..

Le sergent Simplet

( 41 43)



Et sans se lasser Simplet, devenu lorateur de la caravane, r?pondait. Sa complaisance du reste devait ?tre r?compens?e. Comme il expliquait que ses amis et lui voulaient rejoindre Antonin Ribor, Sokloto poussa une exclamation gutturale.

Quest-ce? fit le sous-officier.

Le chef, r?pliqua Mokba, dit avoir vu celui que tu cherches.

Vu! s?cria Yvonne. Mon fr?re! o? est-il?

Vers le Nord, d?clara linterpr?te. Il a pass? ici, il y a cinq jours. Avec lui marchaient des Maures trarzas et un homme de sa nation qui les commandait.

Canet?gne, g?mit Mlle Ribor!

Cest l? en effet le nom que lui donnait son ami.

Son ami?

Ne lest-il pas? Ils semblaient au mieux ensemble. Ici ils ont lou? des pirogues et des rameurs pour traverser le lac Tchad. Leur intention ?tait demprunter ensuite la route des caravanes qui font le commerce entre le pays de Bornou et celui de Tripoli.

Tous ?coutaient, le c?ur serr?. L?missaire, envoy? par Canet?gne ? la mission de Bifara, avait dit la v?rit?. LAvignonnais ramenait en Europe Antonin Ribor, priv? de la preuve sur laquelle Yvonne comptait pour confondre son accusateur. La jeune fille devrait consentir ? ?tre madame Canet?gne, ? moins de sexiler ? jamais de ce pays de France o? elle avait r?v? d?tre heureuse.

Sokloto se taisait, ?tonn? de lexpression d?sol?e r?pandue sur le visage de ses h?tes. Dans le silence, Simplet murmura:

Cest bien simple

Oh! la bonne parole! Ce tic qui jadis aga?ait Yvonne, rappela les couleurs ? ses joues:

Parle, pria-t-elle. Parle, Marcel, car toi seul es capable de me sauver.

Le sous-officier lui adressa un doux regard:

Je songeais, petite s?ur, que laffirmation dAntonin, venant sajouter ? la tienne, embarrasserait certainement M. Canet?gne devant les juges de Lyon. Que d?s lors, notre ennemi ne sera pas assez sot pour conduire ton fr?re en France.

Alors tu crois?

Je crois que pour d?jouer les projets de ce coquin, il faut le rejoindre. Il a travers? le lac, traversons-le. Notre h?te est bien dispos?; proposons-lui de nous louer les pirogues n?cessaires.

La motion fut adopt?e. Mais Sokloto, ? qui Mokba avait transmis la demande des europ?ens, avoua que ses pirogues, au nombre de cinq, avaient ?t? ? peine suffisantes pour M. Canet?gne et sa suite. Les embarcations, conclut-il, rentreraient sans doute le lendemain. D?s le jour suivant elles seraient ? la disposition des voyageurs.

Le chef Peuhl ?tait d?cid?ment un brave homme. Voyant le d?sappointement de ses h?tes, il voulut les consoler de leur inaction forc?e. Des h?rauts parcoururent le village, enjoignant aux guerriers de se pr?parer ? une chasse ? l?l?phant, dont Sokloto donnerait le spectacle ? nos voyageurs. Les traces dun animal de grande taille avaient ?t? relev?es aux environs. Et comme le sport annonc? ne les d?ridait pas assez au gr? du Foulani:

La nature seule apaise les soucis des hommes, modula le po?te Mokba.

?trangers, descendons au bord du lac et puisez le calme dans la vue de la terre qui sendort.

Tous ob?irent ? cette invitation. Linterpr?te avait dit vrai. Ils oubli?rent leurs angoisses devant ladmirable d?cor qui se d?roula devant leurs yeux.

Sur les rives du lac empourpr? par le soleil couchant, de longs troupeaux de b?ufs venaient boire, sous la garde de p?tres qui poussaient des cris et lan?aient des pierres dans les roseaux pour ?loigner les ca?mans. Dans les arbres proches du bord de leau, des myriades doiseaux, de perroquets faisaient entendre leur babil assourdissant, des singes sifflaient tout en ex?cutant les plus grotesques cabrioles. ? la surface du lac, des bandes de p?licans tournoyaient lourdement, pr?ludant ainsi ? la p?che nocturne. Et au loin, dans la for?t obscure qui marquait la limite des cultures, des rauquements assourdis annon?aient, quapr?s le repos de la journ?e, les fauves ?tiraient leurs membres nerveux, pr?ts ? se mettre en qu?te dune proie imp?rieusement r?clam?e par leur estomac affam?.

Puis le soleil senfon?a sous lhorizon. Le paysage se noya dune teinte grise dans laquelle sagitaient encore de vagues silhouettes. Enfin la nuit se fit compl?te, imp?n?trable, dans un formidable concert de rugissements. Les carnassiers saluaient la victoire de lobscurit?, complice bienveillante de leurs sanglantes agapes.

On regagna le village, et malgr? leur pr?occupation, les compagnons dYvonne, comme elle-m?me, sendormirent dun profond sommeil dans les cases que le chef Peuhl leur avait attribu?es.

Des hennissements de chevaux, des appels du fando, sorte de trompe faite dune corne de b?uf, annonc?rent laurore. Aussit?t chacun fut debout.

Dans la cour, les chasseurs ?taient d?j? rassembl?s, les uns ? pied, les autres mont?s sur de petits chevaux dont la taille ?galait ? peine ceux de nos doubles-poneys. Sokloto souhaita le bonjour aux europ?ens, auxquels un certain nombre de montures avaient ?t? r?serv?es. Ceux-ci se mirent en selle.

Alors Mokba fit un signe. Les conversations cess?rent, hommes et b?tes devinrent immobiles. Le po?te sourit et dune voix sonore fit entendre les strophes que voici:

L?l?phant est fort et puissant Son large pied fait trembler la terre Qui craint de sentrouvrir sous son poids ? son choc, larbre se brise.

L?l?phant est fort et puissant Sa trompe est un bras vigoureux Que lui donn?rent les noirs g?nies Les g?nies noirs de la fatalit?.

L?l?phant est fort et puissant Plus que le granit sont dures ses d?fenses Et quand il charge un ennemi Il semble port? sur laile du cyclone.

L?l?phant est fort et puissant Mais vaillant est le guerrier Peuhl Qui dune main s?re, dun c?ur altier Jette ? terre le colosse expirant.

Des cris fr?n?tiques accueillirent limprovisation du po?te. Les chasseurs brandissaient leurs armes, clamant ? tue-t?te:

Framana! Framana!

Onomatop?e qui correspond au hurrah! anglais.

Aussit?t les rangs se disloqu?rent, les fantassins s?lanc?rent au dehors, et se d?ployant en tirailleurs, march?rent vers la for?t. Seuls les cavaliers, des chefs pour la plupart, rest?rent aupr?s de Sokloto. Ce dernier frappa dans ses mains. Des femmes accoururent charg?es de corbeilles emplies de galettes de manioc. ? chacun des assistants elles remirent deux de ces bagoo?.

Tiens! on emporte des provisions, questionna Marcel en enfouissant les galettes dans sa poche?

Ce fut Sagger qui r?pondit:

Le bagoo?, croient les peuplades du Soudan, a la propri?t? de dissiper les influences hostiles. Quand on en est muni, la chasse est toujours bonne.

Cest une sorte damulette en ce cas?

Pr?cis?ment!

? ce moment, les cavaliers indig?nes se mettaient en mouvement. Dun temps de galop, ils d?pass?rent les pi?tons et disparurent bient?t sous les arbres de la for?t. Sokloto et Mokba demeuraient seuls avec les europ?ens.

Nous ne chassons donc pas, maugr?a B?rard?

Si, fit encore sir William, seulement, tous les rabatteurs partis en avant vont ?voluer dans la for?t, de fa?on ? pousser le gibier vers le point o? nous lattendrons. Ayant moins de chemin ? faire que les autres, rien ne nous presse.

Comment savez-vous tout cela?

Jai lu lexploration du Soudan par le docteur Barth. Je me souviens, voil? tout.

Comme sil avait compris limpatience de ses h?tes, Sokloto donna le signal du d?part. La petite troupe sortit du village, gagna la rive du lac et se trouva bient?t dans une plaine basse, humide, couverte de hautes herbes et de buissons ?pineux. Le sol se releva bient?t, et la caravane sengagea dans un ravin enserr? entre deux pentes bois?es.

Cest le chemin de l?l?phant, expliqua Mokba. Durant la saison des pluies une rivi?re le rend impraticable. Mais ? cette ?poque de lann?e, il offre ? lanimal poursuivi une route facile, sans obstacles. Aussi est-on s?r dy voir d?boucher le gibier.

La vall?e s?largissait en un cirque ? lautre extr?mit? duquel apparaissait louverture dun sentier encaiss?.

Ici, reprit linterpr?te, existe un lac lorsque la rivi?re roule ses eaux vers le lac Tchad. Pour linstant cest une prairie nue. La b?te traqu?e, bless?e g?n?ralement, y ?puise ses forces en charges furieuses. Les cr?tes du pourtour sont occup?es par nos guerriers qui, ? labri du danger, lach?vent ais?ment.

Il parlait dune voix calme. ? lentendre, on eut dit quil sagissait de forcer, non pas un des animaux les plus redoutables de la cr?ation, mais un simple et inoffensif lapin de garenne.

La prairie ?tait presque travers?e. Les chasseurs allaient sengager dans le sentier creux, dont les talus en pente assez douce leur permettraient de gagner les cr?tes du cirque, quand un incident sans importance en lui-m?me les contraignit ? sarr?ter.

La selle de miss Diana, mal sangl?e sans doute, tournait mena?ant de faire glisser lAm?ricaine. William Sagger se pr?cipita pour r?parer le mal. Malheureusement pendant cette op?ration, le g?ographe aper?ut un d?me de terre de deux m?tres de haut qui se trouvait ? peu de distance.

Un nid de termites, fit-il.

Ne sont-ce pas les fourmis blanches dAfrique, demanda Diana?

Si, pr?cis?ment. Ce nid plac? dans le lit dune rivi?re a du ?tre abandonn? par ses habitants; cest une occasion de lexaminer et si vous le permettez?

Certainement!

Sokloto consult? d?clara que ses h?tes ?taient les ma?tres. Linspection de la fourmili?re r?duirait toujours la dur?e de laff?t. Car la battue commen?ant ? peine, il ?tait probable que l?l?phant ne para?trait pas avant plusieurs heures.

En un instant tout le monde mit pied ? terre. Les chevaux furent remis ? la garde des serviteurs et chacun courut ? l?difice construit par la gent formique.

C?tait un c?ne presque r?gulier, dont la base mesurait environ six m?tres de circonf?rence. Les parois, battues et tass?es par les industrieux insectes, avaient la consistance du ciment. De place en place se voyaient des ouvertures circulaires, entr?es des galeries souterraines toutes d?fendues par des sortes de chevaux de frise, form?s des brindilles de bois, d?pines, dherbes entrelac?es.

William fit remarquer cette particularit? ? ses compagnons.

Singuli?res bestioles, d?clara-t-il, qui ont une organisation guerri?re et qui, bien avant nos ing?nieurs, avaient atteint la perfection dans lart de la fortification. Si ? laide de mon couteau, je pratique une coupe dune galerie, vous constaterez que des barricades sont ?bauch?es en pr?vision dune invasion possible. Bien plus, la galerie elle-m?me affecte la forme sinueuse dune tranch?e-abri.

Des hennissements ?pouvant?s arr?t?rent net lorateur. Les chevaux, tenus en main, se cabraient cherchant ? senfuir. Un danger devait menacer les voyageurs. Vite! il fallait se remettre en selle. Mais avant que ce projet f?t mis ? ex?cution, les quadrup?des ?chappant ? leurs gardiens, trop faibles pour r?sister, senfuirent au triple galop ? travers la plaine, suivis par Sokloto et Mokba qui hurlaient avec ?pouvante:

Moussia fardo! Un ?l?phant solitaire!

Les europ?ens p?lirent. Un effroyable p?ril se dressait devant eux. Poursuivi, l?l?phant est toujours un adversaire terrible. Mais le solitaire, cest-?-dire lanimal qui, pour une raison quelconque, ne vit pas en troupe avec ses cong?n?res, est certainement la rencontre la plus effroyable que puisse redouter le chasseur.

Et devant cet ennemi furieux, rapide comme la foudre, Marcel et ses amis se trouvaient seuls, livr?s ? eux-m?mes, priv?s de leurs montures dont le galop leur aurait donn? chance de gagner le ravin, descalader les pentes raides impraticables pour le pachyderme.

Soudain, du sentier creux, en avant duquel la caravane avait fait halte, surgit une masse ?norme, baritant lugubrement de col?re et de douleur.

L?l?phant accourait la t?te baiss?e. Une fl?che fich?e dans lune de ses jambes de devant expliquait sa fureur. Il ?tait ? cinquante pas des europ?ens. Il les aper?ut et sarr?ta net, soufflant avec la vigueur dun ventilateur de forge. Ses petits yeux brillaient de rage. Ses pieds impatients d?chiraient le sol.

Pris de panique, tous senfuirent, cherchant ? atteindre la rampe dont la plaine ?tait bord?e. Si le monstrueux quadrup?de h?site quelques secondes ? poursuivre les fugitifs, ceux-ci sont sauv?s.

Espoir vain! Le colosse lance dans lair un cri strident ainsi quun appel de trompette et fonce droit sur les europ?ens.

Ceux-ci sont ?parpill?s dans la plaine. Devant Diana, Claude B?rard, le capitaine Maulde, les matelots forment un rempart de leurs corps ? lAm?ricaine. Dalvan couvre la retraite dYvonne. Sagger court, pr?c?d? par Sourimari. Cest sur le g?ographe que se tourne la rage de l?l?phant.

Une course ?perdue, d?sesp?r?e commence. Lissue nen peut ?tre douteuse. Le pachyderme gagne rapidement du terrain. Encore quelques bonds et il rejoindra lhomme, il le pi?tinera furieusement, faisant de laimable intendant une loque sanglante et sans forme.

La maorie voit le p?ril. Ses grands yeux noirs ont un regard d?sol? pour le ciel, les arbres, la terre, et elle sarr?te, les bras crois?s, soffrant en holocauste ? la furie du colosse, afin de sauver celui qui jadis lui conserva la vie. William sent comme un d?chirement ? la pens?e quelle va mourir. Lui aussi sarr?te. Il veut entra?ner la jeune fille. Trop tard h?las!

Ce temps darr?t, la b?te farouche la mis ? profit. Elle est tout pr?s. Le drame va saccomplir.

Adieu! murmurent en m?me temps lAm?ricain et la fille des Maoris en se tenant la main.

Adieu! Vous ?tes fous, fait une voix tranquille ? c?t? deux!

Ils regardent. Marcel est l?; Marcel quune r?flexion a arr?t? dans sa fuite.

Amadouer un ?l?phant Cest simple comme bonjour. Jai vu cela au Jardin des Plantes.

Tranquillement il savance vers le pachyderme. Surpris, celui-ci sarc-boute sur ses jambes. En son cr?ne ?pais, il doit se demander ce que signifie laction de ce fr?le ennemi, quil briserait dun coup de trompe. Simplet sapproche toujours. Il tient ? la main lune des galettes de manioc quon lui a donn?es au d?part. Il la tend ? lanimal.

Et alors, les fugitifs terrifi?s qui ne songent plus ? se sauver assistent ? une sc?ne curieuse. L?l?phant a allong? sa trompe vers la galette, il la flaire, il la saisit, la fait dispara?tre dans sa large bouche. Tandis quil la d?guste avec une satisfaction ?vidente, Dalvan se rapproche encore. Il est presque entre les jambes du g?ant africain. Il lui offre le second bagoo?, r?clame ceux que portent Sagger et Sourimari, et tandis que le solitaire absorbe en fin gourmet les friandises du panetier improvis?, Simplet sassure que sa blessure est l?g?re. La fl?che a travers? la peau, formant s?ton. Il arrache larme de la plaie. La b?te frissonne; sa trompe se dresse mena?ante, mais le sous-officier la flatte de la main. Il appelle ses compagnons. Un des matelots porte une gourde pleine deau. Gr?ce au pr?cieux liquide, la blessure est lav?e.

Maintenant le pachyderme semble comprendre. Il le t?moigne par des g?missements tr?s doux. On dirait quil remercie. Puis il suit Marcel, qui reprend le chemin du village avec ses amis, sans pr?ter la moindre attention aux rabatteurs foulanis, group?s sur les cr?tes dans une attitude de stup?faction.

XXXVIII. STRUGGLE FOR LIFE

Tandis que ses victimes partaient en chasse, M. Canet?gne quittait Nwigmi, bourgade situ?e ? lextr?me nord du lac Tchad. Juch? sur un m?hari, chameau de course, il ?coutait dune oreille distraite Antonin Ribor, dont la monture r?glait son pas sur celui de la sienne. En arri?re une vingtaine de Maures Trarzas, escorte de lAvignonnais, maintenaient leurs m?haris ? distance respectueuse de ce dernier.

Ah! disait le fr?re dYvonne sans doute dans une minute dexpansion, mon cher M. Canet?gne, comment vous remercierai-je jamais, vous qui navez pas craint de me venir chercher jusquau centre du continent noir. Je suis p?n?tr? de honte en songeant que je vous jugeais si mal autrefois.

T?, bougonna le commissionnaire. Vous me preniez pour un ogre, pas vrai?

Je men excuse. Les d?buts de nos relations avaient ?t? p?nibles. Plus exp?riment?, je naurais accus? que moi, que mon ignorance des affaires.

? la bonne heure. Voil? qui est parler sagement.

Ah dame! Deux ann?es de Sahara vous forment un homme. Si vous saviez! Quand je suis arriv? au S?n?gal, ? Saint-Louis, je pensais que jallais conqu?rir le monde. La mont?e du fleuve fut un enchantement. Je peinai bien un peu dans le trajet p?destre de Bammako, poste du S?n?gal, ? S?gou sur le Niger. Mais c?tait trop peu pour me d?courager. Je comptais suivre le Niger, passer ? Timbouctou et non Tombouctou, comme vous dites en France gagner le golfe de Guin?e, pousser une pointe au Dahomey, puis sur la c?te dIvoire. Ah! les jolis projets! En amont de Timbouctou, je fus enlev? par les Touareg, qui, durant deux ann?es, me gard?rent prisonnier. Tout en apprenant leur langue, comme le c?l?bre caporal Marthe des tirailleurs S?n?galais, qui fut soumis aux m?mes ?preuves, jarrivai ? une conception plus exacte des choses. Votre d?vouement me prouve quainsi je me rapprochais de la sagesse.

Si endurci quil fut, Canet?gne ?tait g?n? par la gratitude imm?rit?e de son compagnon. Dun mouvement involontaire, il tira sur le licol de son m?hari. Celui-ci sarr?ta net, ce qui pensa faire perdre l?quilibre au triste personnage. Lincident changea le cours des id?es dAntonin. Maintenant il parlait des hardis pionniers qui avaient parcouru la portion du continent noir que lui-m?me connaissait.

Que de courage d?pens?, faisait-il. Compagnon et Rubault explorent la Fal?m?. Mollien atteint les sources du Niger; de Beaufort meurt ? Bakel des fatigues endur?es en reconnaissant la Gambie et le haut S?n?gal. Ren? Caill? atteint Timbouctou et meurt d?sesp?r? par les d?n?gations int?ress?es de rivaux envieux. Puis Anne Raffenel, s?chappant par miracle de Foutobi dans le Kaarta, apr?s une longue captivit?, de Mage, Alioun-Sal, Paul Soleillet, Aim? Ollivier, Jacquemart, Pi?tri, Galli?ni et tant dautres.

Sans sinqui?ter du mutisme du commissionnaire, Antonin continuait, s?mouvant ? la pens?e de ces ?claireurs de la civilisation. Son visage, qui offrait une ressemblance frappante avec celui dYvonne, sanimait, resplendissant de courage, de g?n?reuses id?es.

Il y a d?tranges co?ncidences, d?clara-t-il tout ? coup. Vous savez que le commandant Monteil, parti de Saint-Louis, arriva au lac Tchad par Bakel, Bammako, S?gou, Sikkato, Moni, Sokoto et Kouka, pour remonter ensuite au Nord par Nwigmi, Agadem, Kaouar, Yat, Gatroun, Kotna, Tripoli. Eh bien, au d?part, jai suivi son itin?raire jusqu? S?gou, et notre rencontre me ram?ne vers lEurope par la voie quil a parcourue au retour.

Mais ? parler seul, on se fatigue vite. Bient?t le jeune homme se tut et chevaucha silencieusement aupr?s de son co-associ?.

Le soir on campa pr?s dun ruisseau clair, lAoule. Canet?gne pr?texta la fatigue pour se retirer sous sa tente. Il y fut rejoint presque aussit?t par Ali, le maure quil avait envoy? en ambassadeur ? la mission de Bifara.

Salut cheik, dit le Maure.

Salut Ali, que veux-tu?

Te dire que jai accompli tes ordres.

Ah! explique-toi.

Ce matin, je me suis rendu chez le chef de Nwigmi. Je lui ai enseign? dans quelle direction nous marchions, afin quil en instruise ceux que nous avons laiss?s ? Bifara.

Cest bien, agis de m?me partout o? nous nous arr?terons.

Ali tob?ira, cheik.

Sur ces mots, le Trarza se retira. Canet?gne resta seul. Mais au lieu de sendormir, comme il en avait manifest? lintention, il demeura assis, le visage enfoui dans ses mains. ? quoi songeait lAvignonnais? Certes ses pens?es devaient ?tre moroses ? en juger par son attitude. Soudain il releva la t?te.

P?ca?re! grommela-t-il. Pas moyen den sortir autrement!

Et avec une rage concentr?e:

Jai tout fait pour ?viter ce parti extr?me, mais les circonstances sont contre moi. Je parviens au Congo. Je recrute vingt bandits, chasseurs desclaves, avec lintention denlever de vive force cette petite sotte. Mes Arabes prennent peur en voyant le capitaine Maulde et ses matelots. Cest ?tonnant comme ces dr?les respectent la marine. Tout ce que je puis obtenir, cest quils tirent de loin. De la poudre aux moineaux, cela! Du bruit et pas de mal. ? Bifara, je pense ?tre plus heureux. Mes adversaires sont prisonniers. D?sireux darr?ter en m?me temps cet imb?cile dexplorateur, le capitaine Fernet, lexcellent M. Wercher les garde. Que faire? Un coup daudace. Jenvoie Ali r?clamer ma femme. Sil la ram?ne, je suis sauv?. Mais cette canaille de Marcel Dalvan menace, le pasteur tremble. Mon ?missaire revient seul.

Le visage grima?ant de col?re, le n?gociant lan?a un coup de poing dans le vide:

Patatras! Antonin, dont javais eu la malencontreuse id?e dinvoquer le nom, me tombe sur les bras. Sil continue sa marche vers le Sud, il rencontrera sa s?ur. Les Africains sont si bavards et les promeneurs europ?ens si rares dans ces parages. Il faut que je larr?te.

Le sc?l?rat eut un ricanement:

Heureusement il est b?te ? manger de lalfa, comme disent les Maures. Je lui raconte que jai entrepris le voyage pour le retrouver. Il me croit, le cr?tin! Nous traversons le lac Tchad, nous allons entrer dans le d?sert. Je dois en sortir seul. Mes Arabes lui procureront le sommeil ?ternel. Sa bouche ne souvrira plus pour maccuser.