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Le sergent Simplet

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Derri?re ces forcen?s venaient des Arabes, dont le bournous souvrait sur des v?tements de couleurs vives. Puis une file de mulets dont chacun portait une femme.

Des Europ?ennes! murmur?rent les voyageurs.

En effet, encore que les nouvelles venues eussent le visage cach? par d?pais voiles de gaze, leur costume ne laissait aucun doute. Elles ?taient bel et bien de race blanche. Enfin, un blanc encore, mont? sur un cheval bai, pr?c?dait un dernier groupe dArabes qui fermait la marche.

M. Wercher se montra. Il vint au cavalier europ?en, lui parla ? voix basse et d?signa les b?timents situ?s ? gauche de la cour. Lhomme donna aussit?t quelques ordres brefs. Et les amazones, quil semblait commander, saut?rent ? terre pour gagner sous sa conduite le point de la mission indiqu? par le pasteur. Un instant apr?s, elles avaient disparu.

Les voyageurs entouraient William Sagger, le pressant de leur expliquer ce quils venaient de voir. Mais cette fois, la science du g?ographe se trouvait en d?faut. La bizarre cavalcade ne rappelait aucun souvenir ? son esprit

Bon, s?cria Marcel impatient?, je vais trouver M. Wercher. Pour savoir, il est bon dinterroger m?me un ennemi.

Sur cette r?flexion, il sapprocha dun pas d?lib?r? du pasteur, qui confiait les Arabes, les griots, les chevaux et les mulets ? divers membres de la mission accourus en h?te. Ceux-ci conduisaient les hommes dans la maison, les quadrup?des aux ?curies.

Ouf! soupira lAllemand. Voici toute la caravane cas?e.

Sa face grasse rayonnait. Il semblait ravi. Linstant ?tait favorable pour Marcel.

M. Wercher, questionna le sous-officier. Serai-je indiscret en vous demandant quelles sont ces dames qui se font escorter par des Maures et des noirs?

Du tout, du tout. Ces dames sont un envoi de la maison Fritz et Fritz, de Gen?ve.

Un envoi? r?p?ta Dalvan interloqu?.

Oui. Mais vous paraissez ne pas comprendre. Vous ne connaissez pas la maison Fritz et Fritz?

Javoue mon ignorance. Je ne la connais pas. Le pasteur leva les bras au ciel.

Cest singulier comme les Fran?ais sont peu inform?s!

Et avec une nuance de piti?:

Mais la maison Fritz et Fritz est une maison unique au monde. Elle jouit en Allemagne, en Autriche, en Scandinavie, voire m?me en Angleterre, dune r?putation incontest?e. Pas un pasteur ne part en mission en Afrique, sans ?tre porteur dun certain nombre de feuilles signal?tiques comme celle-ci.

Dune poche de son ample redingote, M. Wercher tira un carnet bourr? de papiers. Il chercha un instant, puis mettant sous les yeux du sous-officier une feuille de teinte jaune, il lui dit avec un accent de triomphe:

Voici. Lisez.

Dalvan ob?it. Il parcourut dun ?il effar? le tableau dont nous donnons ci-apr?s le fac-simil?.

Bon, lit-il apr?s avoir lu, cest une agence matrimoniale.

Non, rectifia M. Wercher. Cette maison honorable est surtout une agence d?migration.

Les fianc?es, quelle nous envoie, restent en correspondance avec elle. Si bien que, certaine des besoins de telle ou telle contr?e, elle peut organiser des convois d?migrants qui viennent se grouper autour de nos missions.

Simplet approuva de la t?te:

Tr?s ing?nieux. Seulement une chose me taquine: un signalement reste toujours un peu vague, et bien certainement il doit y avoir, ? larriv?e dun lot de fianc?es, des d?ceptions cruelles.

Vous raisonnez en Gaulois superficiel.

Vous trouvez?

Certes; nous nattachons pas tant dimportance aux avantages p?rissables de nos ?pouses. Au surplus, MM. Fritz et Fritz poussent la conscience ? lexc?s, et leurs efforts sont r?compens?s par lextension chaque jour plus grande que prennent leurs op?rations. Ainsi tenez, ici ? la mission, nous sommes vingt-cinq. Cinq ?taient d?j? nantis d?pouses. Les vingt autres ont d?cid? de sadresser ? Gen?ve.

Et vous allez c?l?brer les vingt mariages.

Les yeux ferm?s. Le mot est dautant plus juste que nul dentre nous ne verra sa future compagne avant de la conduire ? lautel.

Toujours le m?pris des attraits p?rissables. Seulement comment reconna?trez-vous vos fianc?es?

? leur brassard.

Vous dites?

Leur brassard. Chacune porte en effet, autour du bras gauche, une bande d?toffe sur laquelle est brod? le nombre correspondant au folio de lun de nous.

Parfait! Mes compliments, M. Wercher.

Que pensez-vous de ce que je viens de vous apprendre?

Moi? Jadmire, monsieur Wercher, jadmire positivement. En Europe, on se marie d?j? en se connaissant ? peine, vous r?alisez le progr?s attendu en vous unissant ? des personnes que vous ne connaissez pas du tout.

Et laissant lAllemand, il rejoignit ses amis, auxquels il fit part de la curieuse d?couverte quil venait de faire. Tous riaient, oubliant pour un instant leur captivit?. M. Wercher s?tait retir?, avec le chef de la caravane et le repr?sentant de la maison Fritz et Fritz, afin de r?gler les comptes. Ils devaient en avoir pour longtemps sans doute, car soudain Dalvan aper?ut un jeune pasteur qui, une bouteille sous le bras, se glissait vers le b?timent o? se trouvaient les futures. Presquaussit?t un autre suivit, puis un troisi?me, un quatri?me, un cinqui?me. Le sous-officier en compta dix-neuf.

Ah ??! murmura-t-il, M. Wercher ma induit en erreur. Ils vont voir leurs fianc?es!

Et curieux, il se glissa derri?re les Allemands. La porte du pavillon ?tait entre-b?ill?e. Le vestibule, sur lequel elle souvrait, d?sert. Marcel entra. Il traversa deux pi?ces sans rencontrer ?me qui vive, guid? par un murmure de voix assourdies.

Dans la troisi?me, dispos?e comme un vaste dortoir, les jeunes Allemandes, qui venaient fonder le m?nage et transplanter la choucroute en Afrique, se tenaient par la main, tandis que les ?poux ? qui elles allaient appartenir, assis en face delles, leur parlaient ? voix basse. Sur une longue table salignaient des verres ? demi-remplis dun liquide orang?. Simplet reconnut le Caribo, liqueur spiritueuse extraite dun arbuste ?pineux. C?tait une politesse des futurs ? leurs fianc?es.

? un moment tous se lev?rent et trinqu?rent. Les verres vid?s, les Allemands sappr?t?rent ? prendre cong?. Ils craignaient d?tre surpris par M. Wercher. Dalvan comprit leur intention et sempressa de s?loigner. Mais quand il fut aupr?s de ses amis, ceux-ci senquirent des causes de la joie qui p?tillait dans ses yeux.

Tu as trouv? quelque chose? d?clara Yvonne.

Peuh!

Si et cela doit ?tre simple

Comme bonjour. Tu as raison, petite s?ur. Jai retrouv? des vers de La Fontaine.

Avec un sourire railleur, il d?bita:


Deux coqs vivaient en paix, une poule survint
Et voil? la guerre allum?e.

Eh bien, interrog?rent Diana, Mlle Ribor et Claude lui-m?me?

Cela veut dire, continua le sous-officier, quil suffit dune femme pour faire battre deux hommes.

Et apr?s?

Apr?s. Si lon a vingt femmes, on peut donc faire lutter quarante hommes. Or nos ge?liers ne sont que vingt-cinq. Jai dans lid?e que nous avons quelques chances d?tre libres demain.

? toutes les questions il se borna ? r?pondre de cette fa?on. Quelle id?e avait donc germ? dans son cerveau inventif? Le soir, il se retira ainsi que ses compagnons dans la partie de la mission qui leur ?tait affect?e. Mais vers le milieu de la nuit, il se glissa doucement dehors, apr?s s?tre muni de ciseaux, daiguilles, de fil et dune tige de fer recourb?e en crochet.

Parvenu dans la cour obscure, il longea le mur de fa?ade et arriva sans encombre ? la porte qui, dans la journ?e, lui avait livr? passage. Elle ?tait ferm?e. Cependant il ne montra aucun m?contentement. Il introduisit dans la serrure primitive le crochet quil portait, et apr?s quelques prudentes pes?es fit jouer le p?ne.

? pas de loup il entre alors. Une nuit opaque emplit les salles quil traverse. Mais il se souvient du chemin parcouru dans lapr?s-midi. La main fr?lant la muraille, il avance. Il atteint lentr?e du dortoir.

Sous des moustiquaires de mousseline dorment les fianc?es des Allemands. Leurs v?tements sont rang?s sur des chaises grossi?res, plac?es aupr?s de chaque couchette. Au milieu de la table, une lanterne; sur les faces de laquelle on a coll? du papier, figure une veilleuse. Dans sa clart? p?lie bourdonnent des moustiques rouges, des tch?k?s, des mob?s, des ngias, sanguinaires bestioles pourvues daiguillons aigus. ?loign?s des dormeuses par le rempart des moustiquaires, les insectes se ruent sur Simplet d?s quils laper?oivent. Les piq?res se succ?dent, mais le jeune homme na pas une plainte. Il sest agenouill? aupr?s du premier lit quil a rencontr?, et l?, il d?coud le brassard attach? ? la manche de celle qui sommeille. Vingt fois il pratique la m?me op?ration, puis il se met ? coudre. Il substitue au brassard de chacune des jeunes Allemandes celui dune de ses compagnes. En une heure tout est termin?. Il a les mains, les joues douloureusement labour?es par les aiguillons des moustiques, mais il est radieux. Sans encombre il regagne sa chambre, apaise sa souffrance au moyen dune lotion darnica et sendort.

Il ?tait environ huit heures du matin, quand Yvonne fut r?veill?e par des cris tumultueux. On eut dit que la cour de la mission ?tait le th??tre dune violente querelle. Elle se leva pr?cipitamment, se v?tit, tandis que le tapage augmentait dinstant en instant, puis elle descendit.

? la porte, Sagger, Claude, le capitaine Maulde, ses matelots, miss Pretty et Simplet ?taient d?j? rassembl?s, bient?t rejoints par le capitaine Fernet et ses laptots. Ils paraissaient suivre avec int?r?t les mouvements dune foule bigarr?e r?unie dans la cour.

Yvonne ne vit rien dabord. Devant elle, sagitaient des noirs, des Arabes, des Allemands, des femmes orn?es du brassard de la maison Fritz. Tous criaient, gesticulaient, semblaient en proie ? une violente col?re.

Que se passe-t-il donc? demanda-t-elle ? son fr?re de lait.

Regarde et tu lapprendras.

? ce moment un grand gar?on, pasteur taill? en hercule, domina le tumulte.

Il ne sagit pas de tout cela, criait-il. Jai le folio 10954. Hier le 10954 ?tait une jolie blonde. Aujourdhui cest une ?pouvantable rousse. Il y a tricherie; on a, durant la nuit, d?marqu? ces demoiselles. Je r?clame le 10954 dhier.

Mais moi, r?pondit un autre, je garde le 10953 daujourdhui, car cest une gentille ?pouse blonde que je pr?f?re au laideron roux dhier.

Nous verrons bien.

Ah! parbleu. Tu es fort, mais je nai pas peur de toi. Cest la compagne de toute mon existence que je d?fends.

La m?me altercation se produisait en dix endroits diff?rents, et pour porter le vacarme ? son comble, les n?gres de garde, les domestiques, manifestant leur sympathie pour tel ou tel des blancs, sinvectivaient, se lan?aient toutes les injures du vocabulaire noir, le plus riche du monde ? cet ?gard.

M. Wercher ?carlate, courait dun groupe ? lautre. Il seffor?ait de calmer les esprits. Peine perdue. La querelle renaissait derri?re lui.

Soudain un coup de feu retentit. Qui lavait tir?? Myst?re! Ce fut le signal dune bataille en r?gle. Allemands, n?gres, griots, Maures, tout le monde se mit de la partie, tandis que les futures lan?aient dans lair des cris si aigus quils domin?rent le fracas de la fusillade.

Vivement Simplet fit rentrer ses compagnons, et par la porte entrouverte suivit les phases du combat.

Bient?t lun des partis en pr?sence, plus faible ou moins courageux, perdit du terrain. Le mouvement de retraite saccentua, devint une d?route. Vainqueurs et vaincus, fugitifs et poursuivants sengouffr?rent p?le-m?le dans les b?timents de la mission, laissant dans la cour d?sert?e quelques bless?s g?missants et aussi des morts silencieux.

En route, ordonna Marcel dune voix br?ve.

Et comme tous linterrogeaient du regard:

Plus tard, je vous expliquerai. Pour lheure, lentr?e nest plus gard?e. Profitons-en.

Son accent ne souffrait pas de r?plique. Sur ses pas, la cour fut travers?e, la porte franchie. Les prisonniers ?taient libres.

Aussi rapidement que possible, ils gagn?rent les bords de la rivi?re Chari, peu distante de la mission, et suivant ses rives basses et d?nud?es, remont?rent vers le nord, dans la direction du lac Tchad. Souvent lun ou lautre se retournait, craignant la poursuite des Allemands, et alors Dalvan, souriant, murmurait:

Pas de danger. Ils ont des bless?s ? soigner. Le temps de songer ? nous leur manque.

Au soir, ils camp?rent en face du confluent de la Likota et du Chari, situ? ? deux jours de marche de Masena, but du voyage du capitaine Fernet. Celui-ci, ? qui Marcel avait racont? le stratag?me, gr?ce auquel il avait mis en d?faut la vigilance des Allemands, annon?a son intention de se s?parer de la caravane d?s le lendemain. Il avait h?te datteindre Masena. Peut-?tre la mission allemande du Cameroun ny ?tait-elle pas encore arriv?e, et dans ce cas, quelle victoire pour lexpansion fran?aise en Afrique! Ce fut avec une ?motion profonde que lexplorateur serra la main du sous-officier.

Monsieur Dalvan, lui dit-il, si jaccomplis mon ?uvre jusquau bout, cest ? vous seul que je le devrai. Soyez certain qu? la direction des colonies, ? la Soci?t? de G?ographie de Paris, on le saura.

Et le jeune homme esquissant un geste dinsouciance:

Cest mon devoir, conclut M. Fernet, et je le remplirais alors m?me que mon amour-propre en devrait ?tre bless?.

Je vous assure que vous allez trop loin. Changer des brassards, cest tellement simple.

Quau lieu dun ?tendard ennemi, cest peut-?tre le drapeau fran?ais qui flottera sur Masena.

Gr?ce ? vous, capitaine, qui devancerez vos concurrents

Gr?ce ? vous, monsieur Simplet, qui mavez tir? des mains de leurs amis.

Marcel allait encore protester. Yvonne savan?a:

Monsieur le capitaine, fit-elle en rougissant, au nom de tous, je tiens ? vous souhaiter bonne chance. Tous ceux qui nous ?coutent seront heureux de votre succ?s et moi plus que les autres, parce que

Parce que? interrogea Dalvan.

Oh! acheva la jeune fille avec un rire mutin. Je serai la plus satisfaite parce que cest bien simple tu es mon fr?re de lait!

XXXVII. UN ?L?PHANT

Le 3 septembre 1894, vers quatre heures, Marcel et ses compagnons aper?urent le lac Tchad. Dans la chaleur accablante, ils marchaient depuis le matin, Ils avaient fait la sieste au sommet dune ?minence bois?e, et tout ? coup, en reprenant la route, le lac leur ?tait apparu, ? travers une ?claircie de la futaie.

Limmense nappe deau s?tendait au loin ainsi quune mer. Ses rives vaseuses ?taient couvertes de roseaux g?ants, parmi lesquels se produisaient de brusques ondulations, indiquant le passage des crocodiles qui pullulent dans ces mar?cages. Mais la terre ferme offrait un riant tableau.

Un village Nioba dressait l? ses paillottes enferm?es dans une palissade de bois. ? lentour les champs de sorgho, de mil, de manise alternaient avec les plantations dorangers doux, de pommiers acajou, de goyaviers, dananas. Plus loin des bananiers se m?laient aux caf?iers. Puis venaient des plants de melons daspect ?trange avec leur feuillage vert sombre o? les fruits dessinaient des sph?res dor.

Pour les voyageurs ext?nu?s, un pareil pays semblait une nouvelle terre promise; aussi tous, retrouvant des forces, descendirent la hauteur avec rapidit?.

Sans doute ils avaient ?t? signal?s, car en d?bouchant dans la plaine, ils virent venir ? eux une troupe nombreuse. C?taient des guerriers, des femmes, des enfants. Chose ?trange; les hommes ?taient couverts de cuirasses de toutes provenances. Le l?ger bonnet dacier des Sarrazins se montrait aupr?s du heaume de lancien baron f?odal; la salade du hallebardier avait pour voisine un casque moderne de cuirassier.

Pour le reste il en ?tait de m?me. Cottes de mailles, armures, brassards, jambi?res h?t?roclites.

Mais malgr? cet appareil belliqueux, les indig?nes ne manifest?rent aucune intention hostile. Ils se born?rent ? entourer la petite troupe de loin et ? la suivre jusquau village en chantant:


Kam? t? balandri faga?
Enna Kam? Rab Pharaun
Kam? Mouch? ekb? Moham?
Enta od? liassgatarb? Issa.

Ah! remarqua Sagger dont l?rudition avait d?cid?ment son bon c?t?, cest un chant de bienvenue. Et ? sa forme, je crois pouvoir affirmer que nos h?tes sont des Peuhls ou Foulanis.

Des Foulanis, interrompit Claude. Mais alors cest une des peuplades de race blanche signal?es par les explorateurs.

Pr?cis?ment. On croit que ces tribus Peuhls sont danciennes ?migrations ?gyptiennes dont elles ont le type. Tenez, regardez ces femmes; grandes, ?lanc?es, les membres fusel?s et le visage brun mais r?gulier, noffrent-elles point une ressemblance parfaite avec les personnages des bas-reliefs de lantique ?gypte.

C?tait vrai. Rien chez les indig?nes ne rappelait le profil bestial du n?gre. Dun rouge fonc?, les hommes dont la t?te n?tait pas cach?e par un casque, montraient leurs cheveux lisses, non laineux. Leurs barbes soyeuses ?taient tress?es en fines cordelettes ainsi que celle des sacrificateurs Isiaques.

Chez les femmes, lallure ?gyptienne ?tait encore plus frappante, gr?ce ? des bandelettes d?toffe tombant de chaque c?t? des joues, comme les parures symboliques des Sphinx de la vall?e du Nil.

Mais enfin, reprit miss Diana, qua donc de si particulier leur chanson?

Sagger r?fl?chit un instant:

Ceci, miss. Elle nous apprend quelle est la religion de la tribu, et comme elle contient les noms des quatre proph?tes reconnus par les Peuhls, je pense que mon assertion est exacte. En effet ils disent ? peu pr?s ceci:


Toi qui marches vers nous, tu es le bienvenu.
Au nom du tr?s grand Pharaon
Des proph?tes Mo?se et Mahomet
Tu es le bienvenu aussi au nom de J?sus.

Tous se r?cri?rent:

Quelle salade, dit Claude. Pharaon, Mo?se, Mahomet, J?sus.

Les quatre proph?tes Peuhls.

On arrivait au village. Les cases propres, bien entretenues, laissaient entre-elles une large rue dans laquelle les europ?ens sengag?rent. ? lextr?mit? une vaste place ?tait m?nag?e. Une case plus grande que les autres, enceinte dune forte palissade, en occupait le centre.

? ce moment une partie de la palissade sabattit, ? la fa?on dun pont-levis; au milieu de louverture, droit dans une tunique blanche, le cr?ne couvert dun bonnet jaune, un indig?ne de haute taille apparut. Lentement il sapprocha des europ?ens qui s?taient arr?t?s ? sa vue. Il les examina un instant en silence, puis sadressant ? Simplet plac? un peu en avant du groupe, dans un idiome bizarre compos? de mots anglais, fran?ais, ou sabir:

Toi, r?ponds ? Mokba, interpr?te et po?te du chef Sokloto. Es-tu Doutschi, Ingli ou Franchi?

Et comme le sous-officier exprimait par sa mimique quil ne comprenait pas la question, linterpr?te Mokba lui pr?senta une feuille de parchemin sur laquelle ?taient figur?s en couleur les drapeaux des trois grandes nations qui se partagent lAfrique: Allemagne, Angleterre, France.

Quel ?tendard est le tien? fit-il.

Du doigt, Simplet d?signa le pavillon tricolore ? lombre duquel, petit soldat, il avait servi. Aussit?t le visage du Peuhl s?panouit:

Franchi. ?tais-tu donc de ceux que les Doutschi retenaient prisonniers ? leur ?tablissement de Bifara?

Comment sais-tu cela, demanda le jeune homme surpris?

Comme nous savons tout au pays noir. Les nouvelles se communiquent vite chez nous. Nous savons m?me que les Doutschi se sont massacr?s entre eux.

Cest ? la faveur du combat que nous avons pu nous ?chapper.

Ils sont donc tes ennemis? et avant que Simplet p?t r?pondre:

Pardonne la question. Le bruit est venu jusqu? nous dune guerre entre ta nation et la leur, o? tant de guerriers furent engag?s, quil semblait que les peuples du monde avaient pris les armes. Oui, il y eut de grandes batailles. Les champs paternels sont fertiles depuis, car ils ont bu le sang g?n?reux des jeunes hommes.

Mokba parlait pour lui seul, oubliant la pr?sence des Europ?ens. Il sinterrompit soudain.

Fou que je suis. Jimprovise le chant de mort des g?n?rations disparues, et jomets de te transmettre les paroles du chef Sokloto. Doutschi, je taurais ordonn? de quitter notre territoire. Ingli, je taurais permis de camper hors du village. Franchi, je tinvite ? me suivre avec tes compagnons dans la case de mon ma?tre. Il tattend.

Cinq minutes plus tard, les voyageurs p?n?traient dans la case construite en pis? et recouverte dun toit de chaume. Le chef Sokloto, beau vieillard drap? majestueusement dans un manteau blanc ray? de bleu, les chevilles serr?es par le touba pantalon flottant les re?ut le sourire sur les l?vres. Il les fit asseoir sur les nattes qui composaient tout lameublement. Mais si les si?ges faisaient d?faut, le chef y suppl?a ? force damabilit?.

? son appel des femmes parurent. Les unes apport?rent dans des vases de terre au col allong?, le dolo de bienvenue, boisson ferment?e fabriqu?e avec le miel. Dautres d?pos?rent devant les voyageurs des calebasses remplies de lac-lalo, sorte de conserves, ou de maf?, rago?t compos? de viande, de riz et dhuile darachides.

Tout en mangeant avec un app?tit r?jouissant, Sokloto interrogeait par linterm?diaire de Mokba. Sa curiosit? n?tait jamais satisfaite. Il voulait savoir do? venaient les europ?ens; o? ils allaient; comment Sourimari, jeune fille dune race inconnue de lui, se trouvait en leur compagnie.