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Le sergent Simplet

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Au secours!

Il nacheva pas. Son adversaire lavait frapp? en pleine figure. Durant quelques instants une gr?le de taloches sabattit sur lui. Aveugl?, contusionn?, il tomba ? genoux, cachant son visage de ses bras relev?s.

La nuit parut longue au commissionnaire. ? chaque minute il tremblait de recevoir une nouvelle correction. Blotti dans un coin, car les prisonniers ne lui permettaient pas de s?tendre aupr?s deux, il attendit le jour avec angoisse. Enfin laurore entrouvrit les portes de lOrient; mais pendant de longues heures encore, le malheureux dut subir les quolibets de ses voisins.

Extrait de la prison et conduit au commissariat, il eut peine ? se faire reconna?tre. Les yeux poch?s, le nez gonfl?, la face meurtrie, il ne rappelait en rien le commer?ant de la veille. Le magistrat, convaincu cependant par ses explications, le remit en libert?. Il poussa m?me la d?licatesse jusqu? lui donner la formule dune lotion excellente pour bassiner les plaies contuses. Boitant et pestant, Canet?gne se rendit ? lh?tel et ?tendit ses membres endoloris dans un lit moelleux. Mais il ?tait ?crit que le s?jour ? ?taples ne lui procurerait aucune satisfaction. Le march? se tenait sous ses fen?tres. Les hennissements des chevaux, les appels des marchands faisaient un tintamarre tel quil ne lui fut pas possible de fermer l?il.

Et, pour comble de disgr?ce, vers trois heures de lapr?s-midi, M. Martin vint lui annoncer que la Bastienne entrait au port, ayant transport? les fugitifs en Angleterre, et que lui-m?me, estimant son r?le termin?, partait pour Lyon o?, gr?ce ? son ch?que, il comptait se donner du bon temps. C?tait trop. Le n?gociant pensa ?touffer de rage. Ses ennemis lui ?chappaient. Il perdait cent mille francs. Il retrouva des forces pour vomir des impr?cations qui eussent ?puis? le souffle des h?ros dHom?re.

Pourtant, le lendemain, en d?pit dune forte courbature, il se rendit ? la gare et monta dans le train pour Paris. ? larriv?e il d?jeuna copieusement, puis sautant dans une voiture qui passait.

Cocher, dit-il, au Petit Journal!

Et se laissant aller sur les coussins, il murmura avec un accent intraduisible:

Tout nest pas perdu. Ils se croient sauv?s. Nous verrons bien!

VI.ORIGINAL YOUNG LADY

Marcel et ses amis avaient ?t? d?pos?s sur le rivage anglais par le patron Malt?t. Descendus ? Hastings, ils avaient ob?i ? linstinct des ?tres poursuivis, en cherchant ? augmenter la distance qui les s?parait de leurs ennemis.

La station du South-Coast-Railway ?tait proche. Par le premier train, les jeunes gens avaient fil? ? toute vapeur sur Brighton et Portsmouth; puis par Salisbury, Bristol, Gloucester, Birmingham, Stafford, Stoke et Manchester, ils gagn?rent Liverpool, cet immense entrep?t commercial, situ? au bord du profond estuaire de la rivi?re Mersey, ? quelques kilom?tres de la mer dIrlande.

Dans ce voyage encore, Simplet guidait ses compagnons.

Tout le monde est attir? par Londres, avait-il dit.

Pour d?pister la police, il suffit de tourner du c?t? oppos?.

Et cest ainsi que, le 2 d?cembre, les trois Fran?ais entr?rent en gare de Liverpool, t?te des lignes de London, Manchester, Preston et Southport. De leurs perruques ils s?taient d?barrass?s en route, et ils avaient repris, non sans satisfaction, leur apparence habituelle.

Ils suivaient ? petits pas la file des voyageurs. Aupr?s des employ?s recevant les tickets, un domestique ?tait debout, consid?rant avec un sourire bon enfant ceux qui passaient sous ses yeux. Sous ses yeux est lexpression juste, car il avait plus de six pieds.

Blond, rose, sangl? dans une superbe livr?e ? deux nuances, marron sur marron, le colosse continuait son inspection. Ses regards se fix?rent sur les Fran?ais. Il les scruta des pieds ? la t?te, eut un clignement des paupi?res et savan?a vers eux.

Gentlemen, fit-il du ton le plus respectueux, lady, vous ?tes attendus, sil vous pla?t, sur le Fortune. La voiture ? votre disposition stationne dans la cour.

Tous trois sentre-regard?rent.

Le Fortune, quest-ce? demanda tout bas Yvonne.

Un h?tel sans doute, r?pliqua Marcel.

Claude gonfla ses joues:

M?tin! sil est tenu comme ce domestique

Il fait notre affaire. Les milieux ?l?gants sont moins surveill?s.

Et sur cette r?flexion, Dalvan se tourna vers le g?ant qui attendait et lui dit:

Marchez devant, mon ami.

Dans la cour, une cal?che ?l?gante stationnait. Le domestique ouvrit la porti?re.

Sapristi! grommela B?rard, un huit-ressorts! Gare ? laddition!

? lint?rieur se tenait un monsieur grave, cravat? de blanc, lequel sempressa de sasseoir sur le strapontin pour faire place aux voyageurs. Ceux-ci install?s, il salua, et de lair le plus aimable:

Before going into the Fortune, I wan visit two chops Allow-mo.

Marcel fit signe quil ne comprenait pas. Le personnage sourit.

?tes-vous Fran?ais? dit-il presque sans accent.

Oui. Et cest heureux, car sans cela nous risquerions de ne pouvoir converser.

Du tout, je sais ?galement lallemand, litalien et lespagnol.

Et sans para?tre remarquer le mouvement de surprise de ses interlocuteurs, il poursuivit:

Je vous demandais la permission dentrer dans deux magasins tout en vous conduisant au Fortune.

Accord?e.

Je vous remercie.

Une question, je vous prie. ? qui ai-je lhonneur de parler?

? William Sagger, licenci? ?s sciences g?ographiques, intendant de miss Diana Pretty, propri?taire du Fortune.

Les Fran?ais ?chang?rent un regard ahuri. Le factotum de lh?teli?re, de cette miss Diana Pretty, ?tait licenci?. Et pour la troisi?me fois revenant ? son id?e, B?rard m?chonna entre ses dents cette phrase d?sesp?r?e.

Quelle addition, mon empereur!

La voiture avait stopp? devant un superbe magasin de maroquinerie. William Sagger y entra. Cinq minutes apr?s il revenait, et la cal?che continuait sa route, longeant un vaste parc bord? de grilles.

Le Sefton park, dit lintendant, un des plus spacieux du monde, car il ne contient pas moins de cent soixante hectares.

? la bonne heure, souligna Marcel, vous connaissez la ville.

Jy suis arriv? avant-hier pour la premi?re fois.

Bah!

Oui, mais jai parcouru le monde dans les livres. Et tenez, savez-vous o? nous sommes en ce moment?

Le v?hicule traversait une place form?e par deux b?timents dont lun occupait trois c?t?s ? lui seul. William le d?signa.

La Bourse de Liverpool.

Puis ?tendant la main vers lautre monument agr?ment? dun portique corinthien et surmont? dun d?me couronn? par une statue assise de Minerve:

Lh?tel de ville, inaugur? en 1754, mais restaur? et consid?rablement augment? depuis.

Un peu plus loin, il fit remarquer aux jeunes gens une construction basse, daspect triste:

Lh?pital des Enfants-Bleus, o? lon recueille les orphelins.

Il se constituait d?cid?ment le cicerone des voyageurs.

Ville curieuse, disait-il, et f?conde en institutions ?tranges: ainsi le Saint-Georges-Hall, monument ?norme au portique form? de seize colonnes de dix-huit m?tres de haut, est affect? ? la fois aux assises, aux concerts et aux meetings. Le Sailors Home est une h?tellerie monstre o? les matelots trouvent ? bon march? le vivre et le couvert. Le cimeti?re Saint-James, ancienne carri?re de pierre rouge, a vu ses galeries transform?es en catacombes.

Marcel et ses compagnons ?coutaient charm?s. William Sagger, avec une m?moire imperturbable, leur citait les noms des soixante-seize ?glises anglicanes, d?peignait la procath?drale de Saint-Pierre, les th??tres, les coll?ges, Royal Institution school et University-college.

Un second arr?t de la voiture coupa court ? sa conf?rence, puis on repartit. Enfin on atteignit une station de chemin de fer, et lintendant invita les voyageurs ? descendre.

Nous sommes arriv?s? demanda Yvonne.

Pas encore, lady. Nous nous rendons ? Birkenhead, le faubourg de la rive gauche de la Mersey. La travers?e en bateau est ennuyeuse ? cause du brouillard perp?tuel qui couvre la rivi?re. Le chemin de fer supprime cet inconv?nient, car il suit le tunnel creus? sous le lit du cours deau.

Pendant le trajet, il ne manqua pas dapprendre ? ses compagnons que le tunnel, ?clair? ? l?lectricit?, date seulement de 1880.

? propos, interrompit Marcel, et la voiture qui nous a amen?s?

Ne vous en inqui?tez pas; elle a sa remise ? Liverpool.

Le sous-officier ne dissimula pas une grimace. Lh?tel de miss Diana Pretty lui paraissait vraiment trop luxueux.

Bah! pensa-t-il. Nous ny s?journerons pas.

Le train d?posa William et ceux quil guidait ? Birkenhead presque au bord de la Mercey. Lintendant avait dit vrai. Un ?pais brouillard couvrait la surface du fleuve et d?bordait sur la rive. Gris, lourd, opaque, il limitait la vue ? quelques m?tres et les Fran?ais avaient peine ? ne pas perdre leur conducteur. Bient?t celui-ci leur montra un escalier ?troit senfon?ant entre deux murailles de pierre.

Dans deux minutes nous serons ? bord.

? bord, r?p?t?rent les jeunes gens, cest donc un navire?

Le Fortune est en effet un bateau de plaisance; mais il se distingue de tous ceux que vous avez pu voir comme le soleil dune chandelle.

Allons donc voir le soleil, gouailla B?rard en sengageant derri?re William dans lescalier.

Sur la derni?re marche un homme se tenait debout, un pied appuy? sur lavant dun canot dont la silhouette se dessinait vaguement dans la brume.

Le Fortune est ? lancre ? deux encablures; ce bassin est le Great float le plus ?tendu de Birkenhead.

C?tait, bien entendu, Sagger qui formulait ce renseignement. Tous prirent place dans lesquif, qui aussit?t s?loigna du quai.

Tiens, murmura Marcel, il file bien et avec un seul homme d?quipage.

En effet, le matelot qui les avait re?us paraissait seul ? larri?re:

Bateau ?lectrique, d?clara William.

Ah!

Doucement Claude tira son ami par la manche et dune voix navr?e:

Un canot ?lectrique maintenant. Informez-vous des prix. On va nous demander tout ce que nous poss?dons.

Peuh! jai cent mille francs sur moi.

Pour faire le tour du monde, pas pour visiter Liverpool. Sous pr?texte de nous mener ? la Fortune, cet English ma lair de nous conduire ? la ruine.

Linqui?tude du Marsouin commen?ait ? gagner Simplet. Il se pencha vers William.

Que d?sirez-vous, gentleman? questionna celui-ci.

Apprendre de vous quels sont les tarifs du Fortune?

Les tarifs?

La bouche de lAnglais souvrit en accent circonflexe. Ses traits exprim?rent la surprise.

Les tarifs? redit-il.

Oui, sur le Fortune, on prend une chambre?

Pardon, une cabine.

Soit! une cabine. On d?jeune, on d?ne?

Aussi parfaitement quil est possible de manger.

Je nen doute pas; mais quel est le prix pour tout cela, service compris?

Vous voulez demander combien vous devez payer?

Cest cela m?me.

Rien du tout.

? son tour, Marcel fut stup?fait.

Quel singulier h?tel! laissa-t-il ?chapper.

Lintendant prit un air gourm?:

Le Fortune nest pas un h?tel. Cest un yacht appartenant ? miss Diana Pretty, citoyenne de la libre Am?rique et unique h?riti?re de feu Gay-Gold-Pretty, que lon avait surnomm? le roi de lacier.

Avant que le sous-officier f?t revenu de son ?tonnement, le canot arrivait aupr?s du yacht. La ligne ?l?gante du navire sestompait dans le brouillard. Un escalier mobile se d?roula, affleurant de son extr?mit? le bordage de lembarcation.

En quelques secondes les passagers se trouv?rent sur le pont et le canot fut fix? ? ses palans.

Joli navire! murmura B?rard: du bois de teck comme plancher et les bastingages plaqu?s darek et de c?dre rouge.

Cependant William menait les h?tes de miss Diana ? leur cabine, un double boudoir avec porte de communication; le tout m?nag? dans lentrepont. Apr?s quoi il les laissa sur ces mots:

Apr?s le voyage un peu de toilette repose. Quand vous serez dispos?s, veuillez sonner.

Les Fran?ais regardaient autour deux. Les tapis, les meubles artistiques, les bronzes rares, originaires dEurope ou de Chine, les palmiers nains s?lan?ant jusquau plafond, les vases ?normes du plus pur japon; tout cela, au sortir de la ville anglaise brumeuse, prenait un aspect de r?ve.

Mais il ne fallait pas faire attendre la princesse des Mille et une Nuits, qui les recevait si magnifiquement. Yvonne senferma donc dans lun des salons, tandis que ses amis prenaient possession de lautre. Des armoires ? glissoires contenaient des lavabos de marbre blanc.

Tous les ustensiles de toilette dor et dargent, les bo?tes, les flacons de cristal taill?, ench?ss?s de bronze pr?cieusement travaill?, enchantaient les jeunes gens. Et sur chaque objet, ils retrouvaient les lettres D. P. Diana Pretty, qui leur rappelaient lenchanteresse dont ils ?taient les convives. Une sorte d?motion les prenait en songeant quils seraient pr?sent?s ? cette jeune fille, si colossalement riche.

Le nom de Gold-Pretty leur avait caus? un ?blouissement. Tout le monde le connaissait, ce gigantesque industriel am?ricain.

Les journaux en avaient assez entretenu leurs lecteurs. C?tait lui qui, un jour que le Conseil f?d?ral des ?tats-Unis lui refusait une concession de mines, avait d?cid? quaucun train ne circulerait sur ses voies ferr?es jusqu? ce que les difficult?s pendantes fussent aplanies. Durant quatre fois vingt-quatre heures le commerce de la R?publique transatlantique s?tait vu arr?t?, et le Conseil avait c?d?. Puis ce tout-puissant du milliard ?tait mort, et les feuilles publiques, ?valuant sa fortune, avaient fait ruisseler dans leurs colonnes des cascades de chiffres ? ?branler le plus solide cerveau.

Lh?riti?re de cette fabuleuse fortune ?tait ? bord du yacht. Elle attendait les voyageurs. Malgr? eux, ils se sentaient embarrass?s. Pourtant il fallut mettre un terme ? leurs ablutions. Apr?s tout, c?tait trop na?f. Deux soldats fran?ais, une honn?te fille, navaient point ? rougir d?tre moins riches que lAm?ricaine. Sur cette conclusion, Yvonne appuya le doigt sur la sonnerie ?lectrique. Le tintement avait ? peine cess? quun laquais, rev?tu de la livr?e marron, se montra sur le seuil.

Les jeunes gens se mirent en marche sur ses pas, et par les coursives gagn?rent un d?licieux r?duit m?nag? ? larri?re. Deux larges sabords souvraient ? droite et ? gauche permettant de voir des deux c?t?s du navire. Au plafond un globe d?poli montrait la moiti? de sa sph?re et indiquait le mode d?clairage nocturne de la pi?ce.

Miss Diana prie ces gentlemen et lady de lattendre un instant, fit le laquais dun ton monotone.

Apr?s quoi il disparut, laissant les voyageurs dans le parloir.

Partout des causeuses, des poufs, des crapauds se coudoyaient, invitant ? la causerie. Au centre un divan circulaire entourait une vasque nacr?e emplie de fleurs. Sous des vitrines s?talaient mille tr?sors arrach?s ? lOc?an: coquillages bizarres, perles dun admirable orient, coraux; puis des pi?ces de monnaie, des fragments de m?taux portant des ?tiquettes, et sur celles-ci des noms qui ?voquaient de grandes catastrophes maritimes: Vigo, o? coul?rent les galions charg?s dor; Vanikoro, tombe de corail des navires de Lap?rouse.

Sans doute, dans ses voyages, remarqua Marcel, miss Diana met des dragues ? la remorque. Cest ainsi quelle a pu former cette remarquable collection.

Le grincement l?ger dune porte qui souvrait avertit les Fran?ais quils n?taient plus seuls. Dun m?me mouvement ils tourn?rent la t?te, et demeur?rent immobiles dans une muette contemplation.

Sur le seuil une jeune fille de vingt ans ? peine venait de se montrer. Des cheveux blond cendr?, un teint ?blouissant, une taille svelte et gracieuse rehauss?e encore par la simplicit? de sa mise: une robe de tulle agr?ment?e de mignonnes roses; telle ?tait miss Diana Pretty.

Ce qui frappait surtout en elle, c?tait lexpression singuli?re de sa physionomie. Elle ?tait jolie incontestablement avec ses grands yeux dun bleu profond, son nez droit aux narines d?licates, sa bouche bien dessin?e; mais sur ces traits charmants, une ombre s?pandait; lombre des esprits moroses. Le regard clair ?tait froid; sa l?vre rose ?tait d?daigneuse.

Elle consid?rait ses convives inconnus avec une persistance g?nante, et dans ses cheveux un diamant ?norme, seul bijou de la milliardaire, semblait un ?il suppl?mentaire lan?ant des flammes.

Le premier, Claude, se sentit agac? par le silence. Il salua.

Miss Diana Pretty, sans doute, dit-il.

LAm?ricaine inclina la t?te.

Elle-m?me. Enchant?e de vous voir.

Un instant, reprit B?rard, nous avons le grand plaisir de vous conna?tre maintenant; permettez-moi de compl?ter la pr?sentation et d?signant Yvonne Mademoiselle

Diana linterrompit:

Inutile. Demain matin vous retournerez ? terre; je ne vous reverrai jamais ? quoi bon des noms?

Il y avait dans ses paroles une indiff?rence qui piqua le sous-officier.

? quoi bon? ? n?tre pas soup?onn?s sil vous manquait un couvert.

La jeune fille eut un petit rire sec.

Le saurais-je seulement? Du reste, avant votre d?part on offrira ? chacun de vous une bourse dor contenant cent livres.

Cent livres? r?p?ta le Marsouin.

Elle se m?prit sur le sens de lexclamation, et avec cet accent d?daigneux qui lui semblait habituel:

Cest lusage ? bord du yacht Fortune!

Claude avait rougi. Il allait r?pliquer, Marcel le pr?vint.

Mademoiselle, dit-il dune voix ferme, vous ?tes trop bonne mille fois. Permettez-moi de vous adresser une pri?re.

Je permets.

Veuillez faire remettre ? leau votre canot; je donnerai cent livres au matelot qui nous conduira ? quai.

Claude et Yvonne ajout?rent en m?me temps:

Nous vous en serons fort oblig?s, mademoiselle.

Diana ne r?pondit pas tout de suite. Un instant elle regarda fixement les Fran?ais.

Lon e?t cru que ses yeux se faisaient plus doux. La riposte un peu vive des jeunes gens paraissait lui causer une surprise agr?able. Enfin elle ouvrit la bouche.

Je ne puis d?f?rer ? votre d?sir, dabord parce que lembarcation nest pas par?e et ensuite

Elle eut une l?g?re h?sitation, mais elle acheva cependant:

Je tiens ? vous garder ? d?ner, maintenant.

Et profitant du mutisme de ses h?tes, ?tonn?s de la tournure que prenait lentretien:

Comme preuve, je renonce ? mes habitudes, je vous demande de vous nommer. Vous, mademoiselle, voulez-vous?

Sa voix avait une caresse. Yvonne fit un pas vers lAm?ricaine.

Yvonne Ribor, mon fr?re de lait Marcel Dalvan, et son ami Claude B?rard, tous trois voyageant

Ici un temps darr?t. On ne pouvait apprendre la v?rit? ? miss Diana

Pour votre plaisir, acheva celle-ci?

Oui.

Ah! vous ?tes riches! tr?s bien.

La s?ur de lait de Marcel fr?mit. La phrase de son interlocutrice la cingla comme une insulte. La millionnaire supposait que lon avait refus? ses cent livres, uniquement parce que lon ?tait muni de la forte somme.

Pas riches du tout, mademoiselle, fit-elle vivement. Je ne voudrais pas acheter votre consid?ration par un mensonge. Une accusation d?shonorante p?se sur moi. Mon fr?re Marcel a r?uni toute sa fortune, cent mille francs, et aujourdhui, avec son ami M. Claude B?rard, il va risquer sa vie et sa libert? pour confondre mes accusateurs.

Miss Pretty hocha doucement la t?te.

Ah! murmura-t-elle seulement.

Lentr?e dun laquais mit fin ? la conversation. Il venait annoncer que le d?ner ?tait servi. LAm?ricaine s?cria joyeusement:

Passons ? la salle ? manger.

Et gracieuse, toute diff?rente de ce quelle ?tait tout ? lheure, elle savan?a vers Claude encore renfrogn?:

Voulez-vous moffrir le bras, monsieur B?rard?

Le moyen de r?sister ? pareille sir?ne? Le Marsouin sex?cuta. Une minute apr?s tous ?taient assis autour de la table. ? voir les cloisons de vieux ch?ne tendues de cuir frapp?, la vaisselle dargent, les cristaux renvoyant en ?clairs les feux des lampes ?lectriques, les h?tes du yacht Fortune se demandaient sils ?taient ?veill?s, sils se trouvaient bien ? bord dun vaisseau perdu sous le brouillard de la Mersey.

Diana se mit en frais. Tr?s instruite, intelligente, dou?e dun esprit original, elle charma ses invit?s, les amena ? se d?partir de leur r?serve.

Au dessert, les vins de premi?re marque aidant, tous des compatriotes de Bourgogne, Champagne ou Bordelais, avait fait remarquer miss Pretty, les Fran?ais ?taient gagn?s. Yvonne surtout sabandonnait ? une sympathie quelle ne sexpliquait pas pour la jeune citoyenne des ?tats-Unis.

Press?e par elle, elle lui contait son histoire, nomettant aucun d?tail malgr? les gestes suppliants de Marcel. Il ?tait bien imprudent de se confier ainsi ? une inconnue de la veille; mais Mlle Ribor nen avait pas conscience. Dailleurs, lAm?ricaine prenait ? t?che dappeler sa confiance. Sa raideur s?tait ?vanouie. Elle parlait, sexpliquait: elle disait sa tristesse ? la mort de son p?re, peu tendre cependant, mais son seul parent; son ?blouissement en se voyant, au sortir du pensionnat, une des plus riches h?riti?res du globe. Puis la douleur cuisante qui la frappait lorsquelle comprenait son isolement.

Pas damis autour delle, mais des courtisans, avides de mordre ? belles dents ? sa fortune, la flattant jusqu? lexasp?rer. Elle avouait que le monde, compos? de fripons et de plats adorateurs de largent, lui ?tait devenu insupportable. La misanthropie l?treignait.