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Le sergent Simplet

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Quelques minutes se pass?rent. Le chant de mort s?teignit lentement. Un silence mena?ant succ?da. Dun mouvement brusque, le sacrificateur saisit la victime par les cheveux et la renversa en arri?re, la gorge tendue pour recevoir le coup mortel.

Elle eut un cri supr?me, ?pouvantable; r?le dagonisante, insulte aux dieux sauvages et sourds, qui la laissaient p?rir ainsi dans tout l?panouissement de la jeunesse, et ce fut tout. Le bras du pr?tre se leva, brandissant le couteau sacr?, recourb? en forme de croissant, mais il nacheva pas le geste commenc?. Un commandement ?nergique vibra dans lair, terrifiant les farouches Maoris.

Feu!

Des d?tonations s?ches cr?pit?rent, auxquelles r?pondirent des hurlements de douleur, et comme des fauves surpris par les chasseurs, les indig?nes senfuirent, laissant deux des leurs se tordant sur le sable.

Surpris, le pr?tre avait l?ch? sa victime, et celle-ci comprenant quun secours lui arrivait, s?tait laiss? glisser de lautel ? terre. Des yeux elle cherchait ses d?fenseurs, et tout ? coup elle bondit dans la direction o? une fum?e l?g?re, montant ? travers les branches, trahissait la cachette des protecteurs myst?rieux qui avaient d?confit ses ennemis.

Mais aussi prompt quelle, le sacrificateur avait abandonn? son pi?destal de coraux. Il la poursuivait avec rage, en fanatique pr?t ? donner sa vie, pour que son dieu sanguinaire ne f?t pas frustr? de la victime promise. Le gradin rocheux qui enceignait la clairi?re opposa son obstacle ? la fuite de la fillette. Le pr?tre latteignit, la jeta brutalement sur le sol. Il allait frapper lenfant de son redoutable couteau, quand William ny tenant plus, sauta du haut de lescarpement, et dune balle en plein front, ?tendit mort le f?roce personnage. Si vite quil eut tir? cependant, son adversaire avait eu le temps de lui entailler profond?ment le bras avec son poignard. Le sang coulait, mais le brave g?ographe nen avait cure. Il relevait la fillette meurtrie, la rassurant par de douces paroles. Mais elle lui saisit la main, la posa sur sa t?te en signe de soumission et dune voix musicale, chantante:

Tu as conserv? la vie de Sourimari. La vie de Sourimari tappartient.

Elle parle fran?ais, exclama Marcel, qui ? son tour avait saut? aupr?s de lAm?ricaine.

Oui, dit-elle. Jai ?t? ?lev?e ? Papeete, ? l?cole des Francs. Cest pour cela quici, ils mont choisie pour victime.

Puis la terreur reparaissant sur ses traits:

Emmenez-moi. Emmenez-moi vite. Ils vont revenir. Ils vous tueront tous.

Lavis avait du bon. Aussi tout en seffor?ant de calmer les transes de Sourimari, la petite troupe reprit le chemin de la c?te. On arriva sans encombre au Fancy, o? le capitaine Robarts ne fit aucune difficult? pour recevoir la maorie dont le passage lui fut dailleurs pay?. Une bonne action oblige celui qui laccomplit. Apr?s lavoir sauv?e, les voyageurs ne pouvaient abandonner Sourimari dans l?le, o? elle aurait ?t? s?rement reprise par ceux aux mains desquels ils lavaient arrach?e.

Ils avaient ainsi gagn? une compagne de plus, une petite amie disait William.

Le chargement du Fancy s?tait dailleurs compl?t? en leur absence. Ils apprirent avec joie que le brick allait enfin s?lancer vers le but de son voyage.

La travers?e eut lieu sans incident. Le 16 janvier seulement, William montra ? b?bord un ?lot escarp?.

Terre fran?aise, dit-il.

Et comme tous se r?criaient, il ajouta:

L?lot Clipperton, sentinelle avanc?e des possessions de la R?publique fran?aise dans loc?an Pacifique. Pays d?sert o? quelques rares navires viennent r?colter le guano, mais qui deviendrait une station importante, le jour o? listhme de Panama serait travers? par le canal interoc?anique.

Trente-six heures plus tard, le Fancy entrait dans le port de Panama. De rapides adieux au capitaine Robarts, et les amis dYvonne, suivis de Sourimari, saut?rent dans un train de la ligne dAspinvald. Le soir m?me ils atteignaient Colon, sur lAtlantique, et descendaient ? Isthmuss h?tel.

Sur le livre des voyageurs, Simplet put constater combien peu se d?placent les fran?ais. Le dernier compatriote avait paru ? lh?tel deux ann?es auparavant. Le petit sous-officier lut avec plaisir sa signature hardie:

Armand Lavar?de[5]5
Voir les Cinq Sous de Lavar?de. Jouvet et Cie, ?diteurs.


[]
.

Mais le temps n?tait pas aux r?flexions plus ou moins philosophiques. Il fallait marcher, marcher vite, car tous avaient le pressentiment que d?j? Canet?gne, leur implacable ennemi, courait sur leurs traces prot?g? par les lois fran?aises qui, une fois de plus, n?taient point au service de la justice.

Donc, le d?ner exp?di?, Marcel d?clara ? ses amis quil allait se mettre en qu?te dun navire ? destination de la Guyane et les invita ? faire route vers la Martinique, ainsi que lavait propos? nagu?re miss Pretty.

Moi, je taccompagne, interrompit Yvonne.

Toi, mais songe donc

Je songe que pr?s de toi, je suis rassur?e. Un malheur vient-il ? fondre sur nous, avec toi je naurai pas peur. Je me dirai: nous sommes dans lembarras, mais en sortir doit ?tre simple comme bonjour, Marcel va trouver le moyen. Tandis qu?loign?e de mon d?fenseur, je ne vivrais pas.

En vain Dalvan voulut combattre lid?e de la jeune fille; elle ne c?da point. Et comme Diana, apr?s un rapide regard ? Claude, la soutint, Simplet se trouva avoir tout le monde contre lui. Il consentit ? emmener sa s?ur de lait, tandis que B?rard, miss Pretty, Sagger et Sourimari visiteraient les Antilles et les ?tablissements fran?ais de Terre-Neuve.

Le 20, tous deux sembarquaient sur lEloa, vapeur guat?malt?que qui se rendait de Colon ? Bahia, avec de nombreuses escales dont lune ? Cayenne.

Sur le quai, Diana et ses compagnons, qui le soir m?me devaient quitter la ville, agitaient leurs mouchoirs en signe dadieu. Simplet et Yvonne, debout sur le pont, r?pondaient ? ces signaux affectueux. Ni les uns, ni les autres naper?urent dans la foule un homme au visage coutur?, grima?ant, dont les yeux dardaient des flammes.

Cet homme ?tait Canet?gne, recueilli, apr?s trois jours de captivit? ? Ouv?a, par une go?lette ? destination de la Nouvelle-Cal?donie (les m?chants ont de ces bonheurs). De Noum?a un courrier ? marche rapide avait transport? le commissionnaire ? San-Francisco, via Honolulu, et les chemins de fer des United-States et de la R?publique mexicaine, en correspondance avec un bateau du service circulaire de la mer des Antilles, avaient permis ? lodieux personnage datteindre Colon, ? point nomm? pour assister au d?part de Mlle Ribor.

De ma femme, disait-il.

Et il avait raison, de par le contrat en bonne et due forme ? lui d?livr? par ladministration dHano?. Il senquit, fit parler les domestiques de Isthmuss h?tel, et apprit ainsi que Marcel et sa s?ur de lait se rendaient ? Cayenne.

? Cayenne, grommela-t-il avec un hideux sourire. Le dr?le ne pouvait mieux choisir. Eh! Eh! une fois en r?sidence l?-bas, cest bien le diable sil se jette encore ? la traverse de mes projets.

XXXIV. AU PAYS DES FOR?ATS

Le voyage dura pr?s dun mois. LEloa faisait escale ? tout instant. Affr?t? pour le petit factage et le service local c?tier, il ?tait ? un transatlantique ce quest ? un express un train de marchandises. Colombie, Venezuela, Guyanes anglaise et hollandaise d?fil?rent sous les yeux des impatients voyageurs.

Enfin ils eurent connaissance de lembouchure du Maroni, qui limite au nord le territoire de la Guyane fran?aise. L?tablissement p?nitentiaire de Saint-Laurent leur apparut, puis un rideau ?pais de pal?tuviers, aux racines ?normes, poussant dans la mer m?me, leur cacha lint?rieur du pays.

Sur une mer dure, coup?e de courants rapides qui contrariaient sa marche, lEloa avan?ait lentement. Le 17 f?vrier, on eut connaissance des ?les du Salut, o? sont intern?s les d?port?s les plus dangereux et, vers le soir, le navire doubla le rocher de lEnfant Perdu, surmont? dun phare, et p?n?tra dans le port de Cayenne. Marcel et Yvonne se sentaient douloureusement impressionn?s ? lapproche de cette terre, o? la fi?vre jaune r?gne en ma?tresse, o? tant de braves soldats ont ?t? d?vor?s par le fl?au.

Une fois dans la ville, leur dit le capitaine, ne buvez que des eaux min?rales et vous vous porterez bien. Mais malheur ? vous, si vous vous d?salt?rez ? une source ou dans le courant dun ruisseau!

La recommandation ?tait n?cessaire. Des for?ts vierges de lint?rieur, les eaux s?coulent vers lOc?an, charriant les s?culaires pourritures dun sol que la main de lhomme na jamais d?frich?. Elles roulent aussi les paillettes dor des placers, comme si la nature pr?voyante avait voulu mettre le rem?de aupr?s du mal. Car cest le d?sir du m?tal pr?cieux qui dirigera t?t ou tard un courant d?migration vers la Guyane, et apportera ? cette riche colonie la main-d?uvre dont elle a besoin pour devenir florissante.

LEloa s?tait rang?e ? quai. Marcel sapprocha du capitaine:

Se?or, lui dit-il, vous repartez demain au jour?

En effet.

Peut-?tre continuerons-nous le voyage avec vous. Je viens pour affaires, et il ny aurait rien d?tonnant ? ce que je les termine ce soir-m?me. En ce cas, je ne me soucierais pas de s?journer dans ce pays malsain.

Ce me sera un plaisir et un honneur de vous conserver ? mon bord.

Le jeune homme salua laimable officier et rejoignit Yvonne, ? qui il r?p?ta la conversation qui pr?c?de.

Pourquoi as-tu fait cela? questionna Mlle Ribor.

Pour ne pas s?journer ici. Il nous suffit de nous assurer quAntonin nest pas dans la r?gion. Si, ce que je crains, il ny est pas venu, nous partons pour Bahia sur lEloa. De l?, les vapeurs fran?ais qui y font escale nous ram?neront vite et confortablement aux Antilles.

Elle baissa la t?te, et les yeux humides:

Mais si nos amis nont trouv? de leur c?t? aucune trace de mon fr?re?

Cest bien simple, nous reviendrons sur nos pas.

Tu voudrais?

Je veux le retrouver, te d?barrasser du nom de Canet?gne que ce mis?rable ta inflig? par surprise. Or, mon raisonnement est simple.

Comme toujours, remarqua la jeune fille en souriant ? travers ses larmes.

Certes. ?coute. Antonin est all? ? Madagascar; les journaux en font foi. Au Tonkin, nous avons eu de ses nouvelles. Depuis, aucun indice. Il doit donc s?tre arr?t? dans lune des ?les du Pacifique.

Dalvan sinterrompit soudain. Deux hommes, que leurs pantalons de treillis, leurs vareuses et leurs k?pis bleu-marine ? passepoils jaunes, d?signaient comme gardiens des p?nitenciers, sapprochaient. Dun m?me mouvement ils firent le salut militaire, et lun prit la parole:

Monsieur, mademoiselle, nous sommes charg?s de vous conduire ? lh?tel du Gouvernement.

Les voyageurs se regard?rent surpris, vaguement inquiets.

?tes-vous s?rs de ce que vous dites? demanda Marcel.

Oui, monsieur.

Vous ne nous connaissez pas, cependant.

Non, Mais le Gouverneur vous conna?t.

Tr?s p?le, car il comprenait quun danger mena?ait Yvonne, le sous officier promena ses yeux autour de lui. Plusieurs gardes des p?nitenciers ?taient ? peu de distance. ?videmment toute r?sistance ?tait inutile. Il fallait ob?ir.

Conduisez-nous donc, messieurs.

Les hommes sinclin?rent, et se pla?ant ? droite et ? gauche des jeunes gens, se mirent en marche. Simplet remarqua que les coll?gues de ceux qui les escortaient suivaient le groupe dun air indiff?rent. Son inqui?tude augmenta. Mais il nen fit rien voir ? Mlle Ribor. ? quoi bon leffrayer? Peut-?tre laventure allait-elle se terminer sans encombre.

Cependant, guid?s par les gardiens, les jeunes gens sengageaient dans lall?e des Palmistes, bord?e de cocotiers aux troncs ?lanc?s, et arrivaient sur la place du Gouvernement. Pr?occup?s, ils neurent pas un regard pour la fontaine monumentale, qui versait en jets bouillonnants une onde claire dans son bassin de pierre. Ils pass?rent entre les squares garnis de fleurs, et se trouv?rent devant le pavillon central donnant acc?s dans lh?tel du Gouverneur. Leurs compagnons les pouss?rent sous le vestibule, ?chang?rent quelques paroles avec un employ?, qui se r?veilla ? demi pour leur r?pondre, et p?n?tr?rent dans une salle situ?e ? gauche de lentr?e. Ils avaient fait passer les jeunes gens les premiers, et s?taient plac?s devant la porte comme pour leur enlever toute vell?it? de senfuir.

Eh bien, leur demanda Marcel, que faisons-nous l??

Ils rican?rent:

Vous allez le savoir.

Et soudain, en face deux, une autre porte souvrit sans bruit, livrant passage ? un homme de figure joviale, compl?tement v?tu de blanc. C?tait le Gouverneur. Derri?re lui marchait un individu dont la vue arracha ? Mlle Ribor un g?missement:

Monsieur Canet?gne.

Le n?gociant ?tait l?, plus laid, plus hideux que jamais, car une joie m?chante brillait dans ses yeux, un rire cruel ridait son visage ravag? par la variole. Sans quitter du regard sa victime, il vint sasseoir ? c?t? du Gouverneur. Celui-ci fit un effet de manchette, toussa pour ?claircir sa voix, et dun ton paterne:

Mademoiselle Yvonne Ribor, reconnaissez-vous M. Canet?gne ici pr?sent, votre ?poux?

La jeune fille ferma les yeux. Il lui semblait quun ab?me souvrait sous ses pas et que le vertige ly entra?nait fatalement. R?pondre, elle ne le put. De sa gorge contract?e aucun son ne s?chappa. Ce fut Dalvan qui parla pour elle:

En effet, M. Canet?gne est le mari de ma s?ur de lait.

Sa voix calme rappela Yvonne ? elle-m?me. Elle consid?ra le sous-officier. Elle le vit bl?me, les l?vres tremblantes, mais ma?tre de lui.

Voici un point acquis, reprit le Gouverneur. Or, usant de son droit, M. Canet?gne a fait appel ? lautorit? pour contraindre sa l?gitime ?pouse ? r?int?grer le domicile conjugal.

R?int?grer, interrompit Yvonne.

Mais Dalvan larr?ta, et doucement, avec un accent ?trange dont la jeune fille fut domin?e:

Certainement, petite s?ur. Tu naimes pas M. Canet?gne qui ta ?pous?e par surprise. Le proc?d? manque de d?licatesse; seulement ce monsieur est le plus fort, il faut c?der.

Et rapidement, il ajouta si bas quelle lentendit ? peine:

Ainsi je naurai quun ennemi ? combattre. Sinon, il nous fait arr?ter, et jai contre moi toute ladministration de la justice du pays.

Le Gouverneur ne soup?onna pas cette r?flexion. Il se frotta les mains dun air satisfait:

Vous parlez sagement, monsieur. Et vous, mademoiselle, vous ?couterez, jen suis s?r, les conseils de votre fr?re. Il nous en co?terait duser de violence avec vous, et cependant la loi est formelle. Sur la demande de votre mari, nous devons, de gr? ou de force, vous reconduire en sa maison.

Yvonne frissonna. Son mari, ce mis?rable qui se trouvait en face delle! C?tait donc vrai! Elle ?tait en son pouvoir, ? sa merci. Elle, innocente, avait ?t? condamn?e par les juges. Aujourdhui ladministration fran?aise la livrait sans d?fense ? son ennemi. Elle eut une pens?e de r?volte. Elle eut envie de mordre, de crier son d?sespoir, sa honte, son ?pouvante. Heureusement Simplet suivait sur ses traits mobiles ses diverses impressions. Il arr?ta l?clat qui allait se produire.

Petite s?ur, noblige pas M. le Gouverneur ? te confier ? ses agents. De bon gr?, suis M. Canet?gne.

Et avec ironie:

Il nest ni beau, ni honn?te, ni digne. Son visage refl?te la beaut? de son ?me, mais il est ton ?poux. Suis-le, M. le Gouverneur te permet de lui marcher sur les talons, ce sera ta vengeance.

? force d?nergie, le courageux gar?on avait ramen? le sourire sur ses l?vres. Il plaisantait, et le Gouverneur, amus? par la sc?ne, opinait du bonnet. Canet?gne, qui ne samusait pas, se leva et sinclinant:

Alors, je puis emmener ma femme?

? linstant.

Et selon votre promesse, M. le Gouverneur, vous ne rendrez la libert? ? ce jeune homme

Quune demi-heure apr?s votre d?part.

Yvonne tourna les yeux vers son fr?re de lait. Celui-ci demeura impassible.

Va, petite s?ur, ordonna-t-il seulement.

Son calme donna du courage ? la jeune fille. Elle eut la force de dire ? Canet?gne:

Monsieur, veuillez me montrer le chemin.

Celui-ci, ?tonn?, mais triomphant, ne se fit pas r?p?ter linvitation. Il salua le Gouverneur et se dirigea vers la sortie, non sans jeter ? Marcel un coup d?il narquois. Alors, Mlle Ribor h?sita. Elle fit un pas vers Dalvan, les mains tendues, suppliante et d?sol?e. Il l?carta du geste et redit dune voix ferme:

Va, petite s?ur.

Elle courba la t?te, et domin?e par la volont? du sous-officier, elle sortit lentement, accompagn?e par le commissionnaire et les deux agents qui lavaient amen?e. La porte se referma derri?re eux.

Monsieur, fit alors le Gouverneur ? Simplet immobile, monsieur, croyez que je regrette d?tre m?l? ? tout ceci. Mon devoir h?las! est de veiller ? lapplication des lois. T?che ingrate, monsieur. Enfin, vous ?tes mon prisonnier pour trente minutes seulement. Laissez-moi vous offrir un grog comme vous nen trouverez pas dans toute la colonie. Du tafia premi?re marque, du lait de coco frais et de la glace fabriqu?e chez moi.

Linvitation fut accept?e, et bient?t Dalvan p?n?trait avec son h?te dans une autre pi?ce de lh?tel, ou des pankas se balan?aient automatiquement donnant ? lair une fra?cheur relative.

Le Gouverneur, tr?s aimable homme, pr?senta son h?te ? sa femme qui se trouvait l?, ?tendue sur une chaise ? bascule. Celle-ci, cr?ole nonchalante et gracieuse, daigna tendre la main au visiteur. Bien plus, elle consentit ? pr?parer elle-m?me la boisson promise par son mari. Ses yeux noirs ne quittaient pas le visage de Marcel. ?videmment le sous-officier lint?ressait. Un greffier vint prier le Gouverneur de passer ? son bureau pour recevoir un pli du commandant du port. La cr?ole demeura seule avec Dalvan.

Alors son attitude changea. Elle courut ? lui.

Le temps presse Mon mari ne me pardonnerait pas sil savait mais il le faut. Vous me plaisez, et cette jeune femme aussi. Mari?e ? un si vilain homme, si vilain que les mara?os (oiseaux du pays qui se terrent comme les lapins) en auraient peur. Il est arriv? huit jours avant vous. Il avait pris un bateau direct Il a emmen? la jeune dame ? bord dun cutter ? vapeur quil a lou?. Maintenant il doit ?tre sorti du port, mais il va rel?cher le long de la c?te, ? quelques milles de Cayenne, pr?s de la rivi?re Tanute. De l?, les agents seront ramen?s ici par le canot, qui ralliera ensuite le bateau. Joubliais de vous dire son nom: le V?loce. Puis il s?loignera pour une destination inconnue.

Et comme le jeune homme voulait remercier la charmante cr?ole:

Taisez-vous, dit-elle, mon mari revient. Pas un mot. Sauvez votre amie, jen serai heureuse.

Le gouverneur rentra et trouva sa femme tr?s occup?e ? m?langer la glace et le lait de coco, op?ration d?licate do? d?pend la saveur du rafra?chissement guyannais.

Souriant, Marcel d?gusta le breuvage, puis il prit cong? du fonctionnaire qui ne le retint pas, la demi-heure ?tant ?coul?e. Seulement, avant de partir, le sous-officier serra doucement la main de la jolie cr?ole qui lavait renseign?.

Madame, dit-il, jai lu jadis un roman de chevalerie. Un certain Amadis de Gaule ?tait assur? du succ?s, lorsquau d?but de sa course il rencontrait une bonne f?e. Je vous remercie de vous ?tre trouv?e sur mon chemin.

Quel madrigal! exclama le gouverneur, ma femme, une f?e!

Elle en a les yeux, cher monsieur. Et les yeux, vous le savez, sont des fen?tres o? vient respirer l?me.

Sur ces mots, Dalvan salua derechef la cr?ole, doucement ?mue et sortit. Le gouverneur ?clata de rire, et se rapprochant de sa femme:

Eh bien! Luina tu le vois. Tu avais tort comme toujours, avec tes suppositions romanesques. Quand je tai parl? de ces jeunes gens quil me fallait s?parer, tu as jet? les hauts cris: ils vont ?tre malheureux! Et pas du tout. Il rit, prend du tafia, et ma parole, il allait engager un flirt avec toi.

La gentille femme eut un sourire ?nigmatique et r?pondit:

Tu as raison comme toujours, toi. Les hommes sont d?cid?ment plus clairvoyants que nous autres, pauvres ?pouses.

Cependant Dalvan avait quitt? lh?tel. Il gagna la rade. Sur le quai, un matelot fumait sa pipe dans l?troite zone dombre dune pile de ballots. Le sous-officier alla vers lui:

Il fait chaud, hein? commen?a-t-il.

Un peu. Ch?mage pour les calfats, monsieur. Le goudron coule comme de leau.

Ch?mage pour tout le monde. Je regarde autour de moi, tout semble dormir ? terre et ? bord des navires qui sont sur rade.

Bien s?r. Et cependant il y a des gens qui font trimer leur ?quipage malgr? cette temp?rature de four!

Simplet tressaillit. Le matelot quil voulait interroger, venait au devant de ses questions:

De qui parlez-vous donc? reprit-il dun air indiff?rent.

Dun satan? terrien, soit dit sans vous offenser, qui vient de quitter le mouillage avec son bateau, le V?loce quil sappelle. En voil? un qui ne minscrira pas sur son r?le d?quipage.

Le mathurin ?tait lanc?. Il aurait continu? longtemps sur ce ton, si Dalvan ne lavait interrompu:

Est-ce que vous connaissez le pays?

Lautre sursauta:

Si je le connais? Tiens donc, je fais le cabotage. Bien s?r que je le connais!