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Le sergent Simplet

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Et portant ? ses l?vres la main dYvonne r?confort?e par sa confiance:

Trouvez-vous mon plan bon ? suivre, mademoiselle?

Oui, Simplet.

Et vous, mes amis?

Claude grommela:

Moi, jaimerais mieux jeter le Canet?gne ? leau de suite. Ce serait plus s?r. ? ta place, il nh?siterait pas, va.

Cest ce qui lui sauve la vie. Voyons, mon cher Claude, des soldats nemploient pas les armes des coquins. Et puis ne faut-il pas quun jour il confesse ses mensonges. Il les confessera, je nen doute pas.

Pourquoi pas ? linstant. Un papier ?crit et sign? de sa main.

Quil renierait ensuite, par la raison valable quil a ?t? contraint.

Alors?

Cherchons Antonin. Je me vengerai de mon ennemi en me d?vouant ? sa femme, toujours ma fianc?e.

XXXIII. ? TRAVERS LE PACIFIQUE

Le 29 novembre, ? trois heures de lapr?s-midi, le Fortune stoppait en la ligne de brisants qui entoure l?le Ouv?a. Un canot ?tait mis ? la mer, et Canet?gne, bl?me de col?re, y ?tait descendu. Mais avant que lembarcation se fut ?loign?e, Simplet avait eu le temps de crier ? son ennemi:

M. Canet?gne, nous vous faisons gr?ce, parce que vous appartenez ? la justice fran?aise. Ne vous r?jouissez donc pas. Songez ? la Cour dassises. Cela charmera vos loisirs.

Une heure apr?s, le mis?rable ?tait mis ? terre. Le canot rejoignit le steamer qui, virant de bord, fit route vers les autres ?les du groupe Wallis. Futuna, Alofi, bouquets de cocotiers ?mergeant des eaux vertes de lOc?an, parurent. Nulle part, Antonin ne s?tait pr?sent?. Il fallait chercher ailleurs et le brave navire mit le cap sur Tahiti.

Le 13 d?cembre, il arrivait en rade de Papeete. Fut-ce la date qui lui porta malheur? Qui sait? Toujours est-il quen embouquant les passes qui acc?dent ? la baie, il heurta un banc de corail, et quil jeta lancre avec son bordage d?chir? et sa cale inond?e par le fait dune large voie deau. Laccident causa une consternation g?n?rale. En jetant Canet?gne ? la c?te, Marcel et ses amis pensaient ?tre d?barrass?s de lui pendant deux ou trois mois. C?tait suffisant pour prendre une avance telle que lAvignonnais ne p?t les rejoindre et entraver leurs recherches. La fatalit? se mettait de la partie. Pour radouber le steamer s?rieusement endommag?, il allait falloir de longues semaines. Durant ce temps, le commissionnaire pourrait quitter Ouv?a et alors

Alors, gronda B?rard, mon conseil ?tait le bon. Jeter notre ennemi ? la mer avec un joli boulet aux pieds. Cela donne la vocation aux plus mauvais plongeurs. Et puis nous serions tranquilles.

Bah! riposta Diana. Au lieu de r?criminer, songeons ? sortir de ce mauvais pas. Le Fortune ne peut plus nous porter, passons-nous de lui et cherchons un autre navire.

Sur cette r?flexion, tous se rendirent ? terre, tandis que le steamer se faisait remorquer ? lest de la rade, o? se trouve la cale de Fare-Ute pour la r?paration des vaisseaux.

Tous erraient dans les rues verdoyantes de la ville, o? Pierre Loti ?voqua la ravissante image de Rarahu, la tahitienne aux doux yeux, aux cheveux noirs couronn?s de fleurs.

Le long des enclos des jardins qui entourent toutes les habitations, passaient des Maoris ? lair grave, contemplatif, ayant sur le visage lexpression dimmobilit? sereine emprunt?e ? leur ciel pur, ? lhorizon invariable de lOc?an qui enserre leur ?le.

Parfois des fillettes croisaient les voyageurs. Elles riaient, d?couvrant ainsi leurs dents blanches. Et Sagger, toujours enclin ? professer, disait les m?urs des Maoris. Il contait leur religion bizarre, faite seulement de la crainte des mauvais g?nies Toupapahous, divinit?s ?tranges, aux formes ind?cises, issues de la nuit et de la temp?te. Tout en l?coutant, les compagnons de miss Pretty sinformaient.

Au gouvernement dabord. Antonin Ribor y ?tait inconnu. Bien que les courageux explorateurs sattendissent ? cette r?ponse, ils en ?prouv?rent une tristesse. Qu?tait donc devenu le fr?re dYvonne? Sa trace semblait perdue depuis leur d?part du Tonkin. Et tout bas, Simplet se demandait si celui quil cherchait ne restait pas en arri?re, captif dune peuplade ind?pendante, alors que lui-m?me poursuivait sans rel?che sa course en avant.

Mais bient?t cette pens?e dut faire place ? dautres. En interrogeant un n?gociant europ?en, Diana venait dapprendre que larchipel de Tahiti est en relation par des services r?guliers de vapeurs avec lAustralie, la Nouvelle-Z?lande, la Nouvelle-Cal?donie; mais quil nexiste aucun moyen de communication avec la Guyane, point vers lequel elle pensait se diriger.

Il faudrait gagner lAm?rique par San-Francisco, et encore le d?part mensuel pour ce port des ?tats-Unis avait-il eu lieu trois jours auparavant. Les voyageurs furent atterr?s par ces renseignements. Allaient-ils ?tre immobilis?s pendant un mois?

Fatigu?s de leur inutile recherche, d?courag?s en voyant les obstacles samonceler devant eux, ils gagn?rent la cale de Fare-Ute, pouss?s par lultime espoir que la r?paration du Fortune serait rapidement conduite. H?las! une nouvelle d?sillusion les attendait! On venait de radouber un bateau anglais qui prenait la mer le lendemain, mais la cale ?tait occup?e par la go?lette Oroh?na, attach?e ? la station navale de Tahiti, et le vapeur Fortune ne pouvait ?tre mis en travail quapr?s cette derni?re.

Cest-?-dire dans six semaines ou deux mois, expliqua tranquillement un ouvrier.

Du coup, Claude B?rard se f?cha.

Chien de pays! A-t-on jamais vu une ?le sauvage pareille! On veut aller ? la Guyane, paf! On vous annonce que le pays nest en communication quavec louest.

Vo volez rendre vo m?me ? le Guyane? pronon?a une voix avec un fort accent anglo-saxon.

Tous regard?rent. ? deux pas deux se tenait un homme de haute taille, dont le visage ros?, les favoris blonds tout autant que laccent trahissaient la nationalit?.

Vo volez rendre vo m?me ? le Guyane, r?p?ta linconnu?

Simplet toisa le nouveau venu, et avec un sourire:

Oui. Vous pouvez peut-?tre nous y conduire?

? le Guyane oh no!

Alors? commen?a le sous-officier, d?sappoint?.

Je suis Robarts Je commandais le brick Fancy qui venait d?tre radoub? et partait demain pour Panama, avec escales dans les ?les fran?aises de Touboua?, Gambier, Marquises, etc., pour charger du coprah. De Panama, vo prenez le railway pour Colon, o? vous trouverez des steamboats pour le Guyane.

Le raisonnement ?tait juste. Tous le comprirent, et cinq minutes apr?s, ils avaient fait prix avec le capitaine du Fancy pour leur transport ? Panama.

D?s le soir, ils occuperaient leurs cabines.

William Sagger fut aussit?t d?p?ch? au Fortune, afin de faire transborder sur le Fancy les armes et bagages indispensables aux voyageurs. De plus, il devait donner lordre au capitaine Maulde de rallier, aussit?t que possible, le port de Colon sur lAtlantique.

Car, avait d?clar? Diana, limportant pour nous est de gagner du temps; ? Colon nous nous diviserons. Les uns visiteront les Antilles, la Martinique, la Guadeloupe, Marie Galante, Saint-Thomas, puis Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon; les autres descendront vers Cayenne. Nous nous retrouverons ? Colon do?, si nos recherches ont ?t? infructueuses, mon navire nous emm?nera vers la c?te africaine.

Simplet, apr?s s?tre entendu avec le commandant du Fancy, s?tait ?cart? du groupe form? par ses compagnons. Immobile, les yeux fixes, il semblait hypnotis? par la vue de deux personnages qui, debout sur un quai flottant, discutaient avec animation en d?signant leau du geste.

Lun ?tait un capitaine de vaisseau; lautre un sous-officier dinfanterie de ligne. Ce dernier, un descendant de lillustre famille des Pomar?, qui fournissait jadis les rois absolus de l?le, avait adopt? la tenue dont il ?tait rev?tu, lui trouvant je ne sais quelle gr?ce particuli?re. Or, la veille il avait laiss? tomber son sabre-ba?onnette ? leau. Ne sachant pas nager, il avait cont? sa m?saventure ? des matelots, leur promettant un bon prix sils allaient chercher larme. Bref, le matin m?me, sept ou huit mathurins s?taient livr?s ? une baignade en r?gle. Pomar? ?tait rentr? en possession de sa ba?onnette, mais la natation ?tant interdite en ce point de la rade, les sauveteurs de la lame dacier avaient ?t? mis aux fers. Et le sergent par fashion sollicitait leur gr?ce du chef supr?me de la station maritime de Papeete. La vue du pantalon rouge, des sardines dor?es sur les manches de la vareuse avait ?mu Simplet. Il se souvenait que cet uniforme avait ?t? le sien, et peut-?tre ?prouvait-il un chagrin ? comparer le temps o? il le portait avec insouciance, au moment pr?sent, gros de pr?occupations et de menaces. Lentement, sans en avoir conscience, il se rapprochait des causeurs. Ceux-ci maintenant s?taient accroupis au bord du quai et le prince Maori montrait ? lofficier de marine un point dans leau, invisible pour Marcel. Soudain le capitaine fit un faux mouvement. Il chancela, ?tendit les bras, chercha ? reprendre son ?quilibre et finalement tomba en faisant jaillir en pluie les vagues qui ber?aient le quai flottant.

Un cri s?chappa de toutes les bouches. Pomar? stup?fait, regardait h?b?t?. Et cependant lofficier ne reparaissait pas. Alors rapide comme la pens?e, Marcel bondit en avant, traversa la gr?ve en trois enjamb?es, le quai en deux et piqua une t?te ? lendroit m?me o? s?tait englouti le capitaine de vaisseau.

Quinze secondes s?coulent. Anxieux, B?rard, Sagger vont plonger ? leur tour. Inutile, la surface de leau sagite, bouillonne. Une masse noire ?merge des profondeurs. La t?te de Simplet se montre, puis celle de lofficier que le vaillant gar?on soutient de la main gauche.

Tous se pr?cipitent sur le quai, et aident Dalvan ? reprendre pied avec celui quil vient de sauver.

Ce dernier a perdu connaissance. Les courroies de son sabre, enroul?es autour de ses jambes, montrent pourquoi il na pu se sauver lui-m?me. Mais limmersion a ?t? courte. Bient?t il rouvre les yeux, et ? Simplet que tous lui d?signent du geste, il tend la main. Puis il se rel?ve, sexcuse en souriant de s?tre ?vanoui comme une femmelette et devenant grave:

Monsieur, dit-il ? Dalvan, nous autres marins sommes reconnaissants. Aussi nest-ce point ? une banale curiosit? que job?is en vous demandant votre nom?

Et comme le sous-officier h?site, troubl? par la question inattendue, lofficier reprend:

Moi je me nomme ?douard Barbette, capitaine de vaisseau, votre oblig?.

Et moi, je me nomme Marcel.

Marcel?

Au fait! pourquoi ne me confierais-je pas ? votre honneur? Je cache mon nom ? tous parce que

Il a comme une h?sitation, mais il se d?cide:

Ce nom est actuellement celui dun homme que cherche la justice fran?aise. Je le porterai de nouveau quand jaurai ?tabli mon innocence et celle des autres.

Elle est ?tablie pour moi, monsieur.

Jen suis assur?, commandant. Cest pourquoi je ne crains pas de vous livrer Marcel Dalvan, tr?s heureux davoir pu vous ?tre agr?able.

Marcel Dalvan, redit lofficier comme pour graver ces mots dans sa m?moire, Marcel Dalvan. Je vous remercie.

Les deux hommes se serr?rent la main, et le marin s?loigna suivi piteusement par le descendant de la race royale des Pomar?, cause involontaire de lincident.

Au soir, les voyageurs ?taient r?unis sur le pont du brick Fancy, qui allait les emporter vers la c?te am?ricaine, quand un canot, venu de terre, accosta. Un marin monta ? bord, demanda M. Marcel, et remit au jeune homme une lettre et un petit paquet scell? dun cachet rouge. Apr?s quoi, il regagna son embarcation qui disparut aussit?t dans la nuit. Tr?s intrigu?, Dalvan ouvrit la missive. Elle ?tait ainsi con?ue:

MONSIEUR,

Apr?s une bonne action, le plaisir le plus doux est de sen souvenir. Jai donc obtenu du Gouverneur de remplir, ? votre nom, le brevet ci-joint vous nommant titulaire dune m?daille de sauvetage. Je suis honor? de la m?me d?coration. Permettez-moi de vous offrir lembl?me que jai port? moi-m?me. Il vous rappellera que vous comptez dans la marine fran?aise un ami, qui souhaite ardemment le succ?s de votre entreprise.

?DOUARD BARBETTE,

Capitaine de vaisseau.

Le paquet scell? de cire rouge contenait la m?daille dargent au ruban tricolore.

Tout pour lui, remarqua B?rard en riant. La L?gion dhonneur ? Madagascar, la m?daille militaire ? Bangkok, celle de sauvetage ? Tahiti. Quel accapareur!

Mais Yvonne avait saisi la main de son fr?re de lait, et immobile devant lui, les yeux troubles, elle le regardait.

Quas-tu donc, petite s?ur? demanda Marcel.

Jai que je suis heureuse de voir que tous te rendent justice. Heureuse et triste aussi, car seule jai ?t? injuste avec toi; si injuste que je ne me le pardonnerai jamais.

Il lui sourit doucement:

Veux-tu te pardonner une bonne fois, cest si simple. Ce que tu appelles ton injustice, a ?t? mon stimulant. Si les r?compenses pleuvent sur moi, je les dois ? toi seule, ? toi seule, entends-tu. Donc en te faisant un reproche, cest moi que tu d?sobliges.

Une larme glissa lentement sur la joue de Mlle Ribor. Sa petite main eut pour celle du sous-officier une ?treinte plus vigoureuse.

Le lendemain au jour, le Fancy leva lancre, et bient?t le port de Papeete, la cale de Fare-Ute devant laquelle se balan?ait le Fortune, la ville, disparurent ? lhorizon. La travers?e du Pacifique commen?ait. Elle fut longue. Durant trois semaines, le brick ?volua entre les innombrables ?les fran?aises des archipels de Tahiti, Touboua?, Gambier, Marquises. Touchant ? Eimeo, ? Bora-Bora, etc., afin de remplir peu ? peu sa cale de coprah destin? ? la fabrication de lhuile de coco.

Un peu ?nerv?s par les incessantes stations du navire, Marcel et ses amis descendaient chaque fois ? terre. Ils faisaient dint?ressantes excursions en ces r?gions privil?gi?es dont le sol fertile ne nourrit ni reptiles, ni insectes venimeux.

Le 1er janvier, le Fancy ?tant en vue de Nzapa-Rahu, les voyageurs qui avaient commenc? lann?e 1894 par les souhaits les plus affectueux, r?solurent de faire une longue promenade.

Le capitaine Robarts leur avait d?clar? que son navire ne reprendrait la mer que le lendemain.

Nzapa-Rahu est une ?le volcanique qui affecte la forme dun immense c?ne pos? ? la surface des flots. De la c?te au centre le terrain monte constamment.

Donc la petite troupe gravissait les pentes bois?es. Au-dessus delle, les eucalyptus, les cocotiers aux palmes l?g?res, les bananiers aux larges feuilles, entrecroisaient leurs branches. Autour du chemin, les buissons n?s ? labri des futaies ?taient ?maill?s de fleurs multicolores, qui distillaient dans lair leur parfum capiteux. Tous allaient dans la ti?deur du sous-bois silencieux, respirant avec volupt? les senteurs dont latmosph?re ?tait charg?e. Soudain, ? la for?t ombreuse succ?da une zone d?couverte ?clatante de lumi?re. C?tait un plateau herbeux sur lequel le soleil versait ses rayons de feu. Ils traversaient cette prairie, quand la voix de Sagger les arr?ta.

Nous sommes sur un chemin du supplice, dit le g?ographe.

Un chemin du supplice? interrogea miss Pretty.

Sans doute. Regardez en face de nous. Une ravine ?troite souvre dans le rocher. ? lentr?e, voyez-vous deux piliers de corail affectant la forme de massues.

Oui, eh bien?

Eh bien! Cest l? ce qui a motiv? mon exclamation. Autrefois, les Maoris immolaient des victimes humaines sur des autels form?s de blocs de coraux. Ces autels ?taient cach?s en des endroits inaccessibles, et les sentes, qui y donnaient acc?s, ?taient indiqu?es aux fid?les par les massues rouges que vous apercevez.

Alors en suivant ce chemin creux, nous d?couvririons un autel?

Sans aucun doute. Seulement, miss, nesp?rez pas assister ? un sacrifice. Lannexion fran?aise a fait dispara?tre ces coutumes barbares, quoique des gens malintentionn?s, sans doute, pr?tendent que parfois les naturels reviennent au culte de leurs a?eux.

Marcel haussa les ?paules.

Pure calomnie, sans doute.

Je le pense. En tout cas, nous pourrions visiter le temple sanglant des anciens dieux maoris.

La proposition fut adopt?e ? lunanimit?. Tous sengag?rent dans le sentier sacr?.

C?tait une fente d?chirant le rocher. Parfois, le chemin s?tranglait ? ce point que les promeneurs avaient peine ? se glisser entre les murailles de granit. Le sol accusait une pente raide. De loin en loin, une massue de corail, fich?e dans la paroi du roc, assurait les touristes quils ne s?taient pas ?gar?s. Ces sortes de poteaux indicateurs ?taient indispensables, car la sente se ramifiait fr?quemment, formant ainsi un d?dale dans lequel une personne non pr?venue eut eu peine ? se diriger.

Lascension dura plus dune heure.

Essouffl?s, ext?nu?s, les compagnons de Marcel s?taient arr?t?s un moment.

Alors il leur sembla percevoir comme un chant lointain. Ils pr?t?rent loreille. Ils ne se trompaient pas. Jusqu? eux arrivait l?cho affaibli dune m?lodie large et simple, coup?e parfois de cris douloureux ou de silences plus douloureux encore.

Quest cela? murmur?rent-ils.

Sagger ?coutait toujours.

Cest ?trange! fit-il enfin.

Quoi! Que supposez-vous? exclam?rent ses compagnons.

Je nose me prononcer, et pourtant Tenez, vous savez tous quun missionnaire protestant sest amus? ? recueillir les chants de mort de toutes les peuplades oc?aniennes. Il en a fait un livre qui a ?t? ?dit? avec succ?s ? New-York.

Soit, mais cela ne nous dit pas

Ce livre, je lai eu entre les mains. Je crois reconna?tre le chant du supplice des Maoris.

Tous s?taient dress?s.

Le chant du supplice, r?p?ta Marcel. Mais alors les indig?nes sacrifieraient encore des victimes humaines?

Daucuns le pr?tendent, fit paisiblement lintendant, je vous en ai pr?venus.

Eh bien! nous allons voir cela!

D?j? le sous-officier remontait le sentier. William larr?ta:

Prenez garde, monsieur Dalvan; si ce que nous croyons est vrai, les Maoris doivent ?tre en nombre. Il est dangereux de les troubler.

Dangereux, cest possible; mais sapristi! on ne peut laisser massacrer une cr?ature humaine sans essayer de lui porter secours Et puis, avec un peu dadresse, cest bien simple de mettre en fuite des sauvages.

Cest bien simple, appuya Yvonne en souriant. Cela doit ?tre simple, puisque Marcel laffirme.

Sans doute, reprit le jeune homme. Nous allons sortir de ce chemin creux et suivre la cr?te des talus. Lorsque nous apercevrons les Maoris, nous nous d?ploierons en tirailleurs de fa?on ? leur faire croire quils sont entour?s par une troupe nombreuse. Nos revolvers feront le reste.

Lintendant hasarda une derni?re objection:

Mais Mlles Diana et Yvonne?

Il ne put achever. Toutes deux s?cri?rent:

Nous pensons quil faut suivre lavis de M. Dalvan.

Alors en route, consentit philosophiquement Sagger. Esp?rons que je me suis tromp? dans mes suppositions.

Une minute plus tard, tous marchaient en file indienne sur la cr?te du talus de droite. Marcel et B?rard ?taient en avant, les jeunes filles les suivaient, roses de plaisir et peut-?tre aussi de crainte. Enfin William formait larri?re-garde. Le chant devenait plus distinct. Bient?t on put reconna?tre les syllabes sonores du dialecte maori.

Non, non grommelait lintendant tout en suivant ses amis, je ne me suis pas tromp?. Cest le chant de mort. Le mieux aurait ?t? de retourner ? la c?te et de laisser ces sauvages se d?brouiller entre eux. Bah! puisquils veulent tous sauver les victimes, allons-y! Pourvu que ces demoiselles naillent pas r?colter quelque blessure.

Il se tut. Marcel s?tait arr?t? et faisait signe ? ses compagnons de le rejoindre. Avec pr?caution, ceux-ci sapproch?rent de Simplet. Un spectacle ?trange soffrit ? leurs yeux.

Les buissons, qui leur servaient dabri, croissaient ? lextr?me bord dun talus ? pic qui se prolongeait ? droite et ? gauche, formant un cercle et dominant de deux m?tres environ un plateau uni. Au centre du rond-point, d?normes blocs de corail sentassaient, figurant une sorte de menhir, assez semblable aux anciens autels des Gaulois, dont la Bretagne conserve encore de nombreux sp?cimens.

Sur les pierres, un Maori de haute taille, que son manteau de plumes multicolores et sa tiare de coquillages d?signaient comme pr?tre, se tenait debout dans une attitude pensive, sa large main crisp?e sur l?paule dune jeune fille. La pauvre enfant pleurait. Un tremblement d?pouvante secouait tout son ?tre, et parfois, de sa gorge contract?e, s?chappait un cri ?perdu.

La victime, fit tout bas Sagger.

Elle ?tait jolie. Sa peau, de la couleur du lait l?g?rement teint? de caf?, ?tait presque celle dune europ?enne. Seuls ses yeux noirs, ?normes, quelle levait parfois vers le ciel, d?celaient la fille des Maoris. Autour de lautel, une vingtaine dindig?nes, portant les sandales et le bouclier de guerre peint en rouge, arm?s darcs, de fl?ches et de sagaies, chantaient en se balan?ant sur place dun mouvement rythmique.

Pauvre enfant, g?mit Diana.

Simplet eut un sourire, et dans un souffle commanda:

En tirailleurs, et pas de bruit.

Sagger ob?it comme les autres. Il ne murmurait plus. La vue de linnocente victime, vou?e au tr?pas par les fanatiques sectateurs dune divinit? sanglante, lavait rempli de col?re. Prudent tout ? lheure, une indignation g?n?reuse le rendait maintenant capable de toutes les audaces.