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Le sergent Simplet

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Canet?gne fit une pause:

Un assassinat, b?gaya-t-il en frissonnant. Un assassinat. Je ne croyais pas ?tre contraint den arriver l?!

Il regarda autour de lui dun air apeur?. De fait, lid?e du crime le terrifiait. Sans trop dh?sitation il avait autrefois confi? au Ramousi Nazir le soin de poignarder Simplet. Mais alors il sagissait seulement de blesser le sous-officier, de le retarder, tandis quaujourdhui c?tait ? mort quil fallait frapper.

? mort! Ces deux mots r?sonnaient sous son cr?ne avec une vibration d?pouvante. Tuer paraissait effroyable ? lhomme daffaires, expert en fourberies, habitu? aux mouvements tournants qui ?chappent aux articles du Code. Canaille l?gale, malandrin embusqu? dans la marge du droit commun, falsificateur habile des poids de la balance de Th?mis, lAvignonnais manquait de vigueur pour le crime brutal. Conduire son semblable ? la ruine, l?craser sous un faux serment, le condamner au d?sespoir, ? la mis?re; rien de mieux. Tout cela, cest les affaires. Mais verser le sang; oh pouah!

Et cependant, la situation lacculait ? cette dure n?cessit?. Il ne pouvait plus reculer. Ayant tromp? Antonin, lui ayant laiss? croire que sa s?ur attendait son retour ? Lyon, il lui ?tait interdit de ramener le jeune homme en pays civilis?. Fatigu? par ces r?flexions f?cheuses, M. Canet?gne finit par sendormir.

Au matin, il se leva dispos. Il avait trouv? une raison sens?e pour retarder le tr?pas du jeune explorateur.

Quest-ce que je demande, s?tait-il dit? Simplement de jouir en paix du fruit de mon travail. Eh bien, dans la travers?e du d?sert, il peut se produire un incident qui supprime ce gar?on, ou bien mon ?pouse, sans que jy sois pour rien. Il sera toujours temps daider le destin au dernier moment.

La route fut reprise. Le pays devenait d?j? moins fertile. Lapproche du Sahara se faisait sentir.

Le 11 septembre, la caravane atteignit Belgadjijari, ksour de deux ou trois cents habitants qui marque la fronti?re septentrionale du Bornou.

Le 20, elle eut connaissance dAgadem, o? elle apprit la prise de Tombouctou par les troupes fran?aises du Soudan.

Le 28, elle arrivait ? Bilma.

Canet?gne sassombrissait. Que le d?sert fut compos? de dunes, et que le pied des m?haris foul?t le lit pierreux dune rivi?re dess?ch?e, ou que des palmiers se montrassent autour dun puits, le n?gociant restait morose.

Les Touaregs du d?sert, sur lesquels il comptait pour s?pargner un crime, ne paraissaient pas. Sans doute les Hoggars, les Ben-A?r, les Adzjer, avaient envoy? leurs guerriers ? Timbouctou la Sainte, pour combattre les Fran?ais.

Cependant Ali, dans chaque ksour village se pr?sentait chez le mokhadem, secr?taire du cheik, et lui fournissait des renseignements suffisants pour que Marcel et ses amis, sils poursuivaient lAvignonnais, ne courussent pas le risque de s?garer.

Dans les premiers jours de novembre, la caravane bivouaqua au ksour de Yala.

L?, les voyageurs apprirent quil ?tait impossible de poursuivre leur route vers Tripoli.

Des vols de sauterelles s?taient abattus sur les oasis. Ils ny trouveraient plus ni aliments, ni fourrages pour leurs montures. Il leur fallait obliquer ? lOuest et rejoindre les territoires de parcours des tribus Chambaa, nagu?re visit?s par le colonel Flatters.

Franchissant des dunes couvertes de drinn gramin?e haute de deux m?tres, que les chameaux broutent avec plaisir et qui cro?t sur toute la surface sablonneuse du d?sert contournant les sebkas, rares ?tangs situ?s ? de grandes distances les uns des autres; tant?t grill?s par le soleil du midi, tant?t transis sous les gel?es blanches de la nuit, les voyageurs sarr?t?rent ? la fin de d?cembre, aupr?s du puits de Bir-el-Gharama. Lieu sinistre que cache un effrayant chaos de roches entass?es! Cest l? que, le 16 f?vrier 1880, le colonel Flatters et ses compagnons, partis pour reconna?tre le trac? du chemin de fer Transsaharien, furent massacr?s par les Touareg Hoggar.

Les tentes dress?es, les Arabes pr?par?rent le repas. Assis ? l?cart sur un bloc de pierre, Canet?gne promenait autour de lui un regard inquiet. Dans cette gorge sauvage, parmi les rochers calcin?s par le soleil, ses yeux ne trouvaient ? se reposer que sur quelques ch?tifs gommiers accroch?s aux flancs de granit de la montagne.

Lid?e de mort le hantait. Il savait Ali le lui avait cont? le tr?pas affreux du colonel Flatters, et il consid?rait avec une sorte deffroi Antonin Ribor voluptueusement ?tendu aupr?s du puits. La vue de celui quil avait condamn? avivait le souvenir de lofficier mort. Dans lair semblait planer une vague terreur.

Cheik, fit une voix assourdie.

Il tressauta. Ali se tenait debout devant lui:

Quest-ce encore? demanda-t-il dun ton de mauvaise humeur.

LArabe ne sen ?mut pas. Dune voix tranquille il reprit:

Par le nom sacr? dAbdallah, tu as promis cinq cents francs ? chacun de nous, le jour o? le roumi qui repose l?-bas aura exhal? son ?me.

Il d?signait Antonin. Le n?gociant frissonna:

Certainement, je lai promis. Pourquoi me rappelles-tu cela?

Parce que le moment de gagner la somme est venu.

D?j?!

LAvignonnais s?tait lev?, les m?choires tremblottantes.

Nous sommes encore loin des territoires soumis ? la France.

Assez loin aujourdhui. Tu as raison. Mais demain nous serons trop pr?s.

Je ne comprends pas.

Je le vois. Nous allons entrer dans des pays non soumis directement aux Francs, mais dont les populations vont commercer ? Ouargla, dont lagha est d?vou? aux gens dEurope.

Ouargla! Ah ?a! tu me trompais ce matin, alors que tu maffirmais que mille trois cents kilom?tres nous s?parent encore de ce ksour.

Non, cest exact. Mais cette distance repr?sente douze ou quinze jours de voyage au plus pour le Targui mont? sur son m?hari de course.

Le Targui? Quappelles-tu ainsi?

LArabe eut un sourire.

Tu ne connais pas la langue berb?re. Targui est le singulier de Touareg. Un Targui, des Touareg. Mais il ne sagit pas de cela. Ici il faut agir. Dans quelques jours, il sera trop tard. La tombe o? dormira le roumi sera d?couverte par les nomades. Ils porteront la nouvelle ? Ouargla, dans lesp?rance de recevoir un pr?sent. Nous serons inqui?t?s.

Canet?gne haussa les ?paules:

Allons donc! Dans le d?sert, aucune preuve contre nous.

Tu te trompes encore. Le d?sert parle ? qui sait linterroger. Les champs de drinn conservent la trace de notre passage. Nos empreintes sont moul?es dans le sol humide des Sebkas. Le lit de basalte des rivi?res dess?ch?es a ?t? ?gratign? par le sabot de nos m?haris. Le jour lagha dOuargla questionnera, la dune, le rocher, le puits ombrag? de palmiers t?moigneront contre nous.

La t?te basse, sentant peser sur lui lin?luctable fatalit? du crime, lAvignonnais garda le silence.

Eh bien? poursuivit le Maure. Que d?cides-tu?

Canet?gne releva le front. Un instant son regard se riva sur celui de son interlocuteur. Puis dune voix sourde il murmura:

Fais ainsi que tu le juges utile.

Lentement le Trarza tourna sur ses talons et dune allure paisible se dirigea vers lendroit o? Antonin reposait. ?tendu sur le sol ? dix pas du puits de Bir-el-Gharama, le jeune homme lass? par la rude ?tape de la journ?e, se laissait aller aux douceurs de la station horizontale. Les paupi?res closes, les membres alanguis par un engourdissement d?licieux, il r?vait ? lheure prochaine o? il rejoindrait Yvonne, sa seule affection au monde. La main dAli, en sappuyant sur son ?paule, le rappela brusquement au sentiment de la r?alit?.

Te plairait-il dabattre une gazelle? demanda cauteleusement le. Maure.

Ribor fut aussit?t sur ses pieds.

Une gazelle! je crois bien. Tu as relev? des traces?

Oui. Un troupeau est sur le versant de la montagne. Jai entendu les appels des m?res.

Allons. Si nous faisons bonne chasse, notre ordinaire y gagnera quelque vari?t?.

Un instant apr?s, le jeune homme, son fusil en bandouli?re, sapprochait de Canet?gne.

Vous n?tes pas des n?tres, mon cher Canet?gne?

Lhomme daffaires le consid?ra dun air ?gar?.

Des v?tres? Je ne saisis pas.

Oh! s?cria Ribor en riant. Quelle figure vous faites! Je suis s?r que vous songiez ? quelque combinaison commerciale.

En effet Le commerce, cest ma marotte. Et quand on a une marotte

Il bredouillait, mordu au c?ur par une ?motion l?che devant ce loyal gar?on quil envoyait ? la mort. Mais Antonin ?tait sans d?fiance:

Je vous laisse ? vos combinaisons. Puisque nos affaires vous pr?occupent ? ce point, nous t?cherons ? vous g?ter. Une petite gazelle pour votre d?ner, voil? qui vous ouvrira les id?es.

Et se retournant:

Ali est pr?t ? ce que je vois, je vous quitte.

Le Trarza savan?ait en effet avec quatre Arabes de lescorte.

Au revoir, mon cher Canet?gne, acheva Ribor en tendant la main au n?gociant.

Celui-ci y mit la sienne. Il tremblait.

Souhaitez-moi au moins: bonne chance. Vous ?tes vraiment trop absorb?.

Dominant son trouble, Canet?gne parvint ? articuler:

Bonne chance!

Comme p?trifi? il regarda son ex-associ? s?loigner avec les Maures.

Tous sengag?rent dans un sentier escarp? serpentant sur la pente de la montagne. Ils s?levaient lentement, d?crivant des zigzags allong?s. Ali marchait le premier, se dirigeant avec adresse parmi les blocs rocheux qui barraient la route ? chaque instant. Lascension continuait. ? mesure que les chasseurs montaient, ils semblaient rapetisser; on eut dit maintenant des enfants. Soudain lAvignonnais ressentit une commotion. Ali, dont il suivait tous les mouvements, venait de sarr?ter. LArabe se baissa, parut d?barrasser sa chaussure dun objet g?nant: caillou, ?pine, ronce. Antonin le d?passa. Alors, avec une ?pouvante folle, Canet?gne vit le Trarza se relever, ?pauler son arme. Il poussa un cri rauque auquel r?pondit une d?tonation affaiblie.

Ribor, frapp? par derri?re, ?tendit les bras, tomba sur un roc plac? en parapet au bord du sentier, bascula sur lobstacle et roula, masse inerte, le long de la pente.

Les Arabes se mirent en devoir de descendre, mais tout ? coup ils demeur?rent immobiles. Puis une discussion sengagea sans doute entre eux. De leurs bras ?tendus, ils montraient le sud. Dans le campement, les Trarzas manifest?rent aussit?t une vive inqui?tude, et sur un signe de lassassin de lexplorateur, ils abattirent les tentes, sell?rent les chameaux, comme si une cause imp?rieuse les for?ait ? lever le camp.

Ces pr?paratifs arrach?rent le commissionnaire ? sa torpeur. Il interpella le premier Maure qui se trouva ? sa port?e:

Ah ?a, que faites vous?

Lindig?ne r?pliqua par ce seul mot:

Touareg!

Et il continua son paquetage. Mais Canet?gne avait compris. De leur poste ?lev?, Ali et ses compagnons dominaient la plaine. Ils avaient aper?u un parti de Touareg. La caravane devait fuir pour n?tre pas ran?onn?e, voire massacr?e par les farouches ?cumeurs du d?sert.

Comme par enchantement, ses appr?hensions vagues disparurent devant le danger r?el, imminent. Tout ? lheure il frissonnait ? la pens?e que lombre dAntonin, nouveau spectre de Banco, viendrait, dans les nuits noires, sasseoir ? son chevet et peupler son insomnie de cauchemars fun?bres. ? pr?sent, sa victime ?tait oubli?e. Seul linstinct de la conservation criait en lui.

Sauve qui peut! Les Touareg sont l?!

Pour la premi?re fois depuis le commencement du voyage, il se hissa sans aide sur son m?hari. Ali et ses complices accouraient haletants. En quelques secondes chacun fut en selle, et les chameaux, stimul?s par leurs conducteurs ?perdus, contourn?rent de toute la vitesse de leurs jambes le mont sanglant de Bir-el-Gharama, pour gagner les passes difficiles du massif dIkerremo?n. Une heure apr?s, cinquante m?haristes Hoggar faisaient halte autour du puits abandonn?.

Ils avaient des faces h?ves. Leurs montures ?taient surmen?es. Beaucoup de guerriers avaient perdu leurs armes. Tout d?celait la d?faite, la fuite pr?cipit?e. En effet, ces hommes ?taient les d?bris dune troupe de quatre cents Hoggar. Ils arrivaient de Timbouctou. Apr?s avoir coop?r? ? lan?antissement de la colonne Bonnier, ils avaient ?t? surpris ? leur tour et ?cras?s. ? cette heure, ils rentraient dans leurs ksours, tremblants d?tre razzi?s par les Fran?ais, cherchant comment ils pourraient apaiser les vainqueurs et ?viter de terribles repr?sailles.

Cependant Marcel et ses compagnons avaient quitt? Sokloto qui, apr?s la capture de l?l?phant, s?tait pris pour le sous-officier dune v?n?ration ?norme. Il le consid?rait comme un grand sorcier. La travers?e du lac Tchad s?tait effectu?e, non sans difficult?; car le pachyderme, baptis? par les voyageurs du nom de Galette, en souvenir de laventure qui lavait mis en leur pr?sence refusait obstin?ment de se s?parer de Dalvan. Bon gr?, mal gr?, on avait d? longer le rivage ouest, afin que laffectueux animal put suivre sur la terre ferme.

? Nwigmi, on avait retrouv? les traces de Canet?gne. En vain, les indig?nes avaient fait observer que l?l?phant ne r?ussirait pas ? traverser le d?sert. Galette s?tait obstin?, avait d?moli la case o? il ?tait enferm?, et avait rejoint la petite troupe ? dix kilom?tres de la ville. Le moyen de r?sister ? une amiti? aussi vive. On d?cida que la bonne b?te ferait partie de lexp?dition, mais afin quelle souffrit le moins possible de laridit? du Sahara, on la chargea dune centaine de kilogrammes de betna plante fourrag?re qui porte des r?gimes analogues ? ceux du ma?s dont les graines contiennent, sous un petit volume, une grande quantit? de substance nutritive.

On marchait vite, afin de rattraper la troupe Canet?gne. ? Yat, les Voyageurs apprirent que le commissionnaire navait plus que trois journ?es davance. Stimul?s par cette bonne nouvelle, ils forc?rent les ?tapes et furent en vue du Bir-el-Gharama, quarante-huit heures seulement apr?s le d?part de lAvignonnais.

? leur approche, une bande de Touareg senfuit pr?cipitamment. Les pillards ?taient terroris?s, non par la troupe europ?enne elle-m?me, mais par lapparition de Galette. Jamais, de m?moire dhomme, un ?l?phant ne s?tait montr? dans ces solitudes.

Pourtant la pauvre b?te n?tait rien moins que mena?ante. Habitu?e aux plaines verdoyantes, largement arros?es du Soudan, elle se tra?nait p?niblement sur le sol calcin? du d?sert, cherchant sans cesse des pointes deau trop rares pour ses besoins. Galette n?tait plus que lombre du solitaire vigoureux conquis par Simplet. Sous la caresse brutale du soleil, sa peau se fendillait, se creusait en plis, chaque jour plus marqu?s, sur ses muscles amollis.

Aupr?s du puits de Bir-el-Gharama, il s?tendit ? terre, sans vouloir pa?tre le drinn qui croissait aux environs. Un acc?s de fi?vre le faisait grelotter. Encore quils fussent press?s de reprendre leur route, les amis dYvonne durent perdre une journ?e enti?re dans la montagne.

Une inqui?tude sourde r?gnait dans la caravane. Quelle trame nouvelle avait donc ourdie Canet?gne, quil ne craign?t pas de ramener Antonin en Alg?rie? Car aucun doute n?tait permis ? cet ?gard; c?tait bien vers ce pays quil conduisait le fr?re de Mlle Ribor.

Tandis que Claude, Simplet, Yvonne, miss Pretty se communiquaient leurs attristantes r?flexions, William Sagger et Sourimari soignaient Galette. La jeune fille r?coltait du drinn, et lAm?ricain, ? laide dune corde et dun seau de toile, puisait de leau dont il arrosait la terre autour du colosse ext?nu?. Chaque jour, du reste, ils se chargeaient de pareille besogne. Sans doute elle les amusait ?norm?ment, car lintendant avait repris lhabitude du sourire, et sa voix avait des inflexions gaies et tendres lorsque, arriv? ? l?tape, il disait ? la maorie:

Galette demande ses serviteurs.

Pr?sent! r?pondait la petite. Je vais aux provisions.

Et moi ? la cave.

Car je suis la cuisini?re.

Comme moi le sommelier.

Apr?s une journ?e de repos, la poursuite ardente recommen?a. Le 2 janvier 1895, la caravane quitta le Bir-el-Gharama; le 12, elle atteignit les salines dAmadghor; le 16, elle ?tait ? Inziman Tikhsin (eau sous le sable) source situ?e au milieu dun pays dont la s?cheresse et la d?solation sont encore augment?es par la pr?sence de nombreux lits de rivi?res ?ternellement priv?es deau. Un ? un, les voyageurs franchirent les obstacles accumul?s en ces r?gions par la nature ennemie. Le 18, ils passent ? loasis dAnguid, o? Canet?gne a ?t? vu la veille. Le 30, ils traversent le plateau de Tadematt, puis ils sengagent dans la vall?e basaltique de lIgarghar, fleuve aujourdhui souterrain, qui jadis avait limportance du Danube et arrosait une contr?e peupl?e et prosp?re. Le sable a bu leau, les plantations sont mortes; les populations se sont dispers?es. Il ne reste quune large d?pression, pav?e de basaltes bleu?tres qui prennent, am?re ironie, sous la lumi?re du soleil, laspect dondes limpides et ruisselantes.

Le 27 f?vrier, ? dix kilom?tres dOuargla, Marcel et ses amis durent sarr?ter au bord de lOued-Mia, rivi?re privil?gi?e qui coule cinq ou six jours tous les trois ans. Actuellement elle ?tait ? sec et Galette, ? bout de forces, s?tait affaiss? sur le sable. Le colosse ?tait vaincu par le d?sert. Il haletait p?niblement. Sa trompe raidie exhalait un souffle rauque, grin?ant, et sur sa peau racornie passaient, en ondes douloureuses, dincessants frissons. Quelques gouttes deau le sauveraient peut-?tre, lui permettraient datteindre loasis dOuargla humide et ombreuse, que masquent de hauts djebels de sable; mais les jeunes gens attrist?s ont beau gravir les dunes, promener autour deux des regards aigus, tout est sec, aride, br?l?.

Le pachyderme pousse un g?missement, un r?le. Ses yeux, voil?s d?j?, cherchent Simplet. Il semble lappeler. Le sous-officier sapproche de lanimal reconnaissant qui, dans un dernier effort, le flatte de sa trompe et retombe.

Une convulsion rapide secoue le corps du g?ant, ses pattes ?normes se raidissent, puis il demeure immobile, insensible d?sormais ? la terrible morsure du soleil.

Galette est mort.

Une tristesse point tous les c?urs. Il va falloir partir, abandonner le corps de cet ami fid?le aux insultes des grands vautours et des chacals affam?s.

Jamais! s?crie Dalvan r?pondant ? la pens?e de tous. Par sa pr?sence il a ?loign? les pirates du d?sert. Il serait injuste de le laisser ainsi.

Que pr?tends-tu faire? interroge Yvonne.

Cest bien simple, petite s?ur, lui creuser la tombe ? laquelle a droit tout ami d?vou?.

Cest un travail consid?rable, mais le sol nest point compact. Tout le monde se met ? l?uvre. Le trou se creuse autour du cadavre d?barrass? des quelques plants de betna quil portait encore. Et soudain un cri de surprise s?chappe de toutes les poitrines. La terre sest brusquement affaiss?e entra?nant le corps de Galette, et une gerbe deau claire jaillit, inondant le lit de lOued-Mia. Sous leffort des travailleurs, la cro?te solide, formant vo?te au-dessus des eaux souterraines, a c?d?. ? linstar de plusieurs ing?nieurs qui se consacrent ? rendre la vie au d?sert, les compagnons dYvonne viennent de cr?er un point deau.

Au fond de lexcavation circule un courant rapide, tumultueux, qui d?j? a entra?n? la d?pouille de l?l?phant. Pauvre Galette! Mort de soif, tu dormiras le dernier sommeil dans ces flots limpides. Ta m?moire sera conserv?e, car le nouveau puits, autour duquel Simplet s?me les graines du betna, portera d?sormais le nom de Puits de l?l?phant.

Les montures sabreuvent, les hommes aussi. Tout est pr?t pour le d?part. Un temps de trot et lon sera en vue dOuargla. Mais les dunes qui bordent le fleuve se couvrent de cavaliers arabes au long bournous flottant. Ce sont les goumiers de lagha dOuargla. Plus rapides que le vent, ils fondent sur la petite troupe, semparent des m?haris, des chevaux, des armes, et ordonnent brutalement aux europ?ens de les suivre ? Ouargla. Aux questions des voyageurs, ils se bornent ? r?pondre:

Lagha le veut ainsi.

La r?sistance est impossible, Marcel et ses amis se soumettent. Ils marchent comme des malfaiteurs, chacun surveill? par deux hommes du goum.

Durant deux heures on va ainsi. Yvonne, Diana sont lasses, elles se plaignent; mais apr?s avoir franchi une dune qui masque lhorizon, les premiers palmiers de loasis dOuargla apparaissent. Peu ? peu leur nombre augmente. On chemine ? labri dune v?ritable for?t. Partout des eaux jaillissantes, partout, prot?g?s contre le soleil par le panache des dattiers, des cerisiers, des abricotiers, des grenadiers en fleurs. Au tronc des palmiers senroulent des vignes robustes. Cest labondance, le pays de cocagne au sortir du Sahara d?sol?.

Un instant les captifs nont plus conscience de leur situation. Ils aspirent ? pleins poumons lair humide charg? de parfums. Mais la haute muraille du ksour se dresse devant eux, les rappelant ? la r?alit?. Ils passent sous la porte Lacroix, vo?te obscure que d?fend une tour, entrevoient le tombeau v?n?r? du marabout Si-Abder-Rhaman, parcourent avec leurs gardiens les ruelles sinueuses, traversent la place du march? et atteignent enfin la casbah citadelle demeure de lagha, chef supr?me de loasis dOuargla.