?tait d?j? au parloir.

En les apercevant, elle vint ? eux les mains tendues:

Asseyez-vous, je vous prie, jai ? vous parler.

Ils ob?irent.

Si jai bien compris votre r?cit, miss Yvonne, fit-elle alors, vous partez ? la recherche de votre fr?re qui d?tient le pr?cieux document

Dont la production me r?habilitera. Cest exact.

?tant donn?e votre situation particuli?re vis-?-vis de la justice de votre pays, vous devez ?viter de naviguer ? bord de bateaux fran?ais, bien quils aient les services les plus rapides pour le S?n?gal. Cest vers cette r?gion, nest-ce pas, que vous vous dirigez?

Oui, puisque cest l? que mon fr?re a cess? de m?crire.

Vous prendrez donc passage sur un steamer anglais.

Affr?t? pour Sierra-Leone ou une colonie voisine.

Tenez-vous absolument ? ?tre couverts par les couleurs de la Grande-Bretagne?

Pourquoi cette question?

Pour savoir si vous auriez une aversion insurmontable pour un autre pavillon.

Un autre?

Celui de lUnion, par exemple.

Dun m?me mouvement, les Fran?ais se dress?rent. Calme, Diana poursuivit:

Mon yacht est bon marcheur, et vous arriverez aussi vite.

Puis avec expansion:

Acceptez, vous me ferez plaisir. Cest un service que je sollicite de vous. Ma cervelle est peupl?e did?es noires; aidez-moi ? les chasser.

Et malicieuse, regardant Claude en face:

Voil? le fruit de vos conseils dhier soir, monsieur B?rard. Cherchez les honn?tes gens, mavez-vous dit. Chercher cest dur, je suis si paresseuse! Jen ai trouv? sans me donner de peine, je pr?f?re my tenir.

Elle coupa court aux remerciements des voyageurs:

Maintenant vous ?tes chez vous. Sil manque quelque chose dans vos cabines, il vous suffira den avertir William. Ici est le salon commun. Nous quitterons Liverpool apr?s-demain.

Les yeux dYvonne ?taient humides. Elle fit un pas vers lAm?ricaine. Celle-ci lui sourit, les jeunes filles senlac?rent et ?chang?rent un affectueux baiser.

Nous serons amies, affirma miss Pretty.

Certainement, r?pliqua Mlle Ribor.

Quand le personnel du bateau sut que le Fortune prenait des passagers, ce fut une surprise g?n?rale; mais on se garda den rien faire voir. Seulement tous les domestiques, depuis Sagger jusquau cuisinier Jobson, tout l?quipage, depuis le blond capitaine Maulde et le gros lieutenant Follway, jusquau mousse Jack, firent assaut de pr?venances. Tous sing?niaient ? charmer les ?trangers assez heureux pour avoir chang? lhumeur de la millionnaire Diana.

Un mouvement inaccoutum? se produisit ? bord. Des provisions, du charbon, des armes, des munitions sempil?rent dans les soutes. On se pr?parait au d?part.

Le lendemain matin en entrant au parloir, Marcel et Claude pouss?rent une exclamation de joie. Tout un assortiment darmes ?tait rang? sur la table: des winchester ? r?p?tition, des rifles ? balles explosibles pour la chasse au gros gibier, des revolvers, etc.

Aupr?s, un paquet de journaux du jour. ? c?t? des feuilles anglaises, de lam?ricain New-York-Herald, des papiers fran?ais le Petit Journal, le Figaro.

Ah! murmura Yvonne en prenant le premier. Miss Diana est adorable, elle nous g?te.

Certes, appuya Marcel, et jen ?prouve quelque confusion.

Claude ne dit rien, mais il eut, ? ladresse de labsente, une mimique expressive.

Tout en parlant, Mlle Ribor d?ployait le journal et le parcourait des yeux, heureuse, apr?s deux journ?es dAngleterre et de Saxons, de contempler ces colonnes o? les mots de la langue maternelle se pressaient en lignes serr?es. Soudain elle tomba en arr?t sur un sous-titre.

Tiens! s?cria-t-elle.

Au m?me instant, Marcel qui tenait le Figaro le lui tendit:

Regarde, petite s?ur.

Elle lui d?signa le Petit Journal. Dans les deux la m?me note s?talait en premi?re page. Elle ?tait ainsi con?ue:

Diego-Suarez, 1er d?cembre 1892.

Lexplorateur Antonin Ribor vient darriver ici, apr?s un voyage des plus mouvement?s ? travers le continent noir.

Parti de Saint-Louis (S?n?gal), il a visit? les tribus touareg du d?sert; puis, revenant par le Tchad et le Soudan, il a gagn? la r?gion des lacs et la c?te de Mozambique.

Aucun des pr?d?cesseurs du courageux voyageur na effectu? parcours aussi long dans lint?rieur des terres africaines.

Bien que tr?s fatigu? par les fi?vres, M. Ribor compte, apr?s quelques jours de repos, poursuivre sa route.

On sait, en effet, quil visite les colonies fran?aises, en vue de sassurer de visu des d?bouch?s que le commerce de la m?tropole peut trouver dans chacune delles.

Yvonne parcourut cette d?p?che, puis subitement p?lie, elle la lut dune voix alt?r?e.

? Madagascar, termina-t-elle, cest l? quil faut aller. Mon fr?re, mon pauvre fr?re!

La secousse ?tait violente. La jeune fille pleurait, lorsque Diana survint.

Tant mieux, s?cria-t-elle apr?s explication. Le S?n?gal c?tait trop pr?s, Madagascar me va, je vous poss?derai plus longtemps.

Le 4, de grand matin, le Fortune, actionn? par son h?lice, quitta le bassin de Birkenhead et gagna la Mersey.

Lentement, pour ?viter les collisions avec les nombreux vapeurs qui incessamment ?voluent dune rive ? lautre, il descendit le cours du fleuve, rasa le Floatingpier, colossal quai flottant construit en 1857, br?l? en 1874 et r??difi? depuis.

Un instant les passagers purent embrasser sa surface, qui na pas moins dun hectare et demi et qui perp?tuellement est encombr?e de caisses, de balles de coton, de caf?, de colis exp?di?s de tous les points du globe.

Ils admir?rent les sept ponts qui relient au rivage ce quai sans rival, puis ils le laiss?rent en arri?re, salu?rent en passant la ligne interminable des docks, les chantiers de construction, puis le faubourg de Bootle.

Enfin le Fortune doubla la pointe de New-Brigthon que couronne un phare et s?lan?a ? toute vapeur dans la mer dIrlande.

Presque ? la m?me heure, le paquebot Tropagine, de la Compagnie havraise p?ninsulaire, fendait les flots de la M?diterran?e ? la hauteur de la Sardaigne.

Sur le pont un voyageur se promenait songeur.

C?tait Canet?gne.

Pourvu, m?chonnait-il entre ses dents, que la note que jai remise au Petit Journal et au Figaro leur ait pass? sous les yeux! Ah! cest probable. La petite lit son journal chaque jour, et ceux-l? se trouvent facilement en Angleterre. Sils lont lue, ils viendront ? Madagascar, et l?

Le n?gociant fit claquer ses doigts dune fa?on mena?ante.

Je voudrais ?tre arriv?!

Pour des raisons diff?rentes, les passagers du Fortune exprimaient la m?me pens?e, et Diana, qui les ?coutait dun air attendri, murmura si bas quils ne lentendirent point:

Mon Dieu! mon Dieu! comme je mennuierai, apr?s!

VII.OBOK

William Sagger, mon intendant Mais cest un gentleman, M. B?rard.

Alors, si je comprends quil soit licenci?, un autre probl?me se pose.

Lequel?

Pourquoi gentleman et intendant?

Vous ?tes curieux de le savoir?

Je lavoue.

?coutez donc.

Ces r?pliques ?chang?es, miss Diana sourit ? ses auditeurs assis autour delle sur le pont du Fortune.

Le yacht avait contourn? les c?tes de France et dEspagne, franchi le d?troit de Gibraltar et filait, au sud de la Sicile, sur les flots bleus de la M?diterran?e. Aucune aventure navait troubl? le voyage. Claude et Simplet avaient seulement d?cid? quils se tutoieraient d?sormais, et ils se donnaient du tu ? qui mieux mieux.

? quelques pas du groupe, le factotum de lAm?ricaine, pench? sur le bastingage, semblait absorb? par la contemplation des remous de lh?lice.

Monsieur William Sagger! appela doucement Diana.

Il se retourna aussit?t.

Vous d?sirez, miss?

Approchez, je vous prie.

Et quand il eut ob?i.

Mes passagers, reprit-elle, ne sont pas des indiff?rents. Jai ?t? amen?e ? leur d?voiler votre qualit? de gentleman. Ils me pressent de questions, trouvez-vous bon que je leur dise tout?

Si vous le jugez ? propos, miss.

Asseyez-vous donc.

Puis sadressant aux Fran?ais, Diana commen?a ainsi:

Vous saurez donc que sir William pour un instant, je lui rends lappellation qui lui convient que sir William, dis-je, est un homme qui na pas de chance.

Comme moi, murmura Yvonne.

Comme moi, r?p?ta Claude.

Moi, fit ? son tour Marcel, jen ai et cest

Mlle Ribor linterrompit.

Tout simple. Nous connaissons le refrain. Je vous en prie, miss, continuez.

G?ographe des plus distingu?s, membre de la plupart des soci?t?s savantes dAm?rique, il avait ?pous? une femme charmante quil adorait. Une scierie ? vapeur lui rapportait, bon an, mal an, quinze mille dollars. Il poss?dait deux enfants. Il ?tait heureux.

Sagger d?tournait la t?te, ses joues tremblotaient.

Une nuit le feu consuma lusine et, sous les d?combres noircis, on chercha longtemps trois cadavres: mistress Sagger et ses babies surpris pendant leur sommeil

Permettez que je m?loigne, demanda William. Cest trop p?nible.

Il ?tait p?le. Sur un signe de miss Pretty, il se leva, et ? grandes enjamb?es, gagna lavant du navire.

Pauvre homme! dit Yvonne dune voix ?mue.

Attendez. Le notaire, charg? de ses int?r?ts, avait n?glig? dacquitter la prime dassurance de la scierie. Sir Sagger se trouva donc isol?, ruin? et sans courage pour les luttes ? venir. Il r?fl?chit et, seul en face de lui-m?me, r?solut de mourir. Ainsi il fuirait s?rement la mis?re, et il rejoindrait peut-?tre les chers disparus.

Tous les yeux ?taient humides.

Alors, poursuivit lAm?ricaine avec un accent trembl?, un duel ?trange sengagea entre lui, press? den finir, et la mort qui ne voulait pas de lui. Il essaya de tout. En vain! Le pistolet rata; la carabine ?clata sans lui faire aucun mal; la corde se rompit; le poignard rencontra une c?te et se brisa. Il s?tait fusill?, pendu, poignard? pour arriver ? se faire une ?gratignure! La camarde r?sistait; mais sir William est ent?t?. Sans armes il senfon?a dans le Far-West, parcourut les territoires des Indiens insoumis. Surpris de son audace, ceux-ci le d?clar?rent grand sorcier. Le poteau du supplice, le scalp se m?tamorphos?rent en pr?sents. Un jour il aper?oit une bande de bisons migrateurs. Ces animaux renversent tout sur leur passage. Enfin, pense le d?sesp?r?, voici le tr?pas! R?solument il se campe en face de la colonne beuglante dont le galop ?branle la terre. Mal?diction! les bisons sarr?tent ? dix pas de lui et sagenouillent. Ce n?tait pas pour ladorer, je me h?te de vous le dire; mais pour l?cher plus commod?ment des plaques de sel gemme qui affleuraient le sol; ils en sont friands. Furieux, notre ami continue sa route. Les pieds et les mains solidement attach?s, il se laisse tomber dans le Missouri. Il va se noyer. Erreur! Une bande de p?caris, poursuivie par un jaguar, cherche un refuge dans les eaux et entra?ne avec elle sur lautre rive lamant malheureux du suicide.

Une d?veine carabin?e! fit Marcel en riant.

Lass?, d?courag?, conclut Diana, il se fit pr?senter ? moi par une agence. Je recrutais le personnel de mon yacht; je lengageai, sans me douter quil esp?rait mourir par mes soins.

Par vos soins?

Mon Dieu oui. On me disait folle. Une jeune fille tr?s riche qui fuit le monde, vous comprenez? Sir William avait pens? quun bateau conduit par une lunatique ne naviguerait pas longtemps. Il ma tout avou? plus tard, lorsque les brises saines de la mer eurent ramen? le calme dans son esprit.

Et avec une gr?ce charmante, miss Pretty sinclina devant son auditoire muet:

Maintenant, vous savez pourquoi sir William est intendant.

Le steamer se trouvait alors par le travers de l?le de Malte.

Le 13 d?cembre, le phare dAlexandrie fut signal?; le lendemain, le Fortune traversait la rade de Port Sa?d ? lentr?e du canal de Suez et, bient?t hal? par un remorqueur, il glissait mollement sur les eaux du chenal. Il passa ? Suez et sengagea sur les flots de la mer Rouge.

Le cinqui?me jour, au matin, le pavillon fran?ais de l?le Doume?rah apparut. Le navire entrait dans les eaux du territoire dObok.

Obok et non Obock, remarqua Sagger, bien que lon ait lhabitude d?crire incorrectement ce nom suivant la derni?re orthographe.

En face, ? lextr?me pointe de la p?ninsule Arabique, les voyageurs aper?urent le petit territoire de Cheik-Sa?d, achet? mais non encore occup? par la France. Rangeant les ?les Dzesirah-Soba, le steam longea les bancs du Curieux et du Surcouf qui ferment le port dObok, et re?ut ? son bord le pilote-major qui le guida ? travers la passe du Sud.

Bient?t il sarr?tait sur une ancre, en face du plateau des Gazelles, domin? par les habitations des fonctionnaires de la colonie, et pr?s du d?p?t de charbon de la pointe Obok. Ce voisinage ?tait utile, car le steamer avait besoin de refaire du combustible.

Lescale en ce point navait pas dautre but.

Ma foi, dit Marcel, puisque nous sommes immobilis?s pour vingt-quatre heures, visitons le pays. ? nous, exil?s de France, il sera doux de fouler une terre fran?aise. Et puis, ajouta-t-il apr?s r?flexion, depuis notre d?part de Liverpool, il a pu arriver des nouvelles de Madagascar.

Aussi, au point du jour, les voyageurs, accompagn?s par miss Diana et William Sagger, prirent-ils place dans le canot du Fortune, qui les conduisit ? la c?te, en face du village indig?ne ?tabli entre la r?sidence du gouverneur et la mer.

Dun m?me mouvement tous regard?rent du c?t? du large. Un superbe spectacle soffrait ? eux. Fuyant vers lest, les falaises du Ras-Bir venaient mourir au pied du plateau des Sources, qui borde au nord la rade dObok et supporte la factorerie Mesnier et la Tour Soleillet. ? louest, dans la d?pression qui s?pare les collines des Sources et des Gazelles, la vall?e des Jardins, luxuriante oasis arros?e par la rivi?re dObok et limit?e par une rang?e de pal?tuviers pench?s sur la mer.

Les voyageurs mont?rent lentement la rampe du plateau des Gazelles. Bient?t ils atteignirent les premi?res maisons du quartier arabe, et p?n?tr?rent dans lunique rue dont il est compos?. De chaque c?t? salignaient les maisons en pierres ou en terre glaise, rev?tues dune couche de chaux.

La ville rapidement parcourue, les promeneurs se rapproch?rent des ?tablissements du gouvernement, ?lev?s au sud du plateau. Ils visit?rent lh?pital, les casernes, les magasins, les mess des officiers et des fonctionnaires; baraques provisoires ? charpentes de fer appuy?es sur des piliers de ma?onnerie.

Ils achevaient cette rapide promenade quand un personnage, qui d?bouchait de lavenue de lH?pital, savan?a vers les voyageurs. Un pantalon de toile, un veston de surah ouvert sur une chemise large serr?e aux flancs par une ceinture de flanelle, indiquaient sa qualit? de blanc; la fa?on dont il salua de son casque colonial trahit celle de civilis?.

Mesdames, messieurs, dit-il, jai ?t? averti, un peu tard, que des touristes visitaient nos ?tablissements. Nimporte, jai tenu ? me mettre ? votre disposition. Je suis le gouverneur.

Et comme tous ?bauchaient un remerciement, il les arr?ta:

Si vous saviez combien cela mest agr?able. Ils sont rares ceux qui saventurent sur notre plage, et je leur suis oblig? de leur visite.

Puis, changeant de ton:

? la guerre comme ? la guerre. Pr?sentons-nous, et permettez-moi de vous offrir ? d?ner ? la R?sidence, sans fa?on. Je le r?p?te, vous menchanterez. Votre nationalit? mest d?j? connue; le pavillon am?ricain flotte ? la corne de votre steamer.

Claude ouvrit la bouche pour r?pondre; Marcel le pr?vint et avec un flegme tr?s saxon:

Yes, sir, fit-il.

Apr?s quoi, il pr?senta ainsi ses compagnons:

Miss Diana Pretty. Le gouverneur sinclina, il avait s?rement ou? parler de la riche Am?ricaine. Miss Mable, sa s?ur.

Yvonne, d?sign?e ainsi, ouvrit des yeux effar?s. Simplet poursuivit:

Sir William Sagger, notre ami; sir Claudio, et moi sir James, cousins de miss Diana.

Le fonctionnaire r?p?tait ses saluts. Enfin offrant le bras ? Diana, il la guida vers son habitation.

Yvonne retint son fr?re de lait en arri?re.

Pourquoi toutes ces inventions?

Parce que, petite s?ur, dans notre situation alors m?me quaucun danger nappara?t, il convient d?tre prudent. Cest tout

Simple, acheva la jeune fille avec un peu dimpatience. Mais permets-moi de te le dire. En ce moment ta simplicit? ma lair dune complication.

Cest possible. Souviens-toi seulement que tu es Mable; Claude, Claudio; et moi, James.