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Le sergent Simplet

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Alors vous pourriez mindiquer le chemin ? suivre pour arriver ? la rivi?re Tanute.

Le chemin, r?p?ta lhomme avec un gros rire, le chemin? Bien s?r, quoique pour des braves gens, cela ne puisse pas se nommer un chemin.

Enfin par o? dois-je me diriger?

Tenez, vous voyez l?-bas des maisons entour?es dun mur ? votre droite sur le plateau qui domine la ville?

Oui.

Cest le p?nitencier. Un peu plus loin, il y a dautres constructions: la briqueterie et les ?curies des travaux. Vous passerez entre les deux, et vous arriverez en face du bac qui fait la travers?e entre l?le de Cayenne et la terre ferme. Une fois l?, plus de route. Faudra marcher parall?lement ? la mer, en vous ?cartant autant que possible des pal?tuviers qui la bordent; car ces arbres l?, ?a pousse dans la vase, et dame, on sembourbe. La rivi?re Tanute est ? quatre kilom?tres.

Merci, mon ami, jy vais.

Et laissant le matelot, Marcel se mit en marche. Il longea lenceinte du p?nitencier, trouva le bac, traversa le canal qui isole Cayenne de la terre, et prit pied sur le continent. Le marin ne lavait pas tromp?.

Brusquement toute trace du travail des hommes disparaissait. En quittant les sentiers de l?le bien entretenus, le contraste ?tait frappant. Devant lui, Dalvan apercevait une plaine couverte de hautes herbes, que dominaient quelques arbustes. ? sa droite, des pal?tuviers au feuillage terne, dont la ligne sinueuse indiquait le trac? de la c?te. ? gauche, la muraille verte de la for?t vierge, qui s?tend du rivage ? la cordill?re des Andes. Il ?prouva un sentiment disolement, de tristesse, mais il le domina bient?t:

Mon chemin est tout trac?. Entre les pal?tuviers et la for?t, je ne risque pas de m?garer. Cest simple

Il sarr?ta au milieu de sa locution favorite pour murmurer:

Pauvre ch?re Yvonne!

Et il se mit en route. Tout alla bien dabord. Le sol rocheux, sur lequel germaient quelques herbes d?j? dess?ch?es, se pr?tait ? lallure impatiente du jeune homme, mais bient?t, la pierre disparut, faisant place ? une terre spongieuse, humide, couverte dune ?paisse v?g?tation herbac?e. Le sous-officier dut ralentir sa marche. ? chaque pas, il senlisait jusqu? la cheville et il lui fallait un vigoureux effort pour d?barrasser son pied de l?treinte de la gangue boueuse. Puis un marigot, ?tang bourbeux, lui barra le chemin.

? la surface de leau, des formes noires, rigides se montraient. Des alligators, avertis par le bruit de lapproche du voyageur, attendaient la proie possible. Ils d?crivaient des cercles, bruns dans leau jaun?tre, faisant claquer leurs formidables m?choires. Des roseaux s?levait une nu?e dinsectes dont le bourdonnement continu aga?ait Simplet, dautant plus que, plusieurs moustiques, plus avis?s ou plus affam?s que les autres, le piquaient d?j?.

Il dut battre en retraite et par un long d?tour contourner le marigot. Maintenant il suivait la lisi?re de la for?t, mais l? dautres dangers se montraient ? lui.

Tant?t une araign?e monstrueuse, au corps velu gros comme une noix de coco, suspendue ? son fil, oscillait en travers de la route, cherchant ? latteindre au passage.

Avec horreur, le sous-officier songeait que la piq?re de ces monstres est mortelle, et il pressait le pas, avide darriver au but de son voyage.

Plus loin, des bruissements ?tranges se produisaient dans les buissons et les corps cylindriques de serpents se montraient une seconde entre les branchages.

Durant cinq heures, Dalvan marcha ainsi, environn? par la mort, suivant l?nergique expression du po?te portugais. Enfin la rivi?re Tanute se montra. Dans la crique o? elle se jetait, le V?loce, affourch? sur ses ancres, se balan?ait mollement. Simplet eut un cri de joie. Il ?tait arriv?. La prison flottante de sa ch?re Yvonne ?tait sous ses yeux.

Du haut dune butte rocheuse, parsem?e de pierrailles, il regardait, accroupi derri?re de maigres buissons. La pente de l?l?vation venait mourir dans la vase, o? croissaient sur une profondeur de cent m?tres les lugubres pal?tuviers.

Le jour baissait. Bient?t, ? la nuit venue, le sous-officier gagnerait le rivage. En quelques brasses, il atteindrait le navire et alors Alors, un point dinterrogation se posait en son esprit. Que ferait-il? Emport? par le d?sir de rejoindre sa fianc?e, de larracher au monstre quune union frelat?e avait fait son mari, il ?tait parti sans plan arr?t?. Et maintenant il comprenait combien son entreprise ?tait hasardeuse, combien elle avait chance d?chouer.

Lombre s?paississait avec cette rapidit? particuli?re aux pays intertropicaux. D?j? la crique ?tait invisible, et Dalvan demeurait immobile, cherchant en vain lid?e heureuse qui le conduirait au succ?s.

Tout ? coup son attention fut appel?e par un cliquetis bizarre. Il leva la t?te. Le bruit continua. Il semblait venir du pied de lescarpement. C?tait comme un fourmillement dobjets m?talliques. Le son se renfor?ait. Quels ?tres le produisaient donc? Le bruit augmentait. Cela approchait. On eut dit que cela gravissait le flanc de l?minence.

Comme le voyageur inquiet se tenait loreille aux aguets, la lune, masqu?e jusque-l? par la cime des arbres de la for?t, se montra, inondant de sa lumi?re claire la butte et les alentours. ? vingt pas au-dessous de lui, le sous-officier aper?ut quelque chose de monstrueux et de terrible.

Une arm?e de crabes bleus montait ? lassaut du rocher. Ils ?taient l? par milliers, se pressant, se bousculant, enchev?trant leurs pattes pour atteindre plus t?t la proie, dont leur instinct leur avait annonc? la pr?sence.

Les cheveux de Marcel se h?riss?rent sur sa t?te. Il se souvenait des histoires de for?ats ?vad?s d?vor?s par les crabes. Il avait ri comme tout le monde ? ces r?cits, mais ? cette heure, devant cette l?gion de pinces ouvertes, de gueules avides, il comprenait la lutte impossible, d?sesp?r?e, la d?faite fatale de lhomme surpris par les redoutables crustac?s.

Puis le sourire revint ? ses l?vres.

Bien simple, murmura-il, je vais mettre le feu aux buissons.

Mais il sarr?ta soudain:

Le feu! Impossible. On lapercevrait du V?loce. Ce serait me trahir. Et pourtant, je ne puis me laisser d?vorer par ces b?tes immondes.

De nouveau il vint ? lextr?mit? du plateau. Les crabes s?taient rapproch?s de dix m?tres. Dans deux minutes, ils feraient irruption sur le sommet de l?minence.

Effrayant ?tait le tableau. Tout un c?t? de la butte ?tait couvert par le flot mouvant, et tout en bas, des vases livides, entre les racines des pal?tuviers, ?mergeaient dautres ennemis.

Marcel ?tait brave, et cependant, durant quelques secondes, il perdit la t?te. Le danger qui se pr?sentait ? lui n?tait pas de ceux auxquels on fait face. Il avait quelque chose de fantastique, de surnaturel. Le sous-officier avait limpression vague d?tre poursuivi par une b?te apocalyptique aux pattes innombrables, aux bouches insatiables.

F?brilement il marchait, les yeux hagards fix?s sur les premiers rangs des assi?geants. ? cet instant supr?me son pied heurta une pierre. Celle-ci, sans doute en ?quilibre instable, pivota sur elle-m?me et d?vala la pente ? droite de la colonne effroyable des crabes.

? surprise! Au lieu de continuer leur ascension en ligne droite, les crustac?s obliquent dans la direction du bruit.

Simplet les a vus. Il a compris. Un moyen de salut soffre ? lui. La bande affam?e s?tend entre lui et les pal?tuviers. Il lui faut la d?tourner de sa route. Et avec ardeur, il ramasse des pierres, les pr?cipite sur le flanc du coteau, toujours plus loin sur la droite, des assi?geants. Comme une arm?e disciplin?e, les crabes bleus font une conversion. Ils courent au son, laissant libre le chemin que doit suivre Dalvan.

Celui-ci ne perd pas de temps. En h?te, il emplit ses poches de cailloux. Qui sait! il aura peut-?tre dautres ennemis ? d?pister. Dans une course ?perdue, il descend l?minence. Les crabes reviennent vers lui, mais ils ont beau se h?ter, le jeune homme les distance. Il va, touchant ? peine le sol, et tout ? coup, la terre c?de sous ses pieds. Il enfonce jusquaux genoux dans la vase.

Bah! fait-il en riant, un bain de pieds, cest excellent.

? port?e de sa main se recourbe une racine de pal?tuvier, il la saisit, se hisse sur elle et respire. Pour lheure, il est en s?ret?. Le tronc des arbres singuliers qui lui donnent asile ne touche pas la vase. Il est support? par d?normes racines, recourb?es ainsi que les pattes dune araign?e g?ante et senchev?trant en arceaux au-dessus de leau.

Cest un pont improvis? par la nature. Avec pr?caution, Marcel sy hasarde. Il passe dune racine ? lautre; chancelant, se cramponnant aux branches. Sous ses pieds, la vase sagite, bouillonne. Des t?tes hideuses, trouent sa surface jaun?tre, les monstres n?s de lombre et de la pourriture grouillent, ils semblent indign?s de voir un homme dans leur repaire inviol?.

Et Simplet avance toujours, d?fendu contre les farouches habitants du sous-bois par la hauteur des racines. Il va. Le rideau darbres devient moins ?pais. Entre les tiges rousses des pal?tuviers, la mer appara?t sur laquelle la lune plaque des taches lumineuses. Un dernier effort! Le soldat atteint la premi?re rang?e darbres. Aucun obstacle narr?te plus sa vue. ? dix brasses de lui, le V?loce dessine sa silhouette sombre ? la surface des flots.

Le c?ur palpitant, il songe quYvonne est l?. Il a un irr?sistible d?sir de se laisser glisser dans leau et de gagner le navire, mais il songe encore que Canet?gne a sous ses ordres un ?quipage, et que lui, Simplet, est seul. Avant dagir, il lui faut trouver une id?e.

Il cherche, les yeux fix?s sur la mer. D?tranges visions troublent ses pens?es. Dans le clapotis des vagues, il croit voir passer des formes singuli?res. On dirait des triangles noirs qui vont, reviennent, d?crivent des circonf?rences. Quest cela? Ah! il comprend et il frissonne. Les requins pullulent dans les parages de la Guyane. Ce quil aper?oit, cest la nageoire dorsale des monstres, laileron comme disent les marins.

Un p?ril ?cart?, un autre surgit. Entre le navire, prison dYvonne, et lui, une troupe de squales fait sentinelle. Ils attendent une proie: b?te, chose ou homme.

Cette fois, une sueur froide perle aux tempes du sous-officier. Ce danger quil voit, il va devoir laffronter. Pour gagner le V?loce, il faut quil se mette ? la nage, quil fasse une trou?e au milieu des plus f?roces, des plus dangereux des h?tes de lOc?an. Cest vraiment trop tenter la mort.

Le temps vole. Simplet demeure immobile, les yeux fixes, hypnotis? par les circuits incessants de ces ailerons dont il ne peut d?tacher ses regards. Mais que se passe-t-il donc? ? quelque distance, une masse noire glisse lentement sur leau. Cest le canot du V?loce. Il a ramen? ? Cayenne les gardiens qui ont escort? Mlle Ribor jusqu? la rivi?re Tanute, et il rejoint son bord.

Marcel na pas le loisir de se demander do? vient lembarcation. Un nouvel incident appelle son attention. De la chemin?e du V?loce s?chappent des volutes de fum?e piqu?es d?tincelles. Plus de doute, le steamer attendait son canot. Il va lever lancre, emporter la prisonni?re vers une destination inconnue. ? jamais elle sera perdue pour le brave gar?on qui lui a d?vou? sa vie. Alors, il nh?site plus. Il va se jeter ? leau. Non, il sarr?te encore. Pourquoi?

Suis-je b?te, se dit-il. Je ny songeais pas. Cest pourtant simple. Les requins ne sont pas plus malins que les crabes.

En h?te, tout en ?vitant de faire du bruit, il coupe quelques branches de grosseur moyenne, les r?unit en un fagot. Comme il finit, le canot accoste. Les marins qui le conduisent, montent ? bord, laissant lembarcation ? la remorque. Des tourbillons de fum?e noire senvolent de la chemin?e du navire. Il va s?loigner. Alors Simplet arm? de son fagot, quitte son observatoire et se laisse couler dans la mer.

Il nage vigoureusement. Parfois sappuyant sur les branches quil entra?ne, il s?l?ve un moment au-dessus de leau. Il regarde autour de lui. Il est arriv? ? mi-chemin. Soudain les ailerons des requins se montrent. Eux aussi se dirigent vers le bruit que fait le nageur. La situation est terrible, mais Simplet ne change pas de visage. Il prend un des morceaux de bois et le jette ? quelque distance. Aussit?t les squales s?lancent vers lendroit o? leau a jailli sous la chute du projectile. Trois fois il r?p?te cette man?uvre et atteint le canot du V?loce. Avec peine il se hisse sur le bordage. Il est sauv?.

M?tin, savoue-t-il, il ?tait temps. Je ne sais pas si c?tait l?motion qui me paralysait, mais j?tais dun lourd. Je crois que, sans mon fagot, jaurais coul? ? pic.

Il retient avec peine une exclamation. Il a port? la main ? sa poche, et la raison de ce poids, qui le tirait vers le fond, lui est expliqu?e. Il est charg? des cailloux ramass?s sur le rocher pour d?pister les crabes bleus.

Un ? un il les retire, et les d?pose sans bruit dans le bateau. Un mouvement se produit. Il manque tomber. Avec peine il conserve l?quilibre. Le V?loce sest mis en marche et prolonge la c?te, entra?nant dans le remous de son h?lice, le canot qui porte le d?fenseur dYvonne.

XXXV.PERDUS EN MER

Yvonne, gard?e comme une criminelle par deux agents, avait ?t? conduite ? bord du V?loce. Enferm?e dans sa cabine par lordre du mis?rable quelle ne pouvait se r?soudre ? appeler son mari, elle s?tait assise sur sa couchette et ?tait rest?e dans une immobilit? d?sol?e.

O? ?tait Simplet? Que faisait-il? Parviendrait-il ? la rejoindre? Voil? ce que la pauvre enfant se demandait avec une ?pouvante sans cesse croissante. Car, sil ne r?ussissait pas, elle demeurerait la propri?t? de lAvignonnais, de ce fourbe auquel, de par les lois fran?aises, elle devait ob?issance.

Ob?issance! Le mot ?tait gros de cons?quences. Le c?ur de la jeune fille se brisait ? la pens?e que, pour la vie enti?re, elle ?tait indissolublement li?e ? ce gredin sans ?me et sans scrupules, qui, apr?s avoir ruin? le fr?re, d?sesp?rait la s?ur sans d?fense. Longtemps elle ressassa les m?mes pensers, puis le balancement du navire lui indiqua quil se remettait en marche.

Elle en ?prouva comme un d?chirement. Sil quittait les eaux de la Guyane, son dernier espoir s?vanouissait; comment Simplet retrouverait-il sa trace sur les vagues mobiles de loc?an.

Simplet, s?cria-t-elle en fondant en larmes, Simplet. Adieu!

Simplet, ce surnom ironique donn? ? son ami, alors quelle le m?connaissait, elle le redisait aujourdhui avec une tristesse profonde, un regret douloureux. En vain Simplet s?tait d?vou?; en vain il avait brav? la mort pour elle. Il ?tait vaincu par la ruse diabolique de Canet?gne. Et son voyage ?pique, sa fid?lit?, son attachement, ne lui laisseraient quune am?re d?sillusion. Le r?ve un instant caress? d?tre l?poux dYvonne r?habilit?e par lui, ne se r?aliserait jamais.

Elle porterait ainsi quun boulet le nom de Canet?gne, et Marcel vivrait seul, d?courag?, aigri, cherchant dans le ciel noir l?toile n?faste qui pr?sidait ? ses tourments. Elle frissonna en entendant ouvrir la porte de sa cabine. Sur le seuil Canet?gne se montra. ? sa vue, elle ne put retenir un cri de frayeur:

T?, ma ch?re femme, fit lAvignonnais, nayez point de crainte. Je vous ai enferm?e un peu pour vous soustraire aux moustiques guyanais, mais ? pr?sent, p?ca?re, vous ?tes libre.

Libre! redit-elle am?rement.

Certainement. ? preuve que si vous voulez faire un tour sur le pont

Elle secoua la t?te.

Non. Tant mieux. Je pr?f?re cela. Comme nous avons ? causer.

Tout en parlant, le n?gociant faisait mine de sasseoir ? c?t? de Mlle Ribor. Celle-ci se leva vivement.

Vous mavez dit que la promenade sur le pont mest permise.

Eh oui, donc!

Alors, nous causerons l?-haut, ou plut?t vous causerez, car moi, je nai rien ? vous dire.

Nous verrons bien, railla Canet?gne en seffa?ant pour laisser sortir la jeune fille.

Sur le pont, Yvonne se sentit plus ? laise. Il lui semblait que dans le grand enlacement de la brise marine, ? labri du ciel chamarr? d?toiles-soleils, elle avait moins ? redouter son ennemi. Et puis lespoir lui ?tait revenu. En regardant ? b?bord, elle apercevait la ligne noire de la c?te. Le V?loce ne gagnait donc pas la pleine mer. Marcel aurait ainsi plus de chances de la rejoindre.

Elle gagna larri?re du navire, oubliant que lAvignonnais la suivait. Mais il n?tait pas homme ? la laisser longtemps ? ses r?flexions.

L?, fit-il, je crois que nous sommes bien ici pour nous expliquer.

Elle tressaillit, brusquement ramen?e ? lhorreur de sa position.

Tout dabord, ma ch?re femme

Sur un mouvement dYvonne, le coquin reprit:

Ma ch?re femme, vous l?tes; que vous le vouliez ou non. Le plus sage serait den prendre votre parti.

Jamais! dit-elle nettement.

Bon! serments de fillette, on vous rendra raisonnable. O? est-il le bonheur sur la terre? Dans la fortune, h?! Vous serez riche, ma mie; car pour votre bien, je suis un homme pratique. En voulez-vous la d?monstration?

Elle eut un geste vague qui signifiait: cela mest indiff?rent. Le rus? n?gociant feignit de se m?prendre sur le sens de la r?ponse mim?e et toujours souriant:

Oui. Cest gentil. Donc vous ?tes venue ? Cayenne avec ce galopin qui croyait avoir raison de mon exp?rience. Quavez-vous vu? Quavez-vous fait? Rien. Moi, jy suis arriv? il y a huit jours ? peine, et jai jet? les bases dune superbe op?ration, sans risques aucun.

Il passa sa main dans son gilet, geste avantageux emprunt? ? Napol?on Ier et, baissant la voix:

Voil? la chose. En attendant que vous oubliiez vos petits r?ves de jeune fille, vous ?tes mon associ?e. Il faut donc que vous soyez inform?e de ce qui int?resse la communaut?. Quelles sont les richesses de la Guyane? Les bois d?b?nisterie et lor des placers. Les exploiter soi-m?me, cest se condamner ? des d?boires, des fatigues et des dangers sans nombre. Eh bien! moi malin, je nexploite pas.

Il respira. Le contentement de lui-m?me lessoufflait.

Jai sign? un trait? avec les n?gres Bonis, ces hardis bateliers qui senfoncent dans lint?rieur des terres en suivant le cours des rivi?res. Ils formeront des trains de bois, que le V?loce viendra attendre en des points d?sign?s, lorsquil nous aura d?pos?s dans le pays, o? je compte s?journer jusqu? ce que vous deveniez raisonnable.

Quel pays? ne put semp?cher de dire Yvonne.

Peuh! vous le verrez. Pour en revenir ? mes bois flott?s, je les prends ? la c?te presque sans frais, et je les vends ce que je veux. L?b?nisterie manque de mati?re premi?re. Ce nest pas tout. Jai embauch? quelques indiens Roucouyennes employ?s sur les placers. Ceux-ci garderont une portion des p?pites quils d?couvriront et les remettront, contre une somme d?risoire, ? un homme que jai install? ? Cayenne. Pour cent mille francs, jaurai bon an, mal an, quatre cent mille francs de p?pites, et cela sans frais dexploitation, ce qui tue les entreprises mini?res.

Il triomphait, incapable de comprendre la malhonn?tet? de ses proc?d?s. Il ne vit pas la moue de d?go?t par laquelle Mlle Ribor exprima sa pens?e. Mais comme elle se taisait, il la crut ?branl?e par r?mun?ration de ses fructueuses affaires, et il voulut la gagner tout ? fait.

Maintenant, poursuivit-il dun ton d?gag?, maintenant, vous ?tes assur?e davoir le n?cessaire; laissez-moi aborder la question de sentiment.

? quoi bon, commen?a-t-elle

? vous montrer que je ne suis pas si mauvais diable que daucuns ont essay? de vous le faire croire.

Les sourcils dYvonne se fronc?rent.

Daucuns r?p?ta-t-elle s?chement, ce sont mes amis, mes d?fenseurs que vous d?signez ainsi. Vous avez tort de les accuser. Je me suis fait une opinion toute seule, et si elle est mauvaise, ne vous en prenez qu? vous-m?me.

Le n?gociant continua de sourire:

Oui, oui, vous me gardez rancune, je sais, t?! et je comprends cela. Que voulez-vous? on se d?fend comme on le peut. Je ne voulais pas que vous retrouviez votre fr?re aujourdhui, je nai plus les m?mes raisons et

Vous savez o? est Antonin?

Mlle Ribor joignait les mains. ? la pens?e de revoir son fr?re, elle oubliait ? quelles terribles ?preuves lavait condamn?e lAvignonnais. Celui-ci se dandinait dun air satisfait de lui-m?me.

Faitement! je le sais.

Oh! parlez. Dites-moi o? il se tient, et je vous pardonnerai le mal que vous mavez fait.

Bon le mal ?a nest pas du mal, puisque c?tait pour votre bien.

Mais Antonin?

Un peu de patience donc. Vous le reverrez.

Quand?

D?s que vous serez devenue une femme d?vou?e.

Les joues dYvonne prirent des tons de cire.

Une femme d?vou?e, redit-elle avec d?sespoir.

Un instant lespoir de retrouver le cher absent avait lui. Folle qui avait cru ? la g?n?rosit? de Canet?gne. C?tait un march? quil lui proposait. Une terreur lenvahissait. Si elle refusait, quadviendrait-il du jeune voyageur?

Mais, continua le n?gociant ravi de son effet, comme vous ?tes en mon pouvoir, que loc?an vous isole de mes adversaires, rien ne soppose ? ce que je vous apprenne sous quel ciel respire mon ex-associ?. Du m?me coup, vous verrez que, pour lutter contre moi, il faut ?tre dune jolie force.