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Le sergent Simplet

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Marcel avait laiss? parler lAm?ricaine. Il raconta alors son voyage, les angoisses ?prouv?es et conclut en r?p?tant la conversation de Canet?gne et dYvonne sur le tillac du V?loce; conversation ? laquelle il avait assist? invisible, accroch? aux bosses des bou?es.

Alors, fit Claude, Antonin est en Afrique? Il descend du Nord vers le Congo?

Oui.

Allons donc au Congo. L?-bas, les seuls chemins praticables sont les cours deau, nous sommes donc certains de le rencontrer.

Eh bien, s?cri?rent tous les assistants dune seule voix, partons pour le Continent Noir.

Chez ces d?vou?s, aucune h?sitation. Oublieux des dangers pass?s, ils allaient courir au devant de p?rils nouveaux. Et comme Yvonne voulait remercier ses fid?les d?fenseurs, Diana lui coupa la parole.

Non, pas de merci. Cela mamuse ?norm?ment.

Elle tendit la main ? Claude et se rapprochant de Mlle Ribor:

Gr?ce ? vous jai trouv? le bonheur, je serais ingrate de ne pas travailler au v?tre. ? propos, joubliais de vous dire: Le Fortune, compl?tement r?par?, est en route pour Colon. Nous lattendrons, mais nous utiliserons nos loisirs en cherchant un bateau, solide et de faible tonnage, pour remonter le fleuve Congo.

Et afin de lemp?cher dexprimer sa reconnaissance, elle se lan?a dans une v?ritable conf?rence sur les qualit?s n?cessaires ? lembarcation.

XXXVI. DANS LE BAGHIRMI

Eh bien! Monsieur lExplorateur, avez-vous trouv? le moyen de fausser compagnie ? nos ge?liers?

H?las non! Monsieur Simplet. Mais vous-m?me?

Pas davantage. Pourtant quand on sennuie dans un endroit, cest simple comme bonjour, il faut le quitter.

Il le faudrait doublement. Car sans cela, la mission Allemande, partie du Cameroun, arrivera avant moi ? Masena, capitale du sultan du Baghirmi. Si elle signe un trait? avec lui, la France africaine est coup?e en deux. La rive orientale du lac Tchad occup?e par lAllemagne, le Gabon, lOubanghi sont s?par?s ? jamais du Soudan, du S?n?gal, du Dahomey et des territoires Alg?rien et Tunisien!

Saperlotte de sapristi!

Ces r?pliques s?changeaient au milieu dune vaste cour entour?e dun mur ?pais et haut. Derri?re les causeurs Marcel Dalvan et un jeune homme brun, ? la t?te ?nergique s?levaient des constructions ?tranges, aux ouvertures rares, aux portes en quadrilat?re plus large du seuil que de la vo?te, offrant en un mot une ressemblance lointaine avec les monuments ?gyptiens. La demeure tenait ? la fois du fort et de la communaut? religieuse. Les paroles des causeurs prouvent quils la consid?raient comme une prison. Cen ?tait une en effet.

Dalvan et ses amis, partis de Colon, avaient atteint lembouchure du Congo, ? laide dune chaloupe d?montable, ils avaient remont? le cours du fleuve. Au passage, ils avaient salu? Brazzaville, fond?e par linfatigable et pacifique conqu?rant de limmense territoire d?nomm? Congo Fran?ais. Un peu plus loin, sur la rive gauche du fleuve, Stanleypool s?tait montr?, puis les postes de Galois, dIbahu, de Bouza, de Mongo, Molombi, Saint-Louis.

L? lembarcation avait cess? de troubler les eaux du Congo, pour glisser ? la surface de celles de lOubanghi.

Voyage f?erique, peu fatigant en somme, entre les rives couvertes de for?ts de caoutchoucs, d?b?niers, de c?dres rouges, de dattiers, davocatiers ou arbres ? beurre, de jacquiers ou arbres ? pain. Parfois on rencontrait des espaces cultiv?s plant?s de manioc, de bananiers, et puis la for?t se montrait de nouveau.

Tant que le canot fendit le courant du Congo, aucun incident f?cheux ne se produisit. Claude, Marcel, William Sagger chassaient lhippopotame, le crocodile. Ils tu?rent m?me un carnassier particulier au Gabon, le Potamogal ? la t?te de belette plant?e sur un corps de loutre termin? par une queue de castor. Miss Pretty, Yvonne et Sourimari applaudissaient aux coups heureux. Mais une fois que lembarcation fut engag?e sur lOubanghi, la maorie devint grave. Ses yeux inquiets fouillaient les rives.

Quas-tu donc? lui demanda Sagger, qui prenait plaisir ? causer avec elle.

Jai peur, r?pliqua-t-elle.

Peur! et de quoi?

Je flaire lennemi.

? toutes les questions, elle fit la m?me r?ponse. De quel ennemi sagissait-il? Elle lignorait, mais elle ?tait certaine quil ?tait proche. Telle ?tait sa conviction que les voyageuses furent ? leur tour gagn?es par une crainte vague. Elles exig?rent que lon t?nt compte de son instinct sauvage, et ? la nuit, la chaloupe, au lieu datterrir comme auparavant, jeta d?sormais lancre ? distance de la rive.

Plusieurs fois cette man?uvre avait ?t? r?p?t?e. Rien navait confirm? les craintes de Sourimari. Mais vers la fin du huiti?me jour linqui?tude de la polyn?sienne saccentua:

Cest ?trange, dit-elle. Ici le fracas de leau me trouble. Si j?tais dans mon pays jaffirmerais que lennemi nous suit le long du rivage, sous le fourr?.

Encore lennemi, plaisanta Sagger.

Ne ris pas. Il y a beaucoup dhommes. Ils se savent forts et n?gligent les pr?cautions des faibles. Ils brisent les branches sur leur passage. Cest la for?t qui mavertit.

Tous pr?t?rent loreille, mais ils nentendirent rien. Les sens des blancs sont loin davoir la d?licatesse de ceux des autres races humaines.

Ils se sont rapproch?s, continua la jeune fille. Avant, ils ?taient plus loin dans les terres. Lattaque aura lieu bient?t.

Lorsque lembarcation sarr?ta ? la nuit, la maorie vint prendre place ? c?t? de Sagger, de fa?on ? se trouver entre lui et la rive.

Et comme William protestait, ? cause du danger auquel elle sexposait:

Ma vie tappartient. Laisse-moi la risquer pour toi. Si la fl?che qui test destin?e me frappe, Sourimari fermera les yeux avec bonheur. Elle sera fi?re daller retrouver les anc?tres au pays lointain que gardent les bleus toupapahous.

Le g?ographe haussa les ?paules, et pour changer les id?es assombries de ses compagnons, il se mit ? leur conter les explorations fran?aises ? travers le continent noir.

Il ?voquait les noms h?ro?ques de Paul de Chaillu, Braouzec, Serval, du docteur Griffon du Bellay, Genoyer, Ayni?s, Lastours, Marche, de Compi?gne, de Savorgnan de Brazza et de ses hardis compagnons, Ballay, Dibowski, Maistre, CrampeL qui tous concoururent ? la reconnaissance du Congo, du Gabon, de lOubanghi. Puis il parla du capitaine Trivier, parti du Gabon pour la c?te de Mozambique, du lieutenant Mizon qui remonta le Niger jusqu? Lokodja, gagna Yola, capitale de lAdamaoua, et redescendant vers le sud, limita lInterland du Cameroun allemand, afin douvrir ? notre colonie congolaise une voie dexpansion vers le nord. Et de lexp?dition Marchand, du Gabon ? la mer Rouge, qui nous a donn?, ? nous Fran?ais, des provinces dune superficie ?gale ? trois fois celle de la France, dont lune, le Ouadai, contient dimmenses gisements dor.

Sa m?moire imperturbable lui permettait de citer des dates, de rappeler des menus faits, et ses auditeurs oubliaient les pr?dictions de la maorie. Soudain des sifflements pass?rent dans lair. Sourimari se leva toute droite, et montrant son bras travers? dune fl?che, pronon?a ce seul mot:

Lennemi!

L?nergie de sa race ?tait en elle. Sa voix restait calme, et la douleur ne lui arrachait aucune plainte. En un instant, tous les hommes saut?rent sur leurs armes. Mais le rivage demeura d?sert. Nulle forme humaine ne se montra entre les grands arbres.

Longtemps on resta sur le qui-vive, attendant une seconde attaque qui ne se produisit pas. Fatigu?s, les voyageurs sendormirent sous la protection de deux marins, sentinelles vigilantes charg?es de veiller pour tous. Seule, la maorie semblait enchant?e; William avait voulu la panser lui-m?me. Lhonn?te g?ographe ?prouvait une reconnaissance ?mue pour la fr?le cr?ature qui, ainsi quelle lavait promis, s?tait faite son bouclier vivant. Les jours suivants, des ?lots encombr?rent le cours de la rivi?re. Lembarcation filait sur le lacis de canaux ainsi form?; on ?vitait de se rapprocher des rives, car lennemi continuait sa poursuite. De temps ? autre, un coup de feu retentissait soudain, un projectile tombait pr?s du canot, faisant rejaillir leau. Mais les tireurs ne paraissaient point.

Sans cesse harcel?s par leurs myst?rieux adversaires, les voyageurs avan?aient toujours. Ils atteignirent les rapides de Longo, o? la navigation cesse d?tre possible. Maintenant il fallait se lancer ? travers la brousse, en suivant les traces de la mission Crampel, massacr?e par les noirs. Personne nh?sita. Dans un village, Marcel et ses amis achet?rent des b?tes de somme, chevaux et mulets, et la marche vers le lac Tchad commen?a.

P?nible est la route de terre. Le soleil ardent, les ?manations pestilentielles des marais, les insectes, les reptiles, les fauves semblent sallier aux populations f?tichistes et sanguinaires pour arr?ter lexplorateur audacieux. Chose ?trange, les ennemis qui avaient attaqu? le canot semblaient s?tre dispers?s. La petite caravane ne rencontrait pas de s?rieux obstacles. Vers la fin de juin, elle arriva sur les bords du Chari, rivi?re importante quoique souvent ? sec, qui finit dans le lac Tchad.

L?, elle rencontra trois hommes, le capitaine Fernet et deux laptots s?n?galais, qui avaient suivi le m?me chemin quelle et cherchaient ? atteindre au plus vite la ville de Masena, capitale du Baghirmi, afin de traiter avec le sultan et demp?cher ainsi une mission allemande, en provenance du Cameroun, de couper en deux tron?ons lempire fran?ais dAfrique.

Ce nest pas sans un vif plaisir que des compatriotes se serrent la main au centre du continent noir. En quelques heures, le capitaine Fernet, Marcel, Claude et leurs compagnons furent amis. Puisque les deux troupes avaient le m?me objectif, il y aurait profit et satisfaction ? voyager ensemble.

Aux questions dYvonne, soucieuse de navoir trouv? aucun indice du passage de son fr?re Antonin, lexplorateur affirma que le jeune homme devait ?tre rest? dans le nord, car aucun blanc navait ?t? signal? dans les postes quil venait de franchir. Et fi?vreusement la jeune fille pressa la marche de la caravane.

La route ?tait toute trac?e; il suffisait de suivre le lit dess?ch? du Chari. Sur le fond sableux, les chevaux avan?aient facilement. Tous songeaient joyeusement que bient?t ils camperaient sur les rives du lac Tchad. Ils se figuraient, nul naurait pu dire pourquoi, que c?tait l? quils retrouveraient Antonin Ribor.

Mais tout ? coup, les fl?aux africains, qui jusque l? avaient ?pargn? les voyageurs, fondirent sur eux. Dabord, durant la travers?e des mar?cages de Toubouri, qui couvrent une ?tendue consid?rable de pays, des mouches ts?ts? se montr?rent.

Jolie bestiole que la ts?ts?, avec son corselet dor?, ses ailes vertes, mais terrible pour les b?tes de somme. Sa piq?re d?termine chez ces animaux une sorte de vertige qui se termine g?n?ralement par la mort.

Plusieurs chevaux p?rirent ainsi. Trois seulement surv?curent. Deux portaient Yvonne et Diana, le troisi?me ?tait charg? des bagages. Les compagnons des jeunes filles, bien qualourdis par la chaleur incessante, durent sarmer de courage et poursuivre la route ? pied.

Mais le d?sastre devait ?tre plus complet. Un matin une nu?e de fourmis ail?es, les quissondes, sabattit sur les pauvres quadrup?des encore vivants. Alors les voyageurs assist?rent ? un horrible spectacle. Longues de quatre centim?tres, arm?es de formidables mandibules, les quissondes pendaient par grappes sur le corps des chevaux. Affol?s, ceux-ci couraient, ruaient, hennissaient de rage et de douleur, jusquau moment o?, ?puis?s, ils tombaient ? terre ? demi-d?pec?s d?j?.

Les jeunes filles durent marcher d?sormais. Mais la fatigue les terrassait vite, on navan?ait plus que lentement. Enfin, apr?s deux semaines de souffrances inou?es, on p?n?tra dans la mission protestante de Bifara. Le capitaine Fernet, heureux de voir ses compatriotes en s?ret?, leur annon?a quil les quitterait le lendemain, les int?r?ts quil repr?sentait ne lui permettant pas de sattarder davantage.

Projet vain. Lorsquil voulut s?loigner de la mission, les pasteurs, parfaitement arm?s et escort?s dun bataillon de n?gres convertis fort bien disciplin?s, le pr?vinrent sans m?nagement quil ?tait prisonnier ainsi que ses compagnons. Il ne serait libre que le jour o? le d?tachement allemand du Cameroun aurait sign? un trait? de commerce avec le sultan du Baghirmi.

Depuis trois fois vingt-quatre heures durait la captivit? des europ?ens. Ainsi sexpliquent les paroles ?chang?es dans la cour de la mission entre Simplet et le capitaine Fernet.

Quand un endroit d?pla?t, avait dit le sous-officier, cest bien simple; il faut sen aller.

? ce moment deux hommes sortaient du b?timent principal. Lun grand, blond, germain de type et dallure; serr? malgr? la chaleur dans une longue redingote noire, dont les basques venaient battre ses chevilles; lautre, arabe de visage et de costume.

Mon fils, dit le premier dun ton onctueux, tu as raison. Il est bon de quitter un endroit qui ne pla?t plus. Mon d?sir est daccord avec le tien, et je te rendrai la libert? aussit?t quil me sera possible de le faire, sans aller ? lencontre des int?r?ts de la sainte Allemagne.

Bien oblig?, M. le pasteur Wercher.

Jai une proposition ? te soumettre, continua celui auquel le sous-officier avait donn? le titre de pasteur.

Proposez, je vous en prie.

Attends un instant. Jai fait prier ta s?ur de lait de nous joindre. Je parlerai devant elle.

Ah! murmura Marcel non sans surprise; mais le sourire reparut sur ses l?vres. Soit! seulement, je profiterai de ce retard pour protester contre latteinte port?e par vous ? notre libert?.

Le pasteur inclina lentement la t?te:

Cest ton droit, mon fils.

Mais vous navez pas celui de me retenir, de retenir le capitaine Fernet. ? son retour en France, il r?clamera justice, et le pays exigera quelle lui soit rendue pleine, enti?re.

Errare humanum est, susurra M. Wercher.

Du coup Dalvan bondit:

Comment! je me trompe.

Absolument, mon fils. Pour r?duire ? rien la r?clamation de celui quil te pla?t dappeler capitaine

Il ne me pla?t pas je dois lappeler ainsi.

Tu le dis.

Oseriez-vous mettre en doute la qualit? de M. Fernet?

La logique me le conseille.

La logique?

Sans doute, mon fils. Suis mon raisonnement. Un officier Fran?ais est un homme consid?r?, pour qui lhonneur est tout.

Eh bien?

Eh bien? Je r?pondrais ? qui maccuserait davoir retenu M. Fernet: Un v?ritable capitaine ne voyage pas avec Mlle Yvonne Ribor, arr?t?e en France comme voleuse, ni avec les malheureux qui lont aid?e ? s?vader!

Voleuse! rugit Simplet, mais il sapaisa soudain. Allons, je vois que M. Canet?gne a pass? par ici.

Juste ? point pour menlever tout remords.

Oh! cest un grand tueur de remords, lui.

Plaisante, pauvre brebis ?gar?e, plaisante cet homme qui, jou?, ridiculis? par toi, cherche pour toute vengeance ? assurer le bonheur de ta s?ur.

Le bonheur! jen fr?mis.

Tes yeux sont ferm?s ? la lumi?re, tes oreilles sourdes ? la v?rit?.

Ces paroles firent sourire le sous-officier:

Il me semble, M. le pasteur, que vos oreilles sont dans le m?me cas. Ne comptez-vous pas d?clarer que vous navez arr?t? le capitaine Fernet que parce que sa suite vous paraissait peu respectable?

Si, mais je ne vois pas.

La v?rit? l?-dedans? Moi non plus.

Tu maccuses de mensonge, pr?somptueux?

? ne vous rien cacher, oui.

Tu es encore dans lerreur. Le mensonge exprime une chose qui ne peut ?tre.

Justement.

Or moi, jaffirme au contraire une chose qui peut ?tre. Et d?s lors, il ny a plus mensonge, puisque la possibilit? de v?rit? existe.

Le jeune homme allait r?pondre. Le capitaine lui toucha le bras:

Ne discutez pas. Nous autres soldats ne sommes pas rompus aux joutes de la casuistique. Au surplus, voici venir Mlle Yvonne.

M. Wercher p?lit l?g?rement. Ses yeux bleus eurent un ?clair. ?videmment la r?flexion de lexplorateur lavait bless?. Mais il ne pronon?a pas une parole.

Mlle Ribor dailleurs arrivait aupr?s du groupe, et sadressant au pasteur:

Vous mavez fait appeler, monsieur?

En effet, mon enfant. Jai ? vous dire des nouvelles graves. Mais avant de commencer, permettez que je vous supplie de rentrer en vous m?me, de vous isoler des mauvais conseils afin de prendre le chemin trac? par le devoir, sans lequel il nest pas, sur terre, de bonheur vrai, point daffection durable, pas destime de soi-m?me.

Sapristi! murmura Simplet. Que de pr?ambules. Elle doit ?tre effroyable la proposition de cet Allemand!

M. Wercher reprit apr?s un silence:

Mon enfant. Je sais qu?gar?e par de funestes amis, vous cherchez un fr?re tendrement aim?, avec lespoir quil rompra une union s?rieuse, contre laquelle les r?veries l?g?res de ladolescence seules pourraient formuler une critique.

Yvonne avait frissonn?. Une rougeur ardente montait ? ses joues.

Celui-ci, poursuivit lAllemand en d?signant son compagnon, celui-ci est Ali-ben-Yusuf-Adjer, compagnon et ambassadeur de M. Canet?gne.

Ah! murmur?rent les Fran?ais avec un regard ? lArabe.

Avec sa troupe compos?e de guerriers renomm?s, il vous a suivis pas ? pas depuis votre arriv?e en Afrique. Ils ?taient les plus nombreux, les plus forts; ils auraient pu de vive force vous r?duire. Ils ne lont pas voulu. Cest ? ce signe que se reconnaissent les justes. Dulcis est eis misericordia!

Marcel intervint:

Vous vous ?garez, M. Wercher. Il sagit dArabes et non pas de latin.

Et sans faire attention au coup d?il foudroyant du teuton:

Que veulent les bandits au nom desquels vous parlez?

Ce fut ? Yvonne que linterpell? r?pondit:

Mon enfant, arrachez-vous aux suggestions fatales; fermez votre entendement aux avis lanc?s par les bouches qui soufflent le feu et la guerre. ?coutez la voix conciliatrice qui est en moi. Celui que les lois ont fait votre ?poux, celui auquel vous devez ob?issance a envoy? son serviteur vers vous. Ali-ben-Yusuf-Adjer vous dit ceci: Le seigneur Canet?gne fait savoir ? sa compagne, qu? trois jours de marche de la mission Bifara, il a rejoint Antonin Ribor.

Mon fr?re, s?cria Yvonne incapable de se contenir.

Oui, ton fr?re. Ton fr?re qui ne poss?de pas les papiers dont tu as leurr? le d?vouement de tes d?fenseurs. Ton fr?re qui tordonne de le rejoindre, afin quil te ram?ne en France au bras de l?poux que tu as librement choisi.

LAllemand se tut. Personne ne songeait ? r?pliquer. Tous ?taient ?cras?s par cette r?v?lation: Antonin na pas la preuve de linnocence dYvonne!

Eh bien? jeune fille. Est-tu pr?te ? suivre Ali?

La question parut rendre sa pr?sence desprit ? Simplet:

Elle ne le suivra pas, fit-il. Nous avons recul? devant la lutte, parce que nous esp?rions triompher autrement. Mais ? cette heure, h?siter serait folie et l?chet?.

Avant que le pasteur e?t pu deviner sa pens?e, il siffla deux fois, puis mettant son revolver ? la main:

Appelez vos soldats, monsieur Wercher; je viens davertir mes amis. Vous allez voir comment des Fran?ais courent ? lennemi.

D?j? ? lextr?mit? de la cour, Claude, Sagger, le capitaine Maulde et ses matelots se montraient, attir?s par le signal de Dalvan. M. Wercher secoua la t?te:

Il ny aura pas de sang vers? inutilement dans cette maison. Ali, retourne aupr?s de celui qui ta envoy?. Rapporte-lui ce que tu as vu.

LArabe sinclina et gagna la porte perc?e dans la muraille de la cour. Les indig?nes qui la gardaient le laiss?rent passer sur un signe du pasteur Quant il eut disparu, celui-ci se tourna vers Yvonne:

Il a ?t? fait selon votre bon plaisir, mon enfant. Puissiez-vous ne regretter jamais votre d?cision.

Et calme, redressant sa haute stature, il rentra dans les b?timents de la mission. Sans doute, il pensait avoir agi au mieux, car son visage exprimait le contentement de lui-m?me. ? son tour, miss Pretty vint se m?ler au groupe. Mise au courant de laventure, elle unit ses mal?dictions ? celles que Simplet grommelait ? ladresse de lAvignonnais.

Mais comme ils restaient l?, ?bauchant des projets d?vasion aussit?t reconnus inapplicables, une musique ?trange se fit entendre. Le bruit venait de lext?rieur de lenceinte. Des fl?tes aux sons criards, les r?sonnances aigu?s de la gaoupa, guitare indig?ne, se mariaient au bourdonnement monotone du babou, sorte de tambour form? dun tronc darbre creus? et garni ? ses extr?mit?s de peaux tendues.

Quest-ce donc? demanda Marcel.

Une r?jouissance quelconque, r?pondit Sagger. Peut-?tre un mariage.

Les hommes de garde ? la porte avaient pris les armes. Lun deux regardait par le battant entrouvert. Le guetteur fit un signe. Aussit?t deux n?gres se pr?cipit?rent, firent sauter cha?nes et verroux. Les vantaux massifs de la porte tourn?rent sur leurs gonds, livrant passage ? la plus bizarre procession qui se puisse imaginer.

En t?te des griots, musiciens et sorciers des tribus noires, v?tus de manteaux de plumes; le cou, les poignets, les chevilles surcharg?s de f?tiches, dents danimaux, coquillages, parcelles de bois, de cailloux. Avec un entrain diabolique, ils soufflaient dans leurs fl?tes, grattaient leurs guitares, frappaient leurs tambours, chacun selon un rythme diff?rent, faisant preuve dune ind?pendance musicale dont le r?sultat ?tait une cacophonie assourdissante.