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Le sergent Simplet

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Et apr?s un temps:

Sachez, ma ch?re femme vous ne vous figurez pas combien il mest doux de vous donner ce nom sachez donc que jai jou? vos amis par dessous la jambe. Vous men remercierez un jour, je suis tranquille. Antonin na jamais mis le pied sur le sol de Madagascar. La note des journaux avait ?t? r?dig?e par moi.

Par vous!

Mais oui, comme je vous le dis.

Oh! g?mit Yvonne, mais alors nos peines ?taient sans but, nous nous d?menions pour rien.

Pour rien, gouailla Canet?gne.

Cependant, reprit la jeune fille, au Tonkin?

Pas davantage.

Cet annamite qui nous a d?clar? lavoir accompagn??

Un brave gar?on, pay? par moi.

Elle se tordit les mains dans un acc?s de rage impuissante. Le commissionnaire murmura:

Pas besoin de vous d?soler. Ma femme retrouvera ce fr?re ador?, si elle consent ? m?couter avec calme.

Elle fit oui de la t?te, incapable de prononcer une parole. Son c?ur battait avec violence, ses yeux voyaient trouble. Instinctivement sa main se crispa sur une bosse agr?s qui maintient ? larri?re les bou?es de sauvetage. Elle ressentit une commotion. Il lui sembla que le cordage pendant ? lext?rieur du bastingage ?tait brusquement secou?. Surprise, elle se pencha vivement et retint avec effort un cri. Une forme noire suspendue ? la bosse se hissait lentement le long de la coque du steamer.

Yvonne regarda lAvignonnais. Celui-ci ne s?tait aper?u de rien. Sans doute, il pr?parait ses derni?res r?v?lations. Elle quitta sa place, et obligeant aussi son ennemi ? tourner le dos ? la poupe, elle questionna:

J?coute. Quavez-vous ? mapprendre?

Ceci. Antonin, mon beau-fr?re, est parti de Saint-Louis, au S?n?gal. Il a remont? le fleuve, a gagn? le Niger, puis Tombouctou.

Ah!

L?, les Touaregs lont captur?, d?pouill? de tout ce quil poss?dait

De tout, g?mit la jeune fille.

Oui, m?me dune certaine photographie que vous recherchiez, m?chante

Je suis perdue. C?tait la preuve de mon innocence

Je vous en ai fourni une autre en vous ?pousant. Il faudra vous en contenter. Derni?rement Antonin a pu s?chapper, fuir la tribu o? il vivait

Et tirant une lettre froiss?e de sa poche.

Voici quelques lignes qui sont arriv?es au magasin, ? Lyon, et que Mlle Doctrov?e, ob?issant ? un cablogramme que je lui ai envoy? de San Francisco, ma exp?di?es ? Cayenne.

Mlle Ribor saisit avidement le papier et ? la clart? dune allumette que M. Canet?gne fit galamment flamber, elle lut:

Bref, je leur ai ?chapp?. Je marche vers le lac Tchad et de l?, je descendrai vers le Gabon suivant litin?raire de nos explorateurs. Sans doute par cette voie, j?prouverai moins dhostilit? de la part des tribus

Il ny avait pas de doute. C?tait bien Antonin qui avait trac? ces mots. Mais le commencement et la fin de l?p?tre avaient ?t? d?chir?s; pourquoi? La jeune fille ouvrait la bouche pour interroger le n?gociant, quand ses yeux se port?rent ? larri?re.

Une silhouette dhomme enjambait le bastingage.

Plus que ses regards, son c?ur reconnut Simplet. C?tait lui, lui qui fid?le ? sa promesse, venait au milieu de loc?an au secours de sa s?ur de lait.

Eh bien? fit Canet?gne, que pensez-vous des nouvelles que je vous donne?

Elle eut peur en lentendant parler. Elle avait oubli? sa pr?sence. Sil apercevait Marcel, le sous-officier serait arr?t? par l?quipage, mis aux fers, r?duit ? limpuissance. Tendant ses nerfs, elle r?ussit ? sourire, et doucement:

Alors, vous me conduirez vers cette Afrique myst?rieuse o? mon fr?re souffre?

B? sans doute; si vous ?tes raisonnable.

Raisonnable, chuchota une voix ? loreille du n?gociant. Voil? un mot grave, monsieur Canet?gne, nous allons voir si vous pr?chez dexemple.

Et empoignant lAvignonnais par le cou, Marcel, car c?tait lui, appuya le canon de son revolver sur le front du coquin:

Si vous criez, je tire.

Hein? quoi? balbutia Canet?gne faisant de vains efforts pour se d?gager.

Immobile, ou je vous tue.

? cette recommandation, il cessa de sagiter, mais ses yeux ?carquill?s consid?raient Marcel avec ?pouvante. Do? sortait-il? Comment se trouvait-il l?? Le sous-officier lentra?nait vers larri?re. Il donnait des ordres ? Yvonne:

Petite s?ur. Prends un filin. Bien! Attache solidement les chevilles de ce bon M. Canet?gne. Parfait! Aux poignets maintenant. Tu as assez de corde? Fixe-lui les bras le long du corps. Notre homme est transform? en saucisson. ? pr?sent, mets-lui ton mouchoir en b?illon sur la bouche. Elle ob?issait sans savoir ? quoi tendait Dalvan. Canet?gne b?illonn? et ficel?, le sous-officier lamarra par le milieu du corps ? une des bosses et le descendit dans le canot, apr?s ce simple avertissement:

Si quelquun vient ? votre secours, je l?che tout.

Que fais-tu? demanda la jeune fille.

Je lemm?ne avec nous. Ici, il ne manquerait pas de nous poursuivre, le vapeur rattraperait notre bateau. Tandis quen nous imposant sa soci?t?, d?sagr?able jen conviens, nous navons rien ? craindre de semblable.

Cest vrai, cest simple

Il rit silencieusement:

Petite s?ur. Tu me prends mes mots.

Non, cest toi qui me les donnes.

Tout en parlant, il ramenait le cordage et attachait Yvonne quil descendit ? son tour dans la chaloupe. Pour lui il se laissa glisser le long de la bosse avec lagilit? dun singe, et rejoignit sa compagne et son prisonnier. Sans prendre le temps de respirer, il trancha lamarre qui reliait le canot au V?loce, et le steamer continua sa route, abandonnant en arri?re la fr?le embarcation qui, saisie par un courant, d?rivait lentement vers le sud.

Lun des bancs, arrach? de son alv?ole, fut dispos? ? larri?re en mani?re de godille, et le soldat essaya de gagner la terre.

Durant une heure il lutta vainement. Le courant entra?nait lesquif vers la pleine mer, avec une vitesse telle que Simplet ne r?ussit pas ? gagner un m?tre. Pour comble de malheur, la lune se voila de nuages. Un manteau opaque dobscurit? s?tendit sur les flots, cachant la terre, enlevant au rameur tout point de direction. Il ny avait plus qu? se croiser les bras. Aupr?s dYvonne, Dalvan sassit.

Tu es fatigu?, fit-elle.

Un peu.

Bah! repose-toi. Au jour nous aborderons.

Au jour, murmura-t-il avec tristesse. O? serons-nous?

Canet?gne, ?tendu au fond du canot et d?barrass? de son b?illon, supplia son vainqueur de le d?ficeler. Son v?u exauc?, il se glissa ? lavant et nen bougea plus. Toute la faconde du m?ridional s?tait ?vanouie. En se trouvant aux mains de son adversaire, entre ciel et eau, la voix de la couardise s?levait seule en lui. La peur tenait ses paupi?res ouvertes.

Pas plus que lui, Marcel ne dormait. Yvonne seule reposait, la t?te appuy?e sur l?paule de son fr?re de lait. Et lui, assombri, songeait que chaque minute les ?cartait de la terre, les entra?nait sans r?sistance possible vers un but inconnu. Longues furent les heures de la nuit. Le jour vint. Anxieusement Simplet scruta lhorizon. Plus aucune terre en vue.

Tiens, remarqua Yvonne en se r?veillant, on ne voit plus la c?te.

Canet?gne sursauta. Il promena un ?il hagard autour de lui:

Cest vrai, monsieur Dalvan, ramenez-nous ? terre. En pleine mer, dans une barque, je naime pas cela. Cest une mauvaise plaisanterie. Vite, mettez le cap sur le rivage, je prendrai laviron sil le faut.

Dalvan ne bougea pas. Mlle Ribor se pencha ? son oreille:

Accepte donc. Ce sera la vengeance de le voir ramer

Mais elle sarr?ta net. Il avait secou? la t?te avec d?couragement, et comme lAvignonnais r?p?tait:

T? je saisis laviron.

Inutile, r?pondit-il.

Inutile?

Oui. Nous sommes entra?n?s par un courant, et ? cette heure, je ne sais plus dans quelle direction est le continent.

Ses interlocuteurs furent suffoqu?s par cette r?v?lation. Canet?gne devint tr?s rouge, puis bl?me, puis vert

Entra?n?s par un courant!

Est-ce vrai? murmura Yvonne.

Trop vrai. Je men suis aper?u cette nuit. Emport?s vers la haute mer, nous navons quun espoir: ?tre rencontr?s par un navire.

P?ca?re! cest exact, exclama le commissionnaire. Un navire. Eh! il y en a beaucoup dans ces parages. Surtout des navires fran?ais.

Il riait, pensant que sur un steamer ? la flamme tricolore il reprendrait lavantage. Il redevint grave en voyant Marcel se lever, les poings ferm?s.

Souhaitez, monsieur Canet?gne, que nous ne soyons pas recueillis par un vaisseau fran?ais.

Pourquoi cela?

Parce que je ne vous permettrai pas de monter ? bord.

Vous ne permettrez pas?

Non, monsieur. Regardez ? la surface de leau, que voyez-vous?

De grands poissons noirs-gris.

Ce sont des requins.

Des requins? Sapristi, mais cest f?roce!

Certes. Pensez-vous que lhomme qui tomberait ? la mer pourrait songer ? gagner un navire?

Brrr! vous me faites fr?mir avec vos suppositions.

Fr?missement salutaire, monsieur Canet?gne. Eh bien, si vous voyez les trois couleurs, fr?missez encore plus. Car alors vous ?tes certain de faire le plongeon.

Le commissionnaire poussa une exclamation d?sol?e:

Mais ce serait un crime!

Non, une expiation.

Cela ne se fait pas. Cest de la sauvagerie. Je proteste.

? votre aise.

Le ton du sous-officier ?tait si r?solu que lAvignonnais murmura:

Que voulez-vous que je fasse?

Simplet haussa les ?paules.

Il est trop tard. Il ne fallait pas vous jeter en travers de notre route. Vous me proposeriez d?crire le r?cit de vos infamies que je r?pondrais: Non, monsieur Canet?gne, jaime mieux les requins.

Voyons, mon ami, supplia le mis?rable ?perdu.

Je ne suis pas votre ami.

Soit je reconnais quen effet Mais enfin, vous ?tes intelligent. Les affaires sont les affaires Une petite transaction.

Taisez-vous! Yvonne, votre victime doit recouvrer la libert?. Il faut que vous disparaissiez, ou que vous preniez, sur les bancs de la Cour dassises, la place que vous lui destiniez.

R?fl?chissez, ma signature

Un nouveau ch?que, nest-ce pas.

LAvignonnais ne trouva rien ? r?pliquer. Le soldat avait raison. Sa signature non plus que sa parole, noffrait aucune garantie. Donc si un navire fran?ais apparaissait, il ?tait irr?m?diablement condamn?. Les dents claquant deffroi, il regardait de c?t? les squales qui tournaient autour de lembarcation. Une sueur froide ruisselait sur son ?piderme, ? la pens?e que lestomac de ces monstres pouvait ?tre sa derni?re demeure, et il suppliait les divinit?s des mers, d?carter de la voie du canot tout steamer de France. Du reste, Neptune et Th?tis sembl?rent lexaucer. La journ?e s?coula sans que la moindre voile, la plus minuscule fum?e rompissent la monotonie du paysage.

Un soleil de feu versait impitoyablement ses rayons ardents sur les malheureux, faisant bouillir leur sang, dess?chant leurs l?vres. La soif commen?ait ? les tourmenter.

? diverses reprises, Yvonne essaya de tromper sa souffrance en portant ? sa bouche une gorg?e deau de mer quelle rejetait ensuite. Mais le rem?de ?tait pire que le mal. Un instant rafra?chie, elle se sentait plus alt?r?e ensuite. La salure du liquide augmentait sa peine.

La nuit mit un terme ? cette situation; mais il restait aux voyageurs une lassitude profonde. La t?te lourde, la langue gonfl?e par la soif, lestomac vide, ils demeuraient sans mouvement dans le canot, fatalement entra?n? vers le Sud-Est. Ils ne dormaient pas. Mais une vague torpeur les engourdissait, brisant leur ?nergie. Les yeux grands ouverts dans le noir, ils commen?aient ce r?ve douloureux de ceux que la soif conduit ? la mort.

Vers le matin, Yvonne se prit ? g?mir. Le son de sa voix tira Marcel de sa somnolence. Il sapprocha delle. Il la vit tr?s rouge, l?il parsem? de filaments sanguinolents:

Jai soif, dit-elle, soif. ? boire.

Le c?ur du soldat se prit ? battre avec violence. ?tait-ce lagonie qui commen?ait d?j?. Et ne pouvoir rien faire!

? boire, dit-elle encore.

Attends, petite s?ur, je vais te donner ce que tu demandes.

Il tira son couteau, retroussa sa manche et il se pr?parait ? se percer une veine quand Mlle Ribor retint sa main.

Que fais-tu?

Je suis plus fort que toi; je voulais te donner un peu de mon sang.

Non, supplia-t-elle, non, pas cela. Voyons nous navons pas de vivres, rien, mais ton revolver est charg?. Essaye de tirer lun des requins qui nous guettent.

Du doigt elle montrait les squales qui r?tr?cissaient leur cercle autour du canot.

Allons, dit-elle, essaie.

Il secoua la t?te:

Je ne puis pas, petite s?ur.

Tu ne peux, et pourquoi?

Parce que la poudre est mouill?e, les cartouches hors de service. Quand je me suis mis ? leau pour atteindre le V?loce, je nai pas song? ? prot?ger larme

Un rugissement de Canet?gne linterrompit:

Mais alors, ? bord, votre revolver ?tait inoffensif?

?videmment.

Et je me suis tu, alors que dun cri, je pouvais appeler mon ?quipage. T? je suis oun potoflau!

Le d?sespoir comique de lAvignonnais ne r?ussit pas ? d?rider les jeunes gens. L?pret? de la situation les tenait tout entiers.

P?ca?re! continuait le n?gociant, et par ma faute, jai faim, jai soif. Non, cest ? se casser la t?te contre le bordage.

Il se d?menait ? ce point quil glissa de la banquette et tomba sur les cailloux d?pos?s l? par Dalvan, au moment o? il atteignait le V?loce. En grommelant il se releva:

Quoi encore? Des cailloux, mais cest linquisition, cest la torture. Il se tut soudain. Sous les premiers rayons du soleil, des paillettes brillantes se montraient sur le silex.

T?, murmura-t-il, mais cest de lor!

Il ramassa une pierre, puis une autre, puis une troisi?me:

Eh oui! ce sont des p?pites de toute beaut? Et celle-ci t?, du diamant!

Du diamant, r?p?ta Simplet, mais alors il y a l? une fortune.

Et repoussant lAvignonnais, il remit dans ses poches le tr?sor quil devait au hasard, La d?couverte causa une minute de joie aux jeunes gens, mais bient?t la soif les tortura de nouveau.

Vers le z?nith uniform?ment bleu, le soleil montait, embrasant latmosph?re. De br?lantes bu?es se formaient ? la surface des flots. Tremp?s de sueur, haletants, la cervelle bouillant dans leurs cr?nes surchauff?s, les passagers saffal?rent au fond de la chaloupe. Maintenant les requins venaient fr?ler le bordage, comme sils avaient conscience que le drame ?tait pr?s de sachever.

Tout le jour, les malheureux rest?rent ainsi, bris?s, an?antis, exhalant parfois une plainte. Puis ? lhorizon, le soleil disparut. Personne ne bougea. ?taient-ils d?j? morts? Non. La brise fra?che du soir ranima Marcel. Avec effort, il parvint ? sasseoir, et ses yeux err?rent autour de lui.

? lavant, Canet?gne ?tendu tout de son long, semblait dormir. ? larri?re, Yvonne conservait la m?me immobilit?. Dalvan voulut se rapprocher delle, mais ses jambes refus?rent de le porter. Dans la bouche, la gorge, lestomac, il ?prouvait dintol?rables douleurs. Il lui semblait que les muqueuses dess?ch?es se crevassaient. Pourtant il se raidit et r?ussit avec peine ? se tra?ner jusqu? sa s?ur de lait.

Celle-ci toute blanche, les yeux ouverts, ne parut pas sapercevoir de sa pr?sence. Un souffle p?nible s?chappait de ses l?vres gerc?es, accompagn? dune plainte faible, continue, effrayante comme un r?le.

Yvonne, s?cria le sous-officier, Yvonne!

Elle ne r?pondit pas, ne fit pas un mouvement. Il se pencha sur elle. Les narines de la pauvre enfant se pin?aient, une teinte bleu?tre se r?pandait sur son visage.

Mais elle va mourir, g?mit-il avec rage!

Et retrouvant une vigueur factice dans l?nergie de son d?sespoir, il se redressa. Dun regard de fou, il scruta lhorizon. La plaine liquide ?tait d?serte. Le canot, point perdu dans limmensit?, suivait toujours le courant, emportant vers la mort les passagers captifs en ses flancs.

Non, je veux quelle vive!

Ce cri eut une r?sonnance ?trange. Il ?tait sec, cass?, d?chirant. Marcel reprit son couteau, se piqua le bras, et de la blessure coula lentement un sang ?pais, presque noir, quil fit glisser entre les l?vres de la jeune fille.

Quelques minutes se pass?rent. Yvonne poussa un profond soupir. Ses paupi?res sabaiss?rent et elle murmura:

Cest bon, merci.

Ranim?e par le breuvage sanglant, inconsciente du genre de nourriture quelle venait dabsorber, elle sendormit.

Marcel la consid?rait avec tendresse. C?tait une part de sa vie quil avait donn?e pour conserver celle de sa compagne. Sa surexcitation tomba subitement. D?j? affaibli, la saign?e pratiqu?e avait ?puis? le reste de ses forces. Tout ce qui lentourait lui parut se mettre en danse; pris de vertige il chancela, chercha vainement ? lutter et saffaissa aux pieds de la jeune fille.

Un silence de mort planait sur loc?an, dont les longues lames se soulevaient paresseusement. Ainsi quun tombeau flottant, le canot ber?ait mollement son ?quipage agonisant.

La lune ?clairait la sc?ne de sa lumi?re blafarde. Rien ne remuait. Les lames succ?d?rent aux lames, les ?toiles p?lirent au ciel, et pour la troisi?me fois le soleil reparut ? lhorizon. Sous sa ti?de caresse, Yvonne ouvrit les yeux. Repos?e, elle se mit sur son s?ant, mais presque aussit?t elle poussa un cri deffroi. ? ses pieds gisait son fr?re de lait dont le bras, d?couvert par la manche relev?e, montrait une blessure autour de laquelle s?talait un caillot de sang.

Se baisser vers lui, lappeler, essayer de le soulever fut laffaire dune seconde. Mais Simplet demeura muet et son corps trop lourd, ?chappant aux mains d?biles de Mlle Ribor, retomba avec un bruit mat au fond de lembarcation.

Alors l?pouvante prit la pauvre enfant. Avec angoisse ses regards ?perdus parcoururent lhorizon. Tout ? coup ses yeux devinrent fixes. Sa main s?tendit vers un point imperceptible de lespace.

Un navire! Un navire! Simplet reviens ? toi! nous sommes sauv?s.

? ce cri, comme galvanis?s, Dalvan et Canet?gne se l?vent. Leurs faces livides interrogent avidement le lointain.

Yvonne ne sest pas tromp?e. Un steamer est l?-bas. Mais il est ? grande distance, verra-il le canot, coquille de noix roul?e par le flot? Anxieux, la poitrine contract?e, tous regardent. Le vaisseau approche. On distingue sa coque ?lanc?e, les volutes de fum?e que vomissent ses chemin?es. D?solation! Sa route croisera celle de la chaloupe, mais il ne passera pas assez pr?t pour la remarquer.

Alors, Simplet se d?pouille de sa vareuse blanche, il la fixe ? la godille improvis?e ? larri?re; il lagite en lair. Ses compagnons ?puisent leurs forces en cris, sans se rendre compte que du navire on ne peut les entendre.

Une heure se passe, une heure dangoisse effroyable, et le steamer stoppe. Il met une embarcation ? la mer. Les passagers sont sauv?s. Le Britannia, vapeur anglais de la ligne de Buenos-Ayres-Antilles-Liverpool, les prend ? bord et continue sa route vers la Dominique, sa premi?re escale.

Selon la version imagin?e par Simplet, on crut que les Fran?ais se faisaient remorquer par un cutter; que lamarre du canot s?tait bris?e ? la nuit, et quun courant marin avait entra?n? le fr?le esquif vers la haute mer. En trois jours, ils avaient parcouru quatre cent milles. Le 4 mars, tous d?barquaient ? la Dominique, et Canet?gne sempressait de quitter ses compagnons en formulant, ? part lui, les plus terribles menaces.

Yvonne et Simplet senquirent des moyens de rejoindre le port de Colon, o? leurs amis les attendaient d?j? sans doute. Ils apprirent quil nexiste aucune communication directe entre l?le anglaise et le continent. Il leur fallut gagner la Pointe-?-Pitre, chef-lieu de notre colonie de la Guadeloupe, et apr?s un rapide regard au volcan de la Soufri?re, aux plantations de cannes ? sucre o? se cache le serpent fer-de-lance ? la dent empoisonn?e, ils prirent passage sur un voilier qui, se glissant entre Marie-Galante et les ?les des Saintes, d?pendances de la Guadeloupe, longea les c?tes de la Dominique et transporta les voyageurs ? la Martinique. Le 9 mars, ils mettaient le pied sur les quais de Fort-de-France.

Ils y attendirent deux fois quarante-huit heures la venue dun transatlantique de la ligne du Havre-Colon, sur lequel ils prirent passage, et le 17, ? trois heures apr?s midi, ils tombaient dans les bras de Diana, de Claude, de Sagger qui, ? leur approche, s?taient pr?cipit?s sous le vestibule dIsthmuss h?tel. Sourimari elle-m?me parut joyeuse de les revoir, et elle porta ? plusieurs reprises la main dYvonne ? ses l?vres; ce qui lui valut de la part de Sagger une approbation, ? laquelle elle r?pondit:

Tes amis ? toi, Sourimari les aime.

Les premiers ?panchements pass?s, on causa.

Nous navons trouv? aucune trace de sir Antonin Ribor, d?clara miss Pretty. Nous avons parcouru les Antilles Fran?aises: la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Barth?lemy et Saint-Martin. Nous nous sommes rendus ? Terre-Neuve, nous informant dans les ?les Saint-Pierre et Miquelon, questionnant les p?cheurs. Nous avons m?me explor? le French Shore, cest-?-dire le rivage occidental de l?le de Terre-Neuve, attribu? aux p?cheurs de morue Fran?ais pour y recueillir la bo?te ou app?t de p?che. Nulle part, le fr?re de mon amie Yvonne na ?t? vu.