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Le sergent Simplet

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Nous allons ? ?taples, dit lagent, rien ne nous emp?che de dormir. Bonsoir, monsieur Canet?gne.

Sur ce, il saccota dans son coin et ferma les yeux. Le n?gociant, bris? par les ?motions de cette journ?e, lutta un instant contre le sommeil; mais le convoi ?tait ? peine ? hauteur de Saint-Denis que sa t?te se pencha en avant et quun ronflement nasillard annon?a sa d?faite.

Au moment o? le train quittait Abbeville, une secousse le rappela au sentiment de la r?alit?.

Il ouvrit les yeux et aper?ut M. Martin souriant, qui lui pr?sentait une paire de lunettes bleues et un cache-nez.

Pour n?tre pas reconnu? dit seulement le policier.

Reconnu, par qui?

Par ceux que nous poursuivons.

O? sont-ils?

Je lignore encore, mais mon instinct mavertit que nous les rencontrerons ? ?taples.

Canet?gne nen demanda pas davantage. Il cacha ses yeux sous les verres bleus et jeta le cache-nez sur ses ?paules. ? 7 h. 58, on entrait en gare d?taples, et presque aussit?t lagent en observation ? la porti?re s?criait:

Les voici!

Il d?signait un homme aux cheveux bruns et une jeune femme abominablement rousse qui attendaient sur le quai. LAvignonnais se pr?cipita pour descendre, mais son compagnon larr?ta:

Un instant. Inutile de les effaroucher, tout serait ? recommencer.

Claude B?rard avait rejoint ses amis et tous trois s?loignaient.

? notre tour, reprit Martin, qui saisit le bras du commer?ant et le contraignit ? r?gler son pas sur le sien.

Tout en marchant, il parlait:

Mon cher monsieur, jai tenu ma promesse; jai retrouv? les fugitifs. ? vous de tenir la v?tre en faisant passer de votre poche dans la mienne, le petit papier que vous savez.

Canet?gne poussa un soupir d?sol?.

Cent mille francs, cest cher!

Vous refusez, bon. Je cours pr?venir ces jeunes gens.

Non, ne faites pas cela, je me r?signe. Mais quand on a amass? un petit p?cule dans les affaires

Les affaires, cest largent des autres. Supposez que vous restituez.

Sans relever limpertinence, le n?gociant tira de son portefeuille le ch?que pr?par? ? Lyon et le remit au policier.

? la bonne heure, dit celui-ci dont les yeux brill?rent, vous devenez raisonnable. Tenez, notre gibier niche ? lh?tel de la gare. On va se raconter les p?rip?ties du voyage. Profitons-en pour courir au t?l?graphe. Nous prierons M. Rennard dexp?dier le mandat damener au commissaire central de la localit?. Il est 8 h. 10; ? midi sa r?ponse arrivera et le tour sera jou?.

V.PREMI?RES HEURES HORS DE FRANCE

Cependant Marcel et Yvonne avaient conduit Claude dans une chambre de lh?tel de la gare.

Reposez-vous, conseilla Dalvan, car la soir?e sera fatigante.

Comment cela?

Nous ferons une promenade en mer. Un patron de barque nous emm?ne ? la p?che. On part ? trois heures.

Le Marsouin voulut obtenir une explication, mais Simplet quitta la chambre.

Puis laissant Yvonne senfermer chez elle, il sen alla fl?ner par la ville.

Bient?t il gagna la rive de la Canche, dont lembouchure forme le port d?taples, et il descendit vers la mer.

Une cabane dressait son toit de chaume ? quatre ou cinq cents m?tres de lui. Des chaluts, soutenus par des perches, s?chaient ? lentour. Sur la porte un homme de cinquante ans, dont la barbe grisonnante paraissait presque blanche ? cause du h?le du visage, fumait une courte pipe. En voyant le jeune homme, il souleva son bonnet de laine.

Bonjour, patron, fit le sous-officier. ?a tient toujours notre partie de p?che?

Bien s?r, monsieur. Si vous ?tes ? bord de la Bastienne ? lheure du jusant, je vous emm?nerai certainement. Cest une bonne barque allez. Tenez, regardez-la, l?-bas, comme elle roule. On dirait quelle a h?te de partir.

Nous ne la ferons pas attendre, soyez tranquille.

Marcel serra la main du patron et revint vers son logis. Comme il passait devant la maison du commissaire central, il entendit un bruit de voix; le nom de Ribor lui parvint distinctement.

Il sarr?ta net. Ribor! Yvonne sappelait ainsi. Qui donc pronon?ait ces deux syllabes. Puis il sourit. ?videmment il ne sagissait pas delle, mais dautres Ribor. Quelle apparence que lon soccup?t de la jeune fille chez le magistrat?

Pourtant, il ne pouvait se d?cider ? s?loigner. Immobile sur le trottoir, il pr?tait loreille, concentrant toute son attention pour saisir les paroles qui s?chappaient par la porte entre-b?ill?e. Il se rapprocha de louverture. Les sons lui arriv?rent plus nets, et avec stupeur il surprit les r?pliques suivantes:

Vous me dites que le mandat darr?t marrivera de Lyon vers midi?

Oui.

Alors, je serai tout ? votre disposition, et nous proc?derons ? larrestation de cette fille.

Devan?ons un peu le moment.

Je ne le puis. Plainte a ?t? port?e devant les autorit?s lyonnaises, et je ne veux agir que sur avis delles. Question d?gards. Apr?s tout, votre voleuse ne senvolera pas. Tenez, je vais vous montrer ma bonne volont?. Je vous donnerai un de mes agents pour surveiller lh?tel de la gare et pour sopposer au d?part de cette personne.

Parfait!

Un bruit de chaises remu?es indiqua ? Simplet que les interlocuteurs se levaient. Dun bond il quitta son observatoire et s?lan?a de toute la vitesse de ses jambes dans la direction de lh?tel.

Claude et Yvonne causaient.

Le Marsouin, qui avait bien dormi en wagon, s?tait content? de r?parer le d?sordre de sa toilette, puis il avait rejoint la jeune fille. Ils furent terrifi?s quand Dalvan leur apprit ce quil venait de surprendre. Mais le sous-officier ?touffa leurs exclamations:

Il faut d?camper. Prenons dans nos valises ce qui a une valeur; abandonnons le reste et partons.

Mais o?? g?mit Yvonne ?perdue.

Marcel, qui d?j? se livrait ? un tri des objets enferm?s dans son sac de voyage, releva la t?te.

Cest bien simple.

Toujours simple, clama la jeune fille avec une nuance de col?re.

?videmment. On va dabord nous chercher loin dici, cachons-nous donc ? deux pas.

Cest facile ? dire

Et ? faire. La cabane du p?re Malt?t est proche. Sous couleur de d?jeuner, nous y attendons lheure de la mar?e. En route Claude, que personne ne conna?t en ville, ach?tera un jambonneau, du saucisson, du pain et quelques bouteilles. ? trois heures, toutes voiles dehors, nous sortirons du port.

Mais il faudra revenir, la p?che termin?e.

Dalvan eut ? ladresse de sa s?ur de lait un regard plein de reproche.

Essaye donc davoir confiance en moi, commen?a-t-il. Puis changeant de ton: Y ?tes-vous, B?rard?

Je vous attends.

Bien, venez donc.

Sans affectation les fugitifs descendirent, travers?rent la cour de lh?tel et s?chapp?rent par une porte souvrant sur une ruelle qui longeait les derri?res de l?tablissement.

Il ?tait temps. Canet?gne, flanqu? de M. Martin et de lagent mis ? sa disposition par le commissaire central, paraissait sur la place du Chemin-de-Fer. Fort de la pr?sence de son nouvel alli?, le n?gociant se pr?senta ? la grande entr?e de lh?tel de la Gare. Les pr?cautions devenaient inutiles, il senquit de ceux quil poursuivait.

Ces messieurs et cette dame sont dans leurs chambres, r?pondit lh?tesse qui navait pas vu sortir Marcel et ses amis. Si vous le d?sirez, je vais les faire pr?venir.

Inutile, sempressa de r?pliquer lAvignonnais. Veuillez seulement nous donner ? d?jeuner. Nous les verrons plus tard.

Et il se pla?a dans la salle commune, de fa?on que nul ne p?t franchir le seuil de la maison sans ?tre aper?u.

Il rayonnait. Enfin il allait reprendre Yvonne. Ses craintes cesseraient aussit?t. Sa vie calme et confortable recommencerait. Il continuerait ? d?rober aux Lyonnais leur consid?ration et leur argent.

Telle ?tait sa satisfaction quil oubliait de quel prix exorbitant il la payait. La face ?panouie du policier ne lui rappelait pas ce ch?que de cent mille francs que cet autre honn?te homme lui avait extorqu?. Il mangea comme un loup, but ainsi quune ?ponge. Tout ?tait parfait: poisson ou r?ti, cidre ou vin. Leau-de-vie de pommes de terre, quon lui servit avec le caf?, lui parut m?me exquise. Jamais, il ne s?tait senti si gai, si l?ger. Martin du reste, content de son op?ration, non plus que lagent, ravi du bon repas, nengendraient la m?lancolie.

Bref, en d?gustant le moka douteux, le trio devisait avec de grands ?clats de rire; quand le commissaire central fit irruption dans la salle. Sous sa redingote, on apercevait son ?charpe.

Jai la d?p?che de M. Rennard, dit-il. ? ces paroles magiques, tous se lev?rent.

Proc?dons imm?diatement ? larrestation, continua le magistrat, et sadressant ? laubergiste qui regardait toute ?mue par sa pr?sence. Quelles chambres occupent les gens que nous cherchons?

La bonne femme leva les mains au ciel.

Quels gens?

Ceux dont nous parlions avant d?jeuner, expliqua le n?gociant.

Quest-ce que vous leur voulez donc?

Les mettre ? lombre. Ce sont des voleurs.

Des voleurs chez moi Et ils ont couch? ici? Cest affreux!

La comm?re, effar?e, sassit sur une chaise, sa face bouffie devenue bl?me.

R?pondez donc quelles chambres?

Au premier: 5, 7 et 9.

Elle fit un effort pour se remettre sur ses pieds.

Je vais vous conduire.

Mais elle chancelait. Le commissaire larr?ta.

Inutile, nous navons pas besoin.

Suivi de ses compagnons, il s?lan?a dans lescalier. Au premier, courait un long couloir bord? de portes num?rot?es.

Un homme au haut de lescalier, dit-il.

Voil?, fit Martin, se plantant ? lendroit d?sign?.

Alors, dun pas pos?, ses talons sonnant sur le carrelage du corridor, le magistrat savan?a vers les portes num?rot?es 5, 7, 9, auxquelles il frappa successivement.

Canet?gne se frottait nerveusement les mains. Dix secondes s?coul?rent. Pas de r?ponse.

Au nom de la loi, ouvrez! dit le commissaire dune voix forte.

Toutes les portes, sauf celles que lAvignonnais d?vorait des yeux, tourn?rent aussit?t sur leurs gonds, et les voyageurs montr?rent leurs t?tes ?tonn?es.

Ah! s?cria un petit homme rond en sortant du 8; cest aux personnes den face que vous avez affaire. Elles sont en promenade.

En promenade, rugit Canet?gne. Puisque lh?teli?re nous a affirm? quelles n?taient pas sorties.

Moi je les ai vues descendre il y a une heure ? peu pr?s.

Le commissaire regarda lagent. Celui-ci tourna les yeux vers le n?gociant.

Martin avait disparu. Presque aussit?t il revint.

Jai pris les clefs au bureau. Voyons si nos clients ne se sont pas envol?s.

Il ouvrit la porte de la chambre de Claude.

Ils reviendront, d?clara-t-il. Voyez, la valise est l? Nous navons qu? les attendre.

Lobservation paraissait juste; on sy conforma. Les quatre personnages retourn?rent dans la salle commune.

Les petits verres rendaient la faction moins rude, pourtant Canet?gne et ses acolytes tournaient la t?te au moindre bruit. ? chaque instant, quelquun se levait, allait ? la fen?tre et fouillait la place du regard. Peine inutile. Les fugitifs ne se montraient pas et pour cause.

Une heure, deux heures sonn?rent. Martin, qui r?fl?chissait, quitta brusquement sa place et entra dans le bureau. Pour la dixi?me fois le commissaire central collait son visage aux vitres de la crois?e, quand le policier lyonnais se montra ? la porte de la pi?ce.

Messieurs, dit-il froidement, nous sommes jou?s. Nos voleurs ne reviendront pas.

Un cri dindignation ?chappa ? Canet?gne.

Cest comme je vous laffirme, poursuivit Martin. Les valises abandonn?es ?taient une ruse; jaurais d? me d?fier. Je viens de les ouvrir. On y a pris un certain nombre dobjets, cest ais? ? constater.

O? sont-ils? interrogea le commissionnaire dune voix qui navait rien dhumain.

Je nen sais rien; mais ils niront pas loin, si monsieur le commissaire veut bien courir ? la gare et t?l?graphier sur la ligne.

Le magistrat bondit vers la sortie.

Jy vais!

Un quart dheure apr?s il ?tait de retour. ? la gare, nul navait vu les fuyards. S?rement ils s?taient dirig?s vers la campagne.

Alors, d?clara Martin, il faut avertir la gendarmerie, mettre sur pied les agents disponibles et organiser une battue. La petite ne marchera pas longtemps. Je parcours la ville en minformant. Rendez-vous sur le port.

Tous se dispers?rent. Pour Canet?gne, il saccrocha d?sesp?r?ment au policier et le suivit ? travers la cit?. Nulle part on ne les renseigna. Pas un instant lagent ne songea ? entrer dans les magasins, o? Claude avait fait emplette. Il ne pouvait lui venir ? lesprit que les jeunes gens, press?s de gagner la campagne, avaient perdu en achats un temps pr?cieux. Logique ?tait son raisonnement, mais faux son point de d?part. Aussi ramena-t-il le commer?ant sur le port sans avoir obtenu le moindre ?claircissement.

Furieux et penaud, il malmenait linfortun? Canet?gne; lui faisant remarquer que ses d?marches, il les accomplissait b?n?volement, par-dessus le march?. Par leur contrat, il ny ?tait pas tenu, etc.

? linstant o? ils rejoignaient le commissaire et ses subordonn?s, un bateau de p?che, inclin? sous ses misaines, franchissait lentement lentr?e du port.

C?tait la Bastienne! Masqu?s par le bordage, les passagers: Yvonne et ses amis, consid?raient le groupe hostile mass? sur le rivage, et la pauvre caissi?re, en fuite sans avoir mal agi, frissonnait en voyant son bourreau Canet?gne se d?mener furieusement. Comme lavait d?cid? Marcel, on avait d?jeun? chez le p?re Malt?t ravi de rencontrer des touristes si aimables, et lheure venue, on avait embarqu? sans encombre.

Oui, murmura Mlle Ribor, nous sommes sauv?s pour linstant; mais demain, quand nous reviendrons

Tu crois que nous serons en danger?

C?tait Dalvan qui r?pliquait ainsi. Yvonne le toisa.

Tu ris, quand nous sommes plus prisonniers dans cette barque que dans lh?tel do? nous venons.

Oui, parce quil y a un moyen bien simple de n?tre pas captur?s au retour.

Lequel?

Ne pas revenir.

La jeune fille poussa une exclamation joyeuse:

Cest vrai!

Mais son visage se rembrunit aussit?t:

Et impossible, acheva-t-elle. Comment d?cider le patron de ce bateau?

Avec du sentiment, car cest un brave homme, et un peu dargent, car il est pauvre. Seulement il est indispensable que tu dises comme moi.

Je te le promets.

La couleur remontait au visage dYvonne; lespoir brillait dans ses yeux fix?s sur ceux de son interlocuteur. Le sous-officier sourit:

Tout ira bien. ?coute. Nos parents sopposent ? notre mariage.

? notre mariage, redit-elle dun ton moqueur, tandis que le rose de ses joues devenait plus vif.

Oui; nous fuyons ces parents sans entrailles. Nous comptons nous marier en Angleterre, faire l?galiser cette union au consulat, et revenir en France. En priant bien le patron je suis s?r quil nous conduira ? la c?te anglaise!

Eh bien, dit Claude, tentez la d?marche.

De nouveau, Yvonne parut surprise. Le Marsouin seffa?ait devant Marcel. Avec son ent?tement de femme elle se cramponnait ? lid?e pr?con?ue. Elle avait d?cid? que B?rard, brun, aux traits ?nergiques, devait avoir linitiative; et il sen remettait ? son ami.

Le jeune homme r?pondit:

Non, pas maintenant.

Tu h?sites?

Jattends seulement que nous ayons atteint la haute mer.

La c?te fran?aise apparaissait encore nettement, mais elle rapetissait ? vue d?il, senfon?ant sous lhorizon de mer sans cesse ?largi. Bient?t les couleurs perdirent leur nettet?. La terre prit lapparence dune ligne violac?e, puis grise. Maintenant ce n?tait plus quun brouillard l?ger, flottant sur leau verte. Quelques encablures encore et les fugitifs eurent lillusion d?tre seuls, sous limmense cloche nuageuse du ciel pos?e sur le plateau mouvant de lOc?an. Alors, Dalvan se leva et rejoignit le patron Malt?t.

Autour d?taples une v?ritable chasse ? lhomme ?tait organis?e. Gendarmes, agents de police battaient les environs avec ardeur, excit?s par lapp?t dune prime de mille francs, promise par Canet?gne ? qui arr?terait les voleurs ?vad?s.

Les vagabonds, les roulants ont conserv? le souvenir de cette journ?e. Tous ceux dont les papiers n?taient pas suffisamment en r?gle, furent arr?t?s; la prison se trouva trop petite pour les recevoir tous. On occupa militairement la maison de ville et l?cole transform?es en lieux de d?tention.

Cent onze malheureux furent log?s aux frais de l?tat; mais ceux qui causaient tout ce remue-m?nage demeuraient introuvables. LAvignonnais ?cumait. Vers le soir, ny pouvant plus tenir, il sortit d?taples et courut sur les routes comme un renard en chasse. Il allait, dans la nuit, flairant le vent, prof?rant de sourdes menaces.

Tout ? coup le terrain manqua sous ses pas. Une tranch?e coupait la route jusquau milieu de la chauss?e. Le n?gociant ne lavait pas remarqu?e, et il avait roul? au fond du trou. Pour comble de malheur, de leau provenant dinfiltrations remplissait la cavit?.

Tremp?, boulevers?, le commissionnaire avala quelques gorg?es du liquide boueux, r?ussit ? se redresser et, les v?tements coll?s au corps, couvert de glaise jaun?tre, il parvint ? remonter sur la route.

Rentrer ? ?taples pour changer dhabits ?tait sa pens?e. Afin d?viter la fluxion de poitrine, il prit le pas gymnastique. Des pas lourds donn?rent derri?re lui sur le rev?tement du chemin. Des voix imp?rieuses lui cri?rent:

Arr?tez!

Peu brave par nature, d?moralis? dailleurs par son accident, Canet?gne saffola. Il crut ?tre poursuivi par des brigands. Ses jarrets se d?tendirent ainsi que des ressorts, et une course folle, vertigineuse, commen?a.

Les cris continuaient en arri?re, le cinglant comme des coups de cravache. Il bondissait; son c?ur faisait dans sa poitrine de brutales embard?es; lair sengouffrait dans ses poumons avec des sifflements. Son sang affluait ? la t?te, ses tempes palpitaient, et dans le grossissement de l?pouvante, les poursuivants lui paraissaient approcher dans un roulement de tonnerre. Les premi?res maisons de la ville se montraient. Le n?gociant se crut sauv?, mais une ombre se dressa brusquement au milieu de la voie.

Halte-l?!

? cette vue, Canet?gne sarr?ta net, la respiration lui manqua, ses jambes pli?rent et il sabattit ? terre sans connaissance.

Quand il revint ? lui, il saper?ut quil ?tait couch? sur le dos, dans une pi?ce basse quun rayon de lune ?clairait vaguement. En suivant la tra?n?e lumineuse, il se rendit compte quelle p?n?trait par une fen?tre garnie de barreaux. Il se passa la main sur le front, et comme il est dusage au sortir dun ?vanouissement.

O? suis-je? b?gaya-t-il.

Des ricanements lui r?pondirent. Dans tous les coins de la chambre des ombres sagit?rent.

Quest-ce que cest que ?a?

?a, mon vieux, fit une voix rauque, cest le clou. Quand on na pas de papiers, l?tat vous offre lhospitalit?.

Comment! je suis en prison?

Comme nous. Apr?s ?a, si ?a ne convient pas ? monsieur, il na qu? parler, on lui retiendra un appartement ? lh?tel.

Un ?clat de rire ponctua la plaisanterie. LAvignonnais se demanda sil ne r?vait pas.

Laventure ?tait simple. Deux gendarmes, revenant sur la route, avaient remarqu? son allure d?sordonn?e. En le voyant dispara?tre dans la tranch?e, ils avaient pens? quil cherchait ? se cacher, s?taient pr?cipit?s, lavaient poursuivi et arr?t?, gr?ce ? un coll?gue embusqu? aux abords de la ville. Aucun navait reconnu dans cet homme souill? de gl?be, aux cheveux tremp?s de sueur, le notable ? la prime de cinquante louis, et, fid?les ? leur consigne, ils avaient transport? leur prise dans une des salles de l?cole, occup?e d?j? par plusieurs autres habitants.

En prison, reprit le n?gociant, mais cest de la folie.

Chancelant, il se leva, gagna la porte quil frappa ? coups redoubl?s. Un agent se montra aussit?t.

Monsieur, s?cria lAvignonnais, mon arrestation est le r?sultat dune erreur.

Cest pour me conter cela que vous me d?rangez, grommela le gardien moiti? f?ch?, moiti? railleur.

Sans doute, je suis monsieur Canet?gne.

Vraiment?

? preuve que je dois payer une prime de mille francs ? celui qui ram?nera

Lagent eut un large rire.

Vous expliquerez cela au commissaire, demain matin.

Mais

Et surtout restez tranquille. Cest un conseil que je vous donne. La porte se referma au nez du commer?ant ahuri.

Il neut pas le loisir de se plaindre. Une main sappuya lourdement sur son ?paule. Il se retourna. Devant lui, ses compagnons de captivit? ?taient debout.

Tu viens daffirmer que tu es Canet?gne, gronda le premier; que tu as promis une prime ? la rousse, est-ce vrai?

Parfaitement.

Alors, cest ? cause de toi que lon nous a ramass?s?

Le danger de sa confidence p?n?tra lAvignonnais.

Je vais vous expliquer

Pas besoin, cest compris. Ah! tu tracasses le pauvre monde, tu couvres dor les gendarmes. Tu es seul maintenant, nous allons voir si tu d?chantes.

Et prenant la position du boxeur, lhomme ajouta:

Gare-toi. Je toffre le duel des zigs, ? un pas, autant de coups de poing que lon veut. Y es-tu?

Mais, monsieur, g?mit le n?gociant terrifi?.

Monsieur! as-tu fini. Je te dispense de mettre des gants.

La main du vagabond savan?ait mena?ante. Canet?gne se recula et, dune voix ?trangl?e par l?motion, cria: